‹ Les amours de ParisChapitre 176 sur 190 · UN FANTOME · texte numérisé non relu

UN FANTOME

Nous savons désormais quel était monsieur le marquis de

Rio Santo, ce qu'il avait fait et sur quels moyens il comptait pour lutter, lui tout seul, contre l'Angleterre. Nous sommes par conséquent à même de déterminer ce qui, dans son projet, était fou et ce qui était sage. Sur celte question, nous jugerons parfaitement superflu d'énoncer notre opinion personnelle.

Il nous reste à dire, avant de reprendre où nous l'avots laissé le fil rompu des événemens, que MacFarlane et Fergus firent tous leurs efforts pour trouver à Londres la comtesse de White-Manor et son enfant. Ces efforts devaient être inutiles. Mary était introuvable et ne donnait point de ses nouvelles. Fergus et MacFarlane continuaient leurs recherches sans espoir de succès, lorsqu'un jour, deux ans avant l'époque où commence notre drame, Mary revint d'elle-même en Ecosse.

Sa fille était morte. Rien ne la retenait plus à Londres.

Angus l'interrogea, mais Mary, qui était bien changée de corps et d'esprit, ne répondit qu'une seule chose à ses questions :

— Ma fille est morte I

Quant à l'homme qui l'avait recueillie et soutenue, elle ne voulut point s'expliquer, et lorsque MacFarlane lui demanda enfin pourquoi elle avait choisi un étranger pour 1 appui: ,. ,^-. ,, . .

PA.DL FÉVAL

— C'est qu'il me laissait mon secret, répliqua-t-elle. Sa réserve généreuse était la sûreté de mon enfant... Mais ma fille est morte... à quatorze ans !... Son geôlier me l'a dit 1

— R'a-t-il pa vous tromper? hasarda Angns.

. TT ^"' '••• *^'^^' ^^ homme bien cruel et qui n'a point de pitié I Mais il n'y a point d'homme assez cruel pour dire à une mère : — Ta fille est morte I quand ce n'est pas la vérité.

— Mary ne voulut voir personne, Fergns moins que tout autre. Elle se coniîna dans une pièce écartée du château de Crewe et passa ses jours à pleurer et à prier.

Quand Mac-Farlane, son frère, était pris des accès de son mal, Mary le soignait avec dévouement et douceur ; elle seule pouvait le dompter dans ces momens funestes, car Mac Farlane avait conservé pour elle une tendresse sans bornes.

Personne ne savait dans le pays la présence de Mary au château de Crewe ; elle était arrivée une nuit et n'avait plus repassé le seuil du vieux manoir, si ce n'est par quelque soirée bien sombre et pour diriger*a promenade solitaire vers les ruines désertes de Sainte-Marie. Les paysans des environs fuyaient ce lieu que souillait le souvenir des moines papistes, et si quelqu'un eût distingué la forme blanche de la comtesse, errant parmi les ruines, il l'aurait prise pour une apparition maudite, et se serait éloigné à toutes jambes en estropiant quelque formule d'exorcisme biblique.

Pour ce qui regarde nos autres personnages, nous n'avons nul besoin de les suivre dans les détails de leur vie p ssée. Il en est un pourtant qui mériterait une mention spéciale, et le lecteur serait sans doute flatté d'apprendre par quelle successiond'événemens romanesques l'honnête PaddyO'Chrane était devenu, de simple matelot, patron du sloop le Hareng, frété par Gween and Gween de Carlisle. Ce serait là une curiei se histoire, pleine d'aperçus nouveaux et d'enseignemens psychologiques. Le lecteur y trouverait des jurons iHconcevables et un choix de blasphèmes entièrement inédits. Mais des raisons sérieuses et qui doivent rester un mystère jusqu'à la consommation des siècles nous obligent à ne point faire usage des immenses matériaux péniblement amassés par nous et qui nous eussent mis à même de faire, — mieux que personne au monde,— la biographie^complèie et raisonnée du bon capitaine.

Cela dit, afin d'éviter tous reproches, nous rentrons dans notre récit.

Pendant qu'avait lieu l'entrevue de Brian de Lancester av^c son aîné, le lord WhiteManor, Frank Perceval et Stephen Mac-Nab étaient réunis chez la mère de ce dernier dans la maison de Cornhill. Tous deux étaient tristes et abattus. Le premier acte d'hostilité tenté par eux contre Rio-Santo avait été suivi d'un résultat si déplorable que leur courage faiblissait. Depuis lors, en effet, comme nous le savons, Mary Trevor, prise d'un horrible mal, avait un pied dans la tombe. *

Tous les jours Frank allait frapper à la porte de lady Stewart, et tous les jours Diana désolée venait lui dire que la pauvre Mary restait pétrifié^ et anticipait sur la mort qui ne pouvait manquer de la frapper bientôt.

