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CHAPITRE XXII

OLO-COURT.

. Une chose ('(onnait grandement mida^e la duchesse de Gèvros. CMaii la Lcililé aver la'iu; lie l'avevigle, si sévère dli.b lude, Im pa: donnait aujouril'hui sa négligenea.

— Et r.c pe:!Sz-vous p?;iiit, miloril, demandai elle avec celte tortuoiise curiosité ([ui ne vise jamais dmitiu luit et louvoie conime un vaisseau cinglant venl debout, — ne pen- SCÎ-V0U5 pas qu'il vaudiait niiiux clore ccttntreiien?...

— Ken, Maudlin,non.llsail maiulenant ce qu'il ne devrait point savoir, et peu importe qu'il le sachf plus ou moins... L'aii'eurs, pendaul que\ous dormi-z, je faisais mon plan, et ce vaiibinl clievalio-.- ssra désaiçonné avant de pouvoir mettre la lance en arrêt .. Mais écoutez, bav.irde iiicorrigible!...Kcoulez ou rendormez-vous!., il est dis clios s qu'elle nevoudrait point direîi d'autresqu'à sonaïKantelciu'il m'impoite... (|u'il 11 us îiiiportede Cf.nnaitre.

D.'s qu'il se tut, la voix de la belle fille arriva, distincte, daus leiabinet noir.

— il me reste bien peu de choses à vous apprendre, milorl, dissit-e'de. Vous me connaissez mainlpiianl et, si je continui», c'est que je veux qu'il n'y ait point de lacune en Eion histoire et que vo is soyezpiès de moi comme serait un frère dont l'ceil ne m'aurait jao.ais quittée depuis les jours de mou eiifanre.

Roboam loua un piiit logement dans Faringdon Slivpt, non loin delà prison de Newgaie, où mon pf're tut transféré au bout de deux jours. 11 avait empnrié avec lui beaucoup d'or en quittant la maison de Goodman's Fiehls ; mais nous vivions bien pauvrement, parce que cet or fjt employé en grande partie par Roboam à soulager la captivité de mon père.

Af^surément, le pauvre muet avait été bien cruellement poussé à bout, et nul de cei'X qui Savaient la barbare tyrannie do;it le poids l'é^'rasait nagui're n'aurait eu le dr.it de blâmer sa veugea'ice. lNïarimoius,il se repentait anièr' nient. Libre maintenant, .il était plus mallieurtux qu'au temps de son esclavage. Il regrettait sa chaîne.

lsm::ïlseul aurait pu dire quel singulier parte existait entre lui et le muet. Il est certain que Roboam l'aimait. Roboam eût donné son fang mainli uant pour sauver la vie du maître impitoy-ble ijui, durant vingt années, l'avait arcaLlé de tant de tortures.

Mais il n'étail pas en son pouvoir de défaire ce qui était fai'.

Je ne pourrais dire au jusie combien de jours s'écoulèrent entre rarrestalion d'ismail et son procès.— Lu matin, nous vîmes venir des gens de justice qui nous emmenèrent, Roboam et moi, dans Old-Bailey. On nous lit baiser un livre que je n'avais jamais vu dans la maison de Goodmau's- Fie'ds, — la Bible, milord, — et l'on nous dit de jurer, après qu'un grrfuer eut réciié la fonuule d'un serment.

Je jurai. — Roboam fit uu signe équivalent à une afiirmation.

Le greUîernous interrogea.

Roboam répondit iiégativemcni, par signes, à toutes les demandes qui lui furent faites. Moi, au contraire, je ne dé-

guisai eu r en ! ? v rit''. —Ainsi ce fut moi, railorJ, qui achevai l'œuvre de Lob.iam.

Le grand jury s'assembla un mardi dans la salle basse d'oui fiailey, poiir décider préalablen;eut 'a question de savoir s'il y avait lieu ou non du poursuivre l'accusaiirm intentée contre mou père. La (ié ibéiatim ne l'ut pas longue, et un verdicJ unanime rer.voya mon père de>aut les juges du roi dansOld-Court.

.l'étais présente lors de la déib r;Vion 'lu graii 1 jury, et je n'avais ; oint vu n-jin père dans la sille ; miis, comme je sortais, pioiégée par Roboam, j'tnlei;dis ui;c voix à mou oreille qui me disait :

— Ci.mmcnt voiis portez-vous, Susaunah?

