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CONFIDENCE

Le non/ da niatquis de Rio-S^nlo, prononcé par la bouche aimée de Mary Trevor, perça le coeur de FrJiik comme un C)Up de poignard; ses traits, fatigués par la fièvre et pâlis par les suites de sa blessuie, cxpriinùent éloquemment la navraiile douleur qui prenait son ûuie, et il demeura un ins» tant sans lorce pour répondre.

Le cœur de Mary s'élançait vers lui (n ce momeni. La pauvre enfaut si reprochait la souflrance de Perceval Elle se sentait ainiéê', c, libre un i:islant de l'obsession topbistique exercée sur elle par lady Campbell, elle se senlaii aimer.

Mai» un des principaux traits du caractère de Frank était

LES MYSTÈRES DE LONDRES

une fierté ombrageuse et poussant à l'excès la délicatesse de ses susceptibilités. Le premier moment de douleur passé, il se redressa dans son orgueil et mit un voile sur sa blessure.

Le cours de ses i(\ées changea Un instant emporté par son amour, il avait été sur le point d'oublier le but réel de sa visite. Il était venu pour accuser, et nous l'avons vu jusqu'ici songer uniquement à se défendre. S'il eût continué un instant encore, s'il eût donné à Mary l'explication de Susannah à DudleyHouse, la pauvre enfant, attendrie déjà êtrepeHianle du mal qu'elle venait de faire, se lût rendue bien vile, — et avec quelle joie!

Mais il ne plut pas à Percevâl de poursuivre en ce moment l'explication annoncée.

— Madame, dit il de cette voix grave et ferme qui force l'attention, j'ignorais que vous fuss'ez la fiancée de monsieur le marquis de Rio-Santo, mais si je l'avais su, je n'en aurais été que plus empressé à tenter la démarche qui nous met en présence... Je ne parle plus pour nni, madame. Quoi qu'il arrive, ma bouche ne laissera plus passer ni plaintes ni prières. Je tâcherai d'oublier comme vous ces chers souvenirs d'amour qui étaient mon plus précieux tré.'or... Il n'y a plus entre nous de sermens, car ceux que vous m'aviez faits, je vous les rends, madame.

Mary écoutait, ganlant l'attitude hautaine qu'elle avait prise au commenceme !t de l'entretien, mais vaincue déjà au fond du *œur et retenant i grand'peine ses larmes, qui demandaient à rouler.

Miss Stewart, toujours assise b son piano, laissait à l'aventure eourir ses doigts fur le clavier et jouait, sans le savoir, le naïf refrain d'un chant gaélique.-

— Mais si je n'espère plus, reprit Percevâl, dont la voix s'adoucit, j'aime encore, et je n'ai rien fait, madame, qui puisse me faire perJre le droit de vcil'er sur vous et de dé-

'lourner, autant qu'il est e:i moi, l'atlreux malheur qu'on suspend au-dessus de votre tête.

— Je ne vous comprcnçls pas, railord, balbutia Mary.

— Je vais m'cxpliquer, madame... Oh I ne craignez pas de trouver en mes paroles de l'amertume ou des reproches... Le mouvemeut de colère excité en moi par votre accueil glacé est déjà bien loin de mon cœur... Vous avez souflert, Mary, souffert horriblement! et vous soutirez encore... Vous que j'avais quiîtée si pleine de jeunesse et de vie... Hélas ! pauvre Mary, je vous pardonne.

— J'ai bien souflert, c'est vrai, milord... et je dois vous paraître bien changée, dit miss Trevor. — Depuis que je ne \ovi' aime plus, mesjours sont sans jo>e et mes nuits se passent dans les larmes. Pourquoi?... Je ne sais... J'aime le marquis de Rio-Santo qui m'aime. . Devrais je être malheureuse ?

— Pauvre Mary! répéta Frank, qui la contemplait les mains jointes, avtc une imlicible pitié;— vous aimez, oitesvous?... Non. Si vous aimiez, vous ne le diriez pas... vous auriez scrupule à me briser ainsi le cœur.

— Oh ! non, milord, interrompit Mary dont les yeux devinrent humides ; elle est plus belle que moi. Les larmes ne l'ont point pâlie... Oh I non, je n'ai pas scrupule à vous dire que je ne vous aime plus.

— Vous l'avez donc vue, vous aussi, madame? demanda Percevâl.

