‹ Les amours de ParisChapitre 129 sur 190 · LA NOUVELLE D'UN IMALHEUR · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE D'UN IMALHEUR

Frank Perceval dormait toujours, et stephen Mac-Nab épiait impatiemment son réveil pour avoir l'explication de cette parole échappée à son rêve.

Mais cette explication ne devait point avoir lieu tout de suite.

Vers sept heures du matin, on frappa violemment à la porte extérieure de Dudiey House. Le vieux Jack ouvrit et revint aussitôt dire à Mac-Nab qu'une femme le demandait en bas, de la part de sa mère.

Stephen prit sommairement les mesures exigées par l'état de Perceval, et fit ses recommandations au vieux valet, qui écouta chacuue de ses paroles comme un oracle et les grava de son mieux dans sa mémoire. Ensuite il descendit au par-; loir, où il trouva la servante de mistress Mac-Nab.

— Qu'y a-t-il donc, Bess?demanda-t-il.

— Ce qu'il y a, mister Mac-Nab i répondit la pauvre tille , dont Siephen remirqua seulement alors le trouble et l'allliction. — Ah! lord! ah! lord!... ne me demandez pas ce qu'il y a .. Venez à la maison, plutôt! Venez bien vite, car la pauvre dame devient folle.. . C'est à fendre le cœur.

— Pârlez-voui de ma mère? s'écria Stephen. Au nom de Dieu, qu'est-il arrivé ?

— Ah 1 lord ! ah I lorJ, répéta dolemment Ijetty ; c'est à fendre le cœur!... Les deux pauvres chères filles! On n'en eut point trouvé de pareilles dans la Cité, mister Stephen 1 Ah! lord!

Le jeune médecin, au comble de l'inquiétude, saisit le bras

de Betty et la somma impérieusement de s'expliquer. —Mais

I faites donc parler une Ecossaise qui a fantaisie de gémir et

PA.UL FÉVÀL.

de pleurer ! Betly mit son mouclioir sur «es yeux el se tordii les mains en criant :

— C'est à fendre le cœur ! La pauvre femme deYienl folle ! .. . Ah ! lord I... folle à lier!..

Stephen fit ce qu'il aurait di'i faire tout d'abord 11 s'élani.a dans la rue, appela un cab, el se fit conduire au galop dans Cornill.

Dès qu'il fut parii, Betty se ravisa. Il estnoloireque, par tous pays, les vieilFes servantes sont prises d'un fougueux dtisir de parler, dès qu'on ne veut plus les écouter; — les vieilles servantes et aussi une grande quantité de femmes d'âges et de conditions divers,— et encore un certain nombre de célibataires contrarians, — sans parler d'une foule d'hommes mariés bavards, tatillons, insipides, comme notre Dickens sait si bien les esquisser lorsqu'il jeUe son énergique pinvKiu pour saisir, en nn moment de gaîté, le crayon des croquis comiques

Nous ne savons plus quel auteur français a dit ;

Les sots depuis Adam sont eu inajoriic

Ce vers aurait du bon s'il ne contenait pas une personnalité Tin peu leste contre notre premier pore, lequel, du reste, en définitive, ne fit point acte d homme d'esprit en mangeant celte moitié de pomme verte d'où nous sont venus tous nos roalbeurs.

Nous n'avons point l'inieniion de nous étendre sur cet événement i jamais regrettable, mais il est bien permis de laisser échapper une plainte en passant, quand on songe que sans ce fruit mangé hors de propos, nous serions teus jeulies, beaux, bons, doués de la science infuse et à l'abri de la chute des cheveux.

Or, Cgurcz-vous seulement un monde sans perruques et sans professeurs !

Tel était le paradis terrestre...

— Stephen ! mister .Stephen I cria Betty en ToyanL partir son jeune maître; —oh ! mister Stephen!... Ecoutez! écoutez I je vais tout vous dire.... surraoa salui !..., C'est un affreux malheur, mister Mac-Nab. Er:oulez. .

Mais Stephen était déjà loin.

Bedy essuya ses yeux.

— .le pense qu'il aurait pu attendre un peu. grommela-icUe; et après tout il était bien naturel de tirer son mouchoir et de pleurer on pareille circonstance... Les petites tilles son maintenant Dieu sait où . . .Un autre aurait eu envie de savoir. . mais monsieur Stephen est fier de son latin et de son grec! Grand bien lui fasse, le pauvre jeune monsieur! Cela ne l'aidera guère a retrouver ses cousines... Oh I lord Ifquand on v songe, voilà un événement I

Ress reprit a son tour le chemin Je CornhiU, désolé d'avoir manqué par sa faute l'occasion de compter une lugubre histoire.