Je me retournai. — C'était Ismaïl.

Il portail l'ignoble costume des prisonniers de NevN'gate et tes mains ctaieut entou ées d'un cercle de fer. — Son visage était bien pile; mais ses yv.ux fatigués gardaient leur expression d'amère tt inllexible ironi^...

— Oli ! m.^.nsieur... monsieur!. . m'écrlai-jp.

— Chut, Suky! dit rapidemeit lûon père; R'boam doit se repentir de ce qu'il a fait, n'est-ce pas, et c'est lui qui m'envoie des secours?

— C'est lui, monsieur.

— Pauvre fou ! .. murmura-t-il.

El il p ussadu coude Roboam qui ne l'avait point aperçu encore.

Je crus que Roboam allait se prosterner devant lui, tant son visage exprima en ce moment un respect profond, supersiilieux, sans totnes. Mon père larrêla d'uO regard et lui dit tout bas:

— Tu m'as pcdu, mais lu voudras me sauver... c'est bien. — Fais que le docteur ''oore vi nne me voir dans ma prison, et recommande-lui de m'a|iporter uu poign.-ird.

Les gardes d'Ismaïl, évidemment gagnés, ne s'étaient point opprscs à cetie courte con -ersation ; mais, à ce monieni, l'un d eux craignant sans doute les réprimandes de ses cliefs, lui ordonna avec rudesse de se remettre en marche. — Ismail me fit un petit si^ne de tète prol^cl(-ur, absolument comme au temps de sa pro-périlt% puis ilmarcha, le Iruiit haut devant ses gardes.

Roboam m'entraîna rapidement et me fit traverser S pied, sans reiiremi e haleine, u; e nuU' interm nablede rues, afin des'ac.juiiîcr immédi:-.tement de sa conimisïion. — J'écrivis aucravon sur ine page de mes tablettes ce que demandait mon père, et Roboam monta chez le docteur.

Je crois, miiord, que la demeure île ce docteur Moore est dans celle rue même et bien près d'ici, car la première fois que je suis eutrte dans cetie maison il m'a semblé en reconnaître les alentours...

— Eh bi.n ' demandai-je à Roboam lorsqu'il redescendit, le docteur ira t-il â la prison de mon père?

11 me fit signe que mou -leur Moore s'iiabillaitiour partir. — Celait sans doute le médecin ordinaire d'Ismaïl ; c'était aussi sans doule un homme important; car j'ai su depuis que, malgré les ordres sé\ères qji nous di fendaient à Roboam et à moi l'entrée de la prison d'Ismaïl, ce docteur Moore y avait pu pénétrer.

Le jour du procès définitif arriva. Dès le matin, Roboam et moi nous prîmfs le chemin d Old-Bailey. Je m étais mis sur le visage un voile épais, parce que je savais qu'on me forcer.3if à parler devant beaucoup d'hommes réunis et que j'a\ais toujours ma timidiié d'autrefois. K'éanmoins cette tîmiilité ne me tourmentait guère fi l'heure dont je vous parle, milord. Je savais mainienaut ce qui menaçait Ismaïl, et l'accab ement du pauvre PiOboam me gagnait.

Nous traversâmes d'abord le vestibule où se pressait une foule compacte de sollicSlors, d'attorneys, de témoins et de bas ofiiciers delà justice — Puis nous montâmes un escalier tournant en bois, raide comme une échelle, qui nous conduisit directement dansOld-Court.

L'affaire d'Ismaïl était capitale et, suivant ce que disaient autour de nous des gens de loi, elle aurait dû être jugée par

no

PAUL FEYAL.

les juges du roi en personne ; mais il s'agissait d'un juif. Ce furent les magistrats de la Cité qui siégèrent.

Il y avait un juge, un assesseur, un greffier, et à droite du juge, sur un siège séparé par un large intervalle, un épais alderman qui dormait.

Old-Court n'a rien en soi d'imposant ou de terrible comme vous pouvez le savoir, milord. C'est une salle de moyenne grandeur, en carré long, privée de toute majesté. Néanmoins, je me semis trembler en y entrant, parce que je savais que ces hommes qui étaient devant moi allaient décider du sort de mon père.

Tout ce que je vis en cette circonstance est resté gravé au fond de ma mémoire en caractères ineffaçables.

