SOS
iage l'éventualité d'une pairie... Pourquoi?-.. C'est ce que nous ignorocs.
— C'est ce que nous saurons, docteur, avec de la patience et du temps.
Moore ne répondit point, mais Tyrrel put l'entendre murmurer entre ses dents convulsivement serrées :
— Une catalepsie qui finit comme une migraine.',.. Hartwell, le misérable ! qui va se vanter partout d'avoir guéri une catalepsie I...
Il se fit dans la chambre voisine un bruit de pas lourds, et la voix grave de notre honnête ami le capitaine Paddy O'Cbfane s'éleva, montée à peu de choses près jusqu'au diapason de l'impatience.
— Que Dieu me damne I disait-elle, tête à perruque obtuse, mon dign3 monsieur, je vous répète pour la sixième fois : Gentleman of the Night!
— Ta, la, ta, ta I répoBdait le bénin fausset deRowlty.
— Ta, ta, ta. ta! tempêtes!. . ta, ta, ta, ta! trois millions de blasphèmes!... que veut dire la, la, ta, ta! puant coquin que vous êles.de par Satan, monsieur, et ses cornes, misères !... Soyons pendus tous les deux 1... Je vous répète, que l'enfer me brûle I Gentleman of tha Night... Laissez-moi passer!
Tyrrel n'eut point de peine à reconnaître cette voix et ce style énergique. Il se levait pour aller à la rencontre du capitaine, lorsqu'un dernier ta, ta, ta, ta ! prononcé par Rowiey, fut suivit d'un bruit de lulte, parmi lequel s'élevaient çà et là des blasphèmes du choix le plus heureux.
Presque en même temps un violent coup de pied ouvrit à la fois ks deux batians de la porte, et Rowley, lancé avec la raideur d'un boulet de canon, vint tomber à plat-ventre au milieu de la chaaibre, accompagné dans sa chute par le tome I" des Toxicological Amusements.
Le capitaine Paddy O'Ghrane se courba pour ne point heurter son chapeau contre la saillie de la porte et fil gravement son entrée.
— Que signifie tout ce bruit, monsieur? demanda Moore en fronçant le sourcil.
— Que Dieu nous damne tous .' répondit O'Ghrane en soulevant son chapeau, j'ai l'honneur de saluer respectueusement Vos Seigneuries... Pour ce qui e4 du bruit, je ne sais pas homme à faire da bruii, Satan et sa femme, milordsl... et je connais plus d'un garçon paisible qui, à ma place, eût brisé ce crâne chauve comme une coque de noix, trou de l'enfer,— que diable!
Rowiey demeurait à terre, immobile, aplati, complètement terrifié. Il ne songeait même pas à relever son in-quarto bien-aimé, dont la reliure en parchemin élait déplorablement écornée.
Paddy le toisaH de cet air tranquille et dépourvu d'orgueil qui va si noblement asx triomphateurs.
Le visage irrité du docteur annonçait l'imminence d'une violente sortie. Ce savant homme était ce matin-là d'une humeur délcslabîe. Tyrrel voulut s'interposer.
— Eh bien, Faddy T... commença-t-il.
Mais Moore se leva brusquement.
— Qu'est ce à dire 1 s'écria-t-il ; — allons-nous parlementer avec ce rustre?... Sortez, monsieur!
Paddy redressa aussitôt sa longue et raide taille, fit un demi-tour et se dirigea vers la porte au pas accéléré, en disant :
— Comme il vous plaira, tonnerre du ciel !
— Mais il venait sans doute porteur d'un message, dit Tyrrel en s'élançant vers le capitaine ; asseyez-vous à votre bureau, docteur, et laissez-moi traiter cette affaire... Qui-vous amène, Paddy?
Celui-ci s'arrêta, fit un second demi-tour et jeta vers Moore un rar.cuneux regard.
— Ce n'est pas, répondit il avec son merveilleux don de dire à chacun des injures sans perdre un atome (ie sa bonhomie flegmatique; — c^ n'est pas l'envie de voir le jaune visage de ce respectable lord qui m'amène, ou je veux être damné!. ..Quand je ferai trop vieux, cornes d'un bouc! pour
LE SIÈCLE. — VI
gagner mon beefsteak du matin, mon roastbeef du midi, mon pudding de cinq heures et mon coldwithout du soir, misères ! je me mettrai entre les mains de Sa Seigneurie, afin quelle m'envoie, damnation éternelle I au plus juste prix dans l'autre monde... C'est son métier, Dieu nous punisse! je pense.
