HA DIT NOIR ET GANTS BLANCS
Vers une heure, Gaston revint à l'hôtel deMaillepré. — Il traversa la cour précipitamment, sans jeter un regard vers la loge de Biot.
Ses cheveux étaient en désordre. Sa blouse et son pantalon avaient de larges taches de boue. Il semblait harassé de fatigue.
Jamais, d'ordinaire, Sainte et Gaston ne rentraient à l'hôtel avant cinq heures. Ils faisaient, chacun dans son atelier, ce que les ouvriers nomment deux tiers de journée, pour pouvoir assister au dîner de la vielle dame.
Aujourd'hui, Sainte était rentrée dès le matin: Gastorj à son tour, rentrait à une heure.
l't tou.5 deux semblaient troublés comme on l'est au choc d'un malheur imprévu. Leur tristesse n'était point celle do cliaque jour.
Depuis la veille, Biot avait vu bien des chostîs propres à exciter l'inquiétude do son dévouement. Il suivit Gaston d'un regard à la fois respectueux et paternel. Puis sa rude paupière se baissa et ses mains abandonnèrent le travail commencé.
■1 demeura pensif durant quelques minutes. Lors(iu'ii attaqua de nouveau les fils rét fs de sa trame métallique, sa grosse tête secoua lentement les mèches épaisses de sa clicvclure. Un bruyant soupir souleva ^a poitrine. — II adressi un regard pieux à une imago de la mère de Dieu collée à la muraille et murmura dévotement :
— Bonne sainte Vierge, veillez sur eux !
Une fois entré dans la chambre qui lui servait de retraite, Gaston arracha son bourgeron et le foula d'un pied haineux. — Son front était baigné de sueur. — Des i aroles sans suite tombaient confusément de sa bouche.
Il passa rapidement un pantalon noir et l'habit qui lui servait aux dîners de famille.— Au moment de sortir, il se laissa tomber sur le pied de son lit et couvrit son visage de ses mains.
La porte de Sainte s'ouvrit tout doucement. Elle s'appro- ^4 cha sur la pointe des pieds et baisa le front humide de son frère à travers ses doigts écartés.
Il se redressa en sursaut.
Sainte était assise auprès de lui .sur le lit et retenait ses larmes qai voulaient couler.
PAUL FÉVAL
— Gaston!,., mon frère !... ilit-ello : — je t'en prie... qu'as-tu?... où vas tu?...
Gaston balbutia et baissa la tè!e.
Sainte jeta ses deux bras autour de son cou en répétant :
— Je t'en prie !... je t'en prie !... Elle souriait pour t^lre exaucée.
Gaston la pressa contre son cœur on silence. Puis il se leva et se dirigea vers la porte.
— Jeté dirai tout, murniura-t-il; — demain !
Il ne songea point à lui demander les motifs de sa présence 5 cette lieure. Une seule pensée était en lui...
Sainte demeura seule. — Ses larmes contenues jaillirent.
Elle rentra dans sa chambre et se mit à genoux devant son crucifix.
Dieu étend sa main pour recueillir le pleur de l'enlant , — cette perle embaumée qui descend de l'âme avec ses parfums purs de prière et d'amour...
Gaston dit à Biot en passant :
— Si je no reviens pas à cimi hsures, tu diras que lu sais où je suis.
— Ce sera un mensonge... murmura Biot qui rougit.
— C'est pour Sainte, ajouta Gaston.
— Pour mademoiselle Sainte... prononça tout bas le paysan ; — c'est bien... je mentirai.
Gaston était déjà dans la rue.
Il monla en llacre à la station de la rue Culture-Sainte- Catberine. et cria au cocher.
— Hue Royale-Saint-llonoré, no 9 !... nu galop !...
Il f.iut avoir l'esprit b'.en troublé [lour parler de galopa des chevaux de fiacre.
Giision baissa les deux glaces. Son front brûlait. Il manquait d'air...
L'alelierde gi-avure (lour éto!T.''s de messieurs Rolirbach et Malfus, situé rue du Pas-de-la-.Mule, élaitcn ce moment plein d'ouvriers.
C'est l'Alsace, comme on sait, qui est en posses^on de produire la majeure partie des artisans employés à l'impression des étoffes, depuis le dessinateur, qui vous battrait bel cl bien, eu allemand, si vous ne rn|ipclicz point un artiste, jusqu'à lluunble picoleuse, chargée d'enfoncer dan* le bois ces épingles sans tête, dont la réu/.ion et l'arraîigemenl forment certaines parties du dessin.
L'Alsace a une belle voix, mais un accent e!frovnblo. — Ayant d'entrer dans cet atrlier, où les llls do la cholie MiluFse (Jfulbouse), du peau Si-r^irpury et de doltJ^ar sont en majorité, nous prenons Te igagoment de n'imiter qu'avec m.odéralioa les inflexions germani([ues do ces cxcellens Français.
