‹ Les amours de ParisChapitre 24 sur 190 · NA2AIKË, DIT DRAGON · texte numérisé non relu

NA2AIKË, DIT DRAGON

Au bruit connu des pas de Romée, qui descendait rapidement l'escalier, Croi]uignole et Petit-Louis se cactièrent derrière un Hercule en plâtre, dans le musruleux embonpoint duquel on eût taillé deux douzaines de gamins maigres comme eux.

Il y avait dix-sept sous sur le bouchon.

C'était un coup do partie : la ruine de l'un ou la fortune de l'autre.

Romée puis Sainte passèrent sans les apercevoir. Sainte avait rabattu son voile.

— Rien que ça de grisette endimanchée! dit le jeune Jalambot, qui avait sucé avec le lait de Roxelane, sa mère, l'habitude de dénigrer chacun au hasard.

Croquignole, indigné du sans-façon avec lequel on traitait la compagnie de son maître, proposa incontinent un combat singulier à Petit-Louis.

On se mit en garde. La bataille fut terrible. Il y eut de tué us Gladiateur et de blessés un Satyre et un Faune, dont l'un perdit sa queue, l'autre ses cornes.

L'honneur étant ainsi satisfait, Croquignole et le jeune Jalambot continuèrent leur partie.

Il était huit heures environ. Jalambot père faisait le café au lait pour sa femme, qui sommeillait encore, la suzeraiiie, sur les hauts matelas du lit conjugal. — Auprès d'elle, à la place vide de Jalambot, il y avait un gros matou (jui dormait insolemment.

Jalambot abhorrait ce matou, qui était son rival ; mais il était contraint de le respecter, à cause du balai de Roxelane.

Romée demanda le cordon.

Le concierge, occupé à retirer la crème, qui s'enllait et menaçait de se répandre, no put obéir tout de suite.

— Allons, JalaniboU propre à rien! malheureux! cria aigrement la reine de la loge, qui avait le réveil mauvais.

— On y va, ma jolie, on y va! répondit avec humilité le portier.

Le cordon se tendit. — Romée et Sainte sortirent. Roxeiane avait eu le temps de voir que le jeune sculpteur n'était pas seul.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-l-elle.

— Ça quoi, nia jolie?

— Qui sort avec monsieur Romée !

— Je ne sais pas, ma jolie, murmura Jalambot d'un ton de crainte.

— Tu ne sais pas! s'écria Roxelane, qui se souleva^ sur son séant, magnifique do négligé, de laideur et de colère; — tu ne sais pas, dindon ! tu ne sais pas, goiliche!... A quoi es-tu bon ?

— Mais, tua jolie...

— La paix !... On regarde, emp Aire !... lu ne sais pas, paresseux !... Tu ne ';ais pas!... tu es là [loiir le savoir!

La tète de Roxelan,; reloiiiha sur l'oreiller, et le gros chat vint frotter sa mouslncho contre sa joue rouge.

Jalaïubot. Toreilie basse, versa du cale dans un bol, au fomi duquel se ta- sait une double cuillen'e do cassonade. Il tourna le tout pour iaire tondre el y ajdiil.i les trois quarts du pot deri-.''Mne.

— Tiens, ma petite jolie, dit-il douceuieiil ;.'ii s'uvançant vers le lit il'un pas timide.

Hnxelane reçutson déjeuner d'un air nwuo. Le chai miaula.

— LtmongTos!... dit-elle.

Mon rros, c'était le chat.

Il fallut que le triste Jalambot fît 1 e déjeuner du chat.

En suite de quoi, ce portier malheureux eut In droit de manger ce qui restait, après avoir mis de rMé la part de Petit-Louis...

Romée, suivi de Sainte, se dirigeait rapidement vers l'hôtel de Maillepré.

La route fut bientôt parcourue. — Au moment où Romée allait soulever le marteau de la porte , Sainte, qui courait derrière lui, s'élança et arrêta son bras.

— Qu'allez-vûus dire?... demanda-t-elle ; — Gaston ne vous connaît pas... Jean-Marie ne vous laissera pas entrer.

Romée se retourna en souriant.

— Je sais ce que je dirai à votre frère, répliqua-t-il ; — quant à mon ami Biot... car nous sommes des amis, Biot et moi, mademoiselle, no vous inquiétez pas... il me recevTa bien.

Romée frappa et la porte s'ouvTit.

Mais le brave Jean-Marie n'était point dans sa loge.

