QUINZE ANS
La soirée s'avançait. 11 y avait plus de trois heures que Mac-Farhne et Fergus étaient ensemble. Fergus avait perdu les enllimisiasles éùns qui exallaient son courage chaque fois (pie son esprit, franchissant les années d'épreuves ténébreuses et d'infimes préliminaires qui le séparaient du but, arrivait, par la pensée, aux heures de la lutte réelle, et se vnviiit, puis anci' contre puissance, lui d'un cùlé, l'Angletorre del'aulre. 11 élaU jiris de ce dégoût «nier et profond dont la pénétrante atteinte eflleurait sa volonlé sans pouvoir l'amollir, lorsqu'il se retrouvait face à face aveclahonledes moyens à employer. . , ,,, m
Et ici l'amertume de son dégoût était doublée, parce qu U vovai . là, près de lui, Angus, son ami, son frère, jeté brus- <inemcnt hors de la voie commune, et livré aux chances d'une vie de dangers et de crimes.
Car Fergus ne se dissimulait rien li donnait aux choses leur nom véritable, et ne cherchait point dans des faux-fuyans de conscience un simbla-re d'absolution. Il était franc avec lui même, et choisissait un refuge plus volontiers dans sa iierlé que dans d'hypocrites accommodemens.
.Si fierté lui montrait le but pour excuse, le but et la force disproportionnée de l'ennemi qui en défendait l'approche.
Mais Angus, pourquoi faire peser sur Angus une paît du
fardeau faal?... . ., , , , , ,
O'Breane se disait cela; mais il est dans la nature de
l'homme que dotiine impérieusement une idée de tenir outre mesure au néophyte conquis ?i sa religion. Et puis Angus avait, lui aussi, sa volonté, qui, pour être suggérée, n'en gardait pas moins sa force. Il s'était prononcé; sa superbe d'Ecossais eût préléré mille fois la mort à la honte d'un dédit. De telle sorte que ni pour l'un ni pour l'autre il n'y avait plus i\ rebrousser chemin.
Pour sentir son enthousiasme refroidi, Fergus, habitm^ d'ailleurs, durant ses cinq aiinées de travaux solitaires, à de bien autres fluctuations, ne perdait rien de son obstinée persistance. Sa volonté dominait en lui toujours, inébranlable el forte, soit que l'ardeur de ses conceptions l'emportât au-JelA dts bornes de la réalité présente, soit (ju'il retombât, froissé, mais non vaincu, de toute la hauteur de ses espoirs.
Il fil effort sur lui même et continua de dérouler devant Mac-Farlane ce que celui-ci devait indispensablement savoir de son plan d'action. Il fut convenu entre eux que les servi- ■ leurs même de Fergus ignoreraient le degré de confiance où il avait admis Mac-Farlane.
11 était environ minuit lorsqn'ils se séparèrent. Angus se retira dans l'intérieur de la ferme, laissant O'Breane dans la salle commune où un lit avait été dressé.
Mac-Farlane avait un poids sur le cœur. Dès qu'il fut hors de la présence de Fergus, son cerveau, faible el déjà sujet à ces sombres folies que les Ecossais nomment la « seconde vue, 11 et qui passent pour des avertissemens prophétiques, s'emplit tout-à-coup de funèbres visions. L'empire exercé sur lui par Fergus présent subit une sorte de réaction my.-;lérieuse. Il vit l'avenir en r.oir, et O'Breane dominer, comme un mauvais génie, cet horizon de malheurs.
Sa vie était, avant ce jour, triste etempliepar une pensée de vengeance, mais U vengeauee est chose sainte pour le campagnard écossais, et toute chose sainte, qu'elle le soit en réalité ou par erreur, porte en elle encouragement et soutien. Maintenant, on le lançait brusquement sur une pente nouvelle, inconnue. On lui montrait çi"i et là, sur la route îi suivre, le mensonge, le crime, la honte, — et on lui disait : Va!
Et la bouche qui prononçait ce mot fatal avait des accens devant qui tombaient toutes résistances. C'était une bouche aimée et à la fois souveraine, d'où s'écoulaient des paroles qui avaient le charme de la prière el la puissance du commandement.