L'entrée de Stephen dans la maison de sa mère fut quelque chose de navrant. Bsss avait raison. La pauvre mislress Mac- Nab était presque folle. Durant toute la nuit, elle était restée debout sur la porte ouverte de sa maison, espérant toujours, attendant le retour de ses nièces qui ne devaient point revenir.

Au matin, elle était rentrée dans la maison; elle avait monté péniblement les deux étages qui menaient à la clianibrette des jeunes filles, etl.'i, saisie d'unesorle de transport, elle les a\ait appelées, appeléesîaveclarmes, jusqu'à s'épuiser et tomber sans voix.

A lavue de Stephen, elle retrouva quelque force et put prononcer encore en pleurant les noms d'Anna et de Clary.

Stephen devina. Les paroles de mauvais augure de Betty l'avaient préparé à un malheur.

S'il n'eut point deviné, l'aspect des lits vides où n'avaient évidemment pas couché les deux sœurs l'aurait mis bien vile sur la voie.

Elles avaient disparu, voilà ce qui fut constant pour Stephen. Mistress Mac->ai) elle-même n'en savait pas davantage.

Stephen t'ulalterré dans ce premier instant. Le coup était

trop rude après une longue nuit d'épreuves el d'insomnie. Il se couvrit le visage de f es deux raaii'.s et refoula ses sanglots qui voulaient éclater. Sa mère vint le serrer dans ses bras et murmura parmi ses larmes :

— Après Difu, mon fils, je n'ai d'espoir qu'en vous.

Stephen se raidit à cet appel. Le premier instant de faiblesse passé, i! retrouva cette éaergie froide qui était au fond de sa nature, et qui est, aux heures de détresse suprême, la qualjîé la plus pré .ieuse que l'homme puisse trouver en son cœur. Il secoua la molle langueur qui lui restait des rêves de la nuit, et se redressa dans sa vigueur native. Il était réellement plus fort et plus ;! l'aise en face d'un malheur positif, dont l'étendue, si grande qu'elle fût, se pouvait mesurer, que vis-à-vis de ces fanlssques appréhensions , de ces angoisses fiévreuses qui le tourmentaient pour la première fois depuis' douze heures. Le roman gênait Stephen, la poésie le déroutait ; ici le hasard lui présentait à boire une coupebien ^raèrc, mais ses- pieds touchaient lé sol, pour ainsi dire. Il en avait fini avec les hallucinations et les tantômes, il rentrait dans lavie.

Aussi, devant cette catastrophe terribleet assurément isiprévue , il sent't son courage grandir et s'affermir. Sa tâche allait être de l'espèce la plus rude .- illuifaudrait non pas comba'ttre, mais chercher, — chercher dans l'immensité de Londres ! Il se sentit ;1 la hauteur de sa tûche!

— Espérez in Dieu, ma mère, répondit-il, et comptez sur moi.

Mistress Mac-Nab n'était pointa la maison lorique les deux sœurs avaient été enlevées. Betly, qui se trouvait seule à es moment, craignantles reproches de ses maîtres, altérales faits et dit que les deux jeunes misses s'éiaient enfuies sans rien dire. Personne, selon elle, n'avait pém^tré dans la maison.

Un seulespoir restait. ÂngusMac-Ferlane avait des favoiis si extraordinaires de se conduire en toute occasion, que mistress Mac-Nab avait pu supposer dès l'abord la jessibilité d'un rendez-vous secret donnéparlui à ses filles. St-iphen partagea un inslsnt cette idée. Si faible que soit une chance, (juand elle est seule, il faut bien s'y accrocher; mais le jeune mé.iecin ne put garder longtemps celle illusion.— Le laird, pour bizarre qu'il fût, ne se serait certes point joué ainsi de l'inquiétude de sa sœur, en retenant durant une nuit entière les deux jeunes filles. Et puis, nulle apparence ne donnait à peaser que le laird fiU fi Londres.

Stephen .sortit pour se rendre chez le commissaire de police de Dishopsgate.

Dans ces ([uarticrs populeux et ninrehands, où le grand et le petit commerce se mêlent à dose presque égale, il y a une (piantilé trè» remarquable de commères. Aussi est-ce une chose passant toute croyance que la rapidité avec laquelle un événeuienl malheureux s'y apprend, s'yrépè'.c, s'y transferme. En deux heures, cinq cents versions du même fait circulent, chaque marchande douée de qucliinii imagination y ajoute sa variante. Quand l'histoire a fait sinsi le tour du quartier, son héros lui-même ne la reconnaîtrait pas.

