‹ Les amours de ParisChapitre 18 sur 190 · DEUX ATELIERS · texte numérisé non relu

DEUX ATELIERS

A huit heures du matin, le lendemain, Gaston et Sainte, après avoir paru comme d'habitude au lever do la duchesse douairière, revêtirent, l'un le bourgeron de l'ouvrier, l'autre la robe d'indienne et le petit bonnet de la grisette.

En les voyant déboucher par l'escalier de l'aile droite, .lean-Marie Biot, au liwi de tirer le cordon, quitta sa logo et vint, le bonnet à la main, leur ouvrir la porte de l'hôtel.

Gaston était pâle et abattu. — Biot, en le saluant avec respect, jeta sur lui un regard de tendre inquiétude.

Biot, lui aussi, était pâle. Il y avait une expression de chagrin sur son honnête et simple visage. — C'était ce matin même qu'il avait trouvé mademoiselle de Maillepré évanouie à la porte du jardin.

Le frère et la sœur franchirent le seuil de l'hôtel.

D'ordinaire, on les voyait remonter la rue des Francs- Bourgeois, eu causant et avec le doux accord de deux enfans qui s'aiment. Cette fois ils allaient silencieux.

Cette soirée de plaisir dont les commencemens avaient été si joyeux, pesait sur eux un poids fatal. — Gaston méditait; ses sourcils se fronçaient sous l'effort d'une pensée do colère. — Sainte, qui le regardait à la dérobée, avec crainte, ignorait ce qui se passait en lui, mais elle tremblait, la pauvre fille, aux avertissemens do sa tendresse instinctive : elle avait la conscience d'un danger ou d'un malheur.

Gaston tourna l'angle de la rue Saint-Louis et s'arrêta devant le n» 26.

— A ce soir 1 dit-il à Sainte en lui mettant un baiser au front.

— Ce soir... murmura Sainte qui hésita ; — me diras-tu eu que tu as pour être si triste ?

Gaston la baisa do nouveau et tâcha de sourire,

— .le te le dirai, petite sœur, répondit-il. Sainte entra.

C'était nue maison assez grande, composée de deux logis parallèles. Sur la porte de l'aile droite, il y avait une sorte d'écusson rond qui portait on lettres d'or : madame

SOREL. — ItROnERlES. — AU SECOND.

Sur la porte de l'aile gauche, il n'y avait point irenseigne, mais les fragmens de médaillons et les statues brisées, é[)nrs tout le long do la muraille, eussent Miffià indiquer l'atelier d'un sculpteur, lors mémo que les fenôtrci du rez-

de-chaussée ouverips n'auraient point laissé voir des grou- dit : Vous iHea vives comme la poudre, hardies comme des

pes en pUltre, du marbre, des vases et tout le crayeux attirail de la statuaire.

C'était en elTet l'atelier de Romée, qui demeurait au second étage, juste en l'ace des fenêtres de madame Sorel,

Entre ces deux maisons, une cour, ou plutôt une sorte de rue, aboutissait à uu jardin fermé par un grillage de fer.

D'autres grillages de la même espèce s'étendaient tout le long de la maison du sculpteur, défendant contre un v«t impossible le péle-mélo des débris qui gisaient sur le pavé.

C'était un véritable luxe de clôtures. On eût dit que Romée était le Mécènes d'un artiste griliageur.

Sainte prit, bien entendu, la porte de droite.

Lorsqu'elle entra dans la salle de travail, autour de laquelle s'alignaient des métiers, couverts de leurs broderies tendues, i! n'y avait encore personne, pas même Madame.

Sainte s'assit à sa place en refoulant un gros soupir, qui soulevait sa poitrine à la pensée de son frère, et découvTit sa broderie. Elle se mit à sa tâche.

Après quelques n;inutes de travail solitaire, elle sentit une vive lueur passer sur sa vue. C'était la fenêtre, située en face d'elle de l'autre côté de la cour qui, en s'ouvrant, lui envoyait un rayon du soleil levant. Ses yeux quittèrent sa broderie,— bien malgré elle.

Derrière un rideau, tiré à demi, était Romée, qui la regardait en extase.

Sainte baissa les yeux en rougissant. Le rideau tomba.

Le coeur de Sainte battait. — Quelque chose do doux et de poignant était au fond de son âme, qui s'étonnait et s'effrayait à ces troubles inconnus...

Sa main tremblait sur le canevas tendu. Son œil obscurci cherchait et ne trouvait plus son chemin parmi les arabesques mêlées de sa broderie,

La porte de Madame s'onvTit. Sainte tressaillit vivement à ce bruit accoutumé, comme si la paurpre qu'elle sentait à son front eftt été un crime. — Elle aurait voulu cacher son visage brûlant. — Il lui semblait qu'autour d'elle se tendait le réseau d'une accusation mystérieuse et qu'un aveu s'échappait par la fonte de ses paupières baissées..