Mais une fois hors du rayon où s'exerçait le prestige, Angus se révolta et s'irrita. Toutes ces vastes combinaisons dont les mille replis s'étaient montrés un instant à lui, éclairés par la lucide éloquence d'O'Breane, lui échappèrent de nouveau et plus complètement. Il hb vit plus rien que ténè bres, el son esprit superstitieux s'effraya et se cabra.
Et pourtant, il n'avait point la pensée de revenir en arrière. Semblable h ces enfaiis dont \a fdugiic obstinée se raidit, soutenue par l'orgueil, contre l'évidence de la raison, il donnait cours à sa vaine colère, et c'était tout. Il se fût indigné eoutre quiconque lui eût offert de rompre le pacte conclu, — contre Fergus lui-même.
Angus était r.n de c;s hommes faibles en qui le vuls;aire voit ti coup sûr des hommes forts. Son énergie indisciplinée n'avait point d'assises; sa volonté vacillait; son courage était celui du sanglier forcé dans sa bauge. Mais son état ordinaire, qui était une sorte de fièvre so.irdc cl sombre, avait toutes les apparences de ce feu mystériiiix qui consume cerlaiiies âmrs, trop à l'étroit dans le corps qui les recèle.
C'était un cœur loyal et géoéteux. Il y avait au fond de sa nalureunegaité ru.^tique que le nialhei r comprimait de son poids écra.sant, mais il y avait aussi un vague amour du lugubre et du merveilleux, mal endémique des campagnes d'E- CDsse et qu'ignorent les obèses fermiers de l'Angleterre,— mal étrange qui, dans l'ordre intellectuel, produit également les clriusous larmoyantes du Eé|)ulcral Young, les rêveries qu33i-sublimes d'Ossian, et les pages ravissantes où sir Walter Scott projette ses inimitables fant^smsj-^ories, — et qui, dans l'ordre moral, enfante d'éplUptiques enthousiastes, des fousà foison et des sorciers devillage.
LES MYSTÈRES DE LONDRES
Pourquoi Fergus avait-il choisi un tel homme, en Ire tous, pour ûtie son confident unique et privilégié?
La sympathie .. Il faut que le lecteur nous pardonne de n'avoir point :~i lui donner de meilleure raison. Nous avons fouillé, pour répondre à cette question, toute mHapliysique, Loke et Bacon, Stewart, Hume et Berkeley, Kant et Lcihnit?.; nous avons mémo ouvert avec précaution les in-octavo éclectiques de M. Cousin Peine inutile. Loke et Bacon, Stewart et Hume, Leibnilz et Kant n'ont pas écrit une seue ligne sur cet Intéressant sujet. Quant au professeur français...
Mais notre qualité d'Anglais nous oblige .1 une excessive réserve. Nous devons éviter tout ce qui pourrait ressembler à de la prévention nationale, bien qu'une revue de Paris à qui son grand âge, ses inlirmilés et l'opération douloureuse qu'elle vient de subir, donnent un caractère hargneux, bien excusable dans sa position, nous ait fait l'honneur,— dit-on, — d'élever sa voix chevrotante pour anathémaiiser notre ouvrage.
La sympathie, dislontoous. — Fergus aimait Mar-Farlane
Celui-ci, en sortant de la chambre commune, prit le chemin de son appartement; mais, avant de s'y retirer, il entra, suivant son liabitude, dans la chambre où reposaient ses filles ; Aniy Mac-Farlane y était encore E le s'était endormie, la tête appuyée sur le rebord du berceau, et le bruit pénible à entendre de sa respiration oppressée couvrait le souille égal et tranquille des deux enfans qui sommeillaient joue contre joue, confondant, au creux de l'oreiller, les blonds anneaux de leurs cievelures et leurs sourires jumeaux.
Angus toucha d'un même baiser les deux petites bouches unies; puis il étendit le bras pour éveiller Amy. Mais son regard tomba sur le visage de la jeuue femme, éclairé vive» ment par la lampe posée auprès d'elle. Amy dormait d'un sommeil de lièvre. Un point ardent tachait la pâleur de sa joue, et la sueur de ses tempes allaissait les mèches amollies de ses cheveux.
Ce n'est pas en Ecosse que l'on peut ignorer le fatal enseignement dents symptômes.