On me plaça vis-à-vis du banc des juges qui s'appuyait à la muraille, tapissée en cet endroit d'une étoffe couleur de feu. Au milieu de ce banc, sous un dais de forme carrée, s'asseyait le magistrat principal, derrière lequel, fixée à la rouge tenture, pendait une épée nue.

A droite des magistrats et au delà de l'alderman endormi, une douzaine de gentlemen causaient gaîment de leurs affaires. C'étaient les jurés. — A gauche, étaient les avocats. Ce fut derrière leur banc que s'ouvrit la porte qui donna passage à mon père.

Derrière moi se tenait le public, et parmi le public, milord, je reconnus avec éionnemeiit, cachés sous des costumes vulgaires, la plupart des nobles habitués du Golden-Club.

Il est oien difficile à un muet de faire comprendre à l'aide de sa pantomime des idées abstraites. Depuis quelques . jours, Roboam s'efforçait auprès de moi et multipliait des gestes dont je ne pouvais saisir le sens. J'ai deviné depuis qu'il me recommandait de répondre négativement à toutes les questions du magistrat, mais alors l'ignerais complètement ce qu'il voulait dire. Le pauvre Roboam se désespérait. Il pouvait bien contrefaire avec une régularité scrupuleuse le corps d'un billet ou copier une signature, mais il ne savait point écrire, et lorsqu'il imitait les lettres de cha^;ge de la Cité, il ne faisait que dessiner un modèle, sans se préoccuper du sens des mots.

J'arrivais donc dans le Old-Court, sans préparation aucune.

On me fit asseoir sur une sellette, relever mon voile et baiser une Bible. Puis le juge, l'attorney du roi et les avocats me pressèrent à l'envi et tour-à-tour de questions insidieusement posées.

Je répondis encore suivant la vérité, milord, et Roboam ne fut interrogé que par manière d'acquit. J'en avais dit assez pour faire condamner mon père.

Quand j'eus fini, avant de rabaisser mon voile, je tournai instinctivement les yeux vers lui. Il me fit un signe de tête amical, qu'il accompagna d'un sourire. Sa figure exprimait le calme le plus complet.

L'accusateur public se leva et fit signe à un valet de justice qui retira un tapis de serge, dont les vastes plis recouvraient une table encombrée d'objets divers. C'étaient tous les outils du laboratoire de Roboam, la toilette, les fausses clefs, les armes, les poinçons, burins, matrices, etc.

L'accusateur demanda à Ismail s'il reconnaissances objets.

— Je les reconnais, monsieur, répondit mon père en passant négligemment un petit peigne d'écaillé parmi les flots soyeux de sa longue barbe noire ; — ce sont, je vous prie de le croire, d'excellensinstrumens, qui m'ont cottté fort cher... les armes surtout décoreraient très passablement un cabinet de sportman... et vous aimez le sport, ra'a-t-on dit, monsieur... Je suis mortitié que la loi m'empêche de disposer de ces bagatelles... je me serais fait l'honneur devons les offrir.

Ismail se rassit. — L'accusateur ramena sa perruque grisâtre sur son rouge visage et lui lança un regard de colère, auquel Ismail répondit par un profond et ironique salut.

Les gentlemen jurés se prirent à rire.

L'huissier frappa de sa masse le plancher en criant d'une yoix nasillarde et endormie :

— Saêktt-ce ! *

—Je ne sais pas, milord, quelle était la secrète pensée de mon père, mais il est certain pour moi qu'un mystérieux espoir le soutenait, car, pas une seule fois, durant le cours du procès, il ne manifesta aucun désird'êlre acquitté, aucune crainte de se voir condamner. Au contraire, à diverses reprises, il railla ses juges, provoqua le jury et n'épargna pas mêmeà son défenseur la piquante amertume de ses sarcasmes.

Peut-être méditait-il un projet d'évasion ; peut-être comptait-il sur l'intervention des hommes puissans qui avaient si longtemps fréquenté son enfer.

Mais il comptait encore sur autre chose, car, au pied même de l'échafaud, il garda sa sérénité; — et son sourcil ne se fronça même pas pour commettre l'acte abominable qui fut son dernier crime...

Il ne croyait à rien. Mourir, c'était pour lui passer le seuil du néant. Je pense, milord, que, vaincu et démasqué désormais, Ismaïl aimait mieux se reposer dans la mort que de recommencer avec des chances moindres sa laborieuse lutte contre le monde.

