LE RAOUT
Il y avait (|ualre ou cinq ans (lue, pour la preum-re fois, on avait entendu parler du marquis Gaston de MailU^pré.
^lais, depuis cette époiiue, l'aris n'avait point eu le temps de se blaser sur cette brillante et mystérieuse existence, qui. tout à coup révélée, semblait avoir fui aussitôt les curieux regai'ds de la loule.
Le marquis avait voyagé.
En 1830, au retour d'une longue excursion, il s'était embarqué à bord del'un des navires de l'expédition d'Afrique. Le maréchal Bourmont l'avait cité au premier bulletin de la conquête...
Depuis on l'avait vu en Espagne, volontaire de l'arniéo carliste, rosser les christinos avec enthousiasme.
Mais ses prouesses n'étaient jamais de longue durée. 11 .se blasait vile. Le danger l'appelait et ne savait pas le retenir.
De sorte que, dans le même mois,— ainsi le racontait du moins la chronique des nobles salons d'outre-Seine, — on eût pu le rencontrer, courant, l'espingole à l'épaule, les sierras de NaA-arre, puis le trouver valsant à Bade ou à Parfs, et procédant à de tout autres batailles...
C'était charmant. Bien des héros d'opéra ct)mique ne sont pas de cette force-là.
Mais ce n'était rien auprès du roman de sa jeunesse.
Figurez-vous un de ces pages adorables qui portaient au moyen-âge le missel des châtelaines, un minois tendre, coquet, espiègle, sentimental, de grands yeux d'un bleu sombre, de longs cheveux noirs bouclés, une taille fine et souple, plus de beauté, plus de gentillesse, plus de grâces mutines qu'il n'en faudrait pour doter une demi-douzaine de jolies femmes.
Figurez-vous tout cela, et ne craignez point de rêver quelque chose de trop séduisant ou de trop poétique. Gaston était au-dessus de nos fictions, — et il tombait tout à coup parmi ce monde curieux des salons de Paris.
On ne l'avait point vu grandir. On n'avait point pu s'accoutumer aux promesses de son enfance. Sa mère ne s'en était point (ait une parure.
Sa mère. — oh ! voyez si la mode avait raison d'adopter cet enfant ! — sa mère n'était point une noble dame, connue de tous, partie intégrante et inévitable de toute fôte, ennuyeuse à force d'être vue...
C'était une belle femme des prairies du Nouveau-Monde, aux seins de pourpre et au cou vermeil, entouré d'uu collier de rassades. — C'était une héroïne de Fénimorc Cooper, qui l'avait porté sur son dos durant de longues routes, dans les sentiers soht-aires des forêts vierges ; c'était une Indienne de Chateaubriand, qui l'avait bercé, suspendu dans son berceau d'écorce, aux branches odorantes? issafras...
Songez qu'il suflit, pour faire courir tout Paris, de quelques Arabes fort laids !
Fils du désert qui n'ont pas même le mérite de t .^uunu, puisque nous possédons depuis longlem[)s dès' u^arrhands de nougat de Constantine, et qui ont en revnnche l'habitude lamentable de comparer tout le monde à l'Océan, au soleil, à la lune, en vers kabyles.
Notre sauvage à nous ne faisait point de vers ; il était beau, civilisé ; il avait de gi'ands biens et cinq cent mille li\Tes de rente en perspective, du chef de son oncle, monsieur le duc de Compans-Maillepré.
Il était marquis, — non pas vTaiment marquis à ia douzaine comme le fils aîné de monsieur le duc de Pharsalc. qui signe sans rire marquis de Rubicon, — maismarqui* à blason dix fois séculaire.
On a vu des oncles rapporter des millions d'Amérique, mais des généalogies!...
C'était, à coup sûr, la- première fois que pareil phénomène se présentait. Il ne se présentera plus.
l"e fut une fureur. Le marquis Sauvage eut un succès effréné. Cela devait être : tous les élémens qui constituent la vogue étaient on lui.
Et ce titre bizarre de Marquis Sauvage effara en quelque sorte son nom. Les gens qui parlaient de lui sans le coi trn et surtout les bas ofliciors de l'armée fashionable"; .. bituèrent à l'apfieler ainsi. On savait qu'il était petit-lils du duc Jean de Maillepré-Maillepré, compagnon dé nion.sieur de Lafayelto et mort [irisonnier de la peuplade desChcrokées : cette histoire tout entière se résumait admirablement dans le sobriquet de mar(|uis Sauvage.