Il y avait là, du reste, des ^^ns de tous les pays.
C'était mie immense pièc, aH'cclant la forme d'un large corridor, et recevant le jour par une doubla rangée de fenf'tres. — De chaque côtV', contre les murailles, deux tables épaisses et tenant toute la longueur de la salle, étaient solidement scellées d..nsla maçonnerie du mur. Les croisées se trouvaient fort ra|)pro(liées, et devant cliacune d'elles s'asseyait à cette table un ouvrier graveur en frco de sa plniiche. Les outils occupaient les entre-deux des fciièlrçs.
Dans l'espace laissé libre au milieu de la pièce, d'autres ouvrier.-, peuchés sur dcvs baiics-à-tirer, laminaient du cuivre, à grand eflort de tenailles.
Çà et là, se voyaient les réchauds où rougissaient les pUique.s d'acier fin que le poinçon devait peicer de trèfles, d'amaiid.:s, d'olives, pour les t^insformer, après la trempe, en filières, et les ba(iuets d'eau froide où se plongeait en Iréniiss.inl-le métal brûlant.
La besogne était en pleine acli; ité. — C'était un coricerl irritant de convpr.vitions croisées, la plupart en allemand, de chants du Rhin, tntrecoupés do longs silences pend.int Icîqueki grinçaieut (xlieusemcnl le cuivre tin'', In pierre ponce et l'acier treinp.; des filières. Lo dessus de ce bruyant i-ns-emhltf se composait de mill(^ petits coups de marteaux,
secs, persistans. pointus, capables de mettre en fièvTO le système nerveux le pins pacifique.
Tout le monde travaillait. Les uns attaquaient la planche elle-même avec le burin et la gouge, comme dans la gravure sur bois ordinaire; les autres, courbant avec art de minces lamelles de cuivre, les torçaient à figurer le méandre des arabesques les plus compliquées et les enfonçaient ensuite dans lo bois, ménageant ainsi d'un seul cou[i Ifs saillies d'un dessin considérable ; d'autres enfin laminaient le cuivre, gravai<'nt les poinçons d'acier, préparaient les planches ou picotaient.
Au fond de la pièce uu escalier de communication conduisait aux bureaux de monsieur Malfus.
Auprès de la porte d'entrée, un petit bureau entouré d'un grillage, et où s'asseyaient tour à tour, suivant les besoins, monsieur Robrbach, son payeur où le contremaître, élall Aide en ce moment.
Une voix s'éleva sur le diapazon précis qu'il fallait pour se faire entendre parmi le tapage confus de l'atelier.
— Uu pari ! dit celte voix, -^ que c'était lo Pâlot !...
— Poirel !... nous aurons dos raisons ensemble ! répondit Naz ure, dit Dragon, dont la bonne et gaie figure exprimait un commencement d'humeur.
— Des raisons avec moi ! s'écria Poiret ; — pour le Pâlot !... Mais qu'est-ce qu'il t'a donc fait, ce conscrit-là, pour que tu l'aimes mieux (jue tes vieux. Dragon?
— Je ne sais pa-, répliqua ce dernier; — c'est plus fort que moi... Ça me fit comme ça en Alger avec lo capitaine Romée, que je connus par un coup de sabre qu'il me donna,—du (liai, s'entend, — pour m'empècher de tuer un Kabyle qui criait grâce, — grâce en turc, s'entend. — Le coup était bon ; j'en porte encore la marque... Oh ! mais !... je me retournai pour casser la frimousse de celui qui me l'avait communi(jué, ami ou ennemi... Ma foi, c'était une tète de si brave enfant !... Et puis j'avais tort... Un Kabyle à genoux, ce n'est pas un Anglais... Je mis ma main au shako et je d.s : Merci, capitaine!...
— 11 n'>y avait pas do quoi! interrompit Poiret.
Une dcmi-douzaino d'ouvriers faisaient trêve à leur bruyante besogne pour écouter.
— Toi, Poiret, reprit Dragon,— tu ne peux pas juger les choses du champ d'iionneur, étant bourgeois et pékin... le capitaine se mit à rire et me tendit la main... Ah ! mais !... Ç.i me fit queli|ue cho e là-dedans... Je me mis à l'aimer, ce diable-là i]ui se battait comme un acharné, mais qui choisissait les bons pour taper.I. si bien que, quand le capitaine donna sa démission, à cette fin de s'aligner avec le colonel qui lui avait fait du chagrin, je pris en grippe le militaire et je demandai mon congé.
— Et qu'est-ce qu'il lui avait fait son colonel? demanda Cachard dit Fciijiuinl, l'une des bonnes tintes de l'atelier.
— ('eciet puis ça, mon bonhomme, repartit le discret Nazairc; — un [leu de l'un, un peu de l'autre.
