LE CLUB-D'OR
Mon pèreme dit cela, Brian, continua la belle fille: choisir entre tous ces lords ! Celle idée entra, confuse, en mon esprit. Je n'aurais pas su dire pourquoi elle me répn;iiiait, et pourtant une vague et sonr.le soulfrance me plongea d ins l'abattement jusqu'à l'heure du départ, id pensa .s à vous. Mon cœur v( us ai p lait à son secours, et je me disais (|ue vous seul pouviez me sauver de ce péril prochiin et inconnu.
Je me plaçai, couverte d'une loileite éblouissante, dans la voiture de n^on père et nous par îmesde Gooilman's Fieid.
Tout le long do la roule, mon père fut d'une gaité lolle; mais la i;ai:é d'ismaïl avait un arrièrc-goùt d'amertume qui rendait triste et donnait à craindre.
Lorsque nous arrivâmes dans le Leicester-Square, il y avaii déjà une longue queue d'équipages armoriés devant la porte duC nb d'Or.
— A la bonne heure, à la bonne "neare ! murmura gaîment mon père, — vous n'aurez, pard eu! que l'embarras du choix, miss Suky.
^(lus déliassâmes le perron du club, afin d'en'rer parla porte de service. Ctiai|ue soir il en était .ninsi, parce q e si j'avais, monté le perron commun, moîi incognit i, auquel tenait tant mon père, aurait été bien vite dévoilé. Eu entrant dans la pai lie du salon située en deçi de la draperie, nous pûmes nous ronvaiiure, au bruit assourdissant des conversalions, que l'assemblée était plus nombreuse encore que de coutume.
— Ls causent, les tristes bavards, grommelamon père; ils causent, voilà tout... Pour peu qu'on leurdonnûi concert ainsi tous les soirs, ils oublieraient que Golden-Club est une maison de jeu... Voyez pluiôls'ilsentourent le tapis vert, Suky !
Je remirquai seulement alors que de très petits trous bordés de laiion, comme les œdletsd'un corset, avaient été pratiqués de distance en distance dans la draperie. En approchant l'œil de ces trous, on voyait parfaitement tout ce qui se passait derrière le rideau.
— Regardez, Suky, me dit Ismaï' ; regar 'ez tant que vous voudrez, lar Jacob ou par Moïse, ou par Pharaon, roi d'iigyple, ou bien encore par Asiaroth, ma fille.... tout cela se vaut, el c'est une sotte babitude de prendre ainsi à témoin Dieu qui n'existe pas, le diable qui se moque de nous et des hommes dont les os sont depuis vingt sièces en poussière ! Regaidezl vous êtes ici pour cela!...
De l'aiiire cô'é de la toile, il y avait foule compacte et impaienle; tous ces geos parlaient à la fois et parlaient de moi. Leurs regards se fixaient si ardemmeut curieux sur la draperie, que je reculai, confuse, comme s'ils eussent pu me voir.
EIil là! là! miss Suky, n'ayez pas peur, «prit mou père. Lt;s binedes de Leurs Seigneuries et de Leurs Oràces,
LES MYSTERES DE LONDRES
— car il y a là des ducs, miss Susatinah, — s'arrêtent devant le rideau tout aussi bicii que devant un mur... Ah ! par Satan, ma fille, s'ils pouvaient deviniT que vous êtes là et que vous les voyez, ils feraient bien autrement la roue... Vous ne savez pas, Suky, touscesnoblemen, jeunes et vieux, porteurs de belles chevelures blondes ou df> perruques collées à leur crâne nu, sont fous de vous depuis le premier jusqu'au dernier... Il y a une sorte de gageure établie, et cela me va, sur ma foi, parce que je serai toujours le gagnant en définitive, — une sorte de gageure, disais-je, à qui demeurera maître de voire cœur .. Voulez-vous queje vous donne mon avis sur ce point, Suky ?
— Ces gentiNhommes me connaisseut-ils donc, monsieur? demandai-je au lieu de répondre.