Madame Sorel jeta un regard sévère sur cette longue ligne de métiers vides. — C'était une femme de trente-cinq ans, vêtue avec une sorte d'élégance. Ses traits n'avaient ni beauté ni laideur, et, à les voir ainsi au repos, on n'y découvTait aucune expression particulière. Un physionomiste eût peut-être aperçu néanmoins quelques traces de cupidité dans les mille plis de ses lèvres minces et sans

pages, rieuses et folles comme etc., qu'elles passent leur vie à tâcher d'être brusques, eflïontées et folàtren.

Dieu les avait faites sans doute modestes et timides comme les autres jeunes filles. —Mais pense-t-on que Dieu ait fait le gamin de Paris plus insupportable que les autres enfans, et l'étudiant plus oisif, plus grossier, plus malheureux dans fe choix de ses plaisir» que les autres adolescens ?

.assurément non. L'étudiant forme — ou devrait former — la portion éclairée et distinguée de notre jeunesse. Le gamin de Paris lui-même a dû être bon autrefois, autant qu'il se montre inventif dans ses classiques diableries.

Mais de la grisette, de l'étudiant, du gamin, de gros étourdis ont fait des TYPES.

C'est fatal.

Plus do personnalité possible!...

Car, remarquez-le bien, ce n'est pas le type qui copie la grisette, l'étudiant, le gamin, — ce sont le gamin, l'étudiant, la grisette, qui copient leurs types imprimés, gravé», enluminés, et collés à toutes les vitres liltéraires.

Ceci est très sérieux. Nul no saurait le nier. En suivant cette pente nous arriverons, — et très vite, — à être une société de carton, créée à l'emporte-pièce.

Les hommes se reproduirout comme les exemplaires d'une même pochade lithographiée.

H n'y aura plus rien d'original. Les deux sexes dans leurs diverses positions sociales se feront une vie, des manières, des allures, des besoins, des plaisirs, tout cela de convention. — Tout homme sera une copie.

Copie de quoi?...

Hélas I ce ne sera pas même la copie d'un autre homme, mais la copie d'uu type, c'est-à-dire l'ombre d'une ombr?, la reproduction burlesque d'une fantaisie qui jaillit quelque beau jour du cerveau vide d'un faiseur de physiotogies ou de vaudevilles!...

Prenons l'ouvrier, par exemple. — L'ouvrier qu'on nous jette en pâture sous toutes les formes n'est pas un ouvrier ; c'est un poète, c'est un penseur, c'est un jaloux, c'est un fou, c'est un personnage emphatique et bavard, qui a l'âme d'un rhéteur sous sa blouse débraillée.

C'est au nom de l'ouvrier lui-même qu'il faut protester contre celte fausse peinture.

11 soulTre. Gardez à d'autres vos travestissemens grotesques, et voyez à ne caricaturer au moins que les heureux.

On de\Tait respecter mieux, ce me semble, cette niâla et courageuse portion de l'humanité ; les travailleurs! Personne plus que nous ne les aimo et ne les honore. Personne n'a uu désir plus sincère et plus ardent do les voir

courbure. 0^,,,.^.,, „ „„ v.^^.. ^...^.■.^^^.>, ... ^.^.. ^.^^,,, ^^ ,^^ ,uu

Mais tout membre de conseil municipal saura vous ap- j enfin conquérir par la force des idées, — ou par la força prendre qu'on ne tient pas, par charité, une maison de tra- des choses, une part large et suffisante dans la distribution

vail.— A quoi bon suivTe les hypothèses de Lavaler et do Gall, depuis qu'un maître eu pharmacie nous a donné cotte manière simple et docte à la fois de juger les hommes par les titres ou l'habit qu'ils portent ?

C'était du reste un peu le tort de nos vieux comiques, et l'on sait le rôle unique que l 'illustre auteur de Tartufe laissait aux apothicaires...

Madame Sorel découvxit çà et là quelques métiers pour voir où en était la besogne, et toucha en passant le menton de Sainte d'un air caressant.

— C'est bien, mon enfant, c'est très bien, dit-elle;— on ne peut être plus exacte que vous.

La porte par où entraient les ouvrières, poussée brusquemont, épargna à Sainte l'embarras d'une réponse.

Cinq ou six jeunes filles, portant des costumes variés, mais où perçait uniformément l'impuissant désir de briller, firent irruption dans la salle. La plupait étaler t très jeunes; quelques-unes avaient do la gentillesse; toutes affectaient les airs évaporés d'une vivacité exagérée.

U faut bien le dire, c'est le roman et le théâtre qui ont ont mis. de compagnie, ce masijue disgracieux sur les frais minois de toutes ces jolies eufaus, doni le regard nous ferait presque baisser les yeux sur le trottoir. Ou leur a tant

des avantages sociaux.