Un cal) , par exemple, écrase un /ascm' aux environs de Sainl-Pâul, c'est dans l'ordre. Dans Church yard, on parle du fait pendant trois minutes ; — dans Clieapside, le malheureux lascar monte en grade et devient cliien de raceï " t'i'il plus sérieux. Ecraser un cliien de race! le cocher mérite l'amende, et la société cynophile, fondée pour la défense générale des intérêts des chiens errans, suivra sans doute cette affaire; — dans Cornliill, le chien de race se lait enfact de bonne maison ; — dans Leadenhall-Street, l'enfant se change en vieille lady puissamment riche...

Ici l'histoire tourne à gauche el passe dans Hounsditch

■ Ijcaucoup do cfs luuvres gens qui iraient, pour un pciin.x . des passages nu milieu do la boue de Londres, sont dosIasear.s, enlevés à leur pays jiar par la iiresse anglaise. Partout où un capitaine a besoin de matelots, Il prend ainsi des hommes, quille à les rejeter, mis, sur le sol anglais au retour. Los lascars sont urre des mille variétés de victimes que l'égoïsmc an glais fait partout sur son' F^assage. On s'en sert; puis on les faii mourir de faim,

LES MYSTÈRES DE LONDRES

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qu' cUe subit une varianl« nouvelle. Puis elle voyage dïn; LondoiiWall et revient k Ssini Tâul parMocrgate-Slrcet.

Mais il n'est plus <|ues!ion ni dii Usrar ni du cab, et ' Cliurch-Vard est fort étonné d'apprendre que le tiibury de ierd Clieslerlield a é rasé l'hOHorable John Slip, membre du parlement peur un bourg pourri du comté de Lancastre, q''i s'était laissé choir dans le ruisseau en sortant de \'oijilcrs rixtina (salon on l'on many ; deshaitre?) de Tempk-Bar.

Le récit fsl trop vraisemblable pour ^u'on se refuse à y croire.

Lorsque Steplien mit le pi d dans la ru?, lesroiimèrcs de Cornhi!; et de Finch-Lare f avaient déjà renlévement des tkux six'urset le travestissaient à leur manière.

Comment le savaicnt-i:l es ?

Ceci est un profond mystère —Qui pourrait (ji.'e comment misiressFûO'çs sivait que son voisin Riclianl Triffi, le manliand de lùneitcs, portait un rorset sous son caleçon ? Oai po'.irraUdira comment mistress Crd^scairB avait déiou- \ett que les belles den s de monsi*ur Simpson, le .ion du 'luartier, étaient omnons (le mol existç ) etsortaipnt de la labriiiue du dentiste vûisin?...'

Les commères ont des yeux poiir percer l?s murail'es cl des oreilles pour enicndre ce qui ne se dit point.

Et puis il y avait Bess, la seivar.le de mistress Mac-Nab.

Le conciliabule féminin se tenait ce jour-U au coin d* Cûroliiil et de FincL-Lsne qui faisait, face à la maisos carrée. Ofl prenait le thé du matin chez mistress Bloomberry.

-Miitress Black savait de source certaine que les deux rouvres chers cœurs s'étaient enfu-s pour suivre leurs amans, — deux horsc-gaards, les deu^ plus beaux hommes du régiment.

Mis ress BuU olait désolée de contredire ffiisr?sî Bla-k , mais c' acuu savait que les araans des deux jeunes misses Oiaieut des commis de la banque, deux beaux hemmes, il n'y avait pas à dire non, mais dont l'un portait perruque cl l'au» (re louchait delœl droit.

Sîiilress Drowne i e pouvait laisser pastel c^la. Les deux pauvres liiles av.iicnl été burkccs sous fa fcnc le, —et sans la pluie qui tombait à torrens, Il y aurait eu encore du sang sur le pavi.

C'était une chose eirange, selon mistress Dodd, que (ouïes les sottises qui se disaient à propos ds la circonstance du moiide la plus simpl-. (Murmures ) Ces da^es avaient (ort de murmurer. Il n'y avait point de personnjlilé dai.s re que disait œis'iess Dodd. Sfulemewt, elle s'étonna t que deux pauvres misss's qui avaient fait une faute ne pussent aller se noyer dans la Tamise sans mettre tout le quartier en émoi.

