AGONIE
La ronde de Kiliarwan a bien des couplets, et pas une fll-
Iptle, entre le Tweed et lu Clyde, ne serait embarrassée pour vous les chanter lous depuis le premier jns'|u'au dernier.
C'est l'histoire naïvement contée d'un boji gentilhomme de la vallée de Girvan qui part pour la diasse, laissant en son manoir les deux plus jolies lilles que jama s vit amif.l. Sa chasse le mène fort loin, par dclù Pasley, tout auprès de Glasgow. 11 reste quaire jours en roule, crève son beau cheval rouan et ne fait en délinitive rien qui vaille. — Héhs 1 quand il revient au château, les gens de la montagne onf ravagé sa moisson, brûlé ses granges et enlevé ses liUcs.
Les deux plus jolies filles de Glen-Girvan !
Si Rio-Santo eut pa entendre jusqu'au boni celte ballade, il aurait deviné sans doule la cause de celte violente douleur qui alimenlait sans cesse le délire d'Angus. 11 aurait compris le sens de celte exclamation si souvent répétée :
— Toutes deux I toutes deux î
Mais la fièvre ne laissait jamais au malheureux père le temps d'achever la ballade. Au bout de quatre ou cinq cou-
plets, sa douleur arrivait â son paroxysme; il voyait l'effroyable tableau de l'enlèvemeiit des deux pauvres cnlans endormies au fond d;i bateau de Bob, — cl il s'élançait pour les secourir.
Lorsi|u'il commenta le quatrième couplet, sa bouche écumait déjà et tout sou corps frémissait sous l'effort d'une invincible horreur.
Rio-Sanio ne connaissait que tr^p bien ces redoutables symptômes. Depuis six jours, il soutenait, soir et malin, et parfois plus souveil, des luîtes acharnées contre le laird, qui, dans son transport, voulait sauter par la fenêtre, croyairt trouver la Tamise derrière. Et Rio-SanIo, épuisé par une veille conlinue! e, non moins que |)ar ces étranges batailles où le laird déployait celte vigueur surhumaine des fiévreux, qu'il faut d'ordinaire plusieurs hommes robustes pour con-'î 3 tenir, sentait venir l'instant où ses forces le lrahiraie.nl. a
De sorle que, cloué devant ce péril auquel nul n'aurait '' voulu croire, il attendait, comme les gladiateurs antiques à l'amphithéâtre, il attendait l'étreinte supr.^me, — car il ne souhaitait pas la mort d'Angus, qui l'eût rendu pourtant k:l celle lutte bien autrement sérieuse, à celte lultc aimée, à la--'"» quelle il avait donné sa vie. '
Rio Santo était fait ainsi. Là où des hommes honnêtes eussent montré le néant de l'honnêlelé humaine en souhaitant vaguement une issue quelconque à cet écrasant combat, • ; RioSanto se résignait et n'avait pas au fond du cœur l'om^ bre d'une égoïste pensée.
A Dieu ne plaise que nous niellions sans réserve au-dessus des cœurs honnêtes ces âmes ouvertes à tous vents extrêmes, puissantes pour le mal autant que pour le bien ; qui ont en elles l'enfer et le ciel. —Nous constatons un fait purement et simplement, heureux d'échapper, à I aide de noire insuffisance, modestement proclamée, à la nécessité de faire sur c^" sujet, riche assurément en phrases rondes et sonores, une dissertation qui pourrait nous attirer comme à l'un de nos confrères de France les louanges intelligentes de quelque honorable reeorder ' (avocat-général), habitué aux fleurs abondantes et tant soit peu fanées de la rliétoriquodu Palais.
Le laird entonna d'une voix ranque et qui conlrastait grandement avec la naïve bonne humeur des paroles ce quatrième couplet :
Le laird de Killcrwan,
Par les bruyères Courant comme le veut,
N'épargnait guèrcs
Sin cheval rouan.
Ces derniers mois, traînés sur un mode lugubre, furent suivis d'un râle déchirant. -^ Puis le laird rejeta violemment ses couvertures, mettant à nu ses jambes velues et d'un* effrayante maigreur.
—'Elles sont là ! elles sont là 1 s'écria-t-il avec explosion; toutes deux... toutes deux dans le baleaa!... Mais je suis bon nageur!...
