CINO MILLE ROUBLES
— Et j'étais là, madame, rei)rit Brian, si près Js vûus qui fléchissiez sous la menace d'un h'iclie... cl je ne sentais rien en mon cœur... Oh ! pourquoi ne m'appelioz vous pas à votre aide !
— J'étais brisée, milord, répondit Su-^annab, mais je ne fléchissais pas. —Vous me veiùez en aide sai.s le savoir, car, comment eussé-je résisté à la brutale é;:prï,ie d'ISTaïl si mon cœur ne se fflt instinctivement appu>é sur vous? Di moi, je n'avais pas de soutien, puisque j'ignorais la moraie humaine, et que cette force divisie que sait donner, dit-on, la foi religieuse aux plus débiles natures me manquait absolument. Hors de moi, pouvais-je espérer Sr>cours contre Ismaïl, moi qui n'avais au monde qu'Ism.iîl pour protecteur?...
Si je résistai, ce fut à cause de vous et par vous. Ma force me vint de votre présence. — Absent, vous m'eussiez soutenue encore, car j'étais toute à vous et je comprenais vaguemeui que mon père, en me donnant à un autre., m'enlevait à vous pour toujours.
Pour toujours, milord ! — Ce qui cla'l alors en moi un soupçon confus est maintenaiit un sciitir:;M.t précis et arrê-
té : si j'étais tombée dans le piège, vous ne m'auriez jamais connue.
Vous êtes déjà tant au-dessus de moi Brian ! au mnirs faut-il que jfi vous puisse donner mon âme cl mon corps purs de toute tache, même invo!(,niaire. Si mon n^albeiir eût piè jusqu'à la souillure, je me tiiiidrais indigne et je m'éloignerais...
La dernière menace d'Ismaïl me raidit dans ma résistance.
— Vous pouvez me tuer, luidis-je, mais non pas me faire céder.
— Eh bien ! je le tuerai I s'écria-t-il l'écume à la bouche ;
— je te tue' ai... Oh ! mais pas tout d'un coup !... Tu mourras à petit feu, tout doucement, un peu tous les jour';... Malédiction ! quel démon l'a donc soufflé la pudeur, mis. rable fille! J'ai passé quinze ans à noter' un bandeau sur ta vue, et voilà que tu n'es pas aveugle! J ai passé qu.nzp ans à courber patiemment la volonté en obs.turcissaut ton i:i elligfUce, et voilà que ton esprit voit clair ! Et voilà que la voloi.ié se redresse... Mais c'est à renier Satan et à croire qu'il y a un f>ieu là haut I...
Il s'intcrronip I, passa son mouchoir sur sa bouche humide et appe'a péniblement à sa lèvre son froid sourire d'babitu<:e.
— Me voilà aussi sot que vous, miss Suky. reprit-il avec un calme fa tice ; — vrai, je fais du drame comme un bonhnmnje de lord qui vouirait forcer saillie à épouser un h ssu millioniaire... C'est piiovable, sur ma foi !... Ecoulez! nous avons lorî i'un et l'autre ; (larlons raison : je vous demande une cliose bien simple; pourquoi me rtfusez-vous?
— Vou^; voulez me donner à un homme, monsieur, répon dis-je, et ]e veux être à in autre homme.
Celle ré|)0iise faillit le r.-jeter dans toute sa fureur, mais il se contint.
— Vous voulez! répé;.)-t il. Voici qui est bien péremptoire, miss Suky ! ... Vous oubl'ez que je suis votre père !
— Q l'impone (cla? dcmanlai je.
Il se morOit violemment la lèvre.
— C'est juste, reprit-il; je n'ai pas le sens commun, ce. soir... Cela impor'c peu assurément... Je voulais vous dire, miss Suky : Vo s oublii z que je suis le plus fort.
— Non, monsieur.
— Alors, vous allez m'obéir ? -^ Non !
Il s'éloigna dç moi brusquement et fit quelques tours dans la chambre.
Je profitai de ce moment de répit pour jeter un regard de l'autre côté du rideau. Vous éiiez gai à votre manière, de celte gaité qui laisse votre visage hautain et grave et qui amène le sourire sur toutes les ligures qui vous entourent.
— Vous parliez de votre Irère; vous racontiez l'un des assauts de la lutte élrange où vous étiez engagé contre lui.
En ce moment, je dois l'avouer, milord, j'eus grand désir de prononcer votre nom et d'implorer votre secours — Mais vous ne m'-iNiez jamais vue... et puis j'eus peur pour vous, parce que je savais le cœur de mon père.
