CHAPITRE XXVL
lit L£ DERNIER PAS.
A peine Angus Mac-Farlane eut-il touché la joue du marquis de RioSanlo qu'il se rejeta violemment en arrière. Il y avait de l'horreur sur son Nisage, et ses ycux, vaguant dans le vide, devenaient égares de plus en plus.
— Judas ! Judas 1 balbutia t-il ; j'ai baisé mon frère sur la joue ..
Le marquis avait regagné la cheminée et agité une sonnette.
— Faites atteler sur-le-champ, dit il au groom qui se présenta; — je veux mon tilbury et mon meiileur cheval.
L'i vi'et sortit. — Quelques minutes après, Rio-Sanlo descendait le perron d'Irish-IIouse, traînant littéralement le laird après lui.
Au bas du perron, il y avait un élégant tilbury attelé d'une jument dont lord John Tant.vy fût devenu amoureux fou à la première vue.
Le noble animal piaffait, durcissantsons son sabot la neige nouvellement tombée, et relevant par brusques secousses sa ECrveuse encolure.
— Montez, Mac Farlane, dit Rio-Santo.
Le laird diemeura immobile.
Le long de la grille du square, il sg fit un mouvement lent et presque imi)crcCj)lible parmi les hommis qui atlenç!aicHt là depus plus de trois heures. Ils se glissèrent doucement , suivant le trottoir adhérentà la grille, et se trouvèrent bientôt en face du perron d'Irish House.
Frank Perceval et Siephen, qui étaient postés plus loin, au delà du coin du petit parc de forme carrée qui tient le milieu du square, traversèrent la chaussée et gagnèrent le milieu dépendant des maisons. Une fois là, ils s'avancèrent avec précaution vers le tilbury.
Rio Santo, qui avait (ait le tour de l'attelage pour donner une caresse à sa jument favorite, revint en ce moment et reprit le bras du laird en disant :
— Allons, mon frère, allons.
Mac-Farlane arracha brusquement f on bras à l'étreinle du marquis et fit un pas en arrière.
— Non, non, nonl dit-il par trois fois. —Qu'importe la voix des rêves? ..
Rio-Santo le regarda fixement.
— Qu'avez-vous donc, Angus? demanda-til ; le temps presse. . Ne voulez-vous pas venir avec moi ?
— Je veux... mon frère ! oh 1 mon frère Fergus, ayez pitié de moil... remontez ce perron... Rentrez!., rentrez bien vite... Je vais tout vous dire... .Si vous saviez !
Rio-Santo hésita un instant, — non point qu'il eût l'ombre d'une crainte pohr lui-même, mais parce qu'il aimait Angus autant que jadis, et voulait savoir le motif de ce trouble extraordinaire; mais un incident de ce genre ne pouvait l'arrêter longtemps. II consulta sa montre et mit le pied sur la marche du tilbury.
— Restez ou ventz, mon frère, dit-il^ à votre choix-, mais hâtez-vous de choisir, car mes minutes sont comptées.
Angus jeta un regard autour de soi à la dérobée et vit les formes noires avancer de tous côtés et se disposer, par une lenic manœuvre, de façon à entourer le tilbury.
Il s'élança sur le marchepied après UioSantù.
— Kh bien 1 oui, dit-il , — partons... mais partons , vous dis-je!... Lancez votre cheval... au galop... p us vite que le galop I
Rio-Santo saisit les rênes, et, levant la tête pour choisir la direction , il aperçut pour la première fois deux ou trois hommes au beau milieu de la chaussée.
Alors il eut une vague idée de soupçon.
— Mais allez donc, frère, au nom du ciel ! criait Angus, dont l'émotion semblait croître.
Le marquis avait eu le temps de jeter autour de lui un regard circulaire.
R avait vu à droite, à gauche, sur la chaussée, sur les trottoirs, partout enfin, des hommes disséminés qui semblaient attendre.
s — Voilà qui est étrange, murmurat-il.
— Oh! mais allez donc, mon frère I... dit Angus, dont tous les membres tremblaient.
riioSanto releva les yeux sur lui et vit ses traits décomposés exprimer le paroxysme d'une horrible angoisse.
— Milord, milord, dit en ce moment un groom en descendant précipitamment les marches du perron, — ces hommes qui entourent de loin Votre Seigneurie sont armés ; j'en suis sûr... j'ai vu...
— Oui! oui! interrompit Angus; —passez-leur sur )e corps, mon frère... votre cheval est-il bon?i..
