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CHAPITRE III

PITIÉ, MON frère!

A cette demande exorbitante, le comte demeura un instant stupéfait. Il regarda son frère en face comme pour chercher sur son visage une explication sensée de ces extravagantes paroles. Cet examen«e le dut point satisfaire, car les traits

de Brian, calmes et résolus, donnaient une portée toute sérieuse à s» proposition.

— Mais c'est louîe ma fortune que vous me demandez, monsieur I s'écria enfin le comte avec plus d'étonnement que de colère ; — il est impossible que vous espériez m'amener à cela.

— Milord, c'est toute votre fortune, en effet, répondit Brian; — mais il se peut, songez-y, que je me borne au quart .. à la moitié... on ne sait pas. Quant à l'espoir que Votre Seigneurie suppose impossible, jamais, sur ma parole, je n'en eus de plus réel et de mieux fondé.

Il s'arrêta et reprit presque aussitôt après d'un ton simple, posé, mais ferme :

— Il ne faut pas croire, milord, que je fais ici avec vous delà diplomatie, que je viens avec une arrière-peusée, que j'ai par devers moi, en un mot, quelque moyen vainqueur, à l'aide duquel je puisse éperonner Votre Seigneurie et la faire sauter le fossé en aveugle. Si j'étais homme à ne point dédaigner ces expédiens, peut-être pourrais-je en effet engager la bataille sur ce terrain, •— car je connais votre passé, milord mon frère, beaucoup plus que vous ne le pensez...

— Mon passé, monsieur, voulut interrompre le comte, est celui d'un gentilhomme, et c'est en vain que vous essaieriez de m'effrayer par de vagues menaces. Je ne crains point qu'on éclaire ma vie...

— Si fait, milord, dit Brian, vous le craignez, — et vous avez raison de le craindre si vous n'avez point oublié que Votre Seigneurie eut une femme et une fille. — Une femme dont le monde a oublié le honteux martyre, une flUe dont, morte ou vivante, l'œil de Dieu tout seul a pu suivre le mystérieux destiu.

— Oseriez-vous supposer ! s'écria le comte.

— A coup s'ir, je* ne suppose rien de bon, milord mon frère. Mais brisons là. Encore une fois, je n'ai point à vous menacer ainsi par derrière. Mes armes sont autres et moins banales. Pardieu ! milord, ce serait vous faire aussi la partie trop belle que d'entamer la lutte sur ce terrain connu I... Vous êtes riche assez pour faire mentir l'évidence, et les rieurs passeraient peut être du côté de Votre Seigneurie... Non I non I point d'accusations ! C'est triste et c'est commun. Le monde m'applaudit à condition que je mènerai ce du'el à sondénoûment sans grimacer ni perdre mon sang-froid... Je ne suis pas un avocat, milord comte, je suis un gladiateur.

White-Manor suivait avec tension et fatigue cet étrange discours dont le sens échappait pour une bonne part à son intelligence épaissie. Il attendait une conclusion, une attaque directe, et lâchait de se tenir prêt à la parade. Mais Brian laissait ses idées s'enchaîner suivant la fantasque logique de son esprit. Tandis que le comte faisait effort pour comprendre ses dernières paroles , il changea brusquement de sujet.

— On m'a conté aujourd'hui, reprit il, une histoire bizarre et touchante. Un instant, flgurez-votts, milord, j'ai cru saisir de singuliers rapprochemens entre ces aventure* et une pauvre fille abandonnée et certaines notions que je possède sur l'existence privée de Votre Seigneurie. A Dieu ne plaise! ajouta-t-il tout-à-coup avec émotion, qu'il en soit ainsi que je l'ai un moment soupçonné... Avez-vous ici un portrait de madame la comtesse de White-Manor, Godfrey ?

— Pourquoi cette question ? demanda le comte qui se troubla.

— C'est une question de fou, milord, répondit Lancester en souriant; — depuis huit jours, voyez-vous, je crois que je redeviens enfant. J'ai quinze ans de moins; mes idées se groupent de façon à produire d'invraisemblables rêves ; il y a un roman dans mon cerveau et mes espérances tiennent delà féerie... Parce que cettejeune fille fut confiée aux mains d'un misérable...