Mais nul ne savait précisément les circonstances do sa
vie. Le peu qu'on en connaissait venait des indiscrétions d'un jeune avoué près le tribunal de première instance de la Seine, maître Ednie Durandin, qui avait eu en dépôt, lors de son arrivée en France, ses titres et papiers de famille, pourlecas possible où monsieur le duc de C.ompans- Maillepré eût refusé de reconnaître cet héritier que lui envoyait le ciel.
Monsieur le duc, nous devons le dire tout de suite, s'était bien gardé de soulever le moindre doute et avait accueilli cet accroissement de famille avec reconnaissance. Telle était au moins l'opinion du monde, opinion d'autant plus probable que monsieur le duc n'avait point d'enfans.
Durant ces quatre ou cinq ans, le marquis avait habité Paris six mois tout au plus. Il était presque constamment en voyage, — ou vivait incognito on ne savait où, car plusieurs afflmaient l'avoir rencontré précisément aux époques de ces prétendues absences.
Pour ne le point posséder trop souvent, on ne l'en adorait que mieux. Ces absences répétées et 'surtout ce petit mystère qui l'entourait incessamment, bien qu'il affectât de vi\Teavec bruit et au grand jour, ajoutaient singulièrement à son mérite et faisaient que sa vogue croissait loin de s'amoindrir.
Une circonstance qui donnait à sa position une assiette inébranlable et rendait impossible jusqu'à l'ombre d"un soupçon malveillant, touchant la sincérité de son titre, et, comme dit le code, de son élut civil, c'est que monsieur le duc de Compans-Maillepré n'étiit point homme à admettre légèrement une parenté douteuse. On se souvenait qu'en 1825 et 1826 il avait accablé, dans une lutte judiciaire, toute une famille d'aventuriers, qui se prétendaient Maillepré.
Ces gens avaient disparu. La justice avait, bien entendu, feit raison de leurs allégations que nulle preuve écrite ne venaitsoutenir. — Sans les tribunaux, bon Dieu! d'honnêtes seigneurs comme le duc deCompans seraient tous les jours à la merci du premier venu !...
L'arrêt rendu sur appel contre ces imposteurs était par défaut. Ils avaient promis de fournir des documens attendus de New -York. Mais le chef de la famille était mort varans un taudis mal famé de la galerie de Valois, au Palais- Roya!, la veille du prononcé de l'arrêt.
Sa mère, sa femme, ses enfans... mais, en vérité, pourquoi s'occuper si longtemps de ces malheureux!... ./[Gaston était arrivé d'Amérique un an ou deux après ce (irocès. Le jeune avoué Durandin avait servi d'intermédiaire entre le duc et lui. Ses titres avaient été scrupuleusement éprouvés. Un seul manquait : c'était l'acte de décès -du dernier duc, mort ciiez les Cherokées. En conséquence, Gaston, par une délicatesse bien rare, ne mit sur .son écusson que la couronne de marquis.
A part cette origine extraordinaire, qui le mettait hors ligne tout d'un coup, à part même sa fortune et sa beauté presque incomparable, le jeune marquis possédait au plus haut degré toutes les séductions qui attirent et enchaînent les femmes.
Son esprit hardi, bizarre, capricieux à l'excès, avait à rimproviste comme des bouffées suaves d'irrésistible poésie. Son aspect moral changeait et fuyait devant l'examen. Froid aujourd'hui et railleur avec amertume, demain sou cœur s'élançait vers vous. La feumie qu'il avait dominée et comme écrasée sous quelque despotique fantaisie, le retrouvait soumis, tendre, suppliant.
Il avait d'entraînantes façons de dire son enfance, perdue au bord des grands lacs, les joies farouches de son ado- .'djescence, les dangers do la chasse, les marches patientes i'sur le sentier de la guerre...
Puis c'était sou entrée brus(|uc dans la civilisation, sou arrivée à New-York, oii il s'était trouve à l'improviste parmi des hom.mes à visages blancs, conimc étaient le sien et celui de son père, avant que l'ocre caustique du tatouage ne l'eût rougi...