Le bras d'Angus resta suspendu. Un frisson poignant lui traversa le cœur. — liien des fois peut-être, il avait observé h ligure de sa femme durant son sommeil ; bien des fois i| avait entendu sou souffle haletant, vu la nuance menaçante de ses pommettes et la froide sueur de ses tempes. Il avait éprouvé, sans doute alors, un niouvemert de crainte et de tristesse. — Cette nuit, ce fut de l'épouvante et du désespoir.
Il reporta son regard désolé sur les petites filles endormies, et un gémissement sourd s'échappa de sa poitrine-
Puis il sentit en lui quelque chose dVtrange et qu'il prit pour de la folie. Ce fut ua élan de haine lurieuse contre Fcfgus O'Breanc.
— Je le pouvais pas me donner! murmura-t-il; — je ne m'appartiens pas... Amy me dira en mourant... car je vais rester seul... Amy, ma pauvre feninu", me dira : Je le les fonlie -, elles n'ont que toi ; lu seras leur père et leur mère... Et que lui répondrai-je, moi? car on ne ment pas à ceux qui \ont mourir!
Il pressa son fi ont entre ses mains, puis il fit un pas pour b'éUneerverblasalle où il avait laissé Fergus. .Mais il ne lit qu'un pas.
— Mon 'rère m'a ait le danger, reprit il; mon frère ne m'a rien caché. C'est de mon plein gré que je suis à lui... Amy ne mourra pas... J'ai le temps... Un homme ne reprend ))as sa parole.
Fergus, pendant cela, resté seul dans la salle d'entrée, s'était donhé à ses réflexions habituelles. La fatigue du voyage appela le sommeil, qui le surprit au milieu de sa méditation.
Les heures passèrent. — Son repos fut si profond qu'il ne céda point au bruit que !it la porte extérieure, fermée seulement au loiiuet, suivant les vieux us écossais, ea tournant sur ses gonds rouilles.
Un homme entra. La nuit touchait à sa fin. Le nouvel ar-
rivant, qui grelottait de froid, commetiç» par vider d'un seul traitte reste du llacon devin de France entamé par Angus. Cela fait, il ralluma le lêu éteint et s'établit sens le manteau de la cheminée.
Lorsque Feri,us s'éveilla, le jour était déjà clair. 11 se trouva en face d'un grand feu auprès duquel Uandal Graham fumait paisiblement un cigare rapporté de Cuba eu ligne dirccle.
— Monsieur Mae-Nah vousa-t-il donc refusé l'hospitalité? demanda Fergus étonné.
—Monsieur Mac-Nab Cîtun avocat prudent, répondilGrahani;je le crois capable de refuser tout ce qu'il n'«st pas contraint d'accorder. Mais il ne m'a rien relusé, O'Breane, parce qae je ne lui ai rien demanJé.
— Je pensais que vohs comptiez. .
— Oui, oui. . dire une prière dans la chambre du \'m\\ Graham qui est mort; — Uandal ôla son bonnet;— c'est une chose faite et c'était une chose due... Mais du diable si j'avais besoin pour cela de la permission de Mac Nab ou de personne 1 je sais d'autres chemins pour entrer dans la maison de mon père que la porte ou la fenêtre, O'Breane... J'ai bonne mémoire... J'avais passé dix ans dans la montagne avant de passer devant les assises de Olascow, ce qui lait quinze années depuis que j'ai quitté la maison et ses alentours, mais j'ai retrouvé ma route comme si je l'avais faite hier.
— Tant mieux, dit Feigus. Vous retrouvenz également ce souterrain?
— Egalement, c'est le mot, Interrompit Randal —j'ai fai d'une pierre deux toups, O Breane, cl au lieu de prendre raa route à travers champs, je !'ai abrégée en passant par le souterrain de Sainte Marie.
— Et qu'y avez-vous vu ? demanda vivement Fergus.
— Ah! ahl commandant! s'écria Uandal; c'est comme un, fait exprès H°ggililerai t que le diable nous prépare les voies. .. Tout y es'.! de belles salles votitées pour nos ouvriers, un dortoir à cinquante pieds sous terre, et jusqu'à uu coorant d'eau, le torrent de Blackilood, pour toKrficr la roue d'un moulin à papier! .. Sur ma loi! nos bank-noles sont ;1 demi fabriquées, et je voudrais parier que mous ferions l'E os!.e entière, et r^\ngleterre, et l'Irlande, avant de trouvr un endroit pareil i
— El les issues ? dit Fergus.