— Où est Biot? demanda Sainte à l'Auvergnat qui le remplaçait.

— Au premier, chez le vieux qui fait son sabbat, répondit le commissionnaire.

On entendait en effet des cris furieux du côté du corps de logis de l'hôtel, dont les fenêtres, garnies de leurs contrevens, restaient hermétiquement fermées.

Il y avait quelque chose de lugubre dans ces hurlemens éclatant derrière l'immobilité morte do ces noires murailles.

Mais Sainte et Romée avaient l'esprit ailleurs.

— Et mon Irère? demanda la jeune fille.

— Votre frère?... répéta l'Auvergnat.

— Où est-il?

— Le petit en blouse?...

— L'avez-vous vu sortir?

L'Auverijnatse j^ratta l'oreille.

— Peut-être bien... répoudii il ; — oui... ©h ! mais non, chtrrrra ! je sais pas.

Sainte et Romée se regardèrent. -

Il y avait de l'épouvante sur les traits de la jeune tille et le sourire forcé de Roméo ne pouvait dissimuler son inquiétude.

Sainte s'élança en courant vers l'aile droite.

— Attendez-moi! niuruiura t-elle; — je vais savoir... Elle disparut dans l'escalier tournant.

L'instant d'après, Romée la vit redescendra. Mais elle n'entra point dans la cour. Sa force l'abandonna. Elle tomba sur la dernière marche.

— Il est paiti !... dit Romée.

Sainte fit un signe d'alfirmation.

— Et vous ne savez pas?...

Sainte secoua la tète. — Ses yeux étaient fixes; ollo no pleurait point.

— Le nom de son adversaire?... demanda cncorp Romée.

— Je ne saisrien.mon Dieu, murmura Sainte; — rien!...

— Mais n'a-t-il pas lais^é quehiue chose... un mot?...

— Oui... oh ! oui... un mot! dit Sainte dont les sanglots se firent jour; — un mol !... tenez!

Sa main, serrée convulsivement, se détendit et montra un petit carré de papier, sur lequel il y avait : AUieu !

Au sixième étage de l'une de ces maisons neuves, coustruiles il y a une quinzaine d'années sur le boulevard Beaumarchais, une porte blanche portait, écrit à la craie noire, le nom de nazaire, dit diiagon.

Cette porte s'ouvrait dans un corridor froid et scnlanl le [ilâire humide qui entourait les combles de la maison.

Vers huit heures, un jeune homme gravit péniblement la rampe élroiti! 1 1 raide de cette manière d'échelle (jui furinc l'e-'alier du dernier étage dos coiistruclions nou- \elles. 11 s'arrêta devant la porte de Nazaire, et mit ses deux mains sur sa poitruie huletanle.

C'était Gaston de Maillepré, — Gaston l'ouvrier.

H n'eut pas besoin de' frapper. Une oreille attentive veil-

PAUL FEVAL.

lait sans doute de l'autre c^té de la porte, car son unique battant s'ouiTil nu'^sil'M.

— Bon.iour, Pâlot, bonjour ! dit la bonne voix de Dragon ! ; — présent à l'appel!... Iieure militaire, morbleu !... C'est j bien, ça, mon fils!... Tu aurais (ait un cavalier là-bas... C'est égal !... je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, saperlottel... Je voyais toujours deux fleurets en croix, et des pistolets, et le tremblement... Dieu de Dieu! si c'était seulement à moi de m'aligner I... Mais je cause trop, mon petit, en voilà assez !... souille un peu et puis eu garde!

D'habitude, l'honnête Nazaire n'en disait pas si long, mais, ce matin, il était visiblement ému, et chez certaines natures, l'émotion est comme l'ivresse : elle lait parler.

Il avait pris Gaston par la main, et .'avait couduit à une chaise où le jeune homme se laissa tomber essoufflé. ■ Malgré la lamiliarité de ses paroles. Dragon mettait dans ses manières à l'égard de Gaston, non seulement une franche affection, mais aussi une sorte de déférence.

Un tiers qui fût o tré à l'improviste n'aurait certes point pu prendre ce jeune homme au costume simple, ma>s élégant, et portant sur sa physionomie un cachet frappant de distinction noble et délicate, pour le camarade de ce brave garçon de Nazaire, tout rond, tout sans gêne, spirituel à sa façon, gai, franc, le cœur sur la main, mais bonnement ouvTier des pieds à la tête, et un peu troupier par dessus le marché.