Mistress Crosscairu avait toujours pensé que mistress Dodd, sa voisine et amie, ne mi'nageait point assez ses paroles. El'e avait connu bien des femmes en sa vie qui s'étaient repenties avant de mourir de la légèreié de leurs dis.-onrs. — Quant aux jeunes misses de l'astre côt'' de la rue, elles s'élaienl engagées çonr serVir ûe statues vr anl"^ à l'exhiotioB du Sirand. — On peuvait aller y voir.

Mistrcfs Crubb, mistress Ftotes et mistress Biomberry absorbaient en filencc un nombre incalculable de tasses de ihé, réservant sans doute leur opinion pour le dfssert.

Lofsqup Slephen passa sous les fenêtres, Us huit dîmes se levèrent et le suivirent longtemps du regard. Ce fut un nouveau texte à bavardage

En somme, les huit largues assemblées au coin de Cornhi:l s'accordèrent à reconnailre que c'était grand dommage de voir hu si joli garçon se faire du chagrin pour de pareilles évaporées.

.Slephen poursuivit son chemin vers Eishopsgale, et lârhail de voir clair dîns l'énigme de la disparition dss deux «curs. La première idée qui lui vint fut que l'inconnu du Tem|)!e Church était l'asteur de l'enlèvement. Sa raison regimba tout d'abord contre cette idée; car, en a (mettant comme vrais ses soupçons j:ilotrix, c'était Clary qui aimait cet homme et non point cet homme qui aimait Clary. D'ailleurs, pourquoi cùt-il enlevé les deux sœurs? — Ass'triuenl

■ ces argumers étaient deceux qui ne se rcfutriH 'point Cependant Sîephen ne mit pnint de côté ( elle' itiée, pzrco que les cerveaux les plus raisonnables ont leur recoin ténébreux ou passionné. Stephen, le positif ; Ift sa5C fetephen. y voyait trouble dès quf sa jalousie pouvait St-mellie pour utipeuou pour beaucoup entre sa vue et l'objet observé.

Ea second lieu, Stephen se dit (juc ce poivait èlre un enlèvement ordinaire, un enlèvement double, voilà toul.— Mais les lieux sœurs étaient si riures! et il savait si bien tous leurs petits secrets!

i>. pouvait cire encore un de ces rapts assez fommnns à celle époque, commis par quelque pourvoyeur de la pairie.

Enfin ce pouvaient être les gens de la résurreciion...

SiephcH fiéiHii ds; tous ses memb es et n'acheva pcisKt formuler celle dernière pensée. " '" -r-

El nvairraoins, il s'aTOua qu'elle était la plus prolîïfeW de louîesv ' ' ' '

Quelle que fut du reste la vérité, ih^iensa que-ftcii i!,ve.sigatear de ja police pourrait lui être d'un gr»n(î sefoiîrs, et prit espoir de son entrevue avec le commissaite ^e Bt"^hopïgate-Street. ' ^ - ' •' ' ' ' "

On sait que fa liiti; deXondres est un Etat dansl'Élat, ceci à tel point que si la fantaisie prer.d i Sa Majesté d'entendre l'oifice à t'aint-Paul, elle est obligée d'envoyer demander au lord maire les clefs de la Cité, —laquelle n'a point de portes.

On apporte lesdites clefs,— qui sont fausses , si jamais clefs le furent,— à S M., de l'autre côié de Temple-Har, dans le Sirand. Le roi,— ou la reine, les touche et passe.

El les merciers de Fleet S'.reel se drapent dans leconlfnt 'ment de leur siupide orgueil. N-î trai'ent-ils pas de puissance à puis.'-ai ce avec le souverain des Trois Royaumes?

Les tomniissaires de police de la Ci^é relèvent donc inimédijiement du lord-ma te, et non poini de la polie générale de Londres. Ce n'en son! pas moins des magistrats fort importaiis. Leur ponilion est considérable sous tous les rapports cl n'emporte point celte quasi reprobalioii qui, de l'a'Ure côté du d-'toli, s'attache à tout ce qui regard»' la police. — A LonJre», le bourreau est un geulleflian. Pvint de préjuges dans reile noble ville. On n'y conspue que les gens qui ont faim.

Le commissaiîc de Bishopsgale-Streel reçut Slephen du ha'ia de sa grandc-ur.- Stepben avait attendu préalablement une heure et demie dans l'aniicliambre.

Il rxposa sa d-mande et réclama comme de raison loule la diligence possible dans I s reclierclies.