— Ceci est une autre affaire, répondit Randal en secouant la tète; — mais j'aurais plus tôt fait de vous raconter mon voyage... En vous quittant, je suis entré dans la tahane d'un vieux camarade de mon père,Evan de Leed, dont le tils Duncaii était valet de Mac-Farlane, au temps où Mac-Farlane avait dfs valets... car il parait qu'Angus est pauvre comme Job à cette heure .. Duncan m'a donné un verre d'ale sans me reconnaître; moi je lui ai emprunté, sans l'en prévenir, une lanterne et un briquet. Le parc de Crewe a des murs en raines ; le château ne vaut guère mieu» que les murs du parc : OB y entre comme chez soi. Je suis arrivé dans le grand salon avant d'avoir trouvé une porte fermée... C'est uu château à refaire. Quelnue dix à quinze mille livres sterling. . un délai'. — Dans le salon, je n'ai pas eud* peine à reconaailrt' te bouton de la porte masquée qui donne sur l'escalier des souterrain», mais j'ai eu de la peins à le faire jouer. TuJieut j'ai lieu de croire que depuis quinze ans personne n'a pris es chemin pour se rendre à notre maison... Le bouton a cCdé, pourtant; j'aitilluméma lanlernect Jesuisdescendu... Quant aux galeries souterraines, je vous ai tout dit. F.lles sontd* tailU à loger unt armée; et nous pourrons y fabriquer jusqu'au pap:er (!c nosbank-notes... Mais il fait froid, O'nrpjue, s'interrompit Randal en approchaut son siège i[\i foyer par un mouvement involontaire ; — je suis retenu ici perclus... Dans le souterrain, je me suis orie7,ié à l'aide de mes souvenirs, ravivés par la bruit lo\7,tain du torrent de B ackflood, et j'ai mis enfin le p)'"â sur la première marche de l'escalier qui condait?; la maison de Randal.
De ce côté Botre secret n'est pas si bien gardé, O'Breane. J'ai trouvé le pan de muraille qui masque l'entrée en de
PADL FÉVAL.
liors, et je n'ai point eu de peine à le faire virer sur son axe massif.
J'»i poussé une porte. — J'étai s dans la chambre oU je voulais dire une prière pour le repo s éternel du vieux Graham. I
Mais cette chambre était habitée. — MacNab y dorœ&i dans le propre lit de mon père. Daus une petite couchette, un enfant so.nmeiliait.— Un bel enfant, sur ma foi 1 frais comme une rose et l'air hardi... Mjis on en fera un avocat, — un médecin,— un procureur : les honnêtes gens font des métiers pitoyables I... ceci nous importe peu.
Ce qui est plus important, c'est que, suivant toutes proba bililés, Mac-Nab connaît le souterrain.
— Ne peut-on l'éioigner? dit F«rgus.
— J'ai pensé à autre chose... J'avais sur moi mon couteau... Mais j'avais vu tant de fois mon vieux père endormi sur ce lit! Et puis j'étais venu pour faire une prière. Je me suis mis à genoux.
Au demeurant, Mac Nab n'a pas pour habitude, Je ponse, de se promener dans les souterrains, et s'il lui prend envie de nous espionner, il y a le trou de BlackHood, qui, tout en taisant tourner notre moulin, pourra nous débarrasser sans bruit d'un témoin trop curieux.
— Cherchi-z un autre moyen, Grahaui, répliqua Fergus : RiacNal) est le frère d'un homme que j'aime.
— Nous chercherons... Res'e le château.. D'un jour à 1 autre, quelque lord , amateur des histoires de l'auteur de naiierleij, s'engouera de sa situation pitloreique et l'achètera., c'est immanquable... D'un autre côlé , je ne puis devenir propriétaire dans ce pays où le hasard pourrait me faire reconnaître, il faudrait trouver un homme...
— Cet homme est trouvé, répondit O'Breane.
— Ah ! fit Handal eu souriant.— Il paraît que vous aussi vous avez travaillé celle nuit?.-
Un mois après cet entretien, Angus Mac FdHane achetait, au grand éionnement de toute la contrés, le château de Crewe et ses dépendances.