— Quelle jeune fille ? dit involontairement White-Manor. Brian regarda son frère en face, et fronça le sourcil avec

colère.

— Si je croyais I... commença-t-il impétueusement.

PJtDL FÉVA.L;

Mais il n'acheva pas et reprit d'un ton froid.

— Une jeune fllle que je cherche, milord, une jeune liUe que j'aime et qu'on m'a enlevée, une jpune fllle que votre Seigneurie v» m'aider à retrouver.

— Monsieur, dit le comie avec mauvaise humeur, ne jugerez-vous point à propos de me parler enfin autrement que par paraboles? Je souffr» trop pour lâcher longtemps de deviner vos énigmes.

— Je vous prie de vouloir bien m'excuser, milord, répliqua Laiicester en saluant. Venons au fait, puisque Votre Seigneurie le désire. Je vous disais, je crois, que je ne me présentais point devant vous, muni des armes ordinaires de la discussion. J'irai plus loin. J'ajouterai que je suis entré chez vous sans savoir au juste ce que j'allais vous demander...

— De sorte que, interrompit le comte, votre requête de tout-à-l'heure est une improvisation. Je vous engage, mon frère, à la mûrir quelque peu, à lui donner une forme, à la borner par exemple,— ceci est on conseil d'ami,— à un ou denx milliers de livres.

— Je vous disais, en outre, poursuivit Brian comme s'ij eût dédaigné de tenir compte de cette interruption,— que je suivrais, pour arriver à mon but, ma route habituelle, sans jamais descendre à ces pitoyables moyens qu'emploient entre eux les héros de tragédie. Je méprise presque autant la médisance, milord, que le poignard ou le poison. — En somme, je vous demandais un acte dûment rédigé, qui me permit de tirer à discrétion sur la caisse de Votre Segneurie.

— Encore, monsieur !..

— Toujours, milord. J'ai absolument besoin décela.

White-Manor se tenait à quatre pour ne pas rompre violemment cette entrevue^ mais la crainte que lui inspirait Brian contrebalançait sa colère. Il voulut essayer de la discussion, même sur cette inconcevable ouverture.

— Monsieur, dit-il, je devrais hausser les épaules et me taire, car ç'esl véritablement folie que de donner à vos paroles une sérieuse attention. Mais Is fait est piquant, et, je vous prie, que prétendez-vous faire de ma fortune?

— C'est pour cette jeune fille, milord, répondit Brian le plus simplement du monde.

— Et vous pensez que je me dépouillerai, moi, pour une inconnue?...

— J'y compte, milord, positivement.

White-Manor s'agKa sur sçn fauteuil en proie à une colère qui avait bien son côté comique. Pour lui, Brian était invulnérable, même dans cetle discussion où il n'y avait point de foule railleuse à Tentour pour applaudir l'un des interlocuteurs et bafouer l'autre impitoyablement.Brian était invulnérable parce qu'il jetait sur le tapis son extravagante requête, appuyée par sa volonté seule ei non point par des argumens qu'on pût à la rigueur discuter ou rétorquer. White-Manor, fermement résolu à ne point accorder le crédit exorbitant qu'on lui demandait, devait demeurer sans réponse, «ne fois son refus exprimé. La seule voie ouverte pour faire cesser ce conflit ridicule était évidemment de montrer la porte et d'user du droit rigoureux qu'a tout homme de demeurer en repos dans sa maison; mais White- Manor n'avait garde. Au fond de cetle situation bizarre, il y avait un élément réel de terreur, et les moyens bourgeois n'étaient point de mise vis-à-vis d'un importun comme Brian de Lancester. Le comte, après tout, malgré son formel dessein de se raidir, ne savait trop s'il ne devrait point plier en définitive. Il ignorait le fond de la pensée de Brian, et se trouvait dans la position d'un homme qui, les mains liées en face d'un ennemi implacable, le verrait tourner autour de lui et sourire, et danser comme font les sauvages autour du bûcher de leurs captifs, sans pouvoir deviner de quîl côté doit partir le trait mortel, sans pouvoir parer,prendre garde ou se défendre.