Mais, est-ce bien les servir que de les flatter bassement, que de leur élever un piédestal moqueur où leur simplicité doit être mal à l'aise?

Est-ce bien les servir que de leur inspirer, à grand renfort de phrases, un amer dégoût do leur position, et de cuUi^■er chez eux avec passion et colère cet instinct ds haine jalouse qui est en germe au fond de toutes les souffrances?

Est-ce les aimer franchement que de leur eiile%'er à la fois le courage de supporter le présent, et les croyances (jul sont l'avenir?...

Ce qu'ils demandent, soyez sûrs, c'est du travail, et non pas la perfide excitation de vos harangues intéressées. Parmi toutes ces tortures qui assaillent la misère, vos pages insensées sont uu malheur de plus I

N'est-ce- pas pitié ! — Los uns vont parler à ces hommes qui ont faim de» chimériques ressources de la loi agraire, les autres, retournant à plaisir le couteau dans la blessure saignante, leur prouvent, clair comme le jour, qu'il y a pour eus impossibilité de vi\Te ; — une autre, snlin, dont la verve féconde est presque du génie, mettant une forme poétique el merveilleusement belle au service d'un»

PAUL FEVAL.

pensée extravagante, veut leur persuader qu'ils sont autant de don Juan, devant qui se pâment les marquises.

Ces hommes ne sont pas blasés comme vous sur le domaine des idées. Vos fiolions, ils les prennent au sérieux. Ils croient en vous, qui r(Hcz éveillés, sans savoir peut-être tous les deuils que vous faites.

Ils vous ont lus. L'œil de leur esprit est fermé, leur raison est fourvoyée. Ils ne travaillent plus. Ils font des vers boiteux et cherchent la comtesse qui doit les adorer à genoux.

Ce sont des typen. — Des gens perdus, incurables et que vous avez tués d'un revers do plume...

Des cinq jeunes tilles qui venaient d'entrer dans l'atelier de madame Sorel. quatre avaient des robes d'indienne passée, faites à la dernière mode, des chapeaux d'étoffe commune, maisde forme élégante, et des brodequins d'occasion dans leurs socques.

La cinijuièmo portait un petit bonnet comme Sainte. — C'était Mignonne, la fiancéedo Dragon, qui venait pour la première fois à l'atelier et que niitiiemoiselle Zélia et mademoiselle Zuléma, sur la recommandation de Bébelle, leur amie, allaient présentera Madame.

Derrière elles s'aTançait, triste une grande fille pâle, qui était Mademoifelle, contre-niaftre féminin, préposé à la police de l'atelier durant les absences de Madame.

— Toujours en retard ! dit cotte dernière avec une certaine aigreur ;—\Taiment, mesdemoiselles, vous me faites un tort considérable.

— Dix minutes !... répliqua Zélia.

— Voilà-t-il pas! ajouta Zuléma qui ôta son chapeau et le lança dans un coin.

— Vous feriez mieux, reprit madame Sorel, d'imiter Sainte...

— Ah ! Sainte! Sainte !... s'écrièrent en chœur les quatre jeunes filles ; —c'est son métier de n'avoir point de défaut.

— Avec ça qu'on ne sait pas, murmura mademoiselle Modeste, — ce qu'elle fait depuis cinq heures du soir jusqu'au lendem.ain matin !

Ce que faisait mademoiselle Modeste durant le même espace de temps, tout le monde le savait. Sainte brodait et ne répondait point.

— Madame, reprit Zélia, — voici la nouvelle ouvrière.

Mignonne s'avança, un peu déconcertée ; ses deux protectrices la poussèrent sans façon. Madame la considéra un instant et dit à Warfemoïse/?*;

— Nous prendrons à l'essai... vous verrez ce qu'elle peut faire.

— L'essai, dit Zu'éina en forme d'explication, — c'est vingt-cinq sous parjour... nous autres, c'est quarante... Si c€la vous gante, dites-le, on n'est pas forcée.

— Je veux bien essayer, murmura Mignonne.

— Alors, en besogne ! s'écria Zuléma qui entonna d'uue voix gaillarde sur l'air do la Fiancée ;

Tir.vaillcz, mademoiselle, •

Si TOUS avez du lolont, Tia la la la la la hclle, Tra la la la la la lanl

— MadcJTioiselle Zuléma !... dit .sèchement madame. --On ne peut ïoulement pas souffler !... grommela celleci en s'asseyant h son métier.

On venait de désigner à Mignonne un métier vide à côté de Sainte

En se diri'^'eant de ce côté, le regard de Mignonne rencontra le vi;-age penché de la jeune fille.