Cet achat n'épuisa point ses finances, paraîtrait-il, car il lit à l'antique manoir des réparations considérables et y transporta le domicile de sa famille , laissant la ferme de Leed à Duncan, son ancien serviteur.
D'où lui venait cette subite opulence? — En tous cas, elle n'avait point amené le bonheur avec elle Angus, que les paysans du voisinage s'habiluè.ent à appeler « le laird, • devenait de plus en plus sombre et lacitur:e. Il s'éloigna de son frère Mac Nab.
Le lecteur sait maintenant, sans que nous ayons besoin d'entrer dans des explications nouvelles , ce qu'étaient ces faux moines rassemblés pour une orgie dans les souterrains de Sainte Marie-de Crewe, cette nuit où la mallieureuse Harriet Perceval fut enlevée; il sait également d'où venait au caissier de la maison carrée, au coin deÇornhil,dansFinih- Lane, celte profusion de billets de banque qui poussa Tom Turnbull et ses compagnons à donner l'assaut au bureau du paisible monsieur Smitli.
Les souterrains de Sair.te Marie devinrent en cÊft"! une fabri(iue de fausses banknotes et en même temps un lieu de réunion et d'asile pour les membres les plus considérables de la Famille que les circonstances forçaient .1 s'exiler de Londres. Ce fut comme le Purgatoir» des Lords de la Nuit.
Les choses néanmoins n'allèrent point ainsi tout de suite. I' fallut plusieurs aimées pour en arriver 1.1, et lîandal seul, durant cet intervalle, tut en son propre nom des relations avec la Famille de Londres. Fergus voulait, non pas se présenter, mais s'imposer fi cette mystérieuse puissance. C'ttair en grand seigneur qu'il voulait aborder les négociations, et son humble nom d'O'Brean^ lui semblait un obsiscle à la rJalisaiion de ses projets de dictature , prrce qu'il y avait dans l'association des hommes haut placés suivant le monde, des magistrats , des officiers de l'armée britannique et jusqu'à des lords.
Ce fut donc seulement lorsqu'il eut conquis, comme noug
allons le voir, un nom noble et un titre sonore qu'il entra ea communication directe avec la Famille.
Parmi les lards de la Nuit, le jeune docteur Moore, qui commençait à bâtir sa réputation de grand médecin, en même temps qu'il entrait plus avant dans les ténébreuses machinations de la Famille, aurait seul pu le rcconnaiire. Mais il î avait vu Fergus malade et couvert de l'uniforme des déportés à bord du ponton le Cumberland, et ses souvenirs à ce sujet ne poiivaient être bien précis.
Il ne le reconnut point.— Ce nom d'O'Breane passa pour un sobriquet. Fergus prit rapidemetit une telle inflence sur les principaux membres de l'assoc'iation , qu'on le choisit pour chef suprême.
Dès ce temps-là, Angus Mac-Farlane était juge de paix du comté, de sorte que les souterrains de Sainte-Marie se trouvaient être bien gardés.
Pendant les années qui suivirent le retour de Fergus en Europe , il mena une vie double. Tantôt l'un de ses navires le transportait à quelque cour étrangère, où il suivait patiemment le fil de ses négociations et tissait unTîoin de la traoîe où devait se prendre l'Angleterre; tantôt il reparaissait tout à-coup en Ecosse, où la terreur publique lui attribuait, sous le nom de Fergus-le-RoBge, des exploits de brigandage extraordinaires. La lernur publique se trompait. Fergus avait à faire autre chose que de se battre sur les grands chemins. On lui mettait sur la conscience les hauts faits de ses lieuteuans, et Randal Graham , l'ancien bandit, ne contribua pas peu à grossir la renommée d'O Brtane.
Le premier voyage de Fergus le conduisit au Brésil, C'était vers l'année 1820, et S. M. {'empereur était sur le point de partir pour le Portugal. Ffrgus s'était ménagé de longue ivain dans cette cour, sous un nom commercialement respfclable, de hautes relations , au premier rang desquelles était Léopoldine, archiduchesse d'Autriche,impérairice du Brésil. Fergus avait la science infuse des nobles façons, et les marchands anglais fraiint avec les princes — L'irapéralricï le couvrit de son auguste protection, et les langues méchantes de la cour eurent occasion de faire remarquer que Fergus était le plus beau cavalier qu'on eût vu jamais au Brésil.