Brian pouvait pousser l'audace jusqu'à la folie, tfais il y avait de la réilcxion dans ses témérités, et, si soudains que fussent ses coups de tête, un calcul rapide et profond les devançait loujours.Çeuxqui, en toutes chosfs, n'aperçoivent

. que les SHrfaces, les gens à courte vue, celte congrégation i de myopes, en un mol, que l'on appelle le monde, n'étaient i peint éloignés de penser que Brian, aveuglé par sa haineuse j fantaisie, frappait en enfant irrité, au hasard. Mais ici, com- ! me souvent, le monde se trompait. Brian, dès le commencement de la guerre, avait une tactique et un but : tactique étrange, mais merveilleusement habile, but lointain, hors de portée peut-être, mais sans cesse convoité.

Son ennemi, ce n'était point alors son frère tout seul; c'étaient son frère et le droit d'aînesse. *

Maintenant, la pensée de Lancester subissait une transformation. L'amffur y mêlait le contingent d'égoïsme que ce sentiment apporte partout et toujours après lui. Brian, à l'heure dont nous parlons, n'était plus le pur champion d'une idée. Il lui fallait, au bout delà lutte, les dépouilles opimes, elle triomphe seul n'enflammait plus ses désirs.

Bien plus, il en était venu à mettre à rançon son adversaire.

Mais ce changement ne portail que sur le but. Ses moyens restaient les mêmes; sa force n'avait point décru.

—Milord, reprit-il avec ce sans façon sentimental des gens habitués à déverser le ridicule et à ne le point subir, — je vous demande pardon pour ma faiblesse : Je suis amoureux... Vous ne souriez pas !.. Tant mieux I Je m'attendais à vous voir sourire. . Je suis amoureux conlme on ne l'est qu'une fois en sa vie, amoureux au point de sacrifier tout à mon amour, — tout, milord, jusques au but de ma vie entière I

White-Manor ne répondit point, mais soa visage prit une apparence plus calme. Un espoir lui vint. La cuirasse d'un coBur qui aime a de nombreux défauts. White-Manor devint plus attentif, et son œil éteint eut comme un éclair de péné. tration hostile et cauteleuse.

Lancester ne songeait guère à le surveiller. — Le souvenir évoqué de sou amour tout neuf et auquel son rceur ne s'habituait point encore, mettait de la joie et de la rêverie sur ses traits énergiques. Les obstacles elle pi^ril disparaissaient pour lui en ce moment, tant il avait la ferme espérance de briser les uns et de conjurer l'autre. Il souriait doucemect à l'image absente deSusannah, et ne tenait compte aucun de la présence de son frère.

— Oh! oui, je l'aime! murmura-t-il avec un tel élan de passion que AVhite-Manor éleva son lorgnon pour le considérer mieux. — Je me suis senti vivre pour la première fois en savourant son premier sourire ; le son de sa voix a fait vibrtr une corde muette en un coin ignoré de mon cœur. Elle m'a révélé toutes les joies que l'homme peut espérer ici bas et que je dédaignais naguère, aveugle et misérable que j'étais. — C'estbien vrai, cela, milord Mon avenir luit maintenant par de là quelques jours d'épreuves. J'espère, oh I j'espère ardemment ! J'ai foi en Dieu ; mon âme rajeunit et s'épure. Savez-vous, milord ! je suis capable de ne vous plus haïr!

— Il faut en effet que vous aimiez beaucoup, dit froidement White-Manor.

— Beaucoup ! répéta Lancester, comme s'il eût trouvé le mot iflsuIBsaDt et faible; — davantage encore, Godfrey! — savais-je hier qu'on pût aimer le quart de mon amour?.. J'aime avec réflexion, avec volonté, et j'aimerais malgré moi si ma volonté se montrait rebelle. J'aime... Mais me comprenez vous?