Il voulut s'élancer vers sa fenêtre, suivant son habilude, par souvenir de cette autre fenêtre de rhùtol du Roi-George donnant sur la Tamise. Due subite étreinte de Rio Santo le contint.
Alors, il poussa un cri terrible; ses yeux se rougirent jusqu'à paraître pleins d.' sang, son haleine brûla le vLsage du marquis, tandis que ses ongles labouraient furieusement sa peau.
Ce fut une lutte effroyable et comme on en voit parttis seulement dans ces maisons où ries malheureux, pour un pauvre salaire, s'exposent aux attaques formidables des fous furieux. Angus, poussé par un délire qui atteignait son paroxysme, frappait, déchirait, rnoiilail; on eût dit un lisro délivré de sa cliainc — Rio Santo essayait vainement de le contenir. Ne pouvant rendre coup pour coup, et bornant fa
• 11 ne nous appartient pas de rendre p'us évidente.qii'elle ni» l'est dans le icMe l'allusion faite Ici par sir Francis Trolopp à un passage de certain réquisitoire.
ISS
PAUL PËVAL.
résistance aux moyens de la plus stricte défensive, il recevait à chaque instant de terribles atteintes.
On entendait uniquement le râle furibond du malade et la respiration haletante du marquis.
En un instant, le lit fut inondé de sang. — Angus était sur son séant, une jambe hors du lit et l'autre étendue. Il avait un bras passé autour du cou de Rio-Santo qu'il serrait de toute sa force. De l'autre main il frappait sans relâche. Le marquis employait tous ses efforts à le retenir dans cette position, parce qu'il comprenait que le pied du laird une fois à terre et trouvant un point d'appui, son assaut deviendrait irrésistible. Rio-Santo était robuste et sa situation désespérée lui rendit pour un instant sa vigueur native épuisée par six Jours de martyre. Il réussit à renverser le laird sur l'oreiller, et crut en avoir fini avec celte crise. Le laird en effet demeura deux ou trois secondes immobile, mais, au moment où Rio-Sanlo reprenait haleine, Àngus se redressa fougueusement, saisit à deux mains sa gorge et l'étrangla en ^ poussant un sauvage cri de triomphe.
C'en était fait du marquis. Ses bras étaient retombés inertes le long de ses flancs. Il ne pouvait plus ni se défendre ni même crier pour appeler du secours. Il n'avait pas piferdu connaissance, mais il se sentait à tel point impuissant et perdu sous l'atroce pression de ces mains d'acier, rivées autour de sa gorge, que l'instinct de la défense s'éteignit en lui.
L'angoisse de ce moment ne se peut point décrire. Rio- Santo se voyait mourir. Avec lui croulait l'édifice qu'il avait si laborieusement dressé, seul et de ses mains, depuis la pierre d'assises jusqu'au faite. Ses desseins si vastes et si mûrs s'évanouissaient comme de fous rêves. Et comme il n'avait point de confident, rien de lui, — rien I — ne restait en ce monde. C'était une mort complète, plus qu'une mort, c'était un naufrage dans le. néant. Nulle trace ne devait survivre à son trépas ; il allait disparaître tout entier comme ces hérétiques dont on brûlait les cadavres au temps de barbarie, pour ensuite disperser leurs cendres aux vents.
A cette heure suprême, il se repentit amèrement d'avoir donné sa vie à un dévoûment vulgaire.
Il ne maudit point cet homme dont la démence l'assassinait, mais il se maudit lui-même et regarda sa faiblesse en mépris. — Sa vie n'était pas à lui. En la jouant, il avait prévariqué ; en la perdant, il rendait d'un seul coup à son caractère les proportions humaines qu'il avait cru si longtemps dépasser. Il se refaisait homme, presque enfant; il abandonnait un peuple pour tâcher vainement de sauver un maniaque!
Et lui, dont le rêve était de soulever le monde, tombait mort en une lutte où la victoire fût restée à quelque pauvre infirmier de Bedlam t
Toutes ces pensées et bien d'autres que nous ne pouvons point dire parce que ce n'est pas le lieu de détailler ici le plan auquel le marquis de Rio Santo donnait toutes ses heures depuis quinze années, envahirent son cerveau à la fois. A l'aide de cette intuition perçante et synthétique qui est propre à l'agonie, il vit d'un coup d'œil son œuvre, son œuvre presque achevée; il la vit grande, gliirieuse, magnifique en son ensemble et dans chacune de ses parties; — il la vit ainsi, mais ce n'était plus qu'un songe décevant! Cette œuvre, il l'avait cachée à tou« les yeux; elle était enfouie en lui-même ; elle n'existait qu'à la condition de sa propre existence...