Ce lut peut-être à cause de cela, mais ce fut aussi à cause des services réels qu'il rendit à Jean VI, que ce prince l'éleva par une rapide succession de faveurs au plus haut rang de la noblesse.
En 1822, un an après la restauration de la maison de Bragance, Fergas O'Breane, l'orphelin de Saint Giles, était grand de Portugal de première classe, grand'croix de l'ordre du Christ et marquis de Rîo-Saiito dans Paraïba.
Fergus était, en outre, substitué par resc it royal aux nom et titre d'une noble famille étf inte, le.s Alarcaon, deCoimbre. De sorte que, cuand nous avons entendu annoncer, dans les tiers salons du West-End, don José-Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo, ce n'était point là le nom d'un aventurier vulgaire, snobli par la grâce de sa fraude et se pavanant sous un titre dérobé; c'était un grand seigneur de légitime fabrique, un marquis de par accolade royale, un haut personnage, sur la poitrine duquel bridaient, acquises et méritées, les décorations européennes les plus enviables et les moins prodiguées.
En quittant le Portugal, Fergus revint en Ecosse. — Ce fut à ce voyage qu'eut lieu le meurtre de Mac Kab.
Mac-Nab avait employé toute son influence d'honnête homme et de beau-frère pour pénétrer le secret d'Angus Mac-FaïUne et le détourner d'une voie qu'il soupçonnait d'être périlleu'e et déloyale. Angus avait résisté.
Au bout de plusieurs années et justement pendant le séjour en Ecosse du nouveau marquis de Rio-Santo, Mac Nab découvrit par hasard une partie des mystères du souterrain de Sainte-Marie. 11 cil avertit Angus. Celui-ci refusa d'agir et se renferma dans le silence, disant seulement à Mjc-Nab .- — Prenez garde !
Mac-Nab était un homme courageux; il écrivit aux autorités voisines. — La nuit suivante, Fergus O'Bicane en personne s'introduisit dans la chambre de Mac-Nab, escorté de job Lanterri, qui était l'un des ouvriers d« Randal. — Nous
LES MYSTERES DE LONDRES
savons par quel chemin ils parvinrent tous deux jusqu'au lit du père de Steplien. — Derrière eux, des hommes de la Famille étalent venus qui firent pivoter le pan de muraille et assujettirent les forts crampons de fer qui servaient de serrure à celte porte titanesque.
Les souvenirs de Stephen, du reste, étaient assez pré:is pour que nous n'ayons pas besoin de raconter une seconde fois la scène. Seulement, une prévention bien naturelle le portait à charger les détails du meurtre, qui ne fut point un assassinat, mais bien un vérilable duel;— autant qu'on peut appeler ainsi une lutte où l'un des deux adversaires est mis en demeure de se défendre et "n'a point la faculté de refuser le combat.
Or, il y avait, à part la dénonciation récente de Mac-Nab, plus d'une cause de duel eclre lui et Fergus. Nous ne prétendons point excuser ce dernier, mais n'était-ce pas Mac- Nab qui avait introduit Godfroy de Lancester chez Mac Faclane? N'était-ce pas Mac-Nab qui était la cause première, bien qu'indirecte, de la déportation de Fergus et du malheureux mariage de la pauvre Mary?
Mac-Nab avait tellement la conscience de ces griefs, qu'il se sentit perdu au seul aspect de Fergus O'Breane. 11 accepta le combat comme une chance suprême. Les armes étaient en sa faveur. C'était le dirk, au maniement duquel les Ecossais sont proverbialement habiles,
Au premier choc il tomba, en effet, comme nous l'a dit Stephen.— Mais O'Breane lui donna le temps de se relever. Une seconde fois, il fut terrassé, et Fergus se remit ea garde sins blessures.
Ce ne fut qu'au troisième assaut qu'il reçut le coup mortel. Ce meurtre et la mort d'Amy Mac-Foirlane, qui arriva peu de temps après, aggravèrent l'humeur sombre du laird et le jetèrent dans un éiat voisin de la démence. Ses superstitieuses idées prirent sur lui un empire absolu. Il se complut dans les lugubres extases de la seconde vue, et sentit grandir en lui un désir irraisonné de vengeance contre O'Breane, meurtrier de son trère, contre O'Breane qu'il appelait le bourreau de sa femme.