RioSanto mesura d'un rtgard rapide le terrain à parcourir et les intervalles lais^és libres par ceux (ju'on lui iêéôignait comme des ennemis.
— Cary, ma belle Clary, dit-il doucement.
La Jument raidit ses jarrets, releva le col et ramena ses oreilles attentives.
— Clary I balbutia le laird tn mettant sa main sur son cœur, qui défaillait.
Rio Santo tendit les rêues et reprit à demi-voix :
— llop ! Clary! hop ! ma belle!
La jument partit ellleurant la ceige.
— Clary! Clary I répéla le laird — Ahl ah! Clary! ..J'avais oublié... Qu'as-tu lait de Clary, Fergus O'Breane?
Il s'était levé, et arrachant K's rênes des mains du nianiuis
il les tira de toute sa force et au point de faire reculer le
j tilbury, déjà lancé au galop, jusqus sous le perron U'Irish-
j House.
I Les hommes apostés par SIcphcn ctFranK, ainsi que les
LES MraiTERÉS DE LONDRES.
deux jeunes gens eux-mêmes, étaient restés indécis jusqu" ;\ cet instant, attendant vainement le signal convenu entre eux et lelaird.
Ils s'ébranlèrent tous à la fois au moment où ce dernier faisait rétrograder la voiture qui se trouva étroitement cernée en un clin d'œil.
— Ah ! mon frère Fergus, reprit Mac-Farlane d'une voix éclatante ;— qu'as-tu fait de Clary ?... et qu'as-tu fait d'Anna?
Ces plaintes furieuses étaient pourRio-Santo une énigme.
Sa preniàre idée fut qu'il était entourée d'hommes de po lice, et que Smith, — ou un autre, — l'avait trahi. 'Il demeurait assis, tranquille en apparence, sur les coussins du tilbury, tandis que Mac-Farlane, debout auprès de lui, gesticulait l'écume ù la bouche, et semblait être en ■ proie à un furibond accès de frénésie.
Deux hommes tenaient déjà la bride du cheval.
La lumière des deux lanternes à gaz posées devant le perron d'Irish-House et entre lesquelles se trouvait maintenant le iilbury ^tombait d'aplomb sur le visage hautain et pftle de monsieur le marquis de Rio-Santo. Stopben n'eût point de peine à reconnaître en lui le magnifique étranger de Temple-Church. — Mais, entre l'homme de Temple-Church, son ennemi d'hi'er, et l'assassin de son père, voué depuis des années à sa vengeance, il y avait toujours cette différence matérielle qui avait dérouté si longtemps les soupçons de Stephen. Le jeune médecin avait maintenant le témoignage du laird, il ne doutait plus ; — mais il cherchait toujours, sur ce noble front que la brusque attaque d'Angus venait de découvrir, un autre témoignage physique, irrécusable ; la cicatrice gravée si profondément dans ses souvenirs d'enfant.
Frank de même. — C'était monsieur le marquis de Rio- Sânto qui était là devant lui ; c'était l'homme détesté, le rival heureux, le tyran impitoyable de la pauvre Mary, mais étaitce aussi le bourreau d'Karriet?
Monsieur le marquis de Rio-Santo, lui, ne faisait nul effort ostensible pour se dégager. I! regardait d'un air de surprise'calme ces gens inconnus, ameutés autour de sa voiture, etsemblait attendre une explication.
Mais c'est que le visage de monsieur le marquis de Rio- Santo, si habile à exprimer tous sentimenset toutesnuances de sentimens, savait être ù l'occasion un masque discret. 11 restait serein et tranquille, mais derrière cette sérénité factice, derrière ce calme, résultat d'un effort désespéré, il y avait une terrible angoisse.
Dans une heure toutes les forces réunies de la capitale desïrois-Royaumi'S n'auraient point suffi peut-être à comprimer son redoutable essor ; maintenant quelques hommes pouvaient lui barrer le chemin. — N'est-ce pas assez d'un passant qui met le pied sur la traînée de poudre, ou d'une goutte d'eau mouillant pt»r hasard la mèche qu'on allume, pour pré venir ces chocs gigantesques dont l'ébranlement calculé creuse des gouffres et nivelle les montagnes ; — mais si l'étincelle a touché une fois la mine, quelle armée oîi quel déluge [Wurrait arrêter l'explosion ?
Les derniers événemens que nous avons racontés s'étaient succédé, rapide comme la pensée. Il ne s'était pas passé dix secondes entre le cbangemenl subit du laird et l'irruption des gens de Stephcn Mac-Nab.
