‹ Les amours de ParisChapitre 21 sur 190 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LA lETTRE.

Gaston, suivant un élan pris au dehors, avait fait trois ou quatre pas à l'intérieur de l'atelier. — Ses camarades s'étaient reculés de lui avec mépris et délianco.

Le vieux Pote! le regardait avidement, croyant voir en lui l'honmie qui avait dérobé ses pau\Tes économies.

Les gens dont malheureusement la cabaret est l'unique plaisir voient partout l'i\Tessc. L'émotion du visage, le désordre dos vt'temens, une démarche mal assurée, tout cela n'a pour eux, au premier regard, qu'une signification : l'ivresse.

Et \Taimeni, c'est merveille et pudeiu" d'entendre, lorsqu'un homme tombe d'inanition ou d'épilepsie sur le trottoir, la moitié de ceux qui l'entoureut répéter, au lieu de le secourir :

— Si l'on peut se mettre dans dos états pareils !...

Mais ici tout le monde aurait pu s'y tromper. Gaston avait réellement l'air de sortir d'une orgie. — Son front, si pâle d'ordinaire, était rouge par taches. Ses cheveux se collaient à ses tempes ruisselantes. L'un de ses gants blancs, déchiré dans toute la longueur de sa main, laissait voir les veines gonflées de ses doigts qui tremblaient.

— A preuve!... dit Poiret qui ne put s'empêcher d'envoyer à Nazaire un regard de triomphe ; — à preuve que les étourneaux ne sont pas dans ma chemise, mon fils.

— Le fait est, ajouta Cachard, — que le Pâlot est ficelé un peu.

Fritz, Johanne3,Nicolaus, et, eu général, tout le troupeau des Alsaciens, baragouinèrent quelque chose d'analogue.

Ce fut alors seulement que Gaston jeta les yeux sui- son costume. — Il rougit vivement et s'appuya au coin d'un banc à tirer, pour ne pas tomber. Sa tète tournait.

— Maintenant, nous voilà au complet, dit Feignant ; — on peut exhiber ses doublures...

— Ui, répliqua le gros Worms, — mais le Bâlot a pieu eu le temps de fidcr les siennes...

— C'est égal, mon gros, c'est égal! s'écria Feignant; — il faut nous lâcher ce plaisir-là 1... Je commence.

Cachard s'exécuta vivement. — D'autres l'imitèrent. — Kazaire ne soufflait plus mot ; il était au dernier rang du groupe, silencieux et comme atterré.

La fouille se poursuivait. — Le bon gros Pierre Worms no se pressait point d'exhiber ses doublures. Il se tenait obstinément auprès de Gaston assis et paraissait pris à son endroit d'une subite et inexplicable sympathie.

Gaston regardait tout autour de lui sans comprendre ; il cherchait de l'œil Kazaire et ne le découvrait point.

Nazaire se tenait toujours debout et à l'écart.

Monsieur Potel, le payeur, avait mis ses rondes lunettes sur son nez pâli. À chaque poche qui se retournait eu pin, il poussait un long soupir de détresse et répétait :,j

— Je suis père de famille... C'est le pain de mes pauvres cnfaiis...

L'œuvre d'investigation avançait cependant, et rien ne se trouvait. Le tour de Worms et de Gaston allait venir.

Le bon Alsacien semblait avoir de la peine à garder son candide sourire...

Eu ce moment Gaston a perçut Nazaire q ui semblait se cacher de lui.

U fit ua effort et s'avança lenlemcat jusqu'à lui sans remarquer sou air ttoiii et gôué,

— Je voudrais te parler. Dragon, dit-il.

— Ça ne se peut pas pour le moment, répondit Nazaire. Gaston lui prit la main et poursuivit à voix basse :

— Je n'ai point d'autre ami que toi et j'ai besoin d'un ami... Viens.

Nazaire laissa tomber ses yeux détournés jusque alors à dessein sur la figure douce et souffrante de son jeune camarade. Ses idées parurent prendre tout à coup une autre direction.

— Tu as raison, Pâlot, dit-il ; —\e suis ton ami... Viens ! 11 l'entraîna à travers la foule étonnée et le poussa dehors.

— Où vas-tu donc, Dragon ? cria Poiret.

— Ça n'est pas de jeu ! dit Feignant.

— àlessiéTracon ! insinua Poupart, qui sembla reprendre sa sérénité; — ça n'est pas chiste, que tiaple !...

Nazaire, sans écouter ces clameurs, poussa Gaston dehors, puis il revint seul un instant et dit :

— Je me charge de lui, les cnfans : c'est moi qui vais tirer ça au clair.

Il était quatre heures du matin. La vieille duchesse de Maillepré .sommeillait derrière les rideaux fermés de son alcôve.

Berthe, blanche et froide, penchait son visage de marbre sur son métier à tapisserie, et travaillait, exténuée, aux lueurs mourantes d'une lampe près de s'éteindre.

Dans la pièce voisine, Sainte, sans lumière, avait ses pieds nus sur le carreau glacé. Elle se tenait debout, contre la porte de la chambre de son frère. — Elle écoutait.