— Non, Suky, grâce au diable !... ce serait perdre la moitié de voire prestige. Vous avez beau être belle, l'imagination de ces gens trouve moyen de vous embellir encore... Et puis, fiez-vous-en à moi, votre premier amant tracera de vonsun tel portrait, pour faire en ra,i;t'r ses rivaux malheureux, que la moitié du haut parlement est capable de se brûler la cervelle pour l'amour de vous... Je pense ([ue cela vous flattera, ma fille.
— Llle est blonje, disait-on de l'autre côté du rideau, blonde et rose. Un ange, par Dieu 1
— Vous n'y êtes pas, niilord,répond;iit un autre, ce diable de Sp.mer arrive d Orient... c'est une Circassicnnc... le plus beau sans de l'univers!... c'est une odalisque, une aimée ravie au propre sérail de viahmoud, une heuieavantque le sultan lui eût fait sa première visite.
— On m'avait dit, reprit un troisième, que c'était une tête raphaélique, une vierge de Rome, une madone...
— Ecoi tez-les, écoutez-les, Suky! lépétait mon père qui riait de bon cieur.
Il d<^vint tout à coup sérieux.
— ftlais les voila qui s'impatifntent, reprit-il, et il ne faut pas jouer avec l'inipaiience des gens de celle sorti', miss Susannah On pourrait s'en truuver très mal, suriout quand on tient un hell non tnléré... Voyo s. ,le ne vomirais pas violenter votre cœur, Suky... Je v,jis vdus dire ce que sont les plus respectables parmi ces lorJs et vous choisirez ensuite.
— Pourquoi dnisir, monsieur? lui deraandai-je. Il frappa du pied et fronça le sourcil.
— Il n'tst plus temps de ne poiiit comprendre, Susannah! dit-il d'une voix impérieuse et brève. Si c'est un jeu, nietiezy un terme, — et si lee lement vous ne comprenez pas, laissezv>ius faire, ou malheur à vous! — Allon?, allons, petite fulle, continuat-il un instant après en reprenant son souiire, — vous gàiez la bonne humeur où j'étais ce soir... Appiochezvous, regardez et soyez sage. Y êtes-vou^?... Attention, s'il vous plait ! — A tout seigneur tout honneur. Veuillez regarder, je vous prie, ce bonhumme à cheveux blan(is (jui possède la physionomie la plus veiiérab e des ïroi-)-Royaumes. Ce n'est rien nio ns ijuc Sa Grâce le duc de .^îarlburoiiyh, moins célèbre que s pu glorieux homonjnic dont |)arle la chanson, mais plus joueur... Il a perdu ici, uu soir, quatre \iiigt mille livres, Siilvy,et il les a payées le lendemain. Que dites-vous de cela ?
Je gardai le silence.
— Vous n'en dites rien ?... A mtrvcille, ma lille !... Tout auprès de Sa Grâce, vous voyez le jeune marquis de Danby, fils aîné du duc deMaillaiid...Sa Seij^neurieest fort laide à coup sûr, miss Suky, mais elle est riche à millions de livres, ce qui est un puiiil à considérer. Que dites-vous du marquis de Danby, Susannah ?
— Il m'est indifférer.t iju'il soit riche ou non, monsieur.
— A merveille, miss Suky ! c'est qu'il ne vous plaît pas... Tenez! celui-ci trouvera grâce peut être duvaul \ùus. C'est un des rois du sport, un ecceiitric de qualité snpéri'.ure, qui mange une fortune incalculable avec une origin^iliié dont on ne saurait trop faire l'éloge... Personne ne pourrait se douter de ce'a, n'est-ce pas, Suky?... Vit-on jamais plus bon nête et plus rouge visage, encadré dans une paire de fivoris citron plus bourgeoise?... Eh bien? ma fille, l'autre jour, le
comte de Ch ...field,— c'est le nom rie Sa Seigneurie,— a chas se un renard ù courre par les nies de la Cité... C'était, ma foi, une cho.se étrange que d'entendre les cris des piqueurs le long de Leadenhall-Streef, que d'ou'ir les fanfares dans Cornbll! et d'assister au débuché dan* Church-Yard. — Le comte suivait, monté sur un fort beau cheval, et en costume de chasse... Vous serez bien aise d'apprendre, Suky, que le renard fut forcé auprès de Cliancery-Lane, devant Temple- Bar... La pauvre bête eut le sort des cent mille malheureux qui, dans les mêmes parages, sont forcés ciiaqne année par les attorneys braillards d'Inner-Tcmple... Vous sentez que, depuis ce jour, Sa Spigncurio a été un homme à la mode...