Oh ! qu'elles rêvaient doucement, toutes celles qui, em-
portées par le caprice rapide de son récit, couraient avec lui sous le gigantesque couvert des forêts du Nouveau- Monde.
Comme elles frissonnaient en voyant le tomahawk de quelque géant à la peau sanglante tournoyer autour de ce front charmant, menacer ces tempes que gardait seulement la parure de leurs boucles de soie, doucement agitées...
Ou bien encore, — la nuit, — derrière un tronc noir, disparaissant sous sa chevelure de lianes mêlées, deux yeux brillans qui luisent... un homme nu qui attend, l'oreille au guet comme un tigre à l'affût... un doigt qui s'arrondit autour de la languette d'un mousquet armé... un enfant qui s'avance, ignorant le péril et chantant le refrain que lui apprit sa mère , . . . .
Il y en avait une, noble et douce créature, qui l'aimait d'une passion silencieuse et profonde.
D'autres avaient brûlé, en passant, le bout de leurs ailes aux llammes inconstantes de ce feu follet qui appelait, attirait et fuyait; d'autres avaient soupiré un jour, un mois, une année, soupiré à leur aise, comme des romances, soupiré entre deux valses et lorsque les soins graves de leur toilette leur en laissaient le loisir.
D'autres s'étaient affichées avec entrain et bonheur, mettant leur gloire à être vaincues.
D'autres, rieuses et folles, aussi coquettes que lui, avaient accepté la bataille en se jouant, et lutté à l'aide de ces armes courtoises qui glissent sur les sens, loin d'attaquer le cœur.
D'autres enfin, peut-être, avaient aimé \Taiment, puis oublié.
Une seule gardait à l'àme sa blessure vive. C'était Marie do Varannes, — un cœur tendre et fier que sa chute aurait tué, une chrétienne fervente qui demandait à Dieu de la force contre son amour.
Elle était pure encore ; mais elle aimait trop po'jr n'avoir point de remords. Sa conscience lui montrait l'abîms ouvert sous sa faiblesse...
Elle aimait. Les femmes comme elle, en qui l'amour est un grand malheur plutôt qu'une faute, ne savent point jouer le rôle d'hypocrisie iiui sauve tant de coupables indignes de pardon. Les combats où s'épuise leur vertu mourante ôtent à leur Iront ce calme serein, à'i'eurs lèvres co tranquille sourire où se traduit le bien-être du devoir accompli. La physionomie, ce li^re écrit en langue inconnue, dont les pages ont, pour chaque regard, un sens divers^ et que la sottise vulgaire se vante toute soûle de lire couramment : la physionomie n'est point un masque utile pour ces pauvTes cœurs brisés. La physionomie dit leur souffrance, et leur souffrance les accuse.
La foule «pii passe et qui voit le malheur suppose le crime.
C'est l'histoire des douze débitans formés en jury et chargés par la loi de décider du sort d'un homme.
Outre que ces juges augustes ne sont pas sans avoir chez eux' parfois des poids faux et des balances acconunodées, pour la plus grande prospérité de leur honorable comuicrce, il est notoire mie la pErspicacité n'est point leur fort, et ipie , devant leur tri'uuual , le Christ, mal couvert, aurait chance d'être condamné une seconde fois. — Nous devons avouer qu'en revanche ils acquitteraient Ban-abas, si ce larron avait boutique sur rue ou de la tonne terreau soleil.
11 y a pour cela mille raisons. La première et la-meillcure, c'est que le pauvTe n'est pas une pratique...
Et puis, l'homme qui a faim doit avoir la tenlalion de voler ; c'est manifeste. Donc, il y a gros à [larier...
Le plus sûr est de le pendre.
Ce n'étaient point du reste les soupçons étourdi» du monde qui faisaient la peine ;le Marie de Varannes. Elle les ignorait. Elle ne savait point que vingt regards épiaient sa rougeur ou son sourire et qu'on se chuchotait derrière l'évcnïail de ces demi-mots perfides ([ui courent gaîment de
PAUL FÉVAL
bouche en bouche, bienveillans d'abord dans leur fine moquerie, puis, on ne sait comment , accusateurs, amers, mortels.
Elle souffrait parce que son âme? chrétienne et pure s'indicînait à la seule pensée d'une lutte contre le devoir ; elle souffrait, parce que, faisant appi'l à son courage, elle ne trouvait (|ue faiblesse au dedans d'elle-même. Elle souffrait parce que le présent blessait sa pudeur fière et que l'avenir l'épouvantait.
