EFFET DU FROID SUR UNE ÉMEUTE
Les deux brancards du tilbui^ .s'étaient brisés dans la chute et monsieur le marquis de Rio-Santo avait été lancé rudement sur le sol. Il demeura quelques secondes étourdi du choc, mais il se releva néanmoins avant que le gros d-i ses adversaires fût à portée de le saisir.
Il était debout au milieu de la-chaussée et tenait à la main son poignard.
Toutes les fenôlres de Belgrave-Square s'étaient ouvertes au double coup d s pistolet. Les valets étaient descendus dans la ru:; les maîtres tâchaient de voir sans se déranger.
Quelques groupes débouchaient des rues voisines empressés et curieux.
Ceux des assaillans qui arrivèrent d'abord à portée du marquis s'arrêtèrent sans l'attaquer, car la lumière éclatante du gaz éclairait sa pose déterminée et montrait, c«>mme eût fait le plein jour, les détails de son corps souple et vigoureux.—Ce furent Stephen et Perceval qui s'élancèreut sur lui les premiers.
— Quoi ! tous deux en même temps ! dit le marquis avec raillerie.
Il avait évité le choc de Frank et tenait le poignard levé sur Stephen, qui venait de trébucher contre un éclat de brancard.
Mais il lie frappa point.
Une clameur lointaine et confuse se faisait entendre dans la direction de Chapel-Street.
— Rendez-vous, milord, dit Stephen qui avait eu le temps de se relever ; — vous voyez bien que toute résistance est inutile.
— Je vois que vous êtes vingt contre un, m-ssieurs, répondit Rio-Santo. Partons pays, ce serait lâcheté : ù Londres, c'est prudence d'habitude... Je me rends ù l'Honorable Frank Perceval.
Tout en parlant, il prêtait attentivement l'oreille Le bruit augmentait du côlé de Chapel-Street. C'était comme un murmure immense, grossissant par intervalles, pais s'éloi'gnant pour renaître, gronder un instant et s'assourdir encore.
Monsi uT de I\io-Santo avait jeté soii poignard, et se tenait, sans armes, entre Stephen et Perceval,
— Milord, lui dil ce dernier, le msmait serait mal choisi pour s'irriter de vos reproches ou relever sévèrement l'amer, tume outrageante que vous y miV.ez. Je veux dire néanmoins à Votre Seigneurie que vingt chasseur* peuvent sans honte acculer le sanglier dans sa bauge... Veuillez nou.:, suivre, s'il vous plaît.
Toute la troupe se mit en route à l'instant vers Cliapel- Street, atin de gagner le bureau de police de Westminster.
Le visage du marquis avait perdu son caractère de calme hautain et provoquant, pour prendre une expression de froideur indifférente. Nul n'aurait su deviner en. ce moment ce qui se passait au dedans de lui. — Peut-être était-il pris de cette apathie lourde qui suit la défaite. C'était du moins ce que devaient croire ceux i(ui ne connaissaient de lui quel'exlérieur et n'avaient pu mesurer jamais la force cachée de son âme.
Peut-être encore avait-il quelque mystérieux motif d'espérer.
Toujours est-il que, chaque fois qu'une clameur plus sonore arrivait de Grosvenor-Place par Chapel-Street, le marquis pressait le pas involontairement, comme s'il eût voulu devancer la marche de ses gardiens.— On arrivait à l'angle de Belgrave-Square. 11 n'était pas difficile de conjecturer qu'un i'assemblemgiî très çonsidcraWc encombrait Gros^
venor-Place. La petite troupe continuait néanmùms de marcher.
On eu; pu Yoirla physionomie du mai quiss'éciairer d'une lueur de rùntentement tit dissimulé, loisqu'il se vit dans Chapel-Street que remplissaient déjà les cris de la foule.
— Hàlons-nous, dit Stephen, ou nous trouverons le passage ebsirué.
— On dirait une émeute ! ajouta l'un des hommes qui l'ao compagnaient.
C était une émeute en effet. —C'était l'aile d'une armée immense qui faisait à cette heure déjà ruisseler par les rues de Londres ses innombrables bataillons* — Celaient les gens de Saint-Giles, les voleurs de la Famille et Us Irlandais qui, suivant une direction donnée, se précipitaient le long des parcs jusqu'à Buckinghani-Palace.
Lne fois ù portée de cette foule, dont il était l'âme, Rio- Santo n'avait a prononcer qu'un mot pour être sauvé. Voilà pour(|uûi son Iront s'éclaiiv.it malgré lui ; voilà pourquoi il pressait le pas et eût payé chacune des enjambées qui le séparaient encore de Crosvenor-Place au prix d'une semaine de sa vie.