Cette maladie de Mary, affreuse en soi, mettait en outre Kio-Santo à l'abri de toutes attaques. Frank Perceval, lié par le serment fait à lady Ophelia, ne pouvait agir que sur Mary, et Mary était incapable de l'entendre.

Stephen, lui, n'avait point fait de serment, mais son impuissance n'en était pas moins réelle. A quels magistrats s'adresser? Comment accuser le marquis d'avoir enlevé A.nna etClary? Qui accueillerait cette délation dénuée de preuves? Qui croirait ce fait dont Mac Nab doutait lui^ même?

Et pourtant il fallait sortir de cette position désastreuse. La trace des deux sœurs ne se trouvait point. Donnor d'Ardagb, le pauvre Irlandais, était à bout de recherches. Il y avait mille raisons de désespérer.

Stephen, sans en donner connaissance à Perceval, s'était j rendu plusieurs fois dans Belgrave-Square, et avait tenté de J

joindre monsieur le marquis de Rio-Santo, déterminé à employer tous les moyens pour lui arracher une explication. Mais ici encore la route se trouvait barrée dès ies premiers j)as. La porte d'Irish-House était rigoureusement défendue : Rio-Santo veillait nuit et jour au chevet d'Angus Mac-Farlane.

Les deux amis étaient assis en face l'un de l'autre, auprès de la table de travail de Stephen. La chambre, meublée avec simplicité, présentait cet aspect sévère et quelque peu repoussant des retraites des praticiens de Londres. Ces gentlemen, en effet, étalent dans leurs boudoirs un luxe de débris humains fort attrayant, nous n'en doutons pas, pour des regards scientifiques, mais qni blesse énergiquement la vue des simples mortels. Sur le bureau, deux petits squelettes d'homme et de femme, admirablement modelés en cire, montraient l'effrayante spirale de leur torse à jour, leur crâne à compartimens, et gardaient, suivant la mode, une pose académique d'un fort bel effet. Sur la cheminée, dans des vases de cristal, remplis d'esprit de vin, deux embryons nageaient en regard l'un de l'autre, sans paraître enorgueillis des splendeurs de leurs cercueils. A droite, à gauche, partout, des pièces anatomiques pendaient aux murailles. Ici c'était un bras, là une colonne vertébrale, plus loin un tibia, plus loin encore une paire de rotules. Au-dessus de la glace qui ornait la cheminée, une mâchoire, maniTestement irlandaise, montrait ses longues dents blanches qui semblaient affamées.

Stephen était un médecin modeste. Chez un physician à la mode, nous eussions rencontré bien d'autres jolies choses.

— Cela s'explique : nos dames raffolent ie l'aratomie : on ne pend pas tous les jours, et il faut se distraire.

Frank et Stephen causaient. Leur entretien était morne et entremêlé de longs intervalles de silence. Ils s'aimaient, et leur affection éprouvée comportait un dévoûnient mutuel, mais le découragement amène aprè.s lui une sorte de marasme au fond duquel est l'apathie, et l'apathie est légoïsme. Franck et Stephen, tout en voulant mettre en commun leur peine, tiraient à eux l'entretien, chacun de son côté. l's jetaient à tour de rôle dans la conversation des paroles qui ne se répondaient point.

—J'ai écrit à Lochmaben, disait Stephen. Je ne sais pourquoi je l'ai fait, Frank, car espérer serait folie...

— C'est un affreux malheur, Mac-N\h, répondait arank;

— qui se tût attendu jamais à cela 1

— Et pas un indice... Rien!

— Rien!... pas un mouvement!... i peine un souffle! Frank avait la tête et le cœur pleios de la pensée de miss

Trevor. Stephen songeait à Ciary. Ils ne b'enlendai>-ut plus.

Mais ils recommençaient à s'entendre, et retrouvaient tout l'élan de leur bonne amitié d'enfance, dès que le nom détesté de Rio-Santo, prononcé par hasard, venait secouer leur somnolence. Leurs mains se cherchaieat. Ils redevenaient euxmêmes, et chacun d'eux, parmi sa propre douleur, donnait place à la souffrance de son ami.

La pendule marquait neuf heures moins un quart.— Dans un intervalle de silence, un bruit de pourparlers monta du rez-de-chaussée jusqu'à eux, etFrank crut entendre prononcer son nom.

— N'est-ce pas la voix de Jack? demanda-t il. Stephen s'éveilla comme en sursaut et prêta l'oreille.

— C'estlavoixde Jack? répondit-il. — Puissiez-vous avoir d"heureuses nouvelles, Frank I

Perceval était déjà sur l'escalier, d'où il ordcnnait au vieux serviteur de monter en toute hâte.

