‹ Les amours de ParisChapitre 180 sur 190 · LE CABINET DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

LE CABINET DU DOCTEUR

Tyrrel l'Aveugle et le docteur Moore étaient réunis dans le cabinet de ce dernier. Il était dix heures du matin environ.

Moore écrivait à son bureau. Tyrrel prenait le thé auprès de la cheminée.

C'était le lendemain des événeraens racontés aux précédens chapitres.

— Docteur, dit Tyrrel en achevant sa tasse de thé avec une grimace de dégoût, — je ne puis jamais boire ni manger quelque chose sortant des mains de ce diable de Rowley sans penser à mon heure dernière... C'est un triste chef de cuisine que vous avez là, sur ma parole I Vous ne m'avez "pas dit votre avis sur mon histoire de Brian de Lancester?

— C'est fort adroit, répondit Moore avec distraction; — vous en vouliez à cet étourdi de Lancester?

— Il y avait de quoi, docteur, il y avait de quoi... Si Brian, — que Dieu le confonde I — n'était point venu flairer mon coffre-fort dans Goodmands Fields, Suky n'en serait point tombée amoureuse, partant, elle aurait pris pour amant Sa Grûce le prince Dimitri Tolsto'i, -' d'où il suit que je n'aurais point essayé de contrefaire, pour cinq mille misérables roubles, la signature de Sa Grâce,— e.i sorte que je n'aurais point eu occasion d'assommer ce pauvre diable de Roboam, qui n'aurait eu garde de me lier et d'aller chercher le magistrat : conséquence ligourcuse, je n'aurais pas fté pendu. — Or, docteur, si charmant que soit votre antidote contre la corde, je vous jure qu'on passe dans Old-Baliey un quart d'heure pitoyable... Outre cela, J'ai une vieille dent, voyez-

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PAUL FEVAL.

vous, conlre l'honorable fou... C'est lui qui soutenait de ses deniers la comtesse de White-Manor à Londres, et si elle 'avait cru, j'aurais été forcé bien vite de plier bagage.. . Mais a sotte femme avait si grasde frayeur de moi que jamais Brian ni personne n'a pu tirer d'elle mon nom ou la retraite de s» fille .. Je lui avais dit que je tuerais l'enfant...

— Je ne savais pas, interrompit Moore, que Brian eût été l'amant de la femme de son frère.

— Son amant ! s'écria Tyrrel ; — Lancester l'amant de la comtesse! Ah 1 docteur, vous penseï à quelque diablerie, je veux le gager, mais vous ne pensez pas à ce que vous dites... Brian est un lou d'espèce chevaleresque... Il ne parlait jamais à la comtesse qu'avec le ton qu'on prend avec une reine, et...

— Assez I dit Moore; — cela m'est égal.

— A la bonne h(ure...j'endisautant pour ma part.. Quant aux deux jeunes filles, vous m'avez demandé mon plan : le voici... Nous les expédierons toutes deux de compagnie à notre maison de plaisance de Grewe, avec Maudlin et deux beaux garçons... Dans un an, elles nous reviendront formées, sinon... Il sera toujours temps, docteur.

Moore fit un signe d'affirmation indifférente.

— Ah ça! reprit Tyrrel, veus ne m'avez pas raconté les détails de votre partie avec monsieur le marquis de Rio-Santo.

Le front du docteur se plissa toutà-coup à cette question.

— J'ai fait ce que j'ai pu, répondit-il.

— Et qu'avez- vous pu, docteur ?

— Rien !

Moore prononça ce mot d'un ton sec, comme s'il eût voulu éloigner tout d'un coup ce sujet d'entretien. Néanmoins, il y revint de lui même, et ajouta en haussanlles épaules :

— Et après tout, que nous rapporterait la mort de cet homme?

— Bien ! bien I murmura Tyrrel ; les raisins sont trop Terts... Docteur, poursnivit-il à voix haute, mon avis a toujours été qu'on trouverait difficilement un chef aussi avisé que le marquis... Mais vous vouliez occuper son poste, et je conçois cela -, or, ce que vous voulez, j'ai pris l'habitude de le vouloir... Quant à son secret, nous le lui prendrons bien quelque jour...

— Son secret! répéta Moore dont les yeux brillèrent.

Au moment où Tyrrel ouvrait la bouche pour répondre, le front étroit et luisant de maître Rowley se montra sur le seuil. L'aide-empoisonneur avait sous le bras droit son Inqujrlo favori, et tenait une lettre de la maingsiuche.

A son aspect, Tyrrel se boucha précipitamment le nez, ce qui porta l'aide-pharmacien à grommeler entre ses dents avec dédain son éloquente déclamation :

— Ta, la, ta, ta!

Ce soin rempli, Rowley trivcrsa tout doucement l'espace qui le séparait de son maître, et mit devant lui la lettre qu'il tenait à la main.

— Allons, maître, allons ! dit Tyrrel avec impatience.