A. cettebrusque question, les traltsdu comte s'épanouirent en une gatté railleuse et grossière.

— Oui, monsieur, oui, monsieur! répondit-il, et jamais, sur mon salut, confidence amoureuse ne m'a rendu plus aise... Ah ! vous aimez tant que cela, monsieur I

Le ton de White-Manor, hypocritement contenu, changea tout-à-coup avant que Brian pût répondre. Ilpoursuivitavec éclat :

— Et vous venez m'imposer d'insolentes conditions, me demander ma fortune, que sais-je, moi ! vous venez, la menace à la bouche, comme un bandit de grande route, me dire ; Donne ou je frappe,.^ Et vous aimez tant que cela I

LES MYSTERES DE LONDRES

Brian s'élait tourné vers le lord , et le regardait, tranquille toujours, bien qu'il pressentit une violente attaque.

— Mais, monsieur, mais, monsieur! reprit le comte qui bégayait de colère et de joie, — ne voyez-vous donc pas que mon esclavage cesse ! ne voyez-vous pas ((ue nos rôles changent, que je suis fort, que vous êtes faillie I... Ah! vous aimez... ah ! vous aimez!

Le sang montait abondamment vers le cerveau du comte et mettait des marbrures noirâtres sur l'émail trouble de son œil. Sa voix s'embarrassait, ses lèvres épaissies avaient deconmlsifs tressailiemcns. Brian l'examinait en silence.

— Vous venez me dire cela, imprudent qu« vous êtes ! poursuivit WhiteManor en prenant sur la table ses pistolets qu'il arma bruyamment.- Savez-vous que j'aurais donné mille guinées à quiconque m'en eût apporté la nouvelle!. . Quand on aime tant, monsieur, on a peur de mourir, —et , par le nom de Dieu 1 les pistolets deviennent une arme dont on peut se sertir maintenant contre vous I

Brian fit un geste de mépris et se dressa de toute sa hauteur, comme pour offrir un but plus large et plus sur aux coups de son frère.

— Milord, dit-il, discuter sur ce Ion ne convient point entre gentlemen, et vos façons me décident à brusquer le dénoùment de cette entrevue. Voulez vous, oui ou non, signer l'obligation que je demande à Votre Seigneurie?

— Non, raille fois non I s'écria le comte. Je veux que vous sortiez de chez moi, reconduit par mes valets; je veux que vous passiez sur le-chanip cette porte q^e je vous défends de francliir jamais. Je vous chasse, monsieur. El, usant du droit de tout Anglais dont !e domicile est violé par un espion ou par un voleur, je vous menace, si vous ne sortez pas à l'insianl même, de vous jeter mort sur le carreau.

— Et moi, je vous mets au déli d'exécuter votre menace , dit Lancester qui croisa ses bras sur sa poitrine et s'avança lentement vers son frère en le couvrant d'un regard fixe et froid.

Le comte leva ses deux pistolets à la fois. Brian n'était plus qu'à trois pas de lui. Les traits apoplectiques de White- Manor exprimaient un farouche désir de tuer, combattu par la peur.

— N'avancez pas ! n'avancez pas 111 dit-il d'une voix suffoquée.

Brian fit les trois pas , nonobstant cet ordre menaçant , et sa main s'appuya, pesante, sur l'épaule de s9n frère, qui retomba, dompté, dans son fauteuil.

— Vous allez voir tout-à-l'heure , milord, dit Lancester d'un ton simple et imprégné d'une nuance de tristesse; — vous allez voir si j'ai peur de mourir. Ce que je viens de faire ne peut servir de preuve. Je savais que tous n'oseriez pas.

Il prit, l'un après l'autre dans les mains de son frère, qui n'opposa aucune résistance, les deux pistolets, et les jeta au loin sur le tapis, après avoir remis les batteries au repos. WhiteManor était pâle et tremblait. Ses yeux, dégagés par un reflux soudain du sang qui les remplissait, avaient perdu leurs reflets rougeâtres et ne gardaient que leur effrayante fixité.

— Milord, reprit Lancester, vous vous êtes étrangement trompé. Cet amour dont vous avez accueilli si joyeusement la nouvelle était ie plus grand malheur que vous pussiez redouter. Seul, j'aurais continué sans doute à com'battre en vous le représentant et le bénéficiaire d'un principe odieux, injuste, contre nature; mais je ne me serais po-nt hâté. Aujourd'hui, je deviens pressant, intraitab'e. I! ne peut plus y avoir de moi à Votre Seigneurie ni pitié ni trêve. Je veux éhe riche, riche à millions. Je le veux !