Mais il y avait sur sa roule un obstacle vivant, un homme que Dieu semblait avoir choisi entre tous pour doubler l'a- TOertume du calice. — Angus MacFarlane avait assisté au conseil secret tenu dans le salon d'Irisli-Hoase. Il savait, lai aussi, ce qu'était cùlte foule dont les clameurs arrivaient au marquis comme un présage de salut.
Froissé encore de sa chute, il setraînasur la neige jusqu'à l'entrée de Chapel-Street et cria d'arrêter.
Rio-Santo pâlit à cette voix naguère aimée et qui était maintenani celle de sos plus implacable ennemi.
Le laird parla. Stephen et Frank changèrent aussitùt ladireclion de leur marche, et comme le marquis refusait de faire un pas en sens contraire, on le saisit à bras le corps et on l'entraîna malgré lui.
Dans Belgrave-Slreet, on trouva des policiimeu attirés en- On par la double détonation. Rio-Santo fut remis entre leurs mains et arriva au bur.au de police de Westminster escorté par tous ceux qui avaient contribué à son arrestation.
Pendant cela, Londres, la ville antipathique aux émeutes, parce que les émeutes font fermer les boutiques, s'effrayait et se repliait au foud de ses noires maisons, comme fait un escargot dans sa coquille à l'approche du danger.
L'émeute grossissait, grossissait. — Où allait-elle ! — Dans quel but s'armait la foule? — Au profit de qui se faisait la révolution?
Quelques rideaux de fenêtre s'entr'ouvraient. Les gentlemen regardaient, et, à l'aspect de ce soulèvement colossal qui mettait dans la rue autant de têtes d'hommes que de pavés, ils se demandaient ce qu'allait devenir Londres, la ville mal gardée par excellence, où il n'y a de troupes que ce qu'il faut pour parader les jours de fête devant Saint- James, la cité tranquille, organisée pour le lucre et la paix, inhabile à la guerre et défendue seulement par quelques centaines de horseguards, les plus splcndides cavaliers de carton du monde entier.
La foule allait se recrutant sans relâche, tantôt grondant sourdement, tantôt emplissant l'ai ■ de clameurs tounanles. — Elle allait, broyant et fondant la neige glacée sous ses pieds.
Et celte foule n'avait point de drapeau. Elle ne criait ni pour les whigs alors au pouvoir, ni pour les tories, ni pour les radicaux. C'était une colère terrible d'autant plus qu'elle était mystérieuse, inexplicable.
Buckingham-Palace éiait cerné ; Wliite-IIall et ses abords où sont entassées les admiiiistraiJons publiques étaient pris d'avance, tant le nombre des assaillans éloignai* toute idée de résistance. Les membres épouvantés des deux chambres du Parle ment se taisaient pour écouter ce peuple ameutéaux portes, et dont les clameurs désordonnées eussent couvert leur vide éloquence.
Oh ! tout était prévu, tout, — hormis la part que la main caché'j delà Providence prendrait .■> lévénement. j
Londtef s 5ê trottvail attaqué k la t'ois, compte l'Angleterre, '
par toutes ses parties vulnérables. Celait bien le même génie qui avait ordonné le plan de cette double bataille...
Mais le signai ne venait pas. Les licutenans de Rio-Sanio impatiens de l'impatience commune, attendaient, — le canon de la Tour se laisait.
Qui ne connaît les allures étourdies, aveugles, folles, brutales, de ce monstre sans tète (yi'on appelle rEmeule? Il passe, renversant devant lui tout obstacle, se n.'.iinanl par le combat, grandissant à chaque goutte de sang qu'il verse, capable d'npér.r des miracles, s'il a flairé une fois l'odeur aimée de la mori. Il passe, plein d'ardeur et de joie, pourvu •lu'ou lui donne des hommes à tuej- ou des palais à démolir. — Ecoutez ! si vous l'enicndez rugir bien fort, et-jtter au ciel les hurlemens de sa triste allégresse, c'est (.ni'il a martelé de.s colonnes (le marbre ou broyé des membres de chair, c'est qu'il danse sur des ruines ou chauffe ses pieds dans le sang.
Mais si vous ne jetez rien sur sa route, à quelle curée voulez-vous qu'il s'anim;'? On ne s'%nivre point longtemps à vide. Crier ne peut suffire toujours? il faut, pour rester en goguette, boire si l'on est lio;ime, égorger si l'on est peuple.