êïMoore avait tourné le dos et tâchait de ne point entendre.
— Voyons, capitaine, dit Tyrrel sévèrement, venons au fait, je vous prie.
— Venons au fait, milord... Je veux bien avoir affaire à vous, qui êtes un homme sachant vivre, bien que, — c'est la vérité, feu de l'enfer I — bien que vous ressembliez trait pour trait à un juif que j'ai vu pendre devant Newgate, — et qui avait la figure d'un triste coquin, milord... Vous ne dites pas, vous, à un gentilhomme de sortir!... vous ne traitez pas de rustre, soyons damnés, vous et moi, que diable! et tout le monde! un homme qui a commandé honorablement le sloop le Hareng frété par...
Tyrrel frappa du pied et prit cet air terrible qui faisait jadis trembler Susannah et Roboam. — Paddy O'Ghrane le considéra curieusement.
— Par Gween and Gwcen de Carlisle, milord, acheva t-il sans se presser ; je crois, tonnerre du ciel ! que Votre Seigneurie éprouve quelque contrariété ?
Tyrrel croisa ses bras sur sa poitrine et prit un air de résignation.
-7 En somme, dit-il, vous êtes venu pour quelque chose? Y a-t-il du nouveau dans White-Ghapel ?
— Je veux mourir si je le sais, milord, mourir comme un chien, dans le ruisseau ! Quant à être venu pour quelque chose, par la corde qui peut nous serrer le cou quelque jour, si c'est la volonté du diable,-— misères !— Vous devinez juste... Je suis venu parce qu'il n'y a personne au Purgatoire... personne d'honnête, s'entend; car il y a une centaine de démons et autant de furies qui hurlent dans le trou comme des bienheureux; je suis venu, parce qu'il faut que je parle à un lord de la Nuit, ayant des nouvelles de la plus hauiefmporiance à communiquer,— que le diable nous emporte! — et que j'ignore, comme fout le monde, où est la maison de Son Honneur.
Paddy remonta son cal de crin, non sans mettre dans ce mouvement toute la dignité qu'il comporte, et tendit son maigre et long jarret revêtu d'un fourreau de couleur chamois.
— Et. quelles sont ces nouvelles? dit Moore sans se retourner.
— Que Dieu nous punisse! répondit O'Ghrane, il r-crait bien osé à un rustre de ma façon de parlera un personnage vénérable comme est Votre Seigneurie. Milord, ajouta-t-il en s'adressantà Tyrrel, Jédédiab Smith, l'hypocrite coquin, auquel je dois respect comme à mon supérieur, m'envoie vers vous afin que vous sachiez où nous en sommes du trou de Prince's-Street.
— Et où en sommes-nous? dit Moore vivement.
Paddy, au lieu de répondre, se baissa tranquillement et saisit par l'épaule le malheureux Rowley, qui se frottait les côtes sur le tapis, en constatant le dommage éprouve par son in-quarto chéri. Paddy le releva, lui imprima un mouvement de rotation et lui fit passer le seuil du cabinet en un clin d'œil, de telle sorte que Rovyley, lorsqu'il s'arrêta , étourdi, au milieu de la chambre voisine, crut voir les quatre murailles tourner autour de lui, et ne put exprimer sa stupéfaction que par son la, ta, ta, ta, prononcé, il est vrai, d'une façon particulière et faite pour donner à penser à ceux qui l'auraient entendu.
Paddy avait fermé la porte du cabinet.
— Jédédiah Smith, dit-il sans plus de préambules, — vous fait savoir, milords, que la besogne est achevée.
Moore se leva et ne prit point la peine de cacher sa joie.
— Quoi! s'écria-t-il, la galerie est achevée?..,
— Tout-â-fait achevée? ajouta Tyrrel en se frottant les mains. ,
— Oui, milords, et,— cornes de Belzébuthl— il était temps, i je vous le jure sur ma part du paradis, ou sur tout autre
PA.UI FETAL.
chose moins ckanceuse, soyons' tous damnésll... le pauvre ion garçon deSaunder est à moitié mort à l'heure où je vous parie.
— On l'enterrera, dit Moore.
— Sansdoute, charlatan du diable I grommela Paddy scandalisé ; — j'en dis autant de tes pratiques.