— Bien ! bien ! monsieur, dit en bas la voix aigre-douce de Betty, la servante de mistress Mac-Nab. ~ Monsieur Stephen m'avait défendu de laisser monter; mais, puisque ce n'est plus lui qui commande dans la maison de sa mère, je m'en laveles mains après tout. . Montez, l'ami, si vos vieilles jambes sont de cet avis. Allez retrouver ce gentleman,— qui agit sans façon dans le logis d'autrui, ma parole!

Jack s'empressa de profiler de la permission et monta dès que Bgtty cessa de lui défendre le passage.

LES MYSTERES DE LONDRES

— Qu'y a-t-il de nouveau ? s'écria Perceval avec vivacité.

— Deux lettres, Votre Honneur, répondit le vieux Jack essoufflé.

Frank tendit avidement la main, etJack, d'autant plus long à inspecter la profondeur de .«es poches qu'il se hâtait davantage, finit par trouver les deux missives, dont son maîire s'empara sur-le-champ.

Frank ouvrit la première venue et rentra ''ans la chambre de Stephen, où Jack voulut le suivre ; mais, à peine le vieux valet eut-il aperçu les squelnltes, imités et véritables, qui ornaient ce réduit scientifique, qu'il recula brusquemenj de plusieurs pas et demeura coi dans un coin du palier. ti Frank avait parcouru rapidement les six ou huit lignes que renfermait la première lettre, et son émotion n'avait point diminué.

— Et après, Jack, et après? dit-il.

La porte s'était re'ermée d'elle-même, grû x à un système de poids fort répandu .'i Londi es. Jsck n'avait gar Je d'entendre, et tremblait dans son coin. Nous pouvons affirmer, pourtant, que Jack, malgré sa tête chauve, eût vaillaninicnt fait sa partie, le dirk à la main, coTiIre un homme. — Mais il s'agissait de squcieltes, et Jack avait peur pour deux raisons. D'abord, parce que la dévotion protestante a horreur de l'anatomie, à laquelle des ministres igiiorans et bigots attachent une idée de sacrilège, et ensuite parce que Jack était Ecossais, et, comme tel, enclin ù toutes les frayeurs irraisonnées de la superstition. Ces squelettes avaient peur lui une mauvaise odeur de sorcellerie et Mac Nab prenait loutàcoup à ses yeux les proportions d'un nécromancien.

Tandis qu'il était là, tremblant et scandalisé, un incident vint porter son eflroi au comble. Quelque chose d'affreux et de siaistre, — qui ressemblait ù un être humain, — glissa auprès de lui en râlant sourdement.

C'était uu corps long, maigre, efflanqué, surmonté d'une tête hérissée.

Cela passa si près de Jack qu'il crut sentir sur son visage le souflledune haleine ardente, —un souffle diabolique, maniristcment, et qui ne pouvait appartenir qu'à un lanlome sorJi de l'enfer.

Jack n'eut pas même la force de crier. Le fantôme glissa et disparut par la porte de la chambre habitée naguère par les deux misses MacFarlane.

— Jackl Jack! criait pendant cela Frank avec impatience.

Jack, par:'aêé entre le besoin de prononcer la formule de l'exorcisme et celui de répondre à son iBailre, ne fit ni l'un ni l'autre.

— Où êles-vous, Jack, cria encore Perceval en ouvrant la porte, cette fois.

La lumière des lampes qui éclairaient la chambre de Stephen, passant par celte issue, éclairèrent le pallier et vinrent frapper d'aplomb sur le blême visage du vieil Ecossais. Perceval, trop préoccupé pour remarquer cette pâleur, saisit Jack par le bras et l'ailira brusquement vers lui, de sorte que le malheureux valet se trouva au milieu des redoutables objets qui avaient causé sa première frayeur.

U mit sa main devant ses yeux. Ses dents claquaientcomme une paire de castagnettes.

— Eh bien ! lui dit Frank, ehbien!... n'as-tu rien à me rapporter ?

— Oh ! murmura Jack en frissonnant, c'est le diable, Votre Honneur !

Frank frappa du pied avec colère. Jack, pour la première fois de sa vie, ne prit point garde au courroux de sou maître et serait à tourner sur lui-même pour trouver une position où sa vue ne fût pas blessée par les os dépouillés d'une préparation anatomique.

Ceci éiait dillicile, et Jack pouvait tourner longtemps sans arriver à la solution du probi me.

Perceval lui saisit le bras denonveau et le força dedemeuler en place.

— Ttt as dû voir quelqu'un ? demanda-t-il.

f —Oh I oui, Votre Honneur, répondit Jack, qui songeait au

'• fantôme; — j'ai vu...

I — Que t'a-t-on dit?

j — Sur mon salut, il ne m'a pas parlé. Voire Honneur 1...