On porte beaucoup de redingotes à la Ch lield, Suky..,
Le comte vous plaît-il, ma fille?
— Ni plus ni moins qu'un autre, monsieur, répondis-je.
— Non ?... Passons à un autre alors... Voici "un gros bel homme dont certaines ladies rafl'oknt... Il a des qualités, Suky, de grandes qualités. C'est un larker émérite, un espiègle du poids de cent cinquante kilogrammes. Il bat les poiicemen dans Londres et les watciimen * dans la Cité. Il détache, la nuit, les marteaux de cuivre des por:es à force de frapper, et bat les laquais qui viennent ouvrir. Il boxe les coal-heavers (porteurs de charbon), il boxe jusiiu'aux sordides dushmen (quelque chose de moins propre que les vidangeurs). Il y a bien longtemps que Daniel 0'Connell,dans son éloquence peu courtoise, l'a baplisédu nom de porc/'Aot;;. en compagnie du comte de 'Wliiie-Maiior, son ancien caiiatade.
— Mais tout cela ne peut l'empêiher d'être un fort galant homme, et je me fais un honneur de vous le présenter: — miss Suky, le premier marquis d'Irlande, Il.;r-yde la Poëp Deresford, marquis de Waterford, comte de Tyroiie, vicomte Tyrone, baron de la Poër, lord de Curraghiuore, etc.. Sa Seigneurie a-t-elle le don de vous plaire ?
— (Non, monsieur.
— Peste I miss Suky... vous êtes décidément difficile... Aimezveus mieux ce don Juan au regard audacieux, le colonel Rabicnn? Je vous préviins, Susannah, que ce nuble comte fue tous ses adversaires en d.i.el, gagne à lous les jeux connus, et fait siennes les femme-; de tous ses a1uis : c'est un \'tà de mérite... vous ne l'appréciez pas?... à la bonne heure! Voici, non loin de lui, son ennemi intime, lord William Baigct.. Ce lord n'tst pas non plus sans quelques qualités. Dernièrtineiit il a fait surprendre sa légitime épouse en criminelle coneersatiuii par son groom, caché sous un sofa, dans le but louable de tirer une Lonne somme de la pi.che du séducteur... Mais lord Rabican n'est pas homme à se laisser faire ainsi. On a plaidé, miss Suky, très bien plaidé... Les avocats ont soulevé des monceaux d'immondices
— et les deux nobles lords siègent toujours ù la chambre haute, entourés de l'estime universelle... Je vois que lord Bagget ne vous séduii pas ; tant mieux ! 11 n'est pas rietie... Attention ! miss Susannali, s'il vous plaît, et ici ne refusons pas à la légère... Piegardez ce seigneur assis ent.-e deux dames et tenant dans sa main blancheite et ridée une tabatière enridiie de brillans. C'est lord Clankildare, ma lille, l'amant dévoué de tout le beau sexe répandu sur la surlatc du globe... Il met une grande quantité de souverains tous les mois aux pieds dune Française d'un certain âge, qui joue tant bien que mal toutes sortes de rôles à un pelii théâtre fashionable. — On dit que Sa Seigneurie a son cuisinier pour rival...' C'est fort anglais... Réilcchissez, Susannah, vous ferez de lord (Jaiikil lare tout ce que vous voudrez.
— Je n'en veux rien laire, monsieur, répliquai-je avec colère.