Point n'estbecoin d'expliquer que le laird, cbancelantd'esprit et ne trouvant point dans son cerveau troublé une ferme base où asseoir ses idées, avait subiàTimproviste et au beau milieu de ses pensées de vengeance, les effets «le celte puissance dominatrice que monsieur le marquis de Rio-Santo exerçait partout autouf de lui. Il avait oublié sa haine pour ne se souvenir que de cette tendresse fraternelle et presque passionnée qui le liait à Fergus O'Breane.— Mais le nom de Clary. résonnant à son oreille, avaitrompu le charme.
11 s'était souvenu de sa colère, et ce retour avait eu lieu avec d'autant plus de violence que le laird avait été plus près de perdre l'occasion de punir et de se venger.
11 se faisait un complet silence autour de la voiture arrê- LB sièg::e. -
tée. —La porte d'Irish-House s'était ouverte : sur le perron étaient rangés huit ou dix grooms en livrée qui regardaient.
Le laird tenait d'une main les rênes ; de l'autre, il serrait le revers de la redingote de Rio-Santo.
Il haletait et ne pouvait plus parler.
Rio-Santo le repoussa doucement.
— Messieurs, dit-il d'une voix qui vibra, calme et sonore au milieu du silence,— j'ai nom don José Maria Telles de Alarcaon, marquis de Rio-Santo. Je suis grand de Portugal de première classe et chargé d'une mission diplomatique près le gouvernement anglais, si vous êtes des gentlemen, je vous prie, après cette explication que je ne vous devais pas, de lâcher la bride de mon cheval et de me faire place ; — si vous êtes des hommes de police, je vous somme de vider le pavé, vous tenant quitte de toute excuse pour cette insulte brutale et contraire aux droits (fis gens.
Nul ne bougea parmi les hommes qui faisaient cercle sur la chaussée, mais Frank et Stephen quittèrent à ia fois le trottoir et vinrent se placer l'un à droite, l'autre à gauche du marquis.
— Il n'y a pas assez longtemps, dit Frank d'une voix sous laquelle bouillait sa colère, — que monsieur de Rio-Santo et moi nous sommes vus de près, pour que j'aie besoinSde jlui décliner mes noms et titres.
Le marquis se pencha pour mieux voir.
— L'Honorable Frank Perceval ! murmura-t-il avec amertume;— on dit que les gens à qui l'on ftiit l'aumône de la vie deviennent d'implacables ennemis... que me voulez-vous' monsieur.
—Je veux vous demander compte, wilord, répondit Frank qui se contenait à peine, — d'un crime lâche et sans nom. Il s'éleva sur la pointe des pieds et prononça tout bas :
— Je suis le frère d'Harriet Perceval, milord.
— Et l'amant malheur<iux de Mary Trevor, ajouta ironiquement le marquis ; — je vous déclare, monsieur, que je n'ai point en l'honneur de connaître milady votre sœur.
— C'est vrai, dit Frank; vous l'avez tuée sans la connaître.
Il y avait dans cette laconique accusation un accent si pro fond de haine sans bornes et h la fois d'amèrc douleur, que le marquis allait demander des explications, lorsqu'il sentit Une main se poser sur son bras.
Il se retourna et se trouva en face de Stephen.
— Moi, je suis le fils de MacNab, dit seulement ce dernier.
Rio-Santo tressaillit de la tête aux pieds.
— Mac-Nab ! mon frère Mac-Nab! prononça lugubreme ,1 le laird ; — sang pour sang !... Je suis content d'avoir f i ce que j'ai fait.
Il y eut un court moment de silence.— Le marquis semblait changé en statue. Son regard immobile se fixait lourde ment en avant...
Qui pourrait dire ce qui se passait en cet homme à cette heure suprême? Il avait travaillé vingt ans, surmonté des obstacles que d'autres eussent réputés infranchissables; 11 avait remué le monde 1 — Et maintenant, au dernier pas un précipice...
Se disait-il qud-ce châtiment était justice et que ses crimes seuls s'élevaient contre lui ?
Ou bien se disait-il que Dieu le punissait de sa clémence, qu'il avait sauvé par deux fois la vie de ce frère qui le trahissait, et aussi épargné l'existence de ces deux homiçes qui demandaient son sang?...
Il n'eut pas longtemps du reste pour réfliltliir.
— Monsieur, dit Stephen avec froideur, veuillez descendre, s'il vous plaît : vous comprendrez que toute résistance serait désormais folie, et qu'il vaudra mieux pour vous, nous épargner la triste nécessité d'employer la violence.