Rowley comprit parfaitement qu'on l'invitait à porter ailleurs ses parfums de laboratoire; mais, au lieu de sortir, il lira prestement de sa poche un petit flacon de forme allongée et marcha sur Tyrrel.

Celui-ci, d'instinct, saisit le poker pour se mettre en défense.

— Ta, ta, ta, ta! fit Rowley en riant de bon ccp,ur,jeveus demande pardon, gentleoian... Je n'avais pas remarqué que vous interceptiez à l'aide de vos doigts le libre passage de l'air dans le tuyau naturel formé par les cavités de vos narines... Ta, ta !... ce qui donnait à votre voix, genlleman, un son nasal et enrhumé, symptômes particuliers de l'indi-posilion connue sous In nom decorysa...

Il fit grimer tout-à-coup le bouchon de verre de sa fiole et l'approcha du nez de Tyrrel qui éiernua bruyamment.

— Dieu vous bénisse 1 genlleman ; si vous aviez élé enrhumé du Cerveau, cela vous aurait tait grand bien, comme vous voyei...

Moore en c8 moment froi.'isa la lettre qu'il venait de lire et laissa échapper une sourde exc:amation de colère.

— Sortez l dit-il à Rowley.

Celui-ci fit un graud et humble salut. Puis il se dirigea vers la porte tout doucement, et murmura, sur le seuil, en lançant à Tyrrel une triomphante œillade :

— Ta, la, ta la!

— Qu'y a-l-il donc, docteur? demanda Tyrrel,

— fty a que la fatalité s'en mêle! s'écria Moore avec une véritable rage;— je ne suis plus rien... pas même un médecin habile, à ce qu'il paraît.

Il rajusta la lettre froissée, qui était de lady Campbell, et lut par saccades rapides :

n Monsieur le docteur,

» Vous partagerez, j'en suis convaincue, la joie que nous ressentons. Depuis deux jours que nous sommes privées de l'honneur de vous voir, il s'est passé d'heureuses choses à Stewart-House. Le mal affreux dont ma nièce était frappée a cédé hier matin. Aussitôt, nous avons mandé, à cause de votre absence, le docteur Hartwell, médecin ordinaire de lady Stewart... »

— Hartwell ! interrompit ici Moore avec un sourire amer;

— un empirique!... un ignorant!... un pédant!...

— Un âne, dit froidemefit Tyrrel ; — voyons la fin.

Moore était assurément un homme d'une grande pénétration, mais il n'existe point sur la surface entière du globe un médecin quelajalousie ne travaille et n'aveugle. Pour ne point chagriner trop les médecins, nous ajouleions que notre observation s'applique également et rigoureusement aux hommes de loi, aux jolies femmes, aux artistes, aux aéronautes, et par dessus tout à l'irritable et vain troupeau des poètes- Moore était médecin ; il se voyait blessé au vif dans son orgueil de médecin; le dépit lui mettait un voile sur la vue, et il était incapable de saisir ce qu'il y avait de sarcastique dans l'interruption de Tyrrel.

— Un âne I répéta-l-il avec toute la bonne foi de la colère;

— vous avez trouvé le mot, Ismaïl, — où en étais je? Cette sotte lettre me met hors de moi, sur ma parole !

« ... Médecin ordinaire de lady Stewart... »

— Cela ne prouve pas en faveur du goilt de milady, sur ma foil...

"De lady Stewart... Monsieur Hartwell est arrivé sur- le" champ. »

— Je le crois bien, pardieul... les gens comme lui sont toujours disponibles I...

11 ... Sur-le-champ, et a commencé une série d'applications dont le succès a été complet. Notre chère Mary revit; Dieu a eu pitié de nous, en faisant de monsieur Hartwell l'instrument de sa miséricorde !... »

— C'est à-dire, s'écria Moore, que ce misérable Hartwel est venu l.") juste à point pour profiler des effets de mon Irai tement... Mais il y a un post-scriplum... Je n'ai pas lu le post scriptun%.

« P. S. Vous comprendrez, monsieur le docteur, qu'en ces conjonctures, il serait désormais inutile de quitter vos imporlans travaux pour visiter miss Trcvor, qui peut se pas. ser de vos soins. »

Moore déchira la lettre avec fureur.

— Un congé 1 s'écria-t-il ; — un congé en forme!... Craignait-elle donc que je retournasse chez elle après celle lettre impertinente?... Oh ! cela est fait pour moi, Ismaïl I... Une catalepsie parfaiti'ment caraciérisée, qui serésout d'ellemême et comme une syncope ordinaire!... C'est un ha.sard diabolique!

— Celte miss Trcvor est la fiancée de Rio-Santo? dit Tyrrel.

— Oui... j'aurais parié dix mille livres qu'elle était perdue!... C'est sa fiancée, en effet. .. Cela fait partie de son

I grand projet,— de son secret ; — il veut acquérir par ce ma-

LES'MYSTBHESDE LONBRES'.

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