Et vTaiment c'est une figure attrayante que celle de l'ou- \Tier ainsi fait, solide, vivant, vaillant, bon bras et bonne conscience. — Et ceux-là sont do maladroits amis qui, par dessus cette mâle beauté, lui mettent un masque niais de rêveur ou de rimeur...

Voici ce qui causait l'émotion de Nazaire et mêlait un peu de déférence parmi sa ronde cordialité d'habitude.

La veille, en voyant Gaston entrer à l'atelier avec ce fameux habit noir, source de tant de gageures proposées par l'aventureux Poiret, Nazaire avait été frappé comme d'un coup de foudre. Il aimait Gaston de tout son cœur. C'était une amitié de père, inspirée par le plus noble mobile qui soit au fond de l'âme humaine : c'était l'affection du généreux pour le faible.

Or, un vol venait d'être découvert. On accusait Gaston. Mille circonstances se groupaient fatalement à l'appui de cette accusation. — La plus grave de ces circonstances c'était sans contredit l'excursion d'un jeune ouvrier pauvre dans la vie fashionable, sa présence à l'Opéra, en compagnie d'une femme élégante...

Là s'était porté tout l'effort de Nazaire, il avait dit : Non 1 si haut et si bien qu'on n'avait plus osé le contredire.

Et voilà que Gaston était venu de lui-même lui donner un démenti...

En sortant de l'atelier avec Gaston, Nazaire ne savait plus que croire.

Il avait voulu interroger, — mais, juge, il s'était senti tout-à-coup plus déconcerté que l'accusé.

Il avait vu le noble visage du jeune homme, où se lisait une fierté loyale. Pour la première fois peut-être, il s'était rendu compte vaguement d'une différence entre Gaston et ses autres compagnons.

Sous ce costume nouveau, Gaston avait l'air si bien à l'aise et si parfaitement à sa place.

En môme temps, Nazaire avait remarqué sur le front du jeune homme, qui surmontait en ce moment son trouble et se redressait plus digne, une tristesse autre que sa tristesse ordinaire.

C'était ijuelquc chose de grave et de presque solennel. Nazaire perdit jusqu'à l'idée du vol. — Enlrc cette idée et Gaston, l'instinct droit et clairvoyant de sa nature aperçut un abîme.

La rougeur lui vint au Iront rien que d'avoir un instant soupçonné...

— Dragon, lui dit Gaston en serrant sa main, — tu as toujours été bien bon pour moi...

— Qu'est-ce que c'est que ça, par exemple ! interrompit Nazaire ; -y lea amis sont les amisl...

— Laissff-moi parler... Je ne t'ai jamais rien dit parce que mon secret n'est pas à moi et qu'il ne l'importait point de le connaître...

— Un secret, murmura Nazaire dont ce mot rappela vaguement les soupçons dissipés.

— Aujourd'hui, reprit Gaston,— j'ai besoin de ton aide. Me la promets-tu T

— Deux fois, Pâlot... Mais tu me lais peur, je t'avertis...

— J'ai une sœur, reprit encore Gaston dont la voix baissa et trembla, — une pauvre enfant dont je suis l'unique appui et la soûle joie... Quand je ne serai plus là. Dragon, elle sera bien malheureuse.

— D'ici là, nous avons le temps de nous retourner, mon fils ! dit Nazaire en tâchant de rire.

Gaston secoua la tête et serra fortement la main qu'il tenait toujours entre les siennes.

— Promets-moi de la protéger ! dit-il.

— Ça ne se demande pas, mon garçon !... Mais je te dis que tu me fais peur!... Est-ce que?...

Ils'intorrompit et attira Gaston jusque sur sa poitrine. — Est-ce que tu voudrais te périr... demanda-t-il tout bas. Gaston eut un sourire mélancolique.

— Il faudrait que je fusse bien impatient, mon pauvre Dragon, répliqua-t-il ; — regarde-moi... et vois si je ne puis attendre.

— A la bonne heure 1 s'écria Nazaire : — c'est-à-dire, so reprit-il, —tu n'as pas le sens commun... J'ai vu des pâlots comme toi vivre cent ans... mais voyons! finis-moi ton chapelet.

— Je me bats en duel demain à dis heures, dit Gaston. Nazaire enfla ses joues.

— Ce n'est que ça ! s'écria-t-'.l gaîment ;— ah ! tu te bats en duel I... excusez !... c'est bon, j'arrangerai l'affaire.