— Vous aurez de l'esprit, Susannah, quelque jour, reprit mon père, ajoutant une couche d'amertume à son éternelle et impitoyable raillerie ; — puis(|ue vous le voulez, passous condoiranation sur lord Clankildare... Je vous présente, pour mémoire seulement, l'Honorable John Tantivy'*, frère de Sa
* Les poiicemen n'ont été introduits dans la Cité que par sir U. Pee!,<n 1H39. Jusque-'à les \v.-.(>bineu rontmuéreul défaire ie yii'id.ius l'étendue d- la juridiction d.j loid-maiie,
' JTiinlii;»/; Au graiid galop.
PàCL FÊVAL.
Seigneurie lord Ross de Stablefool. C'est ce long personnage
à figure d'iMs qui regarde de ce côt<^ d'un air si langoureux,
• miss Suky... L'4'»norable John est la crème des gentlemen-
riders. Il vit d'asperges crues et de bouillon de coi] pour ne
garder justement que le poids convenable... Auprès de lui,
je suis sûr que vous remarquez cet homme laid dont la mâ-
I choire avance audacieusement comme pour former gouttière
^. de chaque côté de sa joue. C'est un poète, miss Suky, un
; ^and poèt'', qui fait dss épopées divines et nationales; on
- le nomme sir Arcadius Bambasiic, et il est fort apprécié par
; Jes gentlemen tourmentés d'iusomnir- Notez, miss Suky,
' que je ne vous propose pas sir Arcadius : il est pauvre ;."i L'impatience, cependant, gagnait évidemment tous les noi.''. bles lords. Il y avait une sorte de lièvre générale de l'autre }i * côté du rideau. Les voix commençaient à s'élever et à se faire ii courroucées.
J — Diable! diable! grommela mon père, il va falloir en flnir... Comme vous pouvez le penser, miss Suky, je n'aurais pas perdu mon temps à vous expligKc- Leurs t^eigneuries «ommeon explique les figures d'un salon de cire, si je n'avais eu mes raisons pour cela...Voyei*vous, je veux bien vous le dire : celui sur qui j'ai je:é les yeux, tJui que vous choisirez, — en toute liberté, miss Suky, — n'est pas encore arrivé... J'espère qu'il arrivera, et, au risque de mécontenter un peu mes nobles cliens, je veux l'attendre encore. . Ce soir, TOUS ne chanterez pas^ Suky, et personne ici près n'aura le droit de s'en formaliser, lorsque j'irai annoncer que notre Sirène est en tête-à-tête avec milord ambassadeur...
Vous sentez, Brian, qu'il était impossible que je ne comprisse pas à la fin. Je n'aurais pu définir précisément ce qui faisait l'objet de ma crainte, peut-cire ne le pourrais-je pas aujourd'hui davantage, mais ma crainte avait pris corps. Je redoutais positivement quelque chose, savoir ie tcte-â-iéle promis avec l'homme qu'on nommait milord amba.ssadeur...
— Et ce tête-à-tête eut il lieu, milariy? demanda Brian, qtii tâchait de paraître palme.
Susannab sourit doucement.
— Vous voilà qui avez peur aussi, vous, milord, dit-elle. — Attendez... je veux faire comme les auteurs de ces livres que vous me prêtez depuis huit jours et ménager mon histoire.