Il revint vers mci et changea encore une fois de ton.
— Miss ?usannah, me dit-il avec froideur et sarcasme, vous êtes une fille vertueuse, très ceriainemeiit ; mais moi, je suis un marchand honnête... Or, je vous ai vendue, j'ai été pavé d'avance, et l'acheteur attend livraison... Dnuc, de gré ou de force, miss Suky, vous allez recevoir les hommages de Sa Grâce le prin e Dimitri Tolsioï... Croyez-moi, conduisez-voi's comme il faut avec \\f> ; car les Russes ont des façons d'être galans auxquelles il faut prendre garde, et je ne répondrais .pas... Mais cela vous regarde... DaU'i dix minutes le prince sera ici ; dans dix autres minutes une bonne serrure vous mettra tous les deux à l'abri des importuns... A bieniôt, miss Susannah.
Il sortit précipitamment à- ces mots.
— Vous n'étiez plus là, milord !...
— M'eussiezvous appelé, madame ? s'écria Brian qui se reprochait comme un ciime le hasard de ton absence.
— !e nî sais... Ma détresse é'aii si profonde!... Mais vous
PAUL FEVA.L.
«'étiez plus là!... Je ne >is dans le salon q'ie des visages Inconnus, froids, et où l'égorsitie anglais avait buriné son eligraaie... Et p rml eux je vis la sauvage ligure de ce Kusse dont me menaçait Ismaîl.
Peut-être ma terreur se plaçait-elle entre cet homme et moi ; mais il me pa'ul lii leux et tenihle. Cette tête batbare au-dessus d un frac broilé d'or ressuriait pour moi, sur le fond de la foule, cumme un épouvantail odieux.
Je voulus crier : je ne pus. Un poids écrasant était sur ma poitrine...
En ce moment, Ismaïl entra dans le salon de jeu et alla droit 3! prince. Il lui parla tout bas. — Le prince sourit. Son regard étincelani vint caresser le rideau.
Ce regard me sauva, milord. Il me fouetta d'une terreur si poiiinante que je pus secouer ma torpeur. Je me levai, je traversai la sa'le et les corridors en courant. Uue minute après j'étais dans la rue...
Brian resp ra longuement.
— Je courus encore durant quelques secondes au hasard ; puis je m affaissai, brisée, à l'un des angles de Leicester- Sq'iare.
Je ne savais où a'Ier : j'étais transie de froid ; l'avais peur, seule ain^i au milieu de la nuit, au milieu de Londres inconnu ; — mais j éiais heureuse du danger évité. Je pens is à TOUS avec dt-lices, milord ; il me semblait que je m'étais gardée à vous, et que, dans ma victoire, vous aviez votre part.
Ma victoire m'en devenait bien clière !...
Fêlas ! je ne sougeais pas que je n'avais d'autre asile que la maison d'Ismaïl, el que le dang r, aujonrd'hui évité, reparaîir^it demain aussi terrible. Je ne songCdis pas qut' la voloi.té de fer d Ismitïl une fois maiiifeslre,ne saurait point fléchir, qne son aviilité alfriamiée devrait s'assousir quand même, et que, sans déi'Use aucune contre lui, j'étais fatalement coiiiamnée à subir tôt ou tard sa tjrannie.
J'y songeais si peu, milord, que ma prerjiière action, siiôt que mon oppression calmée nie permit de faire un niouvemi-nt. fut de me jeter dans une voiture de p'ace et de me faire conduire a Goodman's Field.
— Quoi ! madame, s'écria Brian, vous rentrâtes dans celte retraite infâme?
— J'y rentrai, milord .. Et n'épuisez pas pour si peu votre pitié... J'ai eu depuis des jours de si navrante misère, que J'ai pu regretter la maison d'Isniaïl...
Mon père n'était point encore de retour lorsque j'arrivai dans Goodnian's-Field. Au lieu de gagner ma iliainbrè comme d'habitude, je saisis un mouient où les valets d Ismaïl n'avaient point l'œil sur moi cl je montai en courant au laboratoire de Roboain.
C'était le seul être qui eût pour moi un semblant d'affection. Je n'espérais point tu lui qui était, comme moi, opprime, mais j'allais, d instinct, unir ma dttressc à sa servitude.
Le pauvre muet était étendu tout babillé sur une natte au milieu de la chai'bre. C'était son lit. Il dormait.