Durant toute la nuit, il y avait eu de la lumière dans la pièce habitée par Gaston. — 11 était rentré la veille au soir fort tard et n'était point venu prendre le baiser de chaque jour au front de sa sœur.

Jusqu'à plus de minuit, Sainte l'avait entendu se promener à grands pas dans sa chambre. — Puis elle avait cru saisir des soupirs étouffés, des sanglots, et le grincement d'une plume courant convulsivement sur le papier.

La pauvre emant tâchait de pleurer tout bas...

Le bruit nvait cessé. — Les planches mal jointes du grabat "de Gaston avaient gémi sous le poids de son corps.

Sainte écoutait toujours, néanmoins, les pieds sur la pierre, l'oreille collée aux fentes de la porte , parce que bien souvent, après ces veilles' agitées, Gaston, suffoque par la fièvre, râlait tn son sommeil, qui était prestjue une agonie. — Sainte l'éveillait alors, et Gaston se calmait aux douces paroles de l'ange assis à son chevet.

Une nuit de tourmente suivait ce beau jour, où l'automne avait pris au printemps un de ses sourires. Le vent soufflait et gémissait, secouant les vieilles fenêtres de l'hôtel. Sainte, étourdie par ce bruit, qui augmentait sans cesse, croyait à chaque instant ouïr des plaintes de l'autre côté de la porte.

Elle céda enfin à l'inquiétude qui la peignait. La clef tourna dans la serrure, et la jeune fille, ouvrant tout doucement, se glissa dans la chambre de son frère.

Sur l'appui de la croisée, qui remplissait pour Gaston l'oflice do table, en l'absence de tous meubles, il y avait une bougie encore allumée et des papiers épars.

La bougie envoyait ses faibles lueurs jusiju'au visage de Gaston, qui dormait tout habillé sur son lit. — Les traits du jeune homme, animés par la fièvre, semblaient sourire, bien qu'une trace humide, larme à peine séchée , restât sous sa paupière.

Gaston dormait profondément et son sommeil était tran- (juillc. Peut-être un rêve heureux étendait .ses riantes chimères autour de son esprit lassé.

Sainte s'était approchée. Elle retenait son .souille pour ne point l'éveiller, et le contemplait avec une joie attendrie.—Il reposait; il ne souffrait plus : Sainte remercia Dieu.

Elle retourua vers la fenêtre afin de souffler la bougie,

Comme elle arrondissait ses jolies lèvTCS, son rcj?ard tomba sur l'envoloppe d'une lettre dont le coin sortait de dessous les papiers en désordre.— Sur lo coin de l'enveleppe il y avait son nom : Sainte.

Elle poussa les papiers. L'enveloppe apparût entière et découvrit ces lignes :

« Pour remettre à nudenioiselle Saint» de Naye , ma sœur. »

Sainte chancela. Une terreur vague, mais navrante, vint lui serr«r le cœur. Que craignait-elle? Elle ne savait; — mais elle sentait un malheur. Depuis la veille il y avait autour d'elle comme un vent d'eflroi et de douleur. Cette lettre allait lui apprendre...

Elle recula. — Ses mains se cachèrent derrière ses reins...

Elle demeurait à deux pas de la lettre, le col en avant , l'œil dilaté, le pied prtit à fuir... Elle avait peiu"...

Elle avait désir, car cotte lettre était de Gaston. C'était la confldence attendue. C'était l'âme de Gaston, où Sainte ne pouvait plus lire, et qui pour elle allait s'ouvrir de nouveau...

Sainte regarda du côté du lit. Gaston souriait, calme et bpaa dans son repos. Elle fit un pas en avant et toucha la lettre, qu'elle laissa retomber. En tombant, la lettre se retourna : elle n'était point cachetée.

Sainte la prit une seconde fois, la quitta, sollicitée par un remords vague, puis la reprit encore.

Cette fois elle la cacha comme une proie dans son sein «t s'enfuit.

Elle referma la porte, posa la bougie sirr sa table à ouvrage et s'assit, oublieuse du froid qui faisait trembler son corps charmant, dont un peignoir de percale trahissait les virginales beautés.

La lettre sauta hors de son enveloppe.

Sainte parcourut les premières lignes, et des larmes tombèrent sur le papier.

Bieitôt ses yeux, chargés de pleurs brûlans, ne virent phis.

Ello se pencha, défuillante, et mit soi) front alourdi entre SCS mains.

Son désespoir était muet, sans plaintes ni prières.

Voici ce qu'elle avait lu sur un papier humide encore et Où d'autres larmes, tombées avant les siennes, n'avaient point eu le temps de sécher :

« Ma sœur, Dieu l'avait confiée à ma garde. Tu n'avais que moi pour te protéger et pour t'aimer. Pardonne-moi, je t'en supplie. Ne m'accuse pas quand tu seras seule, pauvre ange, à supporter le fardeau de soullrance que nous partagions tous deux...