Mon père reprit après un silence :
— Suky, je n'ai point voulu dire qu'il vous soit interiit absolument de faire un choix parmi ces t'enlilshommes... Seulement, ce choix sera pour plus tard... Que vous semble; par exemple, de ce petit Français qui m«nie si drôlatiquement son binocle en paire de ciseaux ?... C'est monsieur le vicomte de Laniures-Luces, Parisien aimal>le,dont la cervelle tiendrait dans le coin de votre œil... Auprès de lui, vous voyez l'Honorable Noisy Trumpet, membre whig de la chambre des communes, Il semble mal à Taise, n'est-ce pas? C'est que nos commoiiers, Suky, sont de bien petits ciioyens en P'ésence des pairs du royaume. L'Honorable, voyez-vous, a honte d'être si peu... Mais, par le ciel! voici au contraire «n fils d'Adam intimement convaincu de son importance. Voyez, Suky, voyez! Quelle fierté sublime dans ces gros yeux hébétés, quelle magnifique dignité dans la pose de cette taille courte et chargée d'em'oonpoint I... Ne riez pas, je vous prie! Ce gros bonhomme, dont la tournure est celle d'un chef de cuisine en retraite, n'est rien moins que Sa Grâce « par la divine Providence, » archevêque de "*. Sa
, Grâce a quatre ou cinq millions de revenus épiscopaux, et
; paie deux cents livres à un pauvre révérend pour gouverner
^ son église à sa place... C'est une chose superbe, Suky, quand
; on y pense, que cette équipée que les chrétiens nomment la
i 7?é/ome... Figurez-vous, ma fille, que cette réforme a eu
: ' lieu pour diminuer les revenus du clergé et pour le rendre
i bon à quelque chose... Or, voici un évêque réformé qui tou-
i che par an dix fois autant qu'un cardinal et qui ne fait
. œuvre de ses dix doigts... Il siège au parlement, c'est vrai,
mais nul ne l'entendit jamais que ronflerdans les nocturnes
assemblées des nobles pairs... Manger, dormir, engraisser,
voilà sa vie... 11 est, du reste, beau joueur, excellent père
. de famille, bien qu'il vienne de temps à autre faire uu tour
dans mon hell, et capable de prêcher pendant trois heures sans savoir le moins du nion'le sur quoi il parle. — Chacun s'accorde à recoiinaiireiiue c'est une des plus éi:lalantes lumières de l'Eglise anglicane... Je vous préviens, Suky, que, malgré le vénérable caractère de Sa Grâce, il ne vous est aucunement défendu de faire tomber sur lui votre choix : Sa Grâce n'est pas puritaine.
Je n'écoutais plus guère, milord. Mon Imagination travaillait et cherchait à mesurer, à définir le danger prochain. Et. plus je m'efforçais ainsi, plus mon cœur se serrait.
Isma'il continuait sa railleuse galerie. Il me montra encore bien des lords, des grands seigneurs étrangers, des médecins célèbres, dos hommes de loi en renom. — Je chancelais sur mes jambes affaiblies et je me sentais près de défaillir.
— Le voilà ! le voilà ! s'écria lout à coup mon père en me touchant l'épaule ; regardez, Suky.
Je regardai, milord, et je vous vis. .
— Moi ! interrompit Brian stupéfait.
— Vous veniez d'entrer .. Je ne vis que vous !... Hélas! ce n'était pas vous que me montrait mon père.
— Oh! monsieur, m'é'riaije, émue d'une délicieuse espérance-, — ne me trompez-vous point?... Est-ce à lui que vous voulez me donner ?
Isuiaïl me regarda fixement.
— A lui, Suky, très certainement,.. Le connalssiez-vous donc déjà?...
— Si je \6 connaissais, monsieur ! m'écriai je avec des larmes de joie dans les yeux.
— Ma foi, voilà qui est fort heureux! murmura mon père entre ses dents;— mais il faut avouer que les jeunes filles ont des lubies étranges !... Du diable, si j'aurais o.*é espérer que Sa Grâce enfin n'importe!... Je vais aller vous chercher milord ambassadeur, miss Suky.
Il se dirigea vers la porte.— Moi, je ne donnais plus nulle attention à ses p.irolcs. Milord ,je vousreg?rdais,je m'enivrais de votre vue : j'éiais heureuse..
Avaut de franchir le seuil, Ismaïl se ravisa tout à coup et revint précipitamment vers moi.
— Ah çà ! miss Suky, me dit-il, nous ne faisons pas de quiproquo, j'espère; je vous parle du prince Dimiiri Tolstoï qui vient d'entier au salon. C'est cet homme de grande taille, à la physionomie un peu... un peu caractérisée, miss Suky, à la poitrine couverte de crachats... Nous nous entendons bien, je pense?