Que n'eût il pas donné pour un jour de sursis !
Mais son avenir n'avait plus que quelques secondes. — Angus riait et serrait toujours, piétinant joyeusement et poussant de temps à autre un triomphant burrah.
Il croyait étrangler le ravisseur de ses filles.
L'espérance eût été désormais folie. Rio-Santo ferma les yeux de son esprit qui voyaient en arrière trop de choses regrettables, et lâcha de devancer l'apathie de la mort.
Mais ce fut en vain. L'horreur de son agonie atteignit son comble. — 11 aperçut comme au travers d'un nuage tout ce qu'il aimait, tout ce qu'il avait aimé. Lady Ophélia le caressait de son mélancolique et passionné sourire, Mary Trevor
lui tendait sa main soumise, et une autre jeune fille vint pencher au dessus de lui son suave et charmant visage, tout imprégné de candeur enfantine et de gracieux amour...
Ce que nous décrivons ici avec la lenteur inhérente â la parole humaine, Rio Santo ne fut pas un quart de minute à l'éprouver. Toutes ces choses diverses, sérieus'es et frivoles, toutes ces choses d'amour et d'ambition ou appartenant à un sentiment plus vaste, plus haut, moins personnel que l'ambition, passèrent devant ses yeux, rapides, vives, éblouissantes.
Il y eut un monde de sensation dans celte agonie de quelques secondes.
Jamais son plan et les détails de son plan, simple dans sa conception, mais compliqué à l'infini, eu. égard à l'exécu. tion, ne lui étaient apparus aussi lucides.
— La vie 1 quelques jours de vie, mon Dieu ! pensait-il, et le succès ne peut m'échapper... Le but est là... sous ma main... je le touche!
On voit plus belles toujours et plus parfaites les choses qu'on va quitter pour jamais, et toute partie semble imperdable, qu'on est forcé d'abandonner avant le verdict du sort.
Rio-Santo, faible contre cette navrante épreuve, se réfugiait en d'autres souvenirs, amers aussi, mais conservant jusque dans leur amertume une saveur amie. Il remonta par la pensée le courant de son existence et s'en alla chercher, par delà les récentes impressions de ses labeurs ardens ou de ses passagères amours, une mémoire bénie, un souvenir lointain, un amour pur.
Bien des fois il avait mis cet amour cher encore sur les blessures qui atteignaient souvent son cœur parmi les hasards de sa vie aventureuse. C'était comme un baume souverain, comme un suprême remède.
Celle fois le remède agit encore. L'image évoquée parut et Rio-Santo sentit au dedans de soi une force calme...
Le laird, poursuivant sa victoire, venait de le renverser sur le tapis et pesait de tout son poids sur sa poitrine.
Rio-Santo, galvanisé un instant par ce surcroit de douleur physique, s'agita involonlaireraen», puis redevint immobile.
Notre récit tourne ici fatalement en un cercle vicieux et notre plume hésite entre les deux tranchans d'un dangereux dilemme. Chaque phrase que nous ajoutons à la description de cette minute, vue, pour ainsi dire, au microscope, donne à notre peinture un cachet d'invraisemblance apparente. Comment penser -que tant de choses se soient passées en si peu de secondes!
Mais comment penser aussi, avant de l'avoir vu, qu'un imperceptible insecte possède autant et plus de parties distinctes qu'un quadrupède de grande taille ? Comment soupçonner qu'il se trouve dans une gouttelette d'eau des monstres dont l'aspect bizarre recule les bornes de la plus extravagante fantaisie?
Nul ne saurait, à coup sûr, calculer ce que le cœur de l'homme peut recevoir d'impressions diverses en une seconde, ni ce qu'un cerveau surexcité peut concevoir durant le même espace de temps. La sensibilité du cœur, l'élasticité de l'esprit se multiplient aux inslans de crise dans des proportions inconnues, et, mieux que tout à l'heure, maintenant que nous avons posé ces prémisses, nous pouvons répéter pour répondre à tous reproches :
Il y a un monde entier de sensations et de pensées dans une agonie de quelques secondes.