— Assurément, assurément, monsieur, répondit le commiss.'iire ; — c'est un cas d'urgence... Inscrivez la réclamation de monsieur Mac Nab, Robin Cross... c'est un cas d'urgence... Mais du diable si nous n'en avons pas par dessus la tête, des cis d'urgence .. Vous êtes prié de revenir dans quinze jours, m.onsieur.

— Dans quinze jours ! s'écria Stephen stupéfait ; — mais, monsieur...

— Ah!... qu'y a-l-il encore, monsieur Mac Nab?... Je vous ai dit dans quinze jours .. Je suis votre serviteur.

— Ne pourrait-on ?...

— Non, diable ! monsieur.

— >c serais prêt à faire tous les sacrifices. .

— Oh I... Causez avec Robin Cross, monsieur, eu re cas... J'ai la lôle rompue .. Je suis votre serviteur.

Robin Cross s'étallevc. C'était une sorte de spedre, long fit maigre, dont la figure coupante était prise entre deux toulTei ébouriffées de favoris blaiuliàlres-, comm.e la .eue de vei re d'une machine ékciriqu-' entre ses deux coKssins II fil à Stephen un obséquieux salut et le pria d'cnlrer avec lui dans un cabinet vois-in.

— Toutes ces Recherches nous coûtent un argent fou , voyez vous, monsieur, lui dii-il ; —veuillez donc i rendre la peine de vous asseoir... Un enlèvement!... les gens du dehors croient que nous avons une baguette j our reirouver les objet* perdus. Uu double enlèvement!... sont-elles jolies, monsieur, je vous prie?

— Qïimporle cela! répondit hrusquemen! Siefh'-n.

PAUL FEVAL.

— Permettez, mon cher monsieur !.. je n'ai pas le desl' sein ue \o s oUeiiser . Vou» nous avez donnii leur signaleœeni exact ; niais les si^'nakmens ne disent rien. Je iiourrais vous liter, par exemple celui du fameux Fergus-le- Rouge, — TOUS savei , Fergus OB'-eaiie, le baudit du Teviot Dale, qui ressemble trait pour traita. .

— D gràiT, monsieur, venons au fait! interrompit ^tepben aveu impatienc».

Peat-éire Siephen ne. se fût-il point pressé si fort d'interrompre, s'il rùi pu deviner le nom qu'il arrêta sur la lèvre de Kubiii ross

— A Ir b inne heure, reprit celui-ci sans s'émouvoir. Je TOUS dera.judais si les deux demoiselles sont jolies.

— Elles sont jolies, monsieur.

— Hum! hum! fit Robin Cross en secouant la tète. Mon cher monsieur, cela vous coûtera une bonne somme.

— Je suis disposé à ne point marchander, dit Siephen.

— C'est fort henorable, monsieur .. Voyez-vous, si ellei étaient laides, la chose se ferait d'elle-même Au bout do quatre jours, ceux qui les ont enlevées les jetteraient sur le pavé ..Cela se fait ainsi, voussavtz. . Nous n'aurions que la peine de les ramasser . Pour dix guinées vous en seriez quitte ., et encore ces dix guinées seraient de votre part une générosité, car la loi nous défend de rien exiger Mais elles sont Jolies... hum! hum! monsieur... très jolies peut-être...

Stepben leva les yeux au ciel avec impatience et dégoût. Cet Uo.mme le mettait au supplice.

— Elles sont tr^s jolies, je le vois bien 1 reprit Robin Cross avec un douloureux «nupir ; — ab ! mon cher monsieur, cela vous coûtera cinquante livres.

— El pourai-je éire vùr ?..

— De notre zèle?. Nous sommes connus pour cela, monsieur Mac-Nabi Fiez-vous ù nous .. Si nous ne retrouvons pas les chères demoiselles, c'est que la volonté de Dieu sera contre nous

— Ecoutez, écoulez , monsieur! s'écria Slephon qui prit la main du commis et la pressa entre les sienties, dans un de ces momens de détresse où l'on achèierait l'ombre d'un espoir au prix d'une forluue ; — vous chercherez, n'est-ce pas ? Vous remuerez Londres entier. .

— Londres est lourd, mon cher monsieur, grommela Robin Cross.

Stephcii ae l'eùtendil pas et reprit avec une chaleur croissante :

— Vous les retrouverez , fussent elles aux mains d'un homme puissant...

Robin Cross lit la grimace.