— Je l'ai vue, milord... Siis-je pourquoi je me suis sentie mourir en la voyant?.. Hélas ! Frank, ma l'"te est faible comme mon cœur. J'ai cru peut-être que je vo's aimais encore. Oui, je l'at vue... elle montait les degrés de Dudley- House. Mon père l'a suivie.. . et je sui.s devenue la fiancée du marquis de lUoSmtù.

Elle mil sa main sur son front et ferma le; yeux.

— Mais c'est donc de foi ce et par surprise que vous êtes à lui? s'écria Frank.

— Qui vous a dit cela, milord? demanda Mary en relevant la tête : — toute femme ne doit elle pas être Hère de l'amour du marquis de Rio Santo ?

Frank détourna les ycix .sans répond. e.

— Je suis une folle, reiirit miss Trevor ; je me suis désolée étourdiraent, tandis que j'airais ••^ùmnréjouir.^Nedcvais-

je pas être heureuse de me voir oubliée, lorsque moi-même je n'aimais plus?

— Madame, dit Percevâl qui secoua une seconde fois la mollesse que mettait en lui le retour de sa prc^occupation amoureuse, — il ne m'est point donné de comprendre ce ijni se passe au fond de votre cœur. Qaant à ce qui me regarde, je n'ai jamais cessé de vous aimer, et je pourrais me jusiiiicr d'un mot.

-Justifiez-vous, murmnrabien bas miss Trevor. Frank lui prit la main et la baisa.

— Ils sont bien cruels, ceux qui ont ainsi aveuglé voire cœur loyal et bon, Mary, dit-il ; — oh ! oui, je vous ai toujours aimée, je vous aimerai toujours!

— Mais cette femme, milord ?

— Je ne la connais pas, Mary. Cette femme a Joué à mon chevet une perfide et infâme comédie... cette femme était apostée.

— Mais par qui, Frank ?... Mon Dieu 1 pourquoi ne pais je m'empêcher de le croire? par qui ?

— Parcelui, sans deute, qui a tenté d'empoisonner ma blessure.

— Oh! Frank!... murmura la pauvre enfant avec horreur.

— Par l'homme qui, seul au monde, avait intérêt b ma mort ou à mon malheur.

— Oh ! mon Dieu! mon Dieu I sanglota Mary, ~ ih ont voulu vous tuer, Frank, mon noble Frank I... Et moi qui vous repoussais !

Elle s'interrompit. Son regard devint fixe et morne.

— Et moi qui suis maintenant sa fia :cée ! ajonta-t-elle. — C'en est assez, milord, je ne vous crois pas.

— Pauvre enfant I murmura Frank, dont l'émotion grandissait; qui donc a pu la réduire à ce point?...

— Ecoutez moi, madime, reprit-il tout-à-coup. Je ne suis venu ici ni pour vous reprocher votre conduite, ni pour Justin r la mienne. Je suis venu pour vous arrêter au bord d'un précipice. Ce que je vais faire pour vous, je le ferais pour toute autre, car, en le faisant, j'accomplis mon devoir de gentilhomme... Ecoutez-moi.

Marie le regarda craintivement, subjuguée par la solennité de ses paroles.

— H Bit à Londres une noble femme qui a eu pitié de vous et de moi, madame, poursuivit Percevâl. Elle m'a dit son secret, afin que je vous sauve. Voulez-vous jurer de ne point rt vêler a secret, Mary?

— En quoi me regarde-t-il, milord?

— H regarde le passé de l'homme qu'on veut vous donner pour époux.

— Milord, je ne puis rien entendre contre le marquis de Rio-Santo.

— Vous m'entendrez pourtant, Ma y, s'écrii Frank, vous m'entendrez, si jo \ous en prie.

Il passa son bras autour de la taille de miss Trevor dont !e front s'éclaira.

— Vous m'entendrez , reprit Frank avec entraînemenf , car vous m'aimez eneorc, Mary, ma'gré eux et malgré vousi

— C'est bien vrai ! pensa tout haut la pauvre lilie ; - Frank, je vous aimais moins que cela auire'ois!... Mais je suis sa fiancée ..

Elle "je;a ses deux bras autour du cou de Percevâl aveo 1 abandon gracieux d'un enfaîîl et se prit à le regarder avec un doux sourire

— H ne. faut pas vous réjouir et il ne faut pas vous attrister, mon bien aimé Fra.-.k, ajouta-t-elle ; — voyez... je n'ai plus de fù: ce. Dieu qui est bon m'envoie la mort dans sa miséricorde ..