L'esprit du lecteur ne doit donc point se révoltera la comparaison du temps matériel qu'il faut pour qu'un homme, privé de souffle, perde connaissance, et du travail intellectuel, multiple, subtil et qui semblerait demander des heures de méditation, que nous essayons de décrire chez le marquis de Rio-Santo mourant.
Il était renversé, la tête contre le tapis et les yeux volontairement fermés. En ce moment où toute chance de salut, si petite qu'on la puisse concevoir, lui était enlevée, il avait dit, comme nous l'avons vu, un douloureux adieu à ses rêves de grandeur, à ses gigantesques projets politiques, et api)elait, parmi les convulsions mor(«llvs qui précédaient l'inimobililé
LES MYSTERES DE LONDRES
suprême, un souvenir aimé, une consolation pour remplacer l'espoir enfui.
Le laird serrait toujours, il serrait plus fort; — et pourtant sur le iront de Rio-Santo, violet de sang et tout bariolé par le iig-2ag des veines violemment engorgées, une vague expression de repos vint s'asseoir.
Ce fut comme la goutte d'eau fraîche donnée au martyr cloué sur la croix.
Le souvenir appelé venait de descendre, heureux et serein, au fond du cœur de Rio-Sanlo. Un visage charmant et jeune, portant sa chevelure d'un brun nuancé sur un front d'enfant, comme une auréole d'angélique ignorance, rayonnait dans sa mémoire. Ce visage, dont rien ne saurait dire les séductions naïves, était sans aucun doute l'original du portrait suspendu entre les deux fenêtres ; mais combien.il était plus beau que le portrait!
Il y avait entre eux en effet deux termes d'une progression dont tout amant connaît la magique puissance : il y avait d'abord la distance du portrait à l'original, de la froide copie à la beauté vivante dont le sein bat, dont l'œil pétille ou se voile, dont le sang court sous l'enveloppe lactée d'une douce peau ; il y avait en outre la distance de la réalité au souvenir, de la prose à la poésie.
Rio-Santo, parmi son supplice, eut un véritable mouvement de bien-être, et certes il fallait que le coin de sa mémoire où vivait cette image chérie fût bien meublé de doux souvenirs, pour qu'un pareil effet put se produire en cet horrible moment.
Car le laird se fatiguait de serrer, et serrait plus fort pour serrer moins longtemps.
Rlo-Santo sentit monter dans sa poitrine son dernier soupir.— L'idée de cette pure enfant qui consolait son agonie s'alliait sans doute en lui à sa pensée du ciel, car le nom de Dieu vint expirer sur sa lèvie.
Puis, dans un suprême effort, sa voix étouffée jeta faiblement cet autre nom :
— Marie 1
Angus-Mac Farlane tressaillit légèrement et lâcha prise aussitôt.
— Marie ! répéta-t-il — qui parle de Marie?
Il penc'ja son oreille jusque sur la bouche de Rio-Santo. — Rio-Santo ne prononça pas le nom une seconde fois. — Il ne respirait plus.
Angus se redressa. — Quelque idée nouvelle passait au travers de sa cervelle dérangée parla fièvre.
— Que fais-je ici ? mr,rmura-l-il ; — ah ! ah ! c'est bien ! je vais aller dans Cornîiill voir mes filles... Elles doivent être bien belles maintonant !
Son œil retomba sur Rio-Sanlo. — 11 fit en arrière un bond prodigieux qui le poi. a jusque auprès du portrait.
— Fergus ! gronda-t-il avec épouvante et colère ; — Ferg\is O'Breane !... Toujours l'image de Fergus mort et tué par moi'.... La voix des rêves me le disait celte nuit encore... Oh! je me souviens... la voix des rêves, qui est la voix de mon frère Mac-Nab, me disait : — C'est ton sang, le sang de tes veines qui doit le mettre à mort... Mon Dieu ! ce doit être une horrible chose que de tuer un homme qu'on a aimé... Un homme qu'on aime !
Il détourna la tête avec horreur de ce qu'il croyait être une vision surnaturelle. Dans ce mouvement, son regard rencontra le portrait suspendu entre les deia eroisées.