— N'empêche! dit Poiret:— le Pùlut n'a pu te domier des coups de pl<U de sabre...
Dragon haussa les épaules avec supériorité,
— Le coup de plat n'est pas le motif de la chose entre lo capitaine et moi, répondit-il ; — ça vient tout seul... Je no sais pas, moi!„.eh bien! le Pâlot, c'est tout de même... H me revient, quoi donc, cet enfant ! dès la première fois' que je l'ai vu, je me suis dit c'est bon ! voilà ! ça me val... Après, vous autres ? ,
Nazalre mit son burin .-^ur sa table et soiî regard fit lo tour do rassislauce, comme pour chercher un contradicteur au rc que Poiret.
Mais la plupart l'aimaient cl le craignaient à la fois. C'était le coq do l'alclier. Il ne rencontra que des sourires n{)prohati'iu's.
Le plus doux do ces sourires s'épanouit sur la bouche d'un énorme Allemand, gras, dodu, rose, (rais, l'air innocent et bétc, ipii répéta laborieusement : . — C'e-l pon! foilà! za me fa!... Tr-Me te messie Tracon !... Il a tuchurs le mot pour rire...
Cet AllemaïKl avait une sorte de repoussoir sous sa grosse
fraîclieur.Ses yeux noirs regardaient quelquefois en dessous On raurait vraiment pu prendre pour un tartufe de bOtiso
1! s'appelait Pierre Worms, dit Poupard.
Poiret pouvait être tué, mais non pas convaincu.
— N'empêche 1... dit-il entre haut et bas ; — si le Pûlot venait... Mais où diable peut-il être, lui qui ne manque jamais!...
— Ça le regarde, répliqua sèchement Dragon.
— Ça le regarde... ça le regarde... grommela Poiret... N'empêche que c'est drôle!.,.
— Ui, dit Pierre Worms ; — che truie aussi, moi... T- Quoi? s'écria Nazaire en se levant.
Il était ravi de trouver enfin à qui parler.
Mais le gros Allemand était un Alsacien prudent.
— Guoi? répéta-t-il ; — che trufe guo fus tites;. pien, monsieur Tracon...
Nazaire se rassit en grondant. — Poiret se mit à siffler.
— Un pari! dit-il au bout de quelques minutes ; — le père Potcl est en retard... la paie ne se fera pas ce soir.
— Faudrait voir ça! riposta Feignant; on me doit trois journées pleines... ricarac!... dix-huit trancs... trente-six heures do volupté aux Amandiers !...
— Trois journées en quinze jours... Voilà un brarc que ce Feignant.
— C'est ma mesure, mon petit 1... Et si le vieux Potel ne me donne pas mes dix-huit francs, je manque un rendezvous dans tout ce qu'il y a d'aimable et âe premier choix.
— Un pari que tu le manques, dit l'intrépide Poiret. Teignant le regarda en dessous et se pencha à l'oreille
de son voisin.
— C'est avec son épouse, murmura-t-il ; — la Bébellc m'a lait l'œil l'autre jour que c'était à en frémir!...
Il s'interrompit et tendit le cou.
— Ça va, le pari, reprit-il , — trente sous!
— Deux francs ! surfit Poiret.
— Cinquante sous !
— La pièce 1...
— La pièce!... ça val... Touche.
11 tendit la main. Poiret frappa dedans. Au moment même où ces deux mains calleuses claquaient l'une contre l'autre, la porte s'ouvrit, et monsieur Pptel, lo payeur, entra.
Poiret fut consterné. — Le feignant éclata de rire. Il avait entendu d'avance le pas lourd du vieux commis dans l'escaUer.
— Cinq francs! s'écria-t-il ; — ça fait vingt-trois que j'ai à caresser... c'est fameux !
Monsieur Potel alla droit à son petit bureau.
— Mes amis, dit-il , —je suis très occupé... Je vais faire votre affaire tout de suite... J'ai mis l'argent dans ma boite hier soir.
— C'est ça, monsieur Potel, répliqua Feignant ; — pour ma part, je ne suis pas pressé, mais du moment que ça vous oblige...
— Efitemmcnt ! appuya Poupard.
On eilt pu remarquer une certaine hésitation dans la voix de Pierre Worms, qui, depuis l'entrée de monsieur Potel, avait perdu quelque peu de ses fraîches couleurs.
Mais il lui en restait encore bien assez.
Les oumers quittèrent leurs tables et s'approchèrent du bureau. Monsieur Potel, l'œil sur son livre, mit la clef dans la serrure du tiroir où il déposait d'ordinaire pour quelques heures l'argent destiné à la paie.
— Nazaire, dit Dragon, dit-il en suivant ses comptes. — Trente journées entières... soixante et dix-huit francs... Voilà un digne garçon qui doit faire des économies.