— Vous m» les rendrez, monsieur, n'est-ce pas?... Moi, je vous donnerai cinquante livres, cent livre», davantage, tout ce que vous voudrez

La grimace de Robin Cross se changea soudain en un sourire exees.Mvement flatteur.

— Voilà qui est parler, mon jeune gentleman ! dit-il en serrant à son tour la main de Stephen... Soyez tranquille, nous remuerons t.ondres , comme vous diles, nous lerons l'impossible .Vous serait il désagréable de nous remettre quelque chose.,, ce que vous voudrez... pour les premiers frais/

Suphen mit sur la cheminée quatre ou cinq bafiknoles de cinq livres.

— A la bonne heure' ù la bonne heure! répéU Robin Cross; —vous serez content de nous, mon jeune gentleman I

Steplien dcsiendit, plein d'espoir, l'esralier du bureau àa police. Mais, une lois dans la rue, l'air frais dissipa l'espèce d'ivresse où il s'était laissé tomber à son insu. Il raisonna froidement; il pesa la valeu- des promesses de ces hommes a\ides et mercenaifcs. — Son espoir s'évanouit.

El pourtant il f illait agir Les pauvres filles l'appelaient sans doute et deuiaiidaient secours Mais comment agir seul? oiie faire?

Siephen allait, sans savoir, dioit devant lui et nés'inqùié- 'aii point de choisir .sa r(»ute. En l'un de ces momens où

on se répète à soi même : Il faut agir, il faut agir! Stephen leva les yeux et lut, au coin d'un pàlé de maisons, le nom de Finsbury-Square.

Il devint pâle. Ce nom venait de rejeter à travers son esprit une lugubre idée, déjà repeussée avec horreur.

Stephen se savait là auprès d'un repaire de résurreclio.inistes.

Il était médecin, ses éludes et les causeries de ses jeunes confrères lui avaient appris le chemin de ces iraj^asins de C air humaine, que la police de londres laisse exi.ster moyennant liiiancfs, et que les gens graves appellent <i un mal nécessaire. » Il n'igaorait point que le voisinage du giand cimetière des non-conformistes avait attiré aux environs de Finsbury-Square, dans Worship-Sireet, le plus hardi, le plus redoutable des trafiquans de la mort.

Le premier mouvement de Stephen fut de s'enfuir. — Puis une force irrésistible et mystérieuse le poussa à continuer sa roule vers Worship-Sireet. L'angoisse a incessamment soif de certitude, et lemaihtur qu'on connaît semble moins amer que !c malheur qu'on refoule...

Dans l'un de nos voyages sur le continent, il nous estarrivé de visiter une fois l'établissement connu à Paris sous le nom de la Morgue. Nous entrâmes dans ce petit édifice dont la vue seule donne froid au cœur, et autour duquel pourtant caquettent et rient, tant que dure le jour, des marchandes de légumes et de fruits, dont les éventaires s'adossent presque aux murailles grises de cette tombe temporaire.

Sur le seuil lorsque nous entrâmes, il y aVait une pauvre lemme assise et tournant le dos à la salle d'exposition ; elle sangloiaii douioureusemnit et se levait parfois comme si elle eût voulu entrer et voir, mais une invincible terreur la rejetait sur la pierre qui lui servait de siège. Drf temps en temps elle murmurait d'une voix brisée :

— Mon enfant I mon pauvre enfant !

Elle resta là longtemps. — Au moment où nous ressoriions, navré iiar l'affreux spectacle offert dans ces salles humides, la temme se leva comme une folle et s'élança les bras tendus à l'intérieur.

On entendit un cri déchirant.— Puis deux hommes de police emportèrent un corps sans vie.

La pauvre femme avaittuce qu'elle craignaittantde voir, ce qu'elle n'avait pu s'empêcher de chercher.

Siephen MscNab éiait comme la pauvre femme. 11 craignait et il voulait à la fois; or, en celte situation de l'âme, plus la crainte est poignante, plus le désir ost grand.

Il se trouva bisntôldans WorshipStreet, devant une grande maison, dont l'exiérieur ressemblait parfaitement à celui des autres maisons ses voisines.

Sur la porte, au-dessous du bouton de la sonnette, il y avait une petite j laque de cuivre, où on lisait ces mots :

BUnEVU DB M. BISUOP.

Stephen mit la main sur le bouton de la sonnette. Puis il la retira pour l'y remettre encore. Son cœur battait comme lorsqu'on va défaillir.

Cela t bien la position de la pauvre femme assise sur les raarches de la Morgue de Paris...

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