Certes, il y avait dans les salons de madame de Pontlevau bien des fetnnies charmantes pour qui ces scrupules hâtifs et ces remords précoces eussent été letlrc close.
Ces lemmes charmantes avaient eu des amans, autant d'amans qu'on en peut avoir sans franchir cette limite arbitraire au delà de laquelle est l'isolement et l'excommunication du monde.
Ces femmes charmantes portaient sur le visage le repos heureux de leurs consciences. Nul ne songeait à parler d'elles. — On en avait tant parlé !
Mais les homnits se disaient en regardant le brillant marquis et madame de Varannes :
— Décidément c'est une chose faite.
Quant aux femmes, en ces sortes d'affaires, il n'est point possible de transcrire la formule do leur verdict. Ce qu'elles disent ne signifie rien, mais elles se comprennent. . .
— Depuis que monsieur Esprit est chef du cabinet du ministre, disait Léon du Chesnel au docteur Joséphin, — je suis obligé de me donner beaucoup de mal auprès de Léa Vérin...
— Est-elle contente de son docteur? demanda Josépin.
— Je ne sais pas.
— Qui est-ce ?
— Le professeur Garance.
— Un âne'.... ma foi , celte corvée-là doit être abominable...
— Odieuse!... mais il y a un beau côté : madame do Vérin n'est pas une jolie femme...
" Je le crois pardieu bien !
— La duchesse me passe mes assiduités auprès d'elle, tandis ([ue si c'était une beauté...
Le docteur regarda du Chesnel par-defsus ses lunettes.
— Sais-tu que c'e^t un métier d'Auvergnat que tu fais là! murmura-t-il avec commisération.
— Ne m'en parle pa^ !... dit du Chesnel en haussant les épaules.
■ — Depuis sept ans, reprit Josépin ; — toujours secrétaire d'ambassade!... et obligé d'avoir voilure... Comment vis-tu?
— D'espoir, répondit le diplomate ; — la veine peut venir... J'ai , après tout, de belles chances... La duchesse, Léa Vérin...
— Et madame Melchior Zapata, interrompit le docteur. Les couples brillans qui passaient, (-cliangcanl des riens
élégans et de nobles fadaises, eussent été, nous le croyons, fort étonnés d'entendre dans les salons de l'.ontlevau celte conversation excentrique.
En général, on s'y prend moins cninient, et il est d'usago de parer mieux ses confidences. Mais du Chesnel et le docteur étaient do vieux et bons amis...
Le marquis avait pris le bras de madame de Varann \-. Ils s'étaient mêlés an tlot des promeneurs.
Diane s'cHait presque au même insl;iiit munie d'un cavalier et les avait suivis à distance. — Diaiw; était curieuse à l'excès et peut-ôlre méchante comme tous les cœurs oisifs et vides (jui no savent point aimer.
Les deux maris, sans le vouloir peut-être, furent entraîni's dans ec mouvement, comme deux satelliles, attirés latalenienl par leurs centres.
Les deux maris ne découvriront rien, c'est la règle.— Mais Diane ap[)ritquc, ce jour mémo, sa sojur s'était promenée en têlc-à-lète avec le marquis.
Il n'en fallut pas davantage à cette immaculée pour supposer le mal. — D'où lui- venait cette science?
Nous ne savons.
La secte nouvelle, pour fausser l'esprit et tarir le cœur de ses adeptes, doit pousser fort loin ses enseignemens...
Toujours est-il que monsieur doBaulnes vit parfaitement l'expression de joie méchante qui éclairait le visage de sa femme. Elle était donc heureuse de l'accord du marquis et de sa sœur. — Pourquoi ?
La position exceptionnelle do monsieur de Baulnes ou- \Tait son âme à toutes sortes de soupçons. Rien ne devait plus lui sembler incroyable.
11 vit monsieur de Varannes qui, lui aussi, épiait. Monsieur do Varannes, en apercevant un œil fixé sur lui, eut honte, parce qu'il crut découverte sa secrète blessure. Il rougit et baissa les yeux..