Je n'avais plus de voix pour répondre. L'homme qu'il mè montrait était... Mais vous devez le connaître, Brian ?
— Je le connais, madame, répondit Lancester dont la respiration devenait pénible... De grûce, achevez!...
— Il me fit horreur et frayeur, milord. Je joignis les mains et je regardai mon père avec supplication.
— =Ah!... dit ce dernier en fronçant le sourcil, nous jouions, je le vois, aux propos interrompus... Et de qui me parliez-vous,miss Suky, s'il vous plaît?...
— Je vous parlais de Brian de Lancester, monsieur. Mon père éclata en un rire sec et strident.
— Le frère du romte I s'écrîa-t-il; — ce serait, sur ma fof, une bonne plaisanterie... une exiellente plaisanterie, pat Beizébuth!... Si Brian avait quelque chose... Ah ! ah! ah !.. lorsque j'y songe, je ne puis m'empêcher de rire..- Mais il n'a pas le sou, miss Suky !...
— Pardon, madame, interrompit Brian ; ces paroles prononcées par Ismail à mon sujet semblent recouvrir un sens caché... S'est-il jamais expliqué à cet égard ?
— Jamais, milord.
Brian sembla vouloir faire une autre question ; mais il s* reprit et ajouta :
— Veuillez poursuivre, madame.
— Mon père semblait, en effet, milord, continua Susannab, attacher une signification étrange au sentiment qui me portait vers vous.. Ce a le faisait rire... et Ismaïl ne riait jamais (|ue lorsqu'un méchant espoir traversait son esprit,.. Mais vous êies plus à même que moi, milord, de conjecturer si celte circonstance cache encore quelque triste mystère.
LES MYSTÈRES DE LONDRE
— Vrai, Suky, reprit Isninïl, re serait frfs drôle... drôle au dernier point... Mais il n'a pns un sou vailUnt, voye7-vous, et il n'y Out pas songer .. Voyous! oui'li'Z celte lnlie et pr(îparfz-vous à recevoir le prince D.mitri Tolstoï, ambassadeur de Kussie.
— Et que peut me vouloir cet homme ? demandai je avec colère.
Un sourire cynique vint à sa lèvre. ^
— Ce que vous voulez à l'Honorable Brian de Lancier, miss Suky, répondit-il. — D'ailleurs, il vous le dira luinéme.
— Je ne veux pas le voir 1 m'écriai-je ; monsieur, je ne le verrai pas I
— Vous le verrez, miss Suky I prononçalil de celte voix impérieuse et pleine de menaces qu'il pnipiuyait avec le pauvre Roboam ;— oh ! par Belzébulli ! vous le recevrez, ei cela tout de suite.
Je souffrais bien, milord, et je me sentais perdre mes forces, pourtant je répondis encore icsolument ;
— Non, monsieur, je ne le recevrai pas. Votre présence me donnait du courage. Bilan...
Isniaïl me saisit le bras et le serra de façon que ses doigts d'acier s'incrustèrent dans ma chair. — Ses yeux avaitnt pris une expression de n^éihancpté sinistre et vraiment infernale. — Il approcha sou visage tout contre ie iiiicn.
— Tu es à moi, dit-il d'une voix entrecoupée par la rage qui s'emparait de lui; — tu n'es qu'à moi... Je suis ton maitre... Je pourrais te tuer, entends-tu?
Brian se leva sans savoir et mit ses deux mains sur .sa poitrine haletante.
— Te tuer, poursuivit Susannah qui tremblait elle-même a ce terrible souvenir ; — mais j'aime mieux te vendre, et il faut que je te vende.
Son œil Qambloyant me brûlait.
— Ne résiste pas ! reprit-il en secouant violemment mon bras, ou je te terrasserai sous mes pieds, comme j'ai fait une fois devant toi à Roboam, et je te batliai comme je l'ai ba.iu.
Brian poussa un cri étouffé et retomba sur le sofa.
— Mais sur qui donc vous venger, madame!... raurmura-t-il.