Et le signal ne venait pas.
Le monstre avait les pieds dans la neige fondue. On le fortuit àrester en place, et il grelottait tout 'ods.
Ah! si quelque cri eût retenti au-dessus de celle foule stupide, si on lui eût montré le but en disant : Frappe! elle aurait repris gôùt au passe-temps, et alors malheur au but indiqué, soldat ou monument ; mais rien. —Les lieutenans de Rio-Santo attendaient.
Les heures s'écoulaient. Il tombait une neige- épaisse. — L'émeute eut froid.
Or, l'émeute se dissipe comme elle se forme. — Qui sait d'où vient l'orage et qui sait où il va ? — Vers dix heures du soir, les policemen parcouraient les rues de Londres où le passage de la cohue n'avait laissé qu'un surcroît de boue.
En un seul endroit, l'émeute n'avait point cédé, c'était à l'angle de Prince' s-Strcet et de Poulfry. Nous savons que là, le rush avait uu but et que point n'était besoin d'un signal pour commencer le pil!a je de la Banque.
Le moment avait été fixé A onze heures on devait entamer les opérations.
Mais le laird avait eu le temps de parfaire sa dé«)araiion au bureau de police de Westminster. Vers dix heures, par Threadneedle-Street, laissé libre, dél^oucha un bataillon de gardes à pied, qui prit place tranquillement devant la porte du magasin de soda-water.
Les gens de la Famille les regardèrent. Paddy blasphéma, Snail miaula.
A minuit, tout dormait dans la ville, sauf une douzaine de maçons occupés à murer aux flambeaux la porte du magasin de soda-water.
Heureusement, et monsieur Smitli en remercia chaudement' le ciel, il ne restait absolument personne dans le souterrain.
Personne, excepté Saunder l'Eléphant, qui se trouvait ainsi muré avec les vestes de son souper ds la veille et sa jarre de gin.
Il était tard déjà lorsque Susannah quitta Clary Mae-Farîane qu'elle venait de sauver, sur le trottoir de Gernhill, devant la maison de mistress l\Iac-IS'ab.
Elle se (5t aussitôt conduire dans Regent-Street, chez la comtesse de Derby.
Il y avait deux jours que la belle tille avait été séparée violemment de Brian de Lancesler, au Hioment même où elle venait de lui conter son histoire. Depuis lors, elle ignorai complètement ce qu'était devenu Brian. N'osant point se rendre seule à la demeure du cadet de Lancester, ce qui eût contrarié les idées de convenance et de pudeur qu'elle avait apprises si rapidement dans son court passage parmi le monde, elle songeait naturellement à chercher des nouvelles auprès de lady Ophelia, son unique amie.
Pendant ces deux jours, l'iBciuiétude avait tenu peu de place dans les pensées de Susannali, El] e s'était donné»; tout
PAUL FÉVAS
entière à ce bienfaisant rôle de protectrice que l'état de souffrance de la pauvre Clary lui commandait. Ce rôle était à sa taille; ellesy complaisait. Il y avait dans sa nature forte et Jicheun fonds inépuisable de miséricordieuse bonté. La plus tendre mère se fût déclarée vaincue en voyant les soins amoureux, les délicates sollicitudes, dont la belle fille avait entouré Clary « sa petite sœur » comme elle l'appelait. Le propre »!e Susannah était d'aimer jusqu'au dévouement, dans l'amitié ; dans l'amour, jusqu'à l'adoratîoi). L'image de Dieu charitable se retrouvait entière dans celte âme pure et noble, autant que l'imparfait miroir du cœur de la fille d'un homme peut refléter les perfections divines.
Dès que Clary fut rendue à sa famille et ne réclama plus ses soins, le souvenir de Brian de Lancester revint dominer- Susannah. Dix fois, sur la route de Gornbill à Regent-Streef, elle fut sur le point d'ordonner au cocher de tourner bride et de la conduire dans Cliffort-Street, à la maison de Lancester, mais elle se retint. Lancester lui-même n'avait-il pas paru d'avance improuver celte démarche lorsqu'il lui avait dit que la demeure de lady Ophelia était son asile naturel ?
Susannah prit patience dès qu'elle crut obéir à la volonté de Brian.
Elle trouva la comtesse de Derby seule et souffrante.