Il venait de se faire un ennemi de l'accusateur qui passait pour être, malgré son âge et son caractère public, un homme frivole etde vie peu exemplaire. Ce magistrat soutint l'accusation avec une passion inouïe, ne se bornant pas à démontrer ce qui était vrai, constant, et suffisant, hélas ! pour perdre mon père, mais bâtissant des hypothèses folles et passant à côté du crime réel pour combattre de chimériques monstruosités.

Chaque fois que l'attorney du roi s'arrêtait pourreprendre haleine, Ismaïl hochait la tète en guise d'approbation. L'alderman ronflait, lesjugesbSillaient, les jurés parlaient opium, coton et tiers consolidé; l'huissier disaitpériodiquement:

— Saêleri'ce !

Toutes les pièces de conviction furent passées tour à tour en revue, et c'est alors que j'appris positivement l'usage de la plupartd'entre elles. Ces pièces prouvaient, milord, qu'Ismaïl, à part ses autres industries coupables, pratiquait aussi le vol avec fausses clefs et l'assassinat peut-être au besoin.

Mais ces faits ne pouvaient entrer dans la cause, parce que, suivant l'expression de l'un des juges, le corps du délit manquait.

En terminant, l'avocat delà couronne somma le jury, sur son salut éternel, de déclarer l'accusé coupable, le menaçant au cas contraire de toutes les vengeances célestes.

Le défenseurde mon père se leva. C'était un jeune homme, frais et rose, dont la perruque blanche * semblait un déguisement de carnaval.

— Mon jeune gentleman, lui dit mon père, je pense que vous allez parler pour votre propresatisfaction. Quant à moi, je me priverais volontiers de votre éloquent appui, mon jeune gentleman.

— Oh I oh 1 murmura le jury.

— Saêlen'ce'. prononça l'hUissier qui dormait debout. L'alderman protesta contre cet ordre par un ronflement

sonore.

Le défenseur ne sourcilla pas.— H fit un signe protecteur à mou père et commença son plaidoyer en aflirmant sur l'honneur qu'il allait rendre l'innocence de son client plus claire que le jour. Il fit celte annonce avec tant d'assurance, milord, que je me sentis venir un peu de joie au cœur, pensant que mon père allait cire sauvé.

Mais cet espoir dura peu. Le jeune avocat parla pendant deux heures et ne dit pas un mot qui eût trait au procès. Il raconta les malheurs du peuple d'Israël en Egypte, fit le tableau des sept plaies et passa la mer Rouge avec Moïse. Ensuite, à propos de la contrefaçon des effets, il établit laborieusement que la gravure et la calligraphie sont des arts recommandables...

Ici, nous croyons devoir interrompre, pour un moment, le récit de Susannah. Cette partie de son histoire pourrait pa-

* A Londres, les avocats portent perruque à deux marteaux, de couleur gris-blanc.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Ml

' raître en vérité invraisemblable à ceux qui n'ont point l'hâve bitude de la justice de Londres, justice assurément fortrespectable, mais dont les dehors atteignent les plus extrêmes limites du grotesque. Notre barreau compte de recommandables talens et nos hommes de loi ont une réputation européenne, que nous ne prétendons point contester. — Mais si l'on entre dans New-Court, par exemple, pendant la session, ne se croit-on pas tout-à-coup transporté dans le domaine de la farce et ne pense-t-on pas involontairement à cette comédie de France Intitulée : The liligiou^ men (les Plaideurs de Racine), où un avocat parle de la création du monde à propos du meurtre d'une poularde ?... Si nos formes seules étaient surannées, s'il n'y avait que le costume de nos gens de loi à être ridicule, ce serait inconvénient secondaire et faute vénielle, mais la forme déteint sur le fond, et l'avocat, —que les dignes gentlemen nous pardonnent! — est plus ridicule encore que son costume.

Qui ne rirait, ou mieux qui n'aurait compassion en voyant ces pauvres créatures , écrasées sous une perruque de filasse, suer sang et eau, se démener, marteler de leur poing fermé des tables innocenles, perdre haleine en d'incommensurables périodes, souffler, tousser, hoqueter, s'enrouer, tout cela pour endormir un alderman, ou impressionner un assesseur, borne immobile, statue mal taillée dans un bloc de sapin grossier, ou bien encore pour persuader les gentle" men jurés, — quelques marchands affairés qui continuent la Bourse à l'audience?