Lorsque je l'éveillai, il iit un j^este de vive surprise, et de lait, milord, raa présence à ceue heure, jointe au désordre Je ma riche toilette devait fi coup sur i'étonner. — A l'aide l", ses gestes qui valaient presque des paroles, il m'interrogea, et je lui (oniiii, d'une voix entrecoupée par l'émution, l'odieuse conduite d'ismaïl et ma fuite du Golden Club. 1
1 II courba' la tête et sembla réiléchir. |
Au bout de quelques minutes, il prit ma main et la baisa, I puis il me conduisit dans sa case et me montra un enfonce ' ment oli il y avait juste la place de mon corps, puis encore , il frappa du revers de ses doigts une assiette vide qui se ' trouvait sur la table. |
Cela v.iula't dire, milord, dans le langage -iu pauvre muet, j qu'il me cacherait dans sa case et qu'il partaùBi'ait ses repas j avec moi. ., !
C'était une folle pensée; mon pfre en rentrant saurait | bien v.te (lue j'étais dans la mjison , il m" eh ■rcheral, et Roboam serait viotune de sa c onipassioii. Voilà c.f <ine j'aurais dû me dire, et ce que se disait sans doute .'e pauvre i
riobo3m,car il était abattu et résigné.— Mais j'étais incapalile de porter si loin mon calcul, milord. Je me voyais échapper aux poursuites de mon père et à l'horrible nécessité de subir ta présence de ce Russe, dont l'image se dressait, parmi les souvenirs de la soirée, comme un fantastique épouvaLtail. Celte idée me redonnait du courage et de In joie.m
— Oui, répondis-je, ou', bon Roboam, je me cacherai là,, et je resterai toujours aveu vous.
Il fit un grave signe d'assentiment. — Je suis certaine mainienaut, milord, qu'il avait la conscience d'uu châtiment prochain et mortel.
Moi, j'étais rassurée. Le danger ne m'apparaissait plus que lointain et possible à éviter. J'étais d'autant plus exposée dé-ormais, que je ne sentais plus ma position, etqu'une folle sécurité prenait la place de mon angoisse.
Et pouriani, milord, combien ici le péril était plus terrible ! Combien j'aurais dû trembler davantage si mon ignorance du monde n'eût pas été aussi complète! Au Go den- Club, I.Nmaïi n'était qu'un trafiquant de vices, â peine toléré, le chef suspect et sans cesse surveillé d'un él.<blissement que le genre seul de sa clientèle enipôchait de tomber immédi.iiement sous le coup de la loi. Dans Goodman's-Field, il était roi, maître absolu, tyran sans contrôle. Derrière ma draperie, j'étais à dix pas d'une réunion d'hommes, dissolus sans doute, et pleinenunt livrés à la débauche, mais nobles après tout, et gardant au fond du cœur quelque chose de fier, sinon de vertueux. Ces hommes m'eussent défendue, ri^unis, ne fût ce que par puileur aristocratique, bien que pris à part, chacun d'eux eût peut-être abusé sans pitié de ma détresse -, ils se fussent mis avec ostentation entre moi et mon père ; ils eussent saisi avidement cette occa-ion de faire à grand bruit acte de gens de cœur. — Chez Ismai'l, au contraire, j'étais seule, seule dans un réduit dont les valets de la maison eux-mêmes ne soupçonnaient pas l'existence. Nulle oreille A portée de mes cris ; rien, milord, rien qu'UH pauvre être, mutilé, abruti par l'esclavage,— dévoué pourtant, mais inerte et habitué depuis longues années à Uécbir sous la volonté d'Ism^il.
C est ici, milord, que je devais mourir ou être vaincue, si mou salut n'était sorti d'une catastrophe- impO'iSibleà prévoir... Fourme sauver, il fallait la perle de mon père. Dieu mil sur Ismail la lourde main de sa vengeance. Il fut terrassé au moment même oti il me poussait au bord de l'abîme...
J'ignore ce qui se pasca au Club-d'Or après mon départ. Tout ce qiie j'ai su, c'est que mon père ne rentra point cette nuit là dans sa maison de- Gocdman's-Field. Peut être que, ne pouvant me supposer assez aveugle pour m'être replacée de moi-même sous sa tyrannie, il employa la nuit à me chercher dans les environs de Leicester-Square.