Lady Ophelia, faite autrefois à la vie calme et vraiment disiuie, il faut le dire, des membres de l'aristocratie anglaise qui sont restés fidèles aux mœurs antiques de leur race, se trouvait depuis longtemps déjà hors de la voie austère qu'elle n'aurait drt quitter jamais. Sa liaison avec le marquis de Rio- Santo avait mis un» tache à. sa renommée ; mais, innocente ou coupable (car, en définitive, le monde qui ne juge que sur apparences ne peut point juger sans appel), elle avait gardé idu moins jusqu'alors intacte toute celte portion de l'exis- ;tence que n'aflectent point les choses de l'amour. Mais depuis quelques jours cette portion réservée de sa vie se trouvait brasquemeut entamée. Elle avait livré à Perceval les secrets du ra^arquis; elle avait, par suite de cette révélation, exécuté, sous des yeux malvcillans eljaloux, une démarche qui, dans les mœurs anglaises, appelle sur son aujeur découvert les foudres de l'excommunication fashionable .- nous voulons parler du billet remis à Mary-Trevor à la dérobée; elle avait enfin, et ceci était tout récent, écrit à Frank Perceval, sous laûictée du marquis de Rio-Santo, une lettre dont les résul- Sats possibles la faisaient frémir.
Tout cela pesait un poids bien lourd sur sa conscience hojinéte et délicate. Attaquée déjà depuis longtemps par les cliafeTins d'un amour méconnu et trompé, par les angoisses d'une jalousie qui tyrannisait ses nuils et ses jours, la pauvre fe!.'ime devait faiblir sous ce triple fardeau. Sa santé déjà chancelante fléchit tout-à-coup.
Susannah la trouva couchée sur une chaise-longue, pâle, affaissée, et le découragement peint sur le visage.
A la vue de la belle fille, Ophelia eut un sourire presque jo.veuj.
— Je croyais que vous m'abandonniez, dit-elle, et je suis bieir heureuse de vous voir.
Snsûnnah lui prit la main et la serra doucement entre les siennes.
— C»mme vous veilà pâle etchangée, chère lady, répliquat-elle ; — vous souffrez ?
La comtesse mit la main sur son cœur.
— Oui, répondit-elle, je soufl^re... et mon mal n'est point de ceux qu'un médecin puisse aisément guérir... Je vous cont<?rai mes peines, Susarïiah... Mais vous, que vous est-il donc arrivé ?
— Koi,jefle puis vous dire que je vous conterai mes peines, Opbelia, répartit la belle fille en souriant tristement; — mes peiHes sont un iecret et ce secret ne m'appartient pas .. Depuis que je ne vous ai vue, j'ai bien souffert aussi, mais j'ai eu bien de la joie... Ce sera pour moi un jour heureux, chère lady, que celui où je pourrai vous oflrir mon coeur, comme ;e l'ai fait ;~i Brian de Lancesler dont je vais devenir la femme.
La comtesse se stfuleva sur sa chaise-longue et attira Susannah auprès d'elle.
— Je savais bien que vous m'apportiez une consolation' dit-elle avec une amitié charmante ; — ce m'est une chose Sj douce de vous voir heureuse, Susannah 1... Et moi qui connais monsieur de Lancester, je le sais noble et bon, — aussi bon et noble que vous avez pu le rêver dans l'ardeur de votre jeune amour... Tant mieux! oh ! tant mieux, chère lady ! vous, au moins, vous désapprendrez à soutfrir !
Elle baisa au front Susannah qui se penchait vers elle en rougissant et en souriant.
— Jj viens vous demander un asile, Ophelia, reprit celte dernière ; — si je ne puis vous dire mon secret, il faut bien pourtant que je vous apprenne l'embarras où je suis... je n'ai plus de retraite...
— Quoi! s'écria étourdiment Ophelia ; — madame la duchesse de Gèvres!... ,
Susannah garda le siletnce. -
— Pardon, chère lady, poursuivit la comtesse ; je vous remercie d'avoir compris que ma maison est à vous comme je le suis moi-même.
Ceci fut dit avec une franche effusion, — et-pourtant le front de lady Ophelia devint pensif aussitôt qu'elle eut cessé de parler.
Il faudrait être d'humeur singulièrement austère et chagrine pour n'avoir point pitié de cette curiosité instinctive et plus rapide que l'éclair qui vient mi'^lerchez la femme un petit désir aigu et subtil comme la pointe d'un dard de guêpe aux plus purs tpanchemens du cœur. A tout prendre, d'ailleurs, ce petit désir ne gâte rien ; il est involontaire comme tout désir et plus involontaire qu'un autre désir, parce qu'il est plus soudain. Le blâmer serait superflu. Dès qu'on le discale, il a cessé d'être ; il n'existe qu'à la condition de passer inaperçu.
