‹ Les amours de ParisChapitre 120 sur 190 · VEILLE · texte numérisé non relu

VEILLE

Au premier étage de la magniûque maison que le marquis de Rio - Santo habitait dans Belgrave - Square , se trouvait , outre son appartement privé, une suite de chambres meu- Llées avec ce même luxe prodigue et à la fois de bon goût qui faisait d'frish-House entier un tout homogène et réellement mer\eilleu\. Ces pièces n'avaient point de destination propre ; néanmoins elles n'avaient pas toujours été désertes tiepuis l'arrivée de Rio-Santo en Angieteri«e, et les bruits du fashion de Londres laissaient planer un vague mystère sur leur destination.

Un proverbe qui n'a pas le sens commun dit que la voix du peuple est la voix de Dieu ; mais , si paradoxale que soit la sagesse des nations, ellen'apas encore poussé l'extravagance jusqu'à formuler quelque vide et banal axiome touchant la voix des salons. S'il nous était permis de placer notre mot ù ce sujet, nous qui n'avons aucune espèce de prétention au titre de fabricant de pen<:Ées , nous dirions que c'est la voix du diable.

, Telle est notre opinion sincère et loyalement exprimée.

. Quoi qu'il en soit, le Wcst-End, qui s'occupait énormément de Rio-Santo , mâchait parfois à vide lorsque ce grand marquis ne faisait rien d'extraordinaire pendant vingt-quatre heures. Alors, appel aux imaginations! Deux mille imes poétiques de ladies rêvaient quatre mille' histoires bizarres, dont un nombre double de daudies se fal.saient les éditeurs responsables. Entre deux épisodes de sport, le gentleman rider lui-mCrae trouvaille temps de glisser sa version.

Un tailleur ferait sa fortune avec la millième partie de la publicité prodiguée ainsi à des contes sans queue et sans tête.

Pour ce qui regarde cette portion d'Irish-House, ordinairement inhabitée, dont nous parlons présentement, nous étonnerions profondément le lecteur si nous mettions sous ses yeux la moitié des hypothèses hasardées par les misses et les ladies du haut fashion sur ces chambres vides.

La moins hardie de ces suppositions fut émise par l'Honorable Cicely Kemp , DUe cadette du comte de Drummolon- Castle, laquelle dit un soir, en secouant les longues boucles blondes qui jouaient le long de ses joues d'enfant , que Rio- Santo avait lu un harem soigneusement coUigédans les cinq parties du monde.

L'honorable Cicely Kemp allait avoir dix -sept ans dans onze mois.

L'idée eut quelque succès, un succès d'estime ; mais elle fut détrônée par la brillante invention de lady Margaret Wawerbembihvoodie, qui prétendit que le marquis possédait douze chambres de plain-pied, ornées chacune de vingt-quatre portraits de femme.

Ces deux cent quatre-vingt-huit portraits étaient ceux des principales maîtresses de Rio-Santo, suivant ladyWawerbembilwoodie.

On trouva le mot ;))-i»f î/jo/r.ç sublime. — De fait, ce mot donnait au calcul de lady Margaret une portée gigantesque.

Quoi qu'il en soit , c'est dans l'une de ces chambres où nul des nobles amis de Rio-Santo n'avait jamais pénétré, que nous le re,lrouvons.

Cette pièce n'avait aucun rapport avec l'idée que s'en faisaient les imaginations exaltées de nos ladies. On n'yvoyait qu'un seul portrait de femme, et il n'y aurait point en de place pour en mettre vingt-trois autres, car la chambre avait peu d'étendue, et deux grandes glaces, qui tranchaient sur les mats reflets d'une tenture de velours sombre, en occupaient presque toute la largeur.

Le portrait de femme était suspendu entre, deux croisées dont les épais rideaux abaissaient leurs plis jusqu'à terre.

LES MYSTÈRES DËlONDRES.

Vis-à-vis du portrait il y avait un lit. Derrière les rideaux du lit on entendait la stridente respiration d'un être humain aux prises avec la tièvre.

Une lampe, recouverte d'un abat-jour, brûlait sur la table, et sa clarté voilée luttait contre les premiers rayons du jour, qui commençaient à ùonner de la transparence aux draperies rabattues des fenêtres.

Rio-Santo était assis au pied du lit, dans un fauteuil.

C'était une belle et douce femme que celle dont le portrait apparaissait vaguement aux lueurs ennemies de la lampe mourante et du jour naissant. Une expression de bonté touchante qui dominait dans sa physionomie n'en excluait ni la noblesse , ni même cet attrait fugitif et enviable que les experts appellent \i^ piquant. Elle semblait fort jeune et portait le costume des misses du gentry à l'époque de nos dernières luttes contre la France.