— Tiens, tien.s!... dit-elle en souriant; j'ai vu cette demoiselle-là liier à l'Opéra.

— Au Grand-Opéra!...

— Oui, vraiuicnt... .Mais, dame!... elle était mieux mise que çn, par exemple !...

Zuléma, Zélia, Modeste cU'autre brodeuse, qui s'appelait sans nul doute Emmélie, se prirent à rirri do tout; leur cœur.

— Ah ! Sainte ! mademoiselle Sainte ! dirent-elles ; —h l'Opéra !...

— Première galerie, ajouta Mignonne, heureuse de rom i pre la glace à si bon marché ; — avec un petit brun, gentil i comme un amour...

j Les rires redoublèrent.

1 — Ah ! Sainte ! criait-on ; — mademoiselle Saiiato !

i — Sainte-n'y-touche I...

!Le mot eut un succès prodigieux.

Sainte était pourpre. Une larme tremblait à sa paupière. — Ah! mon Dieu! ma petite!... s'écria Mignonne qui ! s'élança vers elle et lui saisit la main, — je n'ai pas dit ça , par malice, au moins... et ce n'est pas de quoi pleurer...

Chacune est pour avoir sa connaissance... j — Je vous prie, mademoiselle, dit madame Sorel, do ne - point parler de ces choses-là devant moi. j — Pour le bon motif... voulut ajouter Mignonne. I Mais le chœur des brodeuses couvTit sa voix.— Ce furent des gorges-chaude^: et ces mille mots pointus que savvnt ; trouver les femmes, grisetles ou non, pour se venger à l'oc- ; casion d'une supériorité quelconque, i — Mademoiselle Sainte ne va pas aux Funambules ! ... dit ! Zuléma.

— Ce n'est pas fait pour elle, appuya Modeste ; c'est bon ' pour nous autres !

— Et le petit brun?... reprit ZéUa.

— Pour le bon motif I... riposta Emmélie, qui ajouta ï demi-voix :

— J'en ai eu cinq, moi, pour le bon motif!

— Mademoiselle Sainte,'deraanda Modeste gravement,— serons-nous de la noceî...

Sainte se redressa enfin, et rejeta en arrière ses longs cheveux blonds. ITn éclair brilla sous ses larmes.

— C'est mon frère, dit-elle, en regardant fixement la troupe moqueuse.

— J'allais le dire ! s'écria Zuléma.

— Je vous promets que c'est mon frère, répéta Sainte d'une voix altérée.

— On connaît ça, dit Emmélie;— beaucoup, beaucoup! ■ Sainte se leva. Les fraîches couleurs de sa joue avaient disparu. Son regard, si timide et si doux naguère, brillait de toute l'indomptable fierté de sa race.

Elle écarta d'un geste Mignonne qui, confuse et repentante de tout ce mal arrivé par son étourderie, aurait voulu la défendre et la consoler.

La raillerie s'était arrêtée sur la lèvre des brodeuses bonnes filles au fond, quoique très méchantes. — Ceci n'est pas un non sens.

Sainte, sans dire une parole, gagna la porte à pas louts et se retira.

— Bégueule !... prononça Emmélie avec un dédain suprême.

-Mesdemoiselles, dit Madame, bergère constitutionnelle de ce troupeau indiscipliné, — je défends que cette scène iiironvenante et déplacée se renouvelle dans ma maison... Et quand iiindemoisellc Sainte reviendra demain...

— Elle ne reviendra pas ! murmura Mignonne tristement . L'atelier tout entier haussa les épaules.

Sainte avait descendu l'escalier. Ses larmes étaient séchées.

A la porte de la rue, il y avait un homme, qui, à moitio entré dans la cour,' examinait les fenêtres ouvertes de l'atelier de sculpture d'un air singulièrement curieux.

La figure de cet homme olïrait un rare mélange do frayeur et d'effironterie.

t;e n'était rien moins que monsieur Burot, qui, intrépida jusqu'aux coups du canne inclusivement, venait, au péri de son dos, reconnaître la position de l'ennemi.

Il s'était dit que peut-être bien, en définitive, la petite blonde de r()[iéra -«'tait la maîtresse du sculpteur, et qu'alors...

On devine le reste. La première chose, en ce cas, était de pous.ser hardiment une reconnaissance.

Monsieur Burot était eu équilibre sur le pas de la porle.

prêt à prendre ses jambes à son cou au premier signe de danger.

Le pas léger de Sjrinte suffit à lui donner l'éveil. Il se rejeta vivement en arrif^rc.

La jeune fille passa. — rnirot Tavait reconnue d'un coup d'œil.

Il enfonça son chapeau de travers sur sa perruque crépue, envoya un geste de triomphant défi h l'atelier du sculpteur où il n'.v avait persomie, et s'élani;a sur les traces de Sainte...

Page 1