Les grooms et laquais du marquis étaient tous Anglais. lis contemplaient la scène avec un très beau flegme et ne s'émouvaient pas beaucoup plus que s'il se fût agi du grand Turc. Ouïes voyait échelonnés sur le perron, avec leurs vestes écarlates. Deux ou trois d'entre eux portaient de longues
PAUL FÉVAL
cannes dant on eût pu faire arme au besoin. — Nous affirmons que si une pauvre balayeuse de rues irlandaise eût embarrassé le chemin par mt'-garde, les vaillaus serviteurs Tcusseut chargée à fond et mise en fuite.
~ Taisez-vous, mon neveu USac-Nab I s'écria lelaird dont le désordre aut'menla'it;— vous parlez mal!... Ah 1 quand on hait, il faut haïr beaucoup... lia tué votre pèrel... il a enlevé mos deux filles...
— Moi I... Voulut interrompre le marquis.
— Clary et Annal... toutes deux!,., toutes deux I... ah! il me faut de la violence ù moi !... ah !.. .
11 se rua en criant surRio-Sanlo, et le saisit à la gorge.
Durant un instant, une lutte confuse s'établit, dans laquelle on ne distinguait qu'imparfaitement lesmouvemens des deux adversaires, Mac-Nab et Perceval s'élancèrent à la fois pour s'interposer.
A ce moment Rio-Sauto qui venait de dégager sa gorge des étreintes-insensées du laird, releva la tète. Son œil brillant renvoyait, élincelans, les rayons du gaz ; -un rouge soml)re et uniforme, résultat des efforts d'Angus ou de la colère, avait remplacé la maie pâleur des traits du marquis; — ses sourcils étaient froncés, et sur le fond empourpré de son front, une ligne livide, profondément tranchée, courait du sourcil à la naissance des cheveux.
Frank et Stephen poussèrent un double cri :
— La cicatrice !
Mais ce n'étaitjamais pour peu que Rio-Santo fronçait le sourcil. —On avait perdu de vue ses mouvemens durant une seconde : une seconde lui suffit.
Le laird violemment renversé, vint tomber dans les bras de Stephen, etune voix impérieuse s'éleva :
— Lâchez la bride, sur votre vie I
Les deux hommes qui retenaient le cheval n'obéirent point. Deux détonations retentirent coup sur coup.
— Hop! Claryl hop, ma belle dit le marquis.
La jument docile obéit au frein, libre désormais, car les deux hommes avait rou'.é dans la neige.
Le tilbury partit comme un trait. Clary'avait distancé aux dernières courses d'Epsom le fameux Tippoo-Saëb, sur lequel Sa Seigneurie le comte de Chesterfield avait parié et gagné trois contre un pendant deux saisons.
— Cent guinées à qui l'arrêterai cria Stephen exaspéré en s'élânçant sur les traces de Rio-Santo.
Donnor d'Ardagh brandit un long couteau qu'il tenait à
ia main.
— Oh 1 Votre Honneur, dit-il, Donnor va l'arrêter pour rien... Le lord a un bon cheval, c'est sur, mais l'on pave à l'entrée deBelgrave-Street, et les lords ne remarquent pas ces choses-là... Il va être obligé de revenir. Si la petite voilure me passe sur le corps, Yolre Honneur^ je pense que vous aurez soin de l'enfant qui est dans Sait-it-Giles.
Donnor était déjà loin. I! arriva au coin de Belgrave- Street bien avant tous les aulrts. Et au moment où le marquis, arrêté par l'obsiacle indiqué, revenait au grand galop pour enfiler l'autre côté du Square, on le vit se précipiter tête prej)iô,.e.La course du tiHiury ne se ralentit point. Seulement Donnor, cTaniponné au brancard, se laissaittraîner et ne lâi chaitpoint prise malgré les efforts du marquis.
Au bout d'une centaine de pas, Clary broncha.
— Hop, ma belle ! dit Rio-Santo.
Cary bondit en avant, piiis broncha encore.— Au bout de dix ; as, elle s'abattit, morte.
Doinor se coiffiha, épuisé, dans la neige, en poussant un long cri de victoire.— Il était parvenu à mettre son couteau tout entier dans ^^ ventre de la belle jument.
Oh! Votre Honneur! dit-il fi Stephen qui accourait; —
je n'avais encore fait rien qui vaille pour payer le pain que ( vous m'avez donné et les habits de la petite fille.