— Vous le voulez ! répéta White-Manor avec une fureur impuissante.

— Je le veux I

Il y eut un moment de silence après ce mot prononcé par Brian d'un ton si plein d'autorité impérieuse et de péremptoire confiance que le comte baissa la tête en murmurant d'inintelligible!:, refus.

— Ne le faut-il pas, milord? reprit Lancester au bout de

quelques secondes; — comme elle est la meilleure, la plus sainte, la plus belle, ne doit-elle pas être aussi la plus brillante, la plus enviée, la plus heureuse? Ah! ne pensez pas que tout votre or puis.«e suftire à me rendre digne d'elle ! Si je vous le demande, c'est pour qu'aucune splendeur ne lui manque, c'est pour qu elle marche l'égale en noblesse et en fortune do toutes ces femmes sur qui Dieu lui donna tant d'infinies supériorités. Milord, nous sommes les fils d'un même père. Vous avez joui un temps sans partage de la fortune commune : à mon tour désormais !

— Les lois sont pour moi, bégaya le comte, priï d'une sérieuse épouvante ; — les lois me protégeront.

— Non, milord; entre nous doux, les lois n'ont rien à faire. Pensez-vous donc que j'aie l'intention d'u';er de vio- IcKce envers Votre Seigneurie? Fi , Godfrey! ce serait pitoyable! Les lois alors interviendraient, en effet, et vous couvriraient de leur aveugle égide. Ne sont-elles pas faites pour c?la? Nous sommes deux frères. L'un de nous est usé par le vice; les excès de tous genres ort paralysé son corps et son esprit ; c'est un être misérable, sans foi, sans cœur, réprouvé par son passé, supportant avec blasphèmes les restes d'une vie à charge aux autres comme ii lui-même : celui-là est pair d'Angleterre. — L'autre est jrune, fiirt , épreuve , sans reproches, mais il n'y avait place que pour un seul convive au banquet des privilèges politiques : celui-là n'est rien. De quel droit, n'est-ce pas, prcteiicrait-il se révolter ou seulement se plaindre? Ahl vous avez raison ■ la loi le guette; la loi le rejettera, brisé, dans son ni>ant, s il essaie de se relever; la loi étouffera ses cris , s'il ouvre la bouche; la loi est pour vous qui l'avez faite , et la loi est toute-puissante. Mais vous le savez bien, milord, moi je ne me plains pas, moi je n'attaque pas. J'ai mes façons d'agir qui restent toujours dans les liniites de la légili é la plus scrupuleuse. Par exemple. Votre Seigneurie sera de mon avis : Je ne connais point de loi qui défende à un Anglais d'ouvrir une feiêire et de se briser le crâne contre les jia'és de la rue.

Le comte regarda son frère d'un air hébété. Celui-ci se dirigea vers la fenêtre.

— Elle mourra, si je meurs, poursuivit il lentement et sans plus s'adresser à son frère. J'ai réfléchi. Non I oh ! non, je ne veux pas l'unir à ma vie d'indigence et d'obscurité! Dussé-je la retrouver par mes propres forces , n'eussé-je point besoin d'or pour l'arracher aux mains de ses ténébreux ravisseurs, il me faudrait encore les millions que cet homme m'a volés pour la parer comme une idole et la montrer au monde si radieuse que le monde ébloui courberait le front et adorerait... Milord, continua-t-il tout haut, derrière cette fenêtre il y a foule : entendez-vous?

Il se faisait, en effet, grand bruit dans Portland-Place TJne cobue compacte encombrait les trottoirs, s'entretenait de la grande nouvelle du jour, — de l'assassinat tenté à Kew sur la personne de S. A. R. la princesse Alexandrine- Victoria de Kent.

Lancester mit la main sur !e ressort de la croisse.

— C'est une foule avide et curieuse, milord, reprit Lancester. Ecoutez comme les voix se mêlent confuses, pressées, loquaces. Nous n'aurions pu choisir un public plus nombreux et plus convenable pour notre dernière comédie.