— Mary ! murmura-t-il doucement; — je savais bien que j'avais entendu prononcer le nom de Mai?... La voilà... ma bonne sœur Mary!... Elle ne me voit pas, car elle viendrait bien vite embrasser son vieux frère... oui, je suis vieux, moi... Et comme elle est jeune, ellel Elle a bien souffert aussi, pourtant.
Le froid du parquet se fit sentir à ses pieds sans chaussures, et il s'aperçut de sa nudité. Ses traits Déiris, et auxquels une barbe hérissée donnait une apparence de sauvage férocité, peignirent toul-ùK;oup l'embarras d'un enfant 'pris en faute par un maitre sévère. Il tendit ses bras décharnés yers le portrait et sourit avec flatterie.
—Mary, ma bonne sœur Mary, dit-il en marcltant & recu-
lons vers le lit,— ne me gronde pas... je vais me recoucher.,.' J'ai bien soif... Je cherchais à boire... Pourquoi na-t-on pa& sellé mon cheval noir, Mary? Je voulais partir pour Londres, afin de rendre visite à mes filles... Et aussi... Mais il ne faut pas que Mary sache cela, se reprit-il en baissant la voix, — et aussi pour tuer Fergus O'Breane, l'assassin de mon frère Mac-Nab...
Tout en parlant ainsi, il marchait toujours h reculons vers le lit. Son pied heurta l'épaule de Rio-Santo, qui gisait sans mouvement sur le tapis. Il poussa un cri d'horreur et demeura tremblant et comme saisi d'un frémissement générai.
Puis il passa la main sur son front baigné de sueur.
— Toujours celte affreuse vision I Uil-il,— toujours...: Dieu le veut I
11 retomba comme une masse inerte sur le lit, la tète tour^ née vers la ruelle.
Un profond silence régna dans la chambre.
Angus dormait épuisé par la lutte dont son esprit malade ne gardait point la conscience, mais qui avait produit chez lui une fatigue dont les effets se faisaient sentir à sa nature physique. — Rio-Santo, cadavre étendu sur le sol, n'avait plus aucune apparence de vie. Ses yeux s'étaient rouverts £i demi et montraient, sous les poils recourbés de sa paupière, leur émail terne et vitreux. Sa bouche, ouverte aussi, laissait voir ses dents convulsivement serrées. Chacun de ses membres gardait, inerte, affaissé, la position prise aux derniers inslans de la lutte, et ses beaux cheveux noirs se mêlaient, épars, au soyeux pelage du tapis.
Le sanglant soleil des matinées brumeuses de la Tamise jetait sur cette scène lugubre une lumière étrange, et rougissait hideusement la nudité velue du laird, étendu sur le lit.
Le portrait seul semblait vivre et jetait son heureux sou rire sur le maniaque et sa victime.
Quelques minutes se passèrent ainsi.
Au bout de ce temps, si une oreille se fût trouvée ouverte dans la chambre, elle eiit saisi un bruit vague, indrcis, continu, qui semblait partir de la boiserie située à droite du portrait.
C'était quelque chose comme une clef introduite par une main malha'oile dans une serrure inconnue.
Mais le lambris, de ce cOté, n'offrait aucune trace de porte.
Le bruit cependant continuait et gardait la même apparence. C'était bien une serrure sollicitée par une clef maladroitement tournée.
Enfin le pêne joua brusquement sous un effort dirigé au hasard. — Le lambris demeura immobile; ce fut seu!?'iient au bout d'une minule environ qu'on eût pu voir un i^anucau s'agiter lentement. Derrière ce panneau entr'ouvert se montra le pâle visage du docteur Moore.
Il était plus blême encore que de coutume et semblait épouvanté de l'indiscréliou audacieuse qu'il venait de commettre
Cette indiscrétion, du reste, n'eut point pour lui un résultat fort décisif; car, au moment même où il avançait la tête derrière le panneau, un bruit de pas se fil entendre au dehors vers la partie opposée de la chambre. Le docteur referma doucement la boiserie, manifestant par un hochement de tête significatif le dépit de sa curiosité trompée.
Presque aussitôt le cavalier Angelo Bembo s'élança dans la chambre, suivi du beau chien Lovely. — 1 ovely bondit jusqu'au panneau qui venait de se refermer et aboya bruyamment; puis, revenant vers le corps de son maitre, il tourna tout autour de lui en poussant de plaintifs hurlemens.
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PÂL'L FEVAÎ,.
CHAPITDE lit.