— C'est comme moi, murmura Feignant.
— Voyez-vous, monsieur Potel, répondit Nazaire, —je vais avoir besoin d'argent... Quand on se marie !...
— A la bonne heure, mon ami, à la bonne heure!... J'aime à voir de bons vivans comme vous, pas bégueules, faisant le dimanche comme il faut... mais rien que le dimanche!... Quand ça se marie, au moins, ce n'est pas do la graine de misère qu'on sème,,, Faisons notre compte.,.
L£ SIÈCLE, — VII
Monsieur Potel avait plongé la main dans son tiroir. — Sa voix mourut à son dernier mot ; son sourire se changea en une grimace de terreur.
— Eh bien 1 dit Feignant, — y a-t-il un rat enragé dans votre caisse, monsieur Potel ?
Le payeur, au lieu de répondre, se leva. Il était pâle ; ses doigts tremblaient.
— Je suis un pauvre homme, dit-il ; — un père de famille... Si c'est une plaisanterie, faites-moi grâce!...
Il haletait et fut obligé de s'interrompre.
— Qu'y a-t-il?... se demandait-on autour de lui.
La portion silencieuse de l'atelier, qui se composait d'uno douzaine d'Alsaciens, Fritz, Johannes, Nicolaus, Wilhem, manifesta son étonnement en coassant.
— Rendez-moi... reprit le vieillard ; —mes bons amis, ce serait pour moi la mendicité !... Rendez-moi mes deux mille francs!
— Un vol ! s'écria Dragon qui devint aussi pâle que le pauvre payeur lui-même.
Par un mouvement plus rapide que l'éclair, chacun des assistass avait interrogé de l'œil son voisin. Nulle physionomie ne broncha devant cet examen, si ce n'est peut-être celle de Cachard, dit Feignant. Sa ronommée équivoque pesait sur lui en ce moment. Tout innocent qu'il était, il avait la conscience d'avoir plus que tout autre mérité las soupçons.
Pierre Worms, au contraire, présentait aux regards »a large face grave et rose sur laquelle se peignait la candeur la plus exemplaire.
— In fol! répéta-t-il enjoignant les mains; —Té mille francs !... A ce pon monsieur Bodel !...
Nazaire sortit des rangs et se posa devant la porte.
— Pas de bruit, dit-il tout bas; — ça me fait l'effet qu'il y a ici présent un gibier de guillotine... Nous allons faire l'appel des poches.
— Bonne idée! s'écria Poiret qui, pour la première fois de sa vie, se trouva un moment d'accord avec son camarade ; — en avant les poches,
— En avant les poches ! répéta le Feignant avec empressement.
Les grosses joues de l'Alsacien eurent comme un tressaillement.
~ Ce serait pon, dit-il, — si nous étions tous ici...
— Qui manque? demanda Dragon.
— Le Bâlot, monsieur Tracon, répondit Poupard, —qui va au crand Obéra, comme tit monsieur Boiret, en hapit noir et canls planes...
— C'est pourtant vrai !... murmura Poiret, qui sembla lui-même effrayé do la conséquence inévitable de sa découverte ; — le Pâlot n'est pas ici !
Poiret, bien entendu, avait raconté au long ses impressions de la veille.
Il y eut un murmure sourd dans le groupe des ouvriers.
— On ne va pas à l'Opéra, aux premières, disait-on,— avec une mignonne en robe do soie, quand on n'a que quatre francs par jour ; car le Pâlot ne fait que deux tiers de journée...
— Bas tafantache !... dit POupard avec une mine IriOmphante.
— C'est vrai !... grommela Poiret.
— C'est faux 1 s'écria Nazaire d'une voix tonnante ; — je réponds du Pâlot, moi, moi, entendez-vous ?... L'avcz-vous jamais rencontré par les rues autrement qu'en blouse?... Il n'est pas si faraud que toi qui parles, Poiret, — ni que Cachard, — ni que moi... C'est un brave enfant, un bon ouvrier... Poiret vous a conté des balivernes, comme un étourneau qu'il est, et je parie que lo Pâlot n'a jamais eu d'habit noir sur les épaules, ni do gants blancs aux mains...
La porte de l'atelier s'ouvrit. Gaston entra brusquement.
— Le voilà I crièrent dix voix à la fois.
— En hapit noir et cants blancs!... ajouta l|Alsacien.
— Et saoul comme trente mille hommes'l poursuivit Eeignant : —il no tient pas sur ses jambes!,,.
PMJL FEVALi
^'Stfv^.'iia'-ah'i
Nazairo demeura la bourlic ouverte devant Gaston, comme s'il oiit voulu douter de la réalité de cette apparition.
Un nuagu passa sur la vive et tranche expression de son regard. — Puis il bédssa la léte en murmurant avec une sorte de découratremenl : — Poiret avait raison... c'était luil