Vers onze heures du malin, Roboam et moi nous entendîmes le coup du niaiire retentir à la porte de la maison. Je me cachai, tremblante, dans l'enfoncement qui devait être désormais ma retraite, et Roboam se plaça de-vatit sa table de manière à me masquer.
Les valets dirent sans doute à mon père que j'étais dans ma chambre. 11 avait à faire autre chose (|ue de s'en assurer, et nous entendîmes bientôt son pas dans l'escalier dérobé. —Roboam m'ordonna le silence d'un geste emphatique et qui peignait énergiquement ses inquiéiudes. Je demeurai imircbile ; je retins mon souffle : mon père entra.
— Belle affaire ! grommelait-il en refermant la porte; — jolie aliaire, sur ma loi !.. Le prince veut que je lui rende ses cinq mille roublts... Du diable si c'est une chose faisable que de rendre ainsi de l'argent donné I
Il lira un papier de sa poche et le déplia.
— Prépare du papier à calquer, toi ! reprit-il en s'adressant à Roboam avec sa rudesse aicoutumée ; taille tes plumes et everce tes doigts... je vais te donner tout à l'heure de la besogne.
Roboam obéit. Je sentais son siège trembler. — Il cherchait son canit et ne le trouvait point. La frayeur lui faisait peidrtt la tête.
Mon uère se promenait de long en large, -^
LES MYSTÈRES DE LONDRES
ISS
— C'est une chose dialio'ique ! mnrmurait-il ; — cette misérable enfiint me fait manquer un nuirché d'or!... Retrouverai je un sol Tariare comme Sa Giftce qui veuille bien me souscrire un effet île cinq mille roub es, d'avance et sans savoir?... Cela promeltait des millions, sur ma parole, carie prince a les siens cl ceux de son maitre, cl la pelite est belle à lourner trois cents lêles de Kosuks!... Où la vertu va-t-elle se nicber ! ajouta-t il avec un ignolile brasplicme; — c'est ma fauie ! j'aurais dû ne pas la pi-rdre un insiaiit de vue... Quelqu'un lui aura donné de pertides conseils, quclq\i'un lui aura soufflé cet orgueilleux mensonge qu'on nomme l'honneur d'une fi-mnie... l'honneur! mais c'est qu'il y a en tout ceci de la faialilé !... celles ù qui on enseigne l'honneur en prennent fort à leur aise, tandis qu'elle... 11 faut dire aussi que Satan lui a fait rencontrer ce Brian de Lancesterl... Qu'il revienne m'craprunier de l'argent, celui-!ù !.. Ah çù ! mais les femmes devinent donc loui! la pudeur comme l'amour... ou pcut-êire est-ce l'amour qui leur apprend la pudeur !... C'est diabulique !
11 s'approi ha de Roboam et jeta sur sa table le papier qu'il tenait à la main.
— Tiens I dit-il ; calque-moi cette signature. Nous nous en servirons à l'occasion, et Sa Grâce n'y gaguera rien .. Preids garde de gâterie bil'et, mailre Silence !... s'il garde une trace, je te brise le crâne d'un ronp de fléau.
Roboam prit le papier, qui éiait une obligation du pince Dimllri Tolstoï, — le prix stipulé puur la venle de ma personne, milord, — et se mit en devoir de calquer la signature.
Mon père reprit sa promenade et son monologue.
— Et si ce n'était que cela encore ! disait-il en s'échauffant par degrés; — cinq mille roubles peuvent se retrouver... mais ce qu'elle a fait une fols elle pourra le recommencer ! elle le recommencera certainement, et tous les espoirs que j'avais fondés sur elle s'en iront en fumée... La misérable fille!... Et d ailleurs, si elle ne me cède pas, comment dominer le couite!... Quelle portée auront mes menaces, si je n'ai pas derrière moi son in amie... ce que le monde appelle ainsi, du moins; — son infamie pa'enie, publique, et pouvant être portée à la connaissance de tous, du jour au lendemain !...
Que pouvaient signifier ces étranges paroles, milord?... Ismaïl avait évidemment un but, auire et plus chèrement caressé que le simple iralic de ma jeunesse. 11 y avait sous ces paroles une intrigue dont tous les fils m'échappent à la fois... Vous qui savez le monde, Brian, devinez-vous le secret d'Ismail ?