Monsieur de Baulnes s'arrêta court. Une idée avait surgi parmi sa jalousie confuse, — son regard haineux toisa un instant monsieur do Varannes, puis il gagna précipitamment la porte et sortit pour chercherde l'air. Il suffoquait...
Jamais on n'avait vu niadan-e de Pontlevau plus avenante et plus gaie. Elle arrêta le marquis au passage et lui dit les choses du monde les plus adorables. 11 se forma un petit cercle autour de ce dernier, qui fut charmant, voulut bien payer de sa personne, et prouva une fois de plus qu'il était l'homme aimable par excellence.
Au bout d'une heure, il se leva et parcourut les salons comme s'il eût cherché quelqu'un dans la foule.
Le marquis avait quelques flatlcurs, mais point d'amis, si ce n'est peut-être monsieur de Varannes hii-mème, auquel il avait rendu service et qui s'en souvenait.
Mais ce n'était point à monsieur de Varannes qu'ilavait affaire. —Deux ou trois fois, en répondant aux saluts do quelijues compagnons de plaisir, il fut sur le point de les aborder. Puis il se retint.
Eiifin, il aperçut Josépin et du Chesnel. 11 les aborda aussittM.
— Enchanté de vous rencontrer, messieurs, dit-il.
— Monsieur le marquis... commença Josépin ;— je vous prie de croire que je suis moi- même particulièrement heureux...
— J'en siu's persuadé, docteur... J'aurai besoin do vous deux domain à dix heures.
— .\uriez-vous quelqu'un de malade?...
— Pas encore... Il s'agit d'une rencontre, el je pense que vous voudrez bien êlre mes témoins?
— Avec plaisir, dit du Che.^nel.
— Comment, d'une renr.ontrc !... murmura Josépin. Le marquis s'éloigna en disant :
— Messieurs, je compte sur vous.
Quand il fut parti, du Chesnel se gratta le front.
— Reste à savoir, reprit-il, si c'est avec monsieur de Baulnes ou avec monsieur de Varannes... On n'a jamais vu jouer un rôle avec cet aplomb-là !...
— Ah çà! grommela Josépin ; — je n'ai jamais été sur le terrain, et j'ai lu, jeue sais où, que, parfois, les témoins sont obligés de se battre.
— Poltron, dit du Chesnel, tu parles de cent ans...
— A la bonne heure, répliqua Josépin ; — s'il avait fallu se battre, mes principes ne m'auraient pont permis d'être de la partie.
CIlAriTHE m.
DrRRIÙKE LE niDEAU.
Aux heures d'épouvante extrême ou de mortel désespoir la première lueur qui point parmi les ténèbres de l'esprit semble un phare de salut. L'âme s'élance avec enthousiasme et pa<sioi3 vers ce remède promis à son angoisse. On ne réllécliit point. C)n ne sait pas voir l'obstacle qui barre
la routo et contre lequel va trébucher votre course aveugle. Une réaction vive s'opère contre la lerrgur récente, amenant avec soi de folles confiances.
Plus de calcul, — y eût-il un abîme entre vous et ce semblant d'espoir, vous vous hâtez, ardent, l'œil sur le but lointain et ne voyant point la barrière qui est là, tout près de vous, à vos pieds, et qui va vous rejeter, meurtri, au plus profond de votre apathie découragée...
Sainte avait quitté l'hôtel de Maillepré sous l'empire de cet entraînement confus aux conseils duquel la désolation est docile.
Durant toute la route, son intelligence troublée avait suivi l'impulsion reçue, sans essayer de voir au delà. Elle était sortie en se disant : — il nous protégera... Elle venait chercher cette aide qu'elle s'était promise à cUe-môme.
Mais à peine eut-elle franchi le s^il de la maison du numéro 26 que son courage tomba.
Il en est ainsi. La lumière cesse de brtiler-et laisse au cœur de plus cruelles ténèbres. — On ne sait plus. On se demande s'il est bien possible qu'on ait espéré...
La pau\Te Sainte fit quelques pas dans la cour qui séparait les deux ateliers, et s'arrêta entre la porte de madame Sorel, la brodeuse, et celle du sculpteur Romée. Pourquoi était-elle venue?...
Romée était pour elle un étranger. Elle ne lui avait jamais parlé. C'était par hasard qu'elle savait son nom.
Elle avait les yeux cloués à la pierre du pavé trempée par l'orage récent.