» Pardonne-moi, ma smur... Ces quelques jours ijue Dieu me laissait vi\Te t'appartenaient. C'est 'bien vrai ! Je suis coupable et lâche do l'abandonner ainsi avant l'heure, mais quelque chose de plus fort que moi-même m'a poussé. Pour la première fois depuis que j'existe, j'ai mis de côté ta pensée. Je me suis souvenu seulement do ce sang illustre dont les dernières gouttes sont dans mes veines. Une voix impérieuse a empli mes oreilles au nom de Maillepré... Le nom de notre père, ma sœur!...

» Oh ! je devais résister I Le ciel a courbé si bas notre race, que chez nous l'orgueil est folie. Qu'importait à Gaston l'ou\Tior le vol d'un nom (jui n'était plus le sien'?...

» Ma so'ur!... oh ! ma sœur chérie ! le courage de mes pères est en moi. Quelque fibre inconnue tressaille au fond do mon co;'ur en songeant à l'épée que ma main va soulever pour la première fois... Et pourtant voici (pie mos yeux sont inondés de larmes! — C'est que je t'aimais, Sainte, ma pauvre enfant, comme notre père t'aimait, comme notre mère t'adorait... Jamais foiiimu ici-bas n'aurait eu mon amour. Mes jovirs, ([u'avail comptés la maladie, étaient à toi, tout à toi!

» La main de Dieu seul devait nous sépan,>r... Je le >ais... je le sais!... Mais je vais jouer demain celte pauvre viequi est à toi, ma sœur !... Je vais te preuiii'e ta dernière joie...

Si tu lis jamais cette lettre, c'est que... c'est que nous ne nous verrons plus. Sainte...

» Ecoute... 11 ne faut pas pleurer... Dieu est bon ; il nous réunira... Nous serons heureux... bien heureux !

» Mais tu va* rester seule!... Hélas! pauvre enfant, tu n'auras plus à qui sourire... Dans quel sein mettras-lu tes larmes?

» Mon Dieu I faites que je vive ! laissez^moi l'aimer quelques jours encore ! Vous lui avez pris sa mère , mon Dieu ! ayez pitié I...

» Ma sœur, ma soeur aimée, tu le vois, je demande la vie... Ne m'accuse pas quand je ne serai plus... J'aurais voulu rester près de toi toujours...

» L'homme qui te remettra cette lettre te dira où est ma tombe... Tu viendras (luelquclois... j'entendrai ta voix, va ! et que ta voix me sera douce !...

» Il me faut garder do la force pour demain... et cet adieu nie tue... Si je vis, tu ne sauras rien... Les beaux rêves de ton sommeil d'enlant n'auront point été troublés un seul instant... Si je meurs...

» Adieu, ma sœur, toi qui mettais tant de bonheur dans notre tristesse! Adieu, Sainte, ma pure joie! mon amour 1 .^dieu ! Pârdonne-moi ! »

Sainte demeura longtemps comme anéantie.

Elle n'avait pas tout lu.

Quand la vie lui revint, elle prit de nouveau la lettre et tâcha de l'achever.

C'était pitié de voir la malheureuse enfant étanchor ses larmes, qui l'aveuglaient, pour lire encore et sangloter et se mourir sons l'étreinte d'un accablant désespoir.

Elle comprenait. Sa tendresse aux abois devinait lo mot qui n'était point dans la lettre.

11 s'agifsait d'un duel , elle le savait.

Jusqu'au jour, elle se débattit, folle d'angoisse et de douleur.— Tantôt, elle s'agenouillait pour prier, et demeurait muette devant l'image sainte à laquelle s'adressait chaque jour sa pieuse oraison, tantôt elle s'élançait pour éveiller sou frère, le supplier, le convaincre...

Mais elle connaissait Gaston et savait que son caractère si doux, si aimant, comportait une fermeté inébranlable.

Le jour la surprit, affaissée sur le carreau de sa chambre, prostrée, vaincue par le découragement.

On eût dit qu'elle n'avait plus do pensée...

Peu à peu cependant ses beaux yeux bleus s'éclairèrent. Un lueur d'espoir brilla dans l'azur limpide de sa prunelle. Ses mains se joignirent et se levèrent suppliantes vers le crucifix.

Elle se remit lentement sur ses pieds. Son front méditait ; l'hésitation se peignait dans chacun de ses mouveniens...

Au bout de quelques minutes, sa jolie tète s^ redressa, en un geste plein de hardiesse, pour retomber bientôt sur son sein, confuse et la rougeur aax joues...

Elle chaussa un do ses brodequins, — puis l'autre.

Une demi heure après,— Gaston dormait encore,— Sainte descendit dans la cour et demanda le cordon t|uo Biot, à demi éveillé, tira par habitude et sans savoir.

Sainte s'élança au dehors. — Les rues étaient désertes. — La jeune fille allait rapide et légère. Le vent, qui soufllait avec violence, faisait voltiger sa mante et le voile noir qu'elle avait attaché à son chapeau.

En quelques minutes, clic avait alleinl la rue Saint-Louis et soulevait le marteau de son ancien atelier, au n" 26,

— Qui demandez-vous? dit le concierge,

— Monsieur Romée, répliqua Sainte...

Page 1