— Au nom du ciel, que p.-étendez-vous faire? demanda le comte en se levant à demi.

— Restez, mildrd. — Je vous l'ai dit : il me la faut riche et heureuse. En outre , ce que vous ne savez pas , cette jeune fille aimée jusqu'à l'idolâtrie m'a été enlevée, il y a une heure, enlevée par des hommes redoutables et puissans. Oui, je dois les croire puissans. — Votre or, — mon or , Godtrey, car depuis quinze ans vous avez mangé votre part du patrimoine de I ancester, mon or m'eût servi à la sauver d'abord, puis à lui créer ici-bas un paradis. Vous me refusez : je vais la venger.

Brian pesa sur le ressort. Le châssis inférieur de la fenêtre monta en grinçant le long de ses rainures, laissant libre une large ouverture, par où le fracas de la rue s'éiança dans le salon de WhiteManor.

PADL féval:

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Le comte se leva, éperdu.

— Prenez garde, monsieur ! s'écria- lil ; — vous ôies chez moi. Si vous jetez mon nom à cette foule, comme c'est votre dessein, sans doute, parmi des calomnies et des outrages, le châtiment suivra de près l'insulle...

Brian monta sur l'appui de la fenêtre.

— Vous ne me comprenez pas, milord, dit-il avec un calme hautain. Je ne prononcerai qu'un mot; ce mot ne sera point le nom de Votre Seigneurie... Encore une fois, voulez-vous signer l'oljligaiion que je vous demande ?

— Non, répondit White-Manor.

— Eh bien, Godfrey, adieu 1 Je vous jure sur mon salut que vous regretterez plus d'une fois cette parole avant de mourir I

Brian se pencha en équilibre au-dessus de la rue.

— Comme cette foule est épaisse ! murmura-t-il. Je voudrais gager qu'il y a là plus de mille hommes réunis. Parmi ces mille hommes, pas un n'ignore le nom du nob !e maître de cette maison ; pas un n'ignore non plus l'inimitié qui nous sépare... Car j'ai fait ce que j'ai pu pour nous rendre célèbres, vous et moi, Godfrey.

— Vous annonciez le dénoûment de celte comédie, monsieur 1 dit While-MaBor d'un ton provoquant et railleur.

Caria menace qui tarde à se réaliser redonne courage aux cœurs Its plus couards.

— Je vous prie de m'excuser, milord, répondit froidement LaBcester ; — je cherche ici dessous une petite place pour me briser le ci âne et n'en vois point de vide.

Le comte haussa les épaules.

— Prenez votre temps, dit-il en se rasseyant.

— Je vous rends grâce, milord... Comme je le disais à Votre Seigneurie, le fait de me voir tomber mort*ur le trottoir de Porlland-Place n'étonnera aucun de ces bravesgens... ils nous connaissent.

— Qui donc oserait m'accuser d'un meurtre ? prononça dédaigneusement White-Manor.

— Tout le monde, milord... mais je crois que j'aperçois le sol... Tout le monde, disais-je, car le cri de détresse d'un mourant est chose qu'on ne songe point à révoquer en doute...

— Miséricorde! s'écrialecomtequi comprit toutd'uncoup et demeura comme frappé de la foudre; — c'est une infâme perfidie, Brian!

— N'aviez- vous pas tout-à-l'heure le ferme vouloir de me brûler 'a cervelle? Ce n'est pas même un meusonge. Et puis, au jeu que nous jouous, milord, on n'y regarde pas de si prf's. Je n'accolerai aucune épithète outrageante au noble nom de Votre Seigneurie; je... mais la foule ne s'ouvre pas souvent, n ilord : il faut profiter du moment. Vous entendrez, du reste, comme tout le monde, le mot que je prétends prononcer.

Brian fit un mouvement comme pour s'élancer.

— Arrêtez ! s'écria White-Manor; — quel mot?...

— Je crierai : — Pitié, mon frère ! 1 1 White-Manor tomba sur ses genoux. De grosses gouttes

de sueur coulaient le long de ses tempes.

— Pillé I prononça-t-il en un râle déchirant ; •7- c'est moi qui vous demande pitié.

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