' S'il m'avait parlé, je serais mort sur le coup !

I — La lettre est positive, pourtant! s"écria Frank, dontl'es-

' prit, tout entier à une idée fixe, ne voyait dans cette réponse

! qu'une négation pure et simple.

! Et rouvrant le billet avec vivacité, il lut à haute voix :

I « Forcée de ne point quitter le chevet de notre chère malaj de, je n'ai pas le temps, mon cousin, de vons dire sur quoi se fonde la lueur d'esférance que nous venons de concevoir. 1 Néanmoins, je veux que vous soyez heureux de ce qui nous semble de la joie, en comtiaraison de notre mortel découragement, et je charge le porteur... ■>

— Ah ! Votrellonneur! t-xcusez-mol, interrompit Jack, un peu rassuré par l'immobilité prolongée des squelettes; — je vois bien mainteHant qu'il s'agit de Lucy, la femme de chambre de miss Diana Siewart... je crois...

Jack s'ariêlaet tendit l'oreille. Il avait cru saisir, du côté delà porte, un bruit étrange semblable à un gémissement sourd.

— Ecoulez! écoutezl murmura-t-il; s'il allait venir I...

— Cet homme est ivre! dit Mac Nab avec impatience. Jack tourna vers le jeune médecin son honnête et candide

visage où se lisait, parmi les symptômes d'une irrésistible frayeur, le courroux excité par l'accusation injuste qui venait de le frapper.

— Non, Votre Honneur, dit-il, je ne suis pas ivre; —mais celte maison n'est pas bonne pour un chrétien... etjenesuis pas un saint, Votre Honneur, pour être exempt de la crainte du démon.

Frank et Stephen se regardèrent.

— Il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose d'extraordinaire, reprit ce dernier.

— Jack, mon ami, dit Perceval d'un ton presque suppliant, —remettez-vous, je vous en conjure I .. Vous ne savez pas tout ce que me fait souffrir votre lenteur.

Le vieux valet joignit les deux mains.

— Oh ! Perceval! oh ! Votre Honneur! s'écria t-il; ayez pitié de moi 1... Je vais lâcher... El que m'importe le démon, après tout ! ajouta t il en quittant son air contrit pour jeter sur les squelettes un regard provocateur; —je suis un misérable poltron... Écoutez... La femme de chambre de miss Stewart avait grande envie de voir Votre Honneur... Voici ce qu'elle m'a dit en me donnant le billet... La demoiselle afait UB mouvement...

— Un mouvement! s'écria Stephen.

Frank le contint d'un geste.

— Un mouvement, répéta Jack , mais si faible, que miss Siewart ne sait trop si ses yeux ont mal vu... Ce qui est sur, c'est que... Dieu ait pitié de nous ! s'interrompit ici le vieux

( valet en tombant sur un siège ;— le démon est derrière cette porte !

Une seconde plainte, plus déchirante et plus lugubre, venait d'arriver aux oreilles de Jack, et cette fois les deux amis l'avaient entendue.

Stephen se leva, mais unprofonJ silence se faisait maintenant.

— Après ! après 1 dit Perceval.

— N'avez-vous pas entendu? murmura Jack, dont tous les membres frissonnaient; — cette voix est-elle la voix d'un

homme? , . ,. „

— Après, te disje, malheureux I s'ccna Frank;— jet ordonne de parler.

Jack serra convulsivement son front chauve enire ses mains pour rappeler ses idées enfuies, et reprit avec effort :

— Après, Votre Honneur?... je me souviens... Les yeux de la demoiselle ont changé de direction... QaeDieuraepro-

j lége ! Quand on a vu coque j'ai vu ce soir, on doit être bien » près de mourir 1 Pardonnez-moi, Voire Honneur... Comme

PAUL FEVàL;

le médecin de miss Tréror était absent, on a fait venir un aaire docteur, et ce docteur a dit qu'une crise...

J.ick n'acheva pas et se laissa choir la face contre terre.

Un cri long, douloureux, sauvage venait de retentir dans la direction de l'escalier.

Frank fit un geste de colère, car rien ne pouvait l'impressionner en ce moment, sinon le retard apporté aux explications de Jack. — Stephen, étonné plus que nous ne saurions dire, avait ouvert la porte de sa chambre.

11 entendit comme un bruit de sanglots étouffés partant de l'appartement d'Anna etdeClary.

Puis une voix pleine de larmes, une^'Oix d'homme, basse, étouffée, se prit à chanter, avec un accent de douleur inOnie, une ballade familière aux oreilles écossaises du jeune médecin. — Laballaie était ainsi :

ie laird de Killerwan

Avait deux filles.

Jamais n'es Tit amant

D'aussi geatillfs

Dans Glen-Girvan,

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