— Non, vous ne mourrez pas, Mary I s'écria Frank dont une angoisse navrante vint serrer le cœur; — le bonheur vous rendra la vie... Et j'empêchrrai bien, moi, cet odieux mariage de s'accomplir... Jurez, Mary, jurez de garder le secret lie lady Ophelia.

— Elle e.' t bonne et souftre, elle aussi, dit Mary ; — Je le jure.

Frank l'atlira sur son sein.

PAUL FÉVAL

— IMary, repiit-il à voix basse, vous savez que la coiutess« a (irt épouser monsieiir le marquis de Rio-Santo?

— Je sais qu'elle l'aime, rfpondil Mary.

— Vous vous souvenez penl-élre d'un étranger qui vint à Londres en même Ic.-nps que le marquis, — el que je n'ai pu tonnaiire , moi, par conséquenl. — On le nommait le chevalier de Wcber.

— Je m'm souviens, Frank., au Loul de trois mois il |)ar[itpour l'Inde.

— Non, Mary... le chevalier alla p'.us loin que cela el re reviendra point de son voyage... le chevalier fut assassiné,

Frank sentit le faible enfant tressaillir entre ses bras.

— 11 était jeune, reprit-il, riche et brillant cavalier. A l'un lies bals d'Almack de la saison dernière, il devint éperdument amoureux de la comtesse Opiielia, qui, engagée d^jà dans sa liiison avecle marquis, dut repousser tout d'abord les avances de ce nouveau prétendant.— Weber ne se rebuta Iioiiil. Il écrivit à la comtesse une lettre passionnée où il l'adjurait de ne point unir son sort à celui de Rio-Santo, Bans celte lettre, il parlait, .'i mois couverls, de dangers lerribl s, et s'ofl'rait !i révéler de vive voix, sur le compte du marquis, des faits tellement graves que la comtesse ne i)0urrait, sans folie, passer outre au mariage. ■

" Si je ne reçois point de réponse, milady, disait-il en terrainani, je me rendrai demain, à onze heures du matin, à votre hole!.»

La comtesse méprisa cette lettre et ne daigna point y l'aire réponse au premier moment. Le soir venu, cependant, elle se souvint de U dernière phrase et résolut de répondre, afin tl'évitcr la visite annoncée de monsieur le chevalier de Weber.

Pour répondre, il fallait l'adresse du chevalier. La comtesse chercha la lettre qu'elle avait jetée, ouverte, sur le tapis d'un guéridon. La lettre avait disparu. — Monsieur le marqais de Rio-Sanio, tout seul, avait pénétré dans son boudoir ce jour-là...

Le cœur de Mjtv baHail par soubresauts irréguliers contre la poitrine de Frank. 11 eut une vague frayeur et lâcha sa taille pour s'éloigner et la considérer mieux. Mary était bien pâle, voilà tout. Elle ne semblait point souflYir iilusqu'à l'ordinaire.

Diana Steward jouait une valse brillante, dont la discrète harmonie s'élevait comme une barrière entre son oreille et U conruience de Perceval.

Celui ci reprit :

— La comtesse passa une nuit inquiète et agitée.

Le lendemain, à dix heures, le marquis de Rio-Santo était chez elle.

Lady Ophelia ne m'a point raconté le détail de cette entrevue, madame. Tout ce que je sais, c'est que monsieur de Rio-Sauto ava t apporté deux épées sous son carrick, et que la comlossc, vaincue par ses impérieuses prières, le laissa seul au salon, après a\oir donné ordre d'y introduire monsieur de Weber lorsqu'il se présenterait.

Madame, nul ne peut savoir au juste ce qui se passa entre le mâr(|uis el le chevalier, car leur entretien n'eut pas de témoins. La comtesse, qui était tombée demi-morte sur un sofa dans la chambre voisine, entendit seulement qu'ils conversaient à voix basse.

Le nian|uis ordonnait; le chevalier semblait se défendre et prier.

Puis il se Gt un silence, puis encore la marquise entendit le grineementdedeux épées (|ui se croisent.

Au bout d'une demi-minute l'un des deux combatlans tomba lourdement sur le lapis. La comtesse s'élança; elle craj; gnait pour monsieur de Rio Santo.