Lauoesier fut quelque temps avant de répondre. ' — Je m'y perds, madame, dii-il ei;fin : — assurément cet homme que vous nommez voire père était capabe de tout, et son inielligi née servait merveilleusement ses mauvais desseins... Je pense... mais c'est un >ague soupçon (lue rien ne justifie, si ce n'est la couronne de comte gravée sur votre médaillon... La seule chose dont je suis sur, milady, parce que mon cœur et ma raisnn concordent à ce sujet, c'est que le juil Isma'il n était point voire père.
La belle fille secoua tristement la tète.
— Je ne sais si je dois dire : Dieu le veuille ! milord, ré pondit-elle. Ismaïl m'a fait bien du mal, et bien des crirrcs honteux pèsent sur sa mémoire, mais sa maÎNOii fut si longtemps mon asile I... Et puis, tout coupable que soit un père, ce doit êire une grande faute que de renier son souvenir I...
Il continua durant quelques minutes encore à s'entretenir de choses que je ne pouvais point comprendre. Il par ait d'un lord puissamment riche, qui éloignerart de lui la honte à tout prix et qui prodiguerait la nioil.é de sa fortune pour ne pas voir traîner son éciisson dan. l'égout...
— Et il ne proiionca i oint le nom de ce lord, madame? interrompit I amoirr.
— Non, mi'ord ... il l'appelait le comie... Peut-rire, au reste, quelques mots lui echappèrent-jls qui auraient mis tout autre que moi sur la trace de sa pensée, mais moi îe n(>
corop'enais pas, et la scène affreuse qui suivit a mis du trouble dans mes souvenirs...
— Où en es lu, maître Silence? demanda-t-il tout-à-coup en s'adressant à Roboam.
Je spiiiis la chaise du malheureux qui trembbit violemment contre moi, et j'eus peur, parce que je devinai qu'il avait commis quelque erreur.
Mon père prit le papier que Roboam hésitait à lui rendre et poussa aussitôt un cri de rage.
— Siélérat ! s'écria-t-il ; brute maudite ! je t'avais dit de prendre garde!... Ah ! celte fois, tu vas me payer tous les comptes !
Voici ce, qui était arrivé, milord. Le Russe à qui mon père avait fait la promesse que vous savez, avait donné d'avance une obligation de cinq mille rouldes, croyant ne pouvoir payer trop cher la gloire de désarçonner ses rivaux du Go'den-Club,en possédant le premier celte fameuse Sirène... C'était, comme vous voyez, un amour de confiance, une fantaisie de vaniteux barbare, puisqu'il ne m'avait jamais aperçue... Lorsque mon père, foné par ma retraite à manquer de parole, lui avoua son embarras, le Russe exigea la reslimtioii de son argent, et mon père, mettant a profit les quelc|ues heures de délai que lui accordaient les convenanees, se hâta d'ordonnei à Roboam de contrefaire la signature de l'op-ilent étranger, afin de s'en servir sans doute à l'occasion. — Mais Roboam n'avait plus sou sang-froid. Au lieu de prendre un poinçon à cabiuer, il se servit d'une sorte de burin qui trancha le papier partout où il passa.
Le billet qu'il rendit à mon père était percé à jour
Or, comment remettre au prince un papier portant d'aussi évidentes et ineQ'açables preuves de fraude?
Mon père se mettait chaque jour en fureur pour des riens, milord. La moindre bagatelle éci.auffait l'irritabilité sans frein de son caractère. Cette fois tout se réunissait pour porter au comble sa rage : ma fuite, ses espérances perdues, le péril auqurl l'exposait l't rreur de Roboam...
Aussi n'était-ce plus un homme. Ses yeux sanglans roulèrent convulsivement dans Inirs orbites distendues outre mesure. Les muscles de sa figure s'agitaient par de brusques liraillempns; sa barbe ondula, comme si un soufBe de vent eût passé parmi ses mèches soulevées. Ses lèvres s'ouvraient, se refermaient, laissaient voir ses dents serrées qui glissaient en grinçant les unes contre les autres.
Je ne 1 avais pas encore vu ainsi, et je pensai tout de suite que Roboam allait mourir.
Le pauvre muet, frappé d'une effrayante atonie, ne tremblait même plus. Les gouttes de sueur froide, qui tombaient aliondaiiies le long de ses tempes, indiquaient seules encore qu'il y avait en lui de la vie.
Mon père, après être resté quelques secondes devant sa victime, comme s'il eût voulu la déchirer de ses propres mains, s'élança d'un bond vers son arsenal et choisit le plus gros, le plus lourd de ses flraux de plomb.
Je sentis faiblement tressaillir le siège de Roboam, qui ne bougea pas néanmoins.