Car sitôt qu'on l'aperçoit on le rejette avec honte ou bien, l'on s'y comptait à loisir. Dans le premier cas, justice est faite; dans le second, le petit désir sur lequel nous appelons l'indulgence masculine n'est déjà plus lui-même; il rentre dans cette curiosité dét^table et vulgaire, vice commun aux sots des deux sexes et qui ne mérite à coup sûr ni pitié ni pardon.
Lady Ophelia n'était point suspecte de sottise; et l'élément bourgeois n'entrait pas pour un atome dans sa haute na ture;mais elle était femme. A son insu et avec une magique promptitude, son esprit distrait groupa une foule d'indices. Elle se souvint de cette étrange ignorance de toutes choses qu'avait si souvent montrée la belle lille, de son arrivée subite, des demi-confidences échappées aux heures (J'épanchemens. Elle rapprocha ces circonstances diverses du haut titre porté par Susannah, veuve et ne paraissant point initiée aux mystères du mariage, et vint enfin à se demander comment la princesse de Longueville se trouvait avoir besoin d'une retraite.
Ce travail mental dura juste le quart d'une seconde.
Le résultat fut que la comtesse de Derby eut un très vif . mouvement de colère contre elle-même et qu'elle embrassa la belle fille avec un redoublement de tendresse.
— Je connaissais toute votre bonté, chère lady, rcpritSusannah qui rougit encore et se troubla ;— je viens donc vous demander un asile... En outre...
— En outre?... répéta doucement la comtesse.
— Il y a deux jours que je n'ai vu monsieur de Laneester, acheva la belle fille en relerant la tête comme pour protester contre sa rougeur.
Lady Ophelia se leva vivement et sans trop d'effort pour prendre une sonnelte d'or qui se trouvait hors de sa portée.
— Voyez, Susannah, dit-elle gaîment, vous m'avez guérie... Joan, ajouta-t-elle en s'adressant à sa femme de chambre, qui se présentait à l'appel de la sonnette, apportez-moi ce qu'il faut pour écrire.
Joan mit sur le lit un élégant et léger pupitre de maroquin. La comtesse trempa sa plume dans l'encre.
— Il Jaut >ui faire une surprise, chère belle, dit-elle tout
LES MYSTÈRES DB LONDRlS.
bas. Je ne veux poiiit lui dire que vous êtes ici, et demain, quand il se présentera...
— Non, oh! non,Opholia, interrompit Susannah ;— diteslui que je suis avec vous... Une nuit est bien longue et il doit nie croire entourée de périls...
— Comme vous prononcez ce mot, Susannah I... Des périls !... mais il y a des périls de toute sorte... Je vais dire îi monsieur de Lancesler que vous êtes à l'abri sous mon aile.
Sa plume courut le long de trois ou quatre lignes sur le papier.
— Joan, reprit-elle en fermant la lettre, il faut que Tom porte sur-le-champ ce billet dans Cliffort-Street, h l'Honorable Brian de Lancesler, et (|u'il me rende la réponse tout de suite. Je l'attends.
Joan sortit. — La belle fille adressa à son amie un regard de reconnaissftiiee.
Puis l'entretien continua. La comtesse se sentait réellement soulagée. Il ne faut souvent que le son d'une voix aimée pour dissiper ces lourdes vapeurs que condensent autour de l'âme la solitude et l'abandon.
Susannah regardait bien souvent l'aiguille de la pendule.
Et chaque fois qu'il en était ainsi, lady Ophelia souriait avec mélancolie, parce qu'elle avait souvenir sans doute de bien des regards d'impatience et d'espoir, jetés par elle sur cette même pendule, dans des circonstances pareilles.
Enfin, Joan reparut au seuil. Elle avait une lettre à la main.
— Donnez, donnez 1 dit la comtesse.
Susannah était pâle d'émotion.
Joan tendit la lettre à sa maîtresse qui la reconnut pour celle qu'elle venait d'écrire à l'instant et qui n'avait point clé décachetée.
— Que signifie cela? demanda-t-elle.
— S'il plaitù Votre Seigneurie, répondit Joan, l'Honorable Brian de Lancesler est absent de sa maison depuis trois jours et n'a point donné depuis lors de ses nouvelles.
Susannah chancela et s'ai)puya tremblante au dos du lit de jour.
CHAPITl'.K XXVHL