Le cosluine de 1815, disgracieux en soi et faial aux femmes ordinaires , comme le peuvent prouver surabondamment les divers portraits de ce temps, a néanmoins quelque cliose de virginal et de naïf qui va bien aux beautés jeunes , riantes , suaves , dont le front d'enfant se couronne d'une candeur presque pastorale. Ces cheveux court.-; et bouclés, ce corsage haut, sans plis, relevant le sein et s'ajustant à une robe dépourvue de draperies, cadrent mal avec les grands traits, et jettent du ridicule sur ces visages de reines qui ont besoin dej'éclat satiné des bandeaux, des reflets alternés des tresses ou de ces longues masses de boucles élastiques auxquelles peuvent seules suffire les opulentes chevelures de nos dames, et qu'on nomme pour cela des anglaises sur le continent. Il faut encore à ces visages les larges plis d'une robe disposée selon l'art, depuis que ne sont plus à la mode les lignes sévères de la draperie antique.

La jeune tille du portrait eût été plus belle encore peut-être avec notre costume moderne , mais sa toilette de tSio lui allait bien. Ses cheveux, d'un brun clairet comme indécis, bouclaient, légers, pres(iue transparcns, sur le plus harmonieux front qu'on puisse voir. Ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ceux d'un enfant , mais d'un enfant que fait rêver le premier vent d'amour , et qui va s'éveiller femme. I| y avait de la finesse .n delà raison dan."; lingénuiîé de sou regard, qui promettait une ûme à la fois ferme et douce et tout un charmant ensemble de pureté , de soumission féminine , de franchise et de réflexion.

Un poète se fût en vérité pris d'amour pour cette ravissante tille, rien qu'à voir son portrait ; mais il y avait le costume qui était une date. —Cette ravissante tille était une femme maintenant; quinze ou dix-huit années avaient passe sur la fraîcheur veloutée de ces joues, et peut-être y avait-il à présent des rides à ce front si brillant eîsi plein.

Chacun a pu rencontrer en sa vie de ces fugitives et indéfinissables ressemblances qui frappent vivement à un moment donné pour disparaître ensuite. On les chercfie : elles n'existent plus , et l'on pourraifmème dire que plus on les cherche, mieux elles nous échappent. De guerre las, on renonce ; on se persuade que ce rapport entre deux objets qu'on voit actuellemeot dissemblables n'exista jamais. Ce fut une erreur de l'imagination, une fantasmagorie, un rêve... Puis, tout-ùcoup, lorsqu'on n'y songe plus, la capricieuse ressemblance reparait plus frappante; elle vous saute aux yeux ; impossible de la méconnaitre.

Qui peut produire ceW Bien des choses assurément. Le jour frappant les traits d'une certaine façon et mettant en relief certaines lignes d'ordinaire effacées, — le costume, la coiffure, un air de tète, un geste, un rien, — et aussi, et surtout, un sentimentpassant subitement du cœur sur lewisage.

Il n'en faut pas davantage, et la ressemblance s'évanouit comme elle était venue. Fille du hasard, elle ne reviendra que si le hasard la ranicue.

Aussi, nombre de gens se brisent la cervelle, se torturent la mémoire pour se rendre compte de ces passagères ressemblances (jui les frappent soudain et qu'ils n'avaient jamais aperçues; ils se demandent laborieusement à qui ressemble cet homme, à qui ressemble" cette femme, qui ressemble positivement ;i quelqu'un de leurs connaissances. Ils cherchent et

ne trouvent point. Comment trouveraient-ils? Hier il y avait un abîme entre le modèle et la copie; demain, cet abîme, fortuitement comblé, sera recreusé plus profond. Ces deux visages, auxquels un jeu de lumière, un sourire, une boucle dérangée, donnent une mutuelle et surprenante analogie, sont notoirement dissemblables : c'est le blanc et le noir, le beau et le laid.

Ceci expliquerait parfaitement pourquoi la plupart des ressemblances sont tour-à-tourétablies et contestées. Il n'en est point de si impossible à méconnaître, qui, proclamée, n'ait fait hausser les épaules et soulevé quelque protestation.

A coup sûr, si nous avions rassemblé dans la chambre où veillait monsieur le marquis de Rio-Sanlô toutes les jeunes femmes qui jouent un rôle dans notre histoire, et qu'un de nos lecteurs, admis dans ce huis-clos, eût pu les comparer l'une après l'autre au portrait récemment décrit, nous voudrions faire la gageure qu'aucune d'elles ne lui eût semblé avoir le moindre rapport avec la peinture...