Mon père revint vers lui à pas comptés. II semblait chercher de loin avec une joie cruelle l'endroit oU il frapperait dabord.
Je fermai les yeux, milord, comme cette nuit où Ismaïl avait frappé Roboam avec le bambou du vieux juif Eliezer. — Mais là il n'y avait nul moyen d'échapper aux horreurs de celle scène.
Au premier coup que frappa Ismaïl, la chaise de Roboam sauta. Non seulement j'entendis le plomb tomber, lourd, sur la chair du patient., mais je ressentis le contre-coup de chaque assaut. — Il me semblait, milord, qn'on martelait mon cœur. Je souffrais... je ne puis pas vous dire combien je souffrais !
J'eiilendis et je sentis comme cela trois coups asséné? avec ' furie. — Puis le bois de la «haise me choqii» brusquement. Deux râlemeus sauvages déchirèrent à la fois mes oreilles ; j'ouvri.s involontairement les yeux.
Roboam n'érait plus auprès de moi.— L'intfloslté de la.
vse
PAUL FÊVÀL.
douleur, la ceriitnde de mourir sous les cniiiis re^loublés d'I niaïl. peiil-êire îiiissi le di'Sir (lu nio proleyier, lO'il cela réuni avait galvanisé l'apailiique soumission du [laiivre esclave. Il s'eiait relevé, d au. ant plus terrible que sa co'ère avait éié puis longiemiis comprinue. D"un bond il avait fraïu'bi la lable qui le séparait ^e mon père, et ils éiaitnt \ tous dfux en prés'uee.
-, Ce fut un atruce combat, niilord, une lulle odieuse, où j l'un des ehampipiis, bies.^é, meurtri déj;"!, n':ivait pour se dffrndre que ses ma ns désarmées, tandis (|ue l'autre frap- I pait avec une mussue.dont chaque coup pouvait éire mortel, i Mais celui (|ui était sans armes avait ^venger vingt années i d'esclavai;e et de nianyre. .
^ Son vivsge fut en- un instant couvert d'iior^iblrs conluil sions. Il n.' tombait pas. i.i'siinioins,' i)ar,e que cWiqiie coup amorti, sinon psré, par sa main tendue, perdait une grande .partie de sa force. — Il a'tf nd;iil.
Isnaï', ni, frapf»ait*, C0;i!i:ic toi'jnnrs, en aveugle.
Leurs i.spirations ha'cîanles fc mêlaient et produisaient un son ( ffrayani à en'endre.
Au bout d'une n.inuie ou deux, je vis avec épouvante Roboam baisser la main qu'il élèn'dait ji'our parer. Le Héau décrivit en sifflant sa courbe impétueuse. Je crus le combat fini.
Le combat était fini en effet, milord, mais' ce n'était pas Poboam qui était le vaincu. D'un mouvement rapide comme rédaij', il avait évité le p'omb mortel, et, prolitint de l'instant où Ismaï! rew-vait son arme, il !';:vait saisi a la gorge.
Mon père, suffiipié, ne jeta pas même un cri. Roboam fut obligé de le soutenir pour l'erapêclier de tomber comme une masse infrte sur le sol.
Alors le iiiiret se prit à rire en montrant ses longues dents Hanches, a'guiséïs comme les dents d'une b-He fauve. Son instinct sau\age. violemment surcxité, re*-enaiten ce moment avec une incruy.-ble éiicrde.
11^ traîna mon' prre ius(Ju'.\ Tattlrc bout du laboratoire, saisit une grosse co'rtle-.et le garrotta, n'interrompant de temps à autre sa' besogne que pour pousser un raùque éclat de rire.
Je voyais tout cola, milord. m;iis je ne pouvais ni me nouvdir ni produire aucun sou. J'étais comme frappée de la foudre, et r est' à peins fi mon esprit bo:iievcrsé conservait le pouvoir de sentir. Je regardais, stupéfiée, presque folle, comme si.v.'tte lutte avait eu des étrangers pour acteurs.
Quand Roboa;!i eut lié mon père, il s'élança vers la porte et d sparui avec un cii lie sauvage triomphe.
Quelijues minutes après, sani;lant encore et le visage hideusemerit metirtrr,'le muet rej-assa le seuil. II était suivi d'nn magistrat et de diUK conslables qu'il venait de chercher et qui entrèrent sur ses pas dans le c,ahinet secret d'Ismaïl.