— Tu ne l'essaieras même pas, répartit Gaston ; — c'est là le service que je voulais te demander.

Nazaire recula d'un pas et so prit à examiner son jeune camarade avec un étonnement curieux. — Ils étaient .'Ous les galeries désertes de la place Royale. Le réflecteur d'un réverbère voisin éclairait vivement le front fi^r et triste de Gaston et montrait dans un demi-jour confus la cambrure cavalière de sa taille.

Nazaire secoua la tête à son tour.

— Tu n'as pas les idées d'un ouvTier, dit-il ; — et vrai. Pâlot, tu aurais mieux fait comme lieutenant que comme soldat dans le militaire... mais c'est des hypothèses comme disent les pousse-cailloux du génie... Tu veux te battre : c'est loisible ; à quoi te bas-tu?

— Je ne sais pas...

— Au compas ?... au couteau?...' à la trique ?...

— Non, murmura Gaston.

— Non?... Ah! ah ! mon petit, c'est vrai que le sabre est plus attachant... mais les compagnons ne sont pas des grenadiers... La trique, le compas et l'eustache: connais que ça !... Si bien que moi qui te parle j'ai été obligé de me travailler, suivant les circonstances, avec la canne ou la double poinle, étant opposé à la savate, à cause que j'ai servi honorablement dans la troupe, dont j'ai des témoignages flatteurs de tous mes chefs.

— Ce n'est pas avec un compagnon que je me bafs, dit Gaston.

— Tu t'attaques au bourgeois ?... c'est différent... Alors, en avant k) contrepointe!... Comment s'appelle-t-il. Ion quidam?... J'ai l'réiiU'.-'nlé des maisons élablii's: je l' connais peut-être.

— Il se nomme... balbutia Gaston.

— Ça commence bien !... Après?

Gaston hésita.

— Il se nomme, reprit-il enfin résolument,— le marquis de Maillepri'.

— Uien que ça de mousse! s'écria Dragon stii;;éfait ; — le maripiis Sauvage!... le marquis des maïqui-.!... un fier du numéro t !... Tu crois qu'il va s'aligner avec toi !...

— J'en suis sûr, dit Gaston,— je l'ai iusulté.

— Alors, en tout cas, il a le choix de l'arme... c'est uu-

tant de gagné... Mais insulter ne suffit pas, mon petit, et... tu m'entends bien?... Si Feignant, par exemple, insultait le fils du roi... et il en est bien capable !... le fils du roi no se battrait pas avec lui... ça me paraît bêle, à moi, vois-tu, parce que tous les hommes sont égaux, dès qu'il ne s'agit pas du militaire... mais enfin, ça se fait. Gaston eut un mouvement d'impatience tôt comprimé.

— Je te dis que j'en suis sur, répéta-t-ik

— Ça suffit... Mais alors tu ne me dis pas tout... Il y a autre chose...

Gaston se rapprocha de lui.

— Ecoute, murmura-t-il, — je ne puis pas t'appreudre pourquoi j'ai insulté cet homme... c'est le secret de mou père qui est mort... Mais, à toi qui m'as toujours traité comme un ami, je puis te confier la part du mystère qui m'appartient... J ■ suis fils d'une fiimille.non pas noble seulement, mais illustre. Mon aïeul était duc et pair de France... Ne m'en demande pas davantage... Mon père a emporté notre nom au tombeau.

Nazaire garda un instant le siliMice.

— Ah ! tues noble, toi, Pâlot?... dit-il ensuite avec, un involontaire accent de défiance.

Puis il reprit comme en se parlant à lui-même !

— C'est pourtant \Tai, ça !... A mou idée, s'entend... Pas fier avec les camarades... .\h ! dam, non, par exemple I... mais pas chaud non plus, pas noceur, pas bavard, pas farceur, quoi!... et ne se [plaignant jamais, cet enfant-là!... travaillant de bon cœur... Pas de grimaces... pas de dégoût !... (^.a ne ressemble pas à ces graines de messieurs qui ont eu des mallicurs et qui traînent leurs vieilles bottes parles ateliers... Ah ! mais!... Merci de m'avoir dit ça, Pâlot, ajoula-t-il tout haut et avec brusquerie.

— C'est toi qui m'y a forcé... commença Gaston.

— Je te dis merci : ça .suffit... et, vois-tu, je suis sûr que lu ne t'en es jamais vanté...