C'est burlesque, — et c'est profondément odieux, parce qu'il y a de l'autre côté de la salle un homme que ces marchands inattentifs vont déclarer coupable presque au hasard et que ces juges somnolens vont condamner à la déportation ou à la mort!...

— Quand le jeune avocat eut terminé sa plaidoirie, repri Susannah, nn murmure flatteur circula dans l'auditoire. C'é tait un début. On le déclara fort brillant. Et la famille du jeune pleading counseltor, as.'îemblée pour fêter ses pre mières armes, applaudit en versant des larmes de joie.

L'huissier fut obligé (te crier cinq ou six lois silence, pour modérer l'allégresse de ces bonnes gens, qui ne voyaien dant mon père qu'un sujet de plaidoirie, dont le héros de celte fêle de famille avait tiré an glorieux parti...

C'étaient des guinées en perspective, milord, et cette fa mille était Londres entier en raccourci 1

La représentation touchait à son terme. — Le magistra qui siégeait sous l'épée de justice parla durant quelques mi nutes d'une voix indolente et ennuyée, puis il demanda à mon père s'il ne voulait rien ajouter.

Mon père ne répondit que par un salut cavalier, accompa gné d'un mouvement de lèvres plein de bravade.

Les jurés quittèrent leurs places, se groupèrent et commen cèrentune active conversation. Il serait odieux de penser, nilord, qu'ils ne discutaient pas la grave question qui ve nait de leur être posée. — Et pourtant quelle indiflérence sur tous ces visages, grand Dieul

Au bout de dix minutes, l'un d'eux pirouetta sur ses talons et regagna son siège. Presque aussitôt après, un autre l'iraita, puis un autre encore, de sorte que bientôt tous les jurés eurent repris leurs places, croisé leurs jambes et fiché leurs regards ennuyés au plafond.

Le chef du jury seul était resté debout. Sur la demande du président, il prononça le verdict, une main dans la poche le son pantalon et l'autre à son jabot.— Mon père était cou- Jâble à l'unanimité.

— Alors, milord, ce furent de nouveaux débats. L'attorney du roi et le défenseur ouvrirent de gros livres et se jetèrent à la face des citations latines, après quoi le magistrat leur imposa silence. — Oh réveilla l'alderman, qui se frotta les yeux, et les juges délibérèrent à leur tour.

Au moment où ils rendaient leur sentence, qui prononçait la peine de mort contre mon père, le bruit joyeux des félicitations adressées au jeune avocat devint si scandaleux que l'huissier fut obligé de jeter par la salle son monotone : Saélen'ce !

Mon père écouta l'arrêt sans manifester la moindre émo-

tion. Roboam, au contraire, poussa un cri sourd et se frappa la poitrine avec désespoir. Mon père lui adressa un regard de pilie.

— Pauvre foui dit-il encore; — au revoir, miss Suky!

Ses gardiens l'entraînèrent.

Nous regagnâmes notre maison de Faringdon-Street. Mon atonie était arrivée à son comble. J'éprouvais une insensibilité complète et générale. — Tout ce que je viens de vous raconter, milord, ne m'arracha pas une larme.

Deux jours après, je reçus une lettre par un exprès incon nu. Voici ce qu'elle contenait:

» Je comptais faire de vous une lady, Susannah ; sans ce malheureux idiot de Roboam, la fashion de Londres eiit élevé un trône à la Sirène, un trône dont les degrés auraient été d'or.

" Maintenant tout est fini.— Et cependant qui sait ce que l'avenir nous réserve à vous et à moi, Suky ?...

n Vous .souvenez-vous?... Une fois, jevousai promis de vous faire voir ce que c'est qu'être pendu : venez jeudi dans Old-Bailey, ma tille, avant le lever du soleil... venez-y! c'est ma volonté, — ma dernière volonté ! — je vous tiendrai alors ma promesse, miss Susannah.

" Que Rohoam ne manque pas d'y venir, et qu'il épie mes moindres mouvemens. — J'aurai besoin de lui.

» Au reveir, SHky. —Je ne crois pas en Dieu; sans cela, je vous dirais : que Dieu vous bénisse ! — Vous serez riche quand vous voudrez, parce que vous êtes belle... Tâchez de vouloir. i>

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