Mais c'est que Susannah ne souriait guère en l'absence de Brian de Lancester,et nous supposons Brian de Lancester absent. ' - •

Appelons-le. — Dès qu'il paraît, le charmant visage de la belle fille s'éclaire, son œil s'allume, son front rayonne: on dirait qu'une divine auréole vient couronner sa beauté.

Celte auréole, c'est le sourire.

Or, maintenant, regardez Susannah souriante et regardez le portrait. N'y a-t-il pas entre ces (leux figures de caractères si différens une frappante ressemblance? Le sourire commun les rapproche; on dirait deux sreurs à présent. Ce qu'il y a de doucement mélancolique dans le sourire du portrait concorde avec l'arrière-nuance de tristesse que la belle lille garde jus,que c}ans, son sourire. La rêverie de l'une est la gaîté de l'autre. Leurs traits diffèrent, et aussi l'expression de leurs traits, car l'une a la grâce débile de l'enfance et l'autre déjà le charme hautain et noble de la femme forte, mais chez toutes deux rayonne la naïveté du premier ;'ige. Seulement, nous le répétons une fois encore, c'est la mélancolie de la jeune fille du portrait qui ressemble à la gaîté de Susannah.

fit comme la jeune fille duportrait paraîtêtre de celles qui sourient franchement d'ordinaire,, dans une demi-ininule, Susannah ne lui ressemblera plus...

Ces choses sont fugitives. Elles importent peu. On les jugera certainement frivoles. — Bon Dieu ! miladles, que vous devenez sérieuses depuis qu'une demi-douzaine de professeurs français viennent vous enseigner, chaque saison, l'Ugèbre, l'histoire et l'astronomie 1 Prenez garde, au nom du ciel! le sérieux enlaidit, et lorsque ces professeurs indiscrets retournent en France, Paris entier, saisi d'une indicible horreur, apprend que lady Drummond compose des vers grecsavec une facilité lamentable; que la comtesse d'Aboyne résout des équations d'un degré fabuleux, et que miss Elmina Elliot, lar«se fille du comte de Saint-Germain, partage ses gracieux loisirs entre la trigonométrie et le calcul différentiel.

Et Paris bat des mains avec moquerie, mesdames, et sa vieille jalousie, heureuse de se satisfaire en ceci, confond la plus belle moitié de notre joyeuse Angleterre sous l'odieuse, l'outrageante, l'abominable épithète de bas-bleu. jOr, si vous saviez, miladies, ce que c'est à Paris qu'un Iws-bleul...

Mais nous sommes dans Belgrave-Square où jamais basbleu parisien ne posa son pied crotté.

Yis-à-vis du portrait, comme nou» l'avons dit, se trouvait un lit, dont les rideaux entr'ouverts laissaient passer le râle fiévreux d'un malade.

Lorsqu'un souffle de vent faisait monter tout-à-coup et briller davantage la flamme ail'aissée de lalampe, l'œil apercevait, au fond de l'alcôve, le masque bave ci amaigri d'un homme. Cet homme ne dormait pas, mais la souffrance qui pesait sur lui l'enchaînait, immobile, à sa couche. Ses yeux s'ouvraient par intervalles, tantôt ardens et rouges dans la profondeur de leurs caves orbites, tantôt abattus, éteints.

ISO

PAUL FÉVAl.

morts, sous le plomb d'une paupière laborieusement soulevée. Il eût été fort difficile de distinguer le détail de ses traits, car outre l'obstacle résultant du milieu obscur où se montrait vaguement cette figure ravagée, une barbe épaisse lacouvrait presque entièrement.

Le marquis de Rio-Santo, assis dans un fauteuil à l'endroit où s'ouvraient les rideaux relevés, contemplait le malade avec inquiétude, et semblait être en proie à une fièvre presque aussi intense que la sienne.

Il était pâle et réduit à un état de complet épuisement. Ses paupières, bleuies par la fatigue, ressortaient entre la blancheur maladive de son front et la bordure enflammée de ses jeux. Son corps, trop exquis dans ses proportions pour n'être point doué d'une vigueur peu commune, s'afl"aissait sur lui-même, comme si toute force l'eût abandonné. Il respirait péniblement et sa physionomie exprimait une amère tristesse.

Sept heures sonnèrent à la pendule d'une chambre voisine. Rio-Santo fit un effort pour se retourner et regarda la fenêtre.

— Encore une nuit de veille après une journée d'oisiveté, murmura-t-il : — cet homme dit vrai... il me tuera I

Une convulsion soudaine du malade agita brusquement les couvertures.