L'annonce de l'entier percement de la communication établie entre le magasin de soda-water de Prince's-Street et les caves.de RoyalExchange était, comme on le sait, impatiemment attendue par tous les lords de la Nuit. Il y avait longtemps (fue les membres influens de la Famille comptaient sur cet immense coup de filet pour emplir jusqu'aux bords la caisse commune. Tyrrel et Moore se firent donner tous les détails nécessaires. — L'Eléphant était parvenu la nuit précédente au niveau des caves, et un coup de pioche donné sans précaution avait jeté en dehors du tunnel une pierre. Le trou produit par la chute de cette pierre communiquait avec l'un des celliers de la Banque.
Comme s'il eût attendu ce moment, Saunder était tombé comme une masse devant le trou, haletant et baigné d'une sueur frQjd|. Paddy, qui aimait l'Eléphant comme un gardien de nrenagerie aime le lion ou le tigre qu'il est chargé de nourrir, avait essayé de le relever pour le conduire jusqu'à son lit. Peine inutile: pour soulever Saunder, il eût fallu un cric ou une machine à mâler.
De sorte que le malheureux géant était couché, mourant, sur la terre froide de la galerie*
Tout ce qu'avait pu faire pour lui le charitable Paddy O'Chrane, c'avait été de mettre à sa portée l'énorme cruche de gin.
Lorsque le capitaine eut fini son rapport, il aligna quatre jurons en guise de paraphe final et se tut.
Tyrrel et Moore se mirent aussitôt à écrire des lettres sur le bureau.
— Mon brave garçon, dit Moore, il faut que vous portiez sur-le-champ ce billet dans Belgrave Square, à monsieur le marquis de Rio Santo. ^
' O'Chrane prit la lettre.
— Je porterai cela où l'on voudra, tonnerre du ciel ! répondit-il,— mais où diable Votre Seigneurie a-t-el!e appris que je fusse un brave garçon?... J'ai connu de vrùs lords, Sîtan et sa queue t qui m'appelaient tout au long capitaine...
Toute la maison du docteur fut mise en réquisition pour potier à leur adresse des Itllres semblables à celle dont on ven-îit de charger Paddy. Rowley lui-même fut dépêché vers S. Boyne, esq , en toute hâte, avec injonction de trouver, coule que c&ûte, cet honorable employé de la police métropolitaine.
Madame la duchesse de Genres, que son titre ne reniait point fière et qu'on trouvait toujours prête dans les grandes occasions, comme si elle se fût appelée encore MaudlinWolf, reçut mission de se rendre à la banque, pour faire tenir une lettre de Tyrrel à sir ■William Marlew, le sous-caissier central.
r.eslés seuls, Moore et Tyrrel rapprochèrent leurs sièges et commencèrent une conversation à voix basse, bien que personne ne fût là pour sur;jrendre le mystère de leurs parôles. Cet entretien fut long. Quand ils se levèrent, Tvrrel dit en mettant sa main sur le bras du docteur :
— Quoi qu'il arrive, croyez-moi, laissez-le mener complètement cette affaire... après, on pourra voir.
— Mais s'il a le dessein, comme je le crois, objecta Moore, de faire de la Famille et de nous-mêmes les instrumens de ses desseins secrets... si tous ces monceaux d'or ne tournaient qu'à son profitP...
— Si tous ces monceaux tournent à sod profit, docteur, Téposdit en riant Tyrrel, voas avez tout ce qu'il faut pour lui faire rendre gorge... Maintenant, parlons vite pour !White-Cbapel, s'il vous plaît, ou nous arriveruiis en retard.
Ils sortirent ensemble. Tyrrel ferma derrière lui toutes les portes à double tour.
Quelques secondes après leur départ, la porte qui donnait du cabinet dans la chambre où Clary avait été confinée, el
que Tyrrel n'avait point fermée parce qu'elle n'avait aucune co'mmunication avec le dehors, s'ouvrit doucement pourjivrer passage à Susannah.
La belle fille traversa vivement le cabinet et pesa sur le pêne de l'autre porte par où Moore et Tyrrel étaient sortis.
Elle secoua la tête en souriant.
Puis elle disparut pour r^^venir bientôt avec Clary Mac- Farlane, dont elle soutenait avec une gracieuse et charmante sollicitude la démarche chance'.ante.