Mai.s monsieur de Kio-Santo, lorsqu'elle ouvrit la porte, se tenait debout, immobile devant le chevalier étendu sans vie sur le carreau.

— Vous l'avez tué, milord I s'écriat-elle.

— Madame, répondit seulement monsi^'ur de Rio-Sanlo, — Il voulait se mettie entre nous deux!..,.

M'écoutez-vous, Mary?

Frank lit cette brusque question, parce que, depu's quel-

([ucs secondes, toute la personne de miss Trevor avait pris un aspect étrange. Elle se tenait droite sur son siège; sou sein, agile tout à Ih ure, ne battait plus. Ses yeux giands ouverts n'avaient (oint de regard. Ainsi habillée de blanc, immobile et n'ayant ni sur ses mains, ni sur son visage décoluré, aucun de ces tons vivans qui accusuU le n ouveraent du sang dans les veines, elle ressemblait à une charmante sla'ue de marbre.

Elle ne répondit point ù la question de Frank, ElTrayé, celui-ci voulut saisir sa main. Il la trouva glacée. Lorsqu'il lâcha prise, la main, au lieu de retourner brusquement, retourna, par une chute lente, graduée, insensible, ;1 sa position première.

— Mary I Mary ! s'écria Frank, — qu'avez-vous ?.., lépondez-moi.

Même silence, même immobilité.

— Oli 1 Diana I dit Perceval, venez, je vous en conjure!,.. Mary est morte I

Miss Stewart ne fit qu'un bond de son piano jusqu'à son amie, et demeura sans voix à l'aspect de Mary.

— Morte! murmurât elle enfin;— c'est impossible,.. Voyez! son dos ne s'appuie pas même au fauteuil.,. Mary ! Au nom de Dieu, Frank, que lui avezvous donc fait'?

— Je lui ai dit ce qu'est Rio Santo, son fiancé, répondit Perceval... Ohl Diana! ce ne sont pas mes paroles qui l'ont brisée... le coup est plus ancien que cela .. Pauvre douce martyre! Comme on a torturé cruellement son lœur! Dieu nous la rendra, j'espère .. Mais qui donc aci.uscr de ce lent supplice! quel bourreiu assez impitoyable?...

— Ecoutez ! interrompit Diana ; — j'entends du bruit... Il ne faut pas qu'on entre...

Elle s'élança pour défendrela porie, maisil ét^it trop lard; elle ii'arriva que peur se trouver fac> à face avec lady Campbell.

— M»ry et Frank! s'écria celle-ci qui devint pâle de colère. — Quoi ! miss Stewart, ajouta-t-eile en donnant à sa voix une innexinn d'amer dédain, — la maison de votre mère est-elle donc faite pourde pareils rendez-vous?

— Madaaie, répordit Diana en rougissant, le moment est mal choisi...

Elle dtsignail du geste raiss Trevor, toujours immobile, raiiJe et comme pétriliée,

— Le moment est toujours opportun pour s'indigner contre une action vile et inexcusable, m.ademoiselle, reprit sèchement lady Cliampbell qui ne devinait |)oint l'étal de Mary.

— Ah! madan e ! madame! s'écria miss Stewart, incapable de contenir plus longtemps la pétulance de sa rancune; — Fraiik Per.'eval demandait tout à l'heure quel était le bourreau, — l'impitoyable bourreau! capable d'avoir a'nsi torturé jusqu'à la mort cette douce et ctif're enfant!...

— C'est donc bien ellel murmura Frank qui toisa la-îy Campbell d'un regard lîe haine.

Celle-ci prit un maintien de dignité hau'aine, cl passa tête levée devant Diana et Frank pour s'avancer vers Mary,

— Venez, mon enfant, dit-el'e; sortons de celte maison (Il vous n'auriez point dû revenir...

Comme Mary n^ répondait point, elle vou'nt lui prendre la niam, — mais au contact de fcsdoigs de marbre, elle poussa un cri, et lotnba, terrifiée, sur un fauteuil.

Frahk s'approcha d'elle à pas lents.

—Je vous l'avais laissée jeune, belle, h ureuse, dit il d'une voix où il y avait de l'indignation el des larmes; — heureusf, entendez vous?... Et maintenant, la voilà qui se meurtP... Atil les hommes ne vous jugeront point, madame... Que Dieu vous pardonne!...

LES MYSTERES DE LONDRES

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