— Toutes deux !... toutes deux! cria-t-il d'une voix caverneuse.

Rio-Santo se leva et passa sur le front du malade un Eaouchoir imbibé d'eau fraîche et de vinaigre.

—Toutes deuxl... toutes deux! dit encore celui-ci dont la voix s'afl'aiblit pour s'éteindre en un murmure indistinct.

— Toutes deux ! répéta Rio-Santo comme s'il eût cherché à lire sur le visage du malade un commentaire à cette parole — Toilà six jours qu'il répète ces mots sans cesse... Je ne puis deviner quelle est sa pensée...

Il joignit les mains et un découragement plus amer se peignit sur ses traits tout-à-coup.

— Oh! ma pensée, à moi, reprit-il, ma pensée !... Moi qui depuis quinze ans n'avais pas perdu une heure, voilà que je perds six jours au moment où chacun de mes jours pourrait valoir une année !... Pauvre Angus! Il souffre, — et il est son frère ù elle que tant et de si longues traverses n'ont pu me faire oublier !... Il faut bien que je lui sois en aide moi-même, puisque l'intérêt de ma sùrelé éloigne tous les secours de son lit de souffrances... Oh! ce que je fais est nécessaire : — mais je donnerais un an de vie pour avoir le droit de quitter ce lit durant vingt-quatre heures!... Vingtquatre heures! Il aurait le temps de mourir douze fois!

Il se laissa retomber dans le fauteuil.

— Mon Dieu ! poursuivit-il après quelques secondes de silence et d'une voix que l'émotion faisait trembler;— ceux-là sont bien heureux et doivent être bien forts -qui. pour accomplir une noble tâche, s'efforcent au grand jour et n'usent que de moyens avouables... Ceux-là doivent avoir au cœur une indomptable puissance qui, raiipelant leurs souvenirs, ne voient au fond de leur mémoire qu'actions loyales et généreux dévoûmens... mon but est grand... grand et sublime ! ajouta-t-il en relevant soudainement la tète ; — mais j'étais si faible ! Il y avait entre ce but et moi tant d'obstacles impossibles à franchir... Oh! j'ai failli... et, une fois lancé hors de la route directe, je me suis laissé dériver au courant de mes passions folles... Je me suis reposé de mon gigantesque labeur en de gigantesques orgies Je n'ose regarder

en arrière dans ma vie ^-our rester fort, il faut que mon

œil soit sans cesse lixé en avant il faut que, fuyant mon

passé, je me réfugie dans l'avenir... il faut que je marche... Et voilà que je m'arrête, mon Dieu ! et voilà qu'un homme tombe en travers de ma route!... Un homme qui est mou frère et dont l'aspect soulève ma conscience... un homme qui connaît de mes secrets ce qu'il faudrait pour me perdre!...

— Je l'ai vu, je l'ai vu! ditsourdement Angus Mac-Farlane a ce moment : — j'ai vu sa poitrine percée d'un trou tend et

rouge... et la voix des rêves m'a dit: — C'est le sang de tes veines qui doit le mettre à mort 1 Rio-Santo regarda le malade avec un vague effroi.

— Me mettre à mort, répéta-t-il lentement; — ce serait un châtiment terrible que de mourir de ta main, Marc-Far lanel... mais je ne pourrais pas me plaindre...

Ces mots furent suivis d'un long silence. Rio-Santo, le visage caché entre ses deux mains, semblait absorbé par de navrantes pensées.

Le jour montait cependant, et la lampe, vaincue, perdait parmi la lumière du dehors les dernières lueurs de sa llamme expirante.

— Selle Billy, mon bon cheval noir, Duncan de Leed ! dit tout-à-coup le laird d'une voix sonore; — ^^il faut que je passe la rivière aujourd'hui, afin d'aller à Londres où je tuerai Fergus O'Breane, l'assassin de mon frère Mac-Nab!

Rio-Santo se découvrit le visage et (it un geste de muette résignation.

— Je vais seller votre cheval Billy, Mac-Farlane, réponditil; — mais Fergus O'Breane est votre frère aussi... Vous n'aurez plus de frère quand vous l'aurez tué.

— C'est vrai, murmura le laird qui frémit douloureusement sous ses couvertures; c'est vrai!...

Puis il ajouta d'une voix si confuse que Rio-Santo ne put l'entendre. .

— Plus de frère et plus de filles I Je les ai vues!... toutes deux !... toutes deux!

Sa tête s'afl'aissa lourdement sur l'oreiller.

Rio-Santo se leva et tendit ses membres fatigués. Puis il se dirigea vers la fenêtre dont il sépara les rideaux.