Car la pauvre Amy avait été bien malheureuse durant les dernières années de sa vie. Sa pénétration de femme avait vite découvert qu'un secret pesait lourdement sur la conscience de son mari ; puis elle avait deviné, deviné à peu près, — assez pour trembler et gémir amèrement sur l'avenir réservé à ses deux filles, qui croissaient, toujours plus jolies, auprès de son lit de douleur.
Et Angus accusait O'Breane de ces inquiétudes suprêmes de .'a pauvre mère.
Mais il l'accusait seulement lorsqu'il était seul et trop loin pour subir cet empire absolu que possédait sur lui Fergus. Lorsqu'il le revoyait, sa haine s'enfuyait, honteuse; et il se la reprochait comme une trahison. —C'était une lutte étrange et permanente qui se livrait en lui entre un fougueux instinct devengfanre et une tendresse dévouée, mêlée d'admiration et de respect.
Fergus, lui, poursuivait ardemment son œuvre, la Russie l'Autriche, l'Espagne, la France le virent passer tour à tour, occupé d'une pensée unique qu'il cachait sous le brillant manteau de don Juan.— Les femmes l'admiraient comme un dieu, et lui s'endormait si souvent aux pieds des femmes, que nul n'aurait pu croire à l'existence d'une pensée haute, patiente, implacable, derrière ce front (ouroané de baisers, comme se couronnait de roses, sur le lit incliné des festins, le front parlunié des prêtres de la Mollesse antique.
D'autres fois, il passait la mer et parcourait les rudes campagnes de l'Irlande. Son cœur se soulevait k la vue des indescriptibles misères de cette malheureuse contrée. 11 allait, prêchant la croisade, par lui et par ses agens.— Daniel O'Conneil l' écoutait un jour et admirait la hauteur de ses vues, tout en réprouvant, par la nature même de son esprit, patient plutôt que hardi, et passionné pour les idées légales que rendent possibles les ténèbres de la législation anglaise, tout en réprouvant, disons-nous, la forme factieuse de sa pensée, au fond de laquelle il voyait avec effroi la guerre civile.
Quinze années s'écoulèrent dans ces labeurs divers «t de tous les jours.
Au bout de quinze ans, la tranchée était mûre pour l'assaut. Les établissemens de l'Inde, travaillés sourdement, chancelaient sur leur base sapée ; la Chine mettait à mort les marchands d'opium; les deux Canada se soulevaient àl'envi et répondaient à l'appel de Papineau; le Cap s'effrayait aux menaces des bocrs hollandais sous les armes ; les Antilles souffraient et tournaient leurs regards vers la France ; le Sindhy enfin poussait son cri de guerre, auquel devait répondre le cri de mort de douze mille soldats anglais.
Les Etats-Unis, d'un autre cùté, parlaient haut et présentaient, dans les plis de leur robe républicaine, la paix ou la guerre avec une provoquante indifférence.
D'un autre côté encore l'Europe, — la France exceptée,— menaçait, se plaignait, demandait la révision des traités de commerce machiavéliques «[ui ouvrent tous les marchés du monde, sans compensation, aux produits abondansdel'industrie anglaise.
A l'intérieur enfin, un orage terrible grondait en Irlande; le pays de Galles refusait l'impôt, préludant ainsi à l'étrange guerre que firent plus tard au fisc les filles de Rebecca ; le chartisme, cette plaie terrible, était constitué, et jusques aux portes de Londres, la population inquiète des tisserands de soie de Spitaels-Fields poussait, dans d'innombrables meetings, des cris de haine contre la métropole.
Fergus se dirigea vers Londres, — L'instant était venu de frapper le colosse au cœur.
Et lorsqu'il entra dans la capitale de l'empire britannique, il n'y eut point assez de fêtes pour le bien recevoir. Il n'eut qu'à se montrer, le brillant lord, pour gagner tous les amours, toutes les admirations, pour devenir l'idole de la gigantesque cité...
Mais le vieil Homère, dans sa divine sagesse, ne nous montre-t-il pas les sujets de Priam prosternés autour du cheval de bois dont les Uancs perfides recelaient les ruines d'Ilion?