— Jamais.

— Tu fais un brave enianl. Pâlot, tout de môme ! reprit Nazaire qui avait de l'émotion dans la voix ; — mais, minute!... ca vous lâche peut-être, à présent, que je t'appelle Pâlot?"...

Gaston lui tendit la main en souriant, et Nazaire la serra rudement dans les siennes.

— Ah! dam!... poursuivit-il; — je n'ai vu les nobles qu'aux Folies et à VAmbigu, où ils sont tous bêtos, menteurs et lâches... Je m? méfie, moi, vois-tu, parce que je vas au spectacle tous les dimanches et qu'il y a toujours là un comte ou un baron qui dissimule comme un diable pour victimer les jeunes premières, plonger dans les (ers, comme ils disent, monsieur Albert ou monsieur Delaistre, et immoler monsieur Saint-Ernest... que ça fait pleurer Mignonne, la pauvre chérie, toute l'eau de ses yeux !... iMais toi. Pâlot, c'est pas ça ! tu es bon. C'est pas ta faute si tu es noble, et je t'en aime trois fois plus !... Voyons ! je serai ton témoin, sans savoir pourquoi tu te bats... C'est dur, mais c'est tout de môme... Et quant à ta sœur...

— Ma pauvTe sœur !... murmura Gaston qui courba la tête.

— Voilà-t-il pas! s'écria Nazaire, cachant son émotion sous un éclat de bruyante gaîté ; — elle ne saura pas tes fredaines, mon fils!...'

— Mais... dit Gaston; — si je suis tué...

— Tais-toi, Pâlot!...

— Je crois que je serai tué, dit encore Gaston, mais celte fois avec une froideur ferme.

— Tais-toi 1 répéta Nazaire; — ça porte malheur !... Toi, mon pauvre Pâlot !... moiu'ir comme ça !...

La voix de Nazaire tremblait. Il prit brusquement Gaston à bras le corps et le pressa contre sa poitrine.

Puis il se recula et frappa du pied avec une véritable colère.

— Morbieu ! dit-il en passant le revers de sa main sur ses yeux humides; — tu me fais faire des bôlises... Ta sœur.,, je ne la counais pas, moi, ta sœur !.,. mais je l'ai-

me... Si le malheur voulait... Ta sœur aurait un pè re,Pâ lot, mon pauvTe enfant chéri !...

Cette fois, ce fut Gaston qui entoura de ses bras les robustes épaules de Dragou. Ils demeurèrent longtemps embrassés.

— Merci !... merci !... disait Gaston.

Nazaire faisait des efforts inouïs, mais tout à fait nutiles pour s'empêcher de pleurer.

Au bput de quelques secondes, il repoussa Gaston et reprit :

— C'est dit. Ne parlons plus de ça où je me fâche... Ub troupier qui pleure, vois-tu, ça n'est pas conforme... Revenons à demain... Sais-tu. manier le pistolet ?

— Non, répondit Gaston.

— Sais-tu tirer l'épée?

— Mon Dieu, non.

Nazaire fil une longue grimace. ,

— C'est égal, dit-il, ensuite.— C'est égal... on a vu des conscrits... pas souvent... Mais je suis prévôt morbleu ' et j'aurai bieu le temps de te montrer un bon coup... viens!

Il voulut entraîner Gaston, quiré«ista.

— Viens donc ! répéta-t-il.

— Pas à présent, dit Gaston ; ^ c'est ma dernière soirée... elle sera pour ma sœur...

— C'est juste, répliqua Nazaire,— quoique je sois bien sûr que nous reviendrons tous deux demain déjeuner au Capucin... Je t'invite. — Mais enfin, c'est juste : la petite avant tout !... A demain donc! huit heures au plus tard' et je t'en donnerai une fière leçon!... A propos, sais-ti'i mon adresse'?

11 arrive souvent que deux amis d'atelier, qui no sont point en même temps compagnons de plaisir, ignorent mutuellement leur domicile. L'atelier est un rendez-vous de chaque jour, qui rend les visites inutiles. Gaston ne savait pas où demeurait Nazaire.

Ils entrèrent chez un marchand de vijis, et Dragon écrivit sur un bout de papier cette adresse compliquée •

« Nazaire, dit Dragon, boulevard Beaumarchais maison neuve, sans numéro, la quatrième après le café, l'escalier du tond, tout en haut.^la troisième porte dans le corridor Le nom est dessus. »

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