Son œil se ferma en recevant immédiatement l'éclat du jour, et c'eût été, pour un témoin appelé à surprendre le secret de sa solitude, un spectacle douloureux que celui de l'anéantissement complet écrit en lisibles traits sur son visage, naguère encore si superbe.

Il semblait qos le doigt de Dieu l'eût touché, comme Nabuchodonosor: il n'était plus que l'ombre de lui-même.

La chambre où il se trouvait donnait sur un étroit passage, conduisant des écuries de sa maison à Belgrave-Lane. Le passage était plein déjà de.palefreniers et de grooms.

Rio-Santo les regardait, et il y avait de la jalousie dans son regard.

— Ils sont heureux! murmura-t-il enfin; — leur vie se passe sans autre fatigue que celle du corps... Ils ont des amis qui les suppléeraient au besoin et continueraient leur tâche fortuitement interrompue... Mais moi! oh! moi, je suis seuil Mon œuvre est en moi, toute en moi ! Voici le seul homme à qui j'aie montré un coin de mon âme; et cet homme a le transport... Et il épuise mes forces en des luttes insensées. Il me tue en détail avant de m'assassiner tout d'un coup, comme il le fera quelque jour dans sa folie.

Il releva vivement les manches de sa robe de chambre.

— Il meurtrit mes bras, poursuivit-il; ses ongles ont déchiré ma poitrine!... La fièvre le rend fort... Hier, le souffle me manqua, et je crus que j'allais mourir sous sa furieuse étreinte... IMou Dieu! mon Dieul pitié! — non pas poi;r moi, mais pour tant de malheureux qui souffrent et dont je vou- 'aisêtre le sauveur...

— Rio-Santo! reprit Angus avec raillerie; — on l'appelle maintenant Rio-Santo... Je sais, moi, ce que c'est que ce Rio-Santo... C'est Fergus, le bandit du Te\iot-Dale, Fergus l'assassin... Fergus, que je ne tue pas, parce que mon cœur est lâche devant un homme que j'ai aimé... Mais je prendrai du courage pour obéir à la voix de mes rêves. Selle taon cheval, Duncan de Leed !

Rio-Santo l'écoulait tristement. — C'était justement l'indiscret délire d'Angus Mac-Farlane qui rivait le marquis à son chevet. Rio-Santo n'avait point de confident, et nulle oreillene devaitentendreces secrets enfouis que divulguait la fièvre.

El il restait là, lui dont la partie, commencée quinze ans auparavant et conduite depuis avec une obstination patiente, infatigable, approchait du coup décisif, il restait là, au rlsgue d'échouer en vue du port.

LES MYSTERES LE LONDRES. . — ^-

11 aimait Angiis; — et. chez Rio Santo, toiK sonliinont était foit. Son amour sriil, (jui était fort aussi, s'ftcignait dans l'inconstanco.

Angus, après avoir prononcé ses dcrnicrps paroles, se re tourna dans sa cciuiic (.'oninic pour s'i-ndorniir. Rio-Santo respira. — Mais presque aussitôt un frémissement convul sir s'empara de tousses membres, tandis «juc sa pâleur devenait plus livide.

Le laird venait de se dresser sur son séant.

Rio-Sanio s'approcha dulil<icucenient; releva ses manches et serra la ceinture de sa robe, comme s'il se fût préparc ù une lutte désespérée.

Le laird, cependant, souriant sous les poils hirsutes de sa barbe mêlée, arrondit sa main en cornet et lit le geste de boire un verre de whisky a petites gorgées.

Puis 11 entonna d'une voix joyeuse et retentissante :

Le lair.l de KiHarwan

Avait dt'iix tilles ; Jamais n'en vil amant

De plus jjenlilles

Dans Gleii-Girvan.

11 s'arrêta; ses paupières battirent: il reprit plus lentement :

Le laird, hb bean malin,

De sa fenêtre, Vil, dans le bois voisin,

Derrière un liêlre,

Bondir un daim.

Pendant ce second couplet, sa voix s'était assourdie; ses yeux, liajjards, roulaient. — Rio Sanlo tremblait. Anç;us reprit encore:

Lelaîrd, eu bon chasseur,

Suivit la liace, Puis sonna son piqueur

Et dit : En chasse! <•

De tout SDn cœur.

Mac Farlane haletait; ses mains crispées déchiraient sa couverture . un voile sani;lanl descendait sur ses yeux démesuvéuienl ouverts. — RiuSaiilo ramassa ses membres , comme s'il allait bondir en avant et attaquer un dangereux ennemi.

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