Elle demeura quelques minutes ainsi. — Tout le monde dormait encore aux divers étages de la maison, et nul œil curieux n'épiait la douloureuse hésitation de Sainte. Le concierge, qui lui avait ouvert la porte, la croyait depuis longtemps en tète-à-tôte avec le sculpteur, dont il maudissait les amours matinales, en compagnie de sa moitié, — marne Jalarabot.
Jalambot n'était pas ausii beau garçon que le prince Albert d'Angleterre , et sa femme ne possédait point cette era\ache royale dont on raconte tant et de si surprenantes prouesses. Mais elle avait un balai. Jalambot était un portier malheureux.
Roxelane Jalambot, née Poux, régnait despotiqucment dans la loge, qui était un petit Windsor.
Jalambot n'avait de trêve que quand il donnait. Il tenait à son somii#il comme le prince Albert à ses patins; — cette visite à heure indue l'avait mis en méchante humeur, et, s'il avait reconnu Sainte pour une des ouvrières de madame Sorel, il lui eût, sans aucun doute, inflige une de ces avanies froidement odieuses dont les portiers parisiens, seuls dans l'univers entier, gardent l'abominable secret.
La pau>Te.enfant n'en eût point souffert davantage. Elle était à l'abri de toute piqûre vulgaire, derrière l'excès même de sa détresse.
Elle restait immobile. — L'obstacle qu'elle n'avait point aperçu de loin était là, devant elle.
Le but lui échappait... Quel était d'ailleurs ce but? elle n'en avait plus la conscience.
Elle n'osait point se retirer, ni avancer, — ni demeurer... C'était une pensée fougueuse et soudaine qui avait em- . pli son cerveau au plus violent de son angoisse.
Il lui avait souri si souvent et si doucement ! Elle avait espéré. Quoi? elle ne savait. — Nous ne savons.
Mais tout-à-coup la foi lui revint avec le courage, parce que la pensée de son frère venait d'envahir de nouveau son cœur.
Romée était levé depuis un quart d'heure. Il faisait grand jour. — Debuut dans son atelier particulier qui aliénait à sa chambre à coucher, il retouchait avec une sorte de caressant amour un petit buste de marbre, au-dessus duquel une tringle en fer >uspendait un rideau de soie.
Ce buste était pour lui comme une relique pieuse dont ucuu regard profane ne devait violer le mystère.
LE SIÈCLE — VU
Voici ce qui était arrivé quelques mois auparavant , à propos d'une première ('preuve de ce morceau Uni et précieux, qui était à sa deuxième édition.
Un de ces frelons artistiques, qui ont des gants jaunes, de grandes barbes, un tilbury et du génie. Mécènes bourgeois, indiscrets f)rotecteurs, mouches du coche , qui se vantent de faire aller les arts, un de ces fâcheux enfin qui sont le fléau des ateliers, était venu un matin chez Romée. Le buste était alors, derrière son rideau de soie, dans Un coin do l'atelier du rez-de-chaussée.
Romée avait l'excellente habitude de recevoir très sommairement les importuns qui venaient mettre leur lorgnon sous le nez de ses statues, et dire :
— .\hl diable!... ravissant!... pas mal, pas mal!... fameusement fouillé ! joliment drapé I... très fort, ma foi , très fort!...
Il salua ce matin-là le frelon sans quitter son travail, e le laissa se faire les honneurs de l'atelier.
Le frelon fourra son lorgnon dans son œil, mit sa canne derrière son dos et commença ces incroyables grimaces de l'homme qui veut passer pour amateur.
Il perdait sa peine. Romée ne le voyait pas. Au bout de cinq minutes, il est même probable que Romée avait oublié sa présence.
Mais tout-à-coup le frelon poussa un véritable cri d'admiration. Romée se retourna en sursaut et devint pâle de colère.
Le lorgnon du frelon était braqué sur le buste. Le rideau était levé.
Cela fit à Romée le même effet que si on eût arraché le masque d'une femme appuyée à son bras.
Il s'élança, menaçant, vers l'indiscret. Celui-ci lorgnait toujours.
— Romée, dit-il ( le frelon appelle tous les artistes par leur nom), c'est joli, joli, joli, parole d'honneur !... Je vous donne mille écus de ça.
Romée prit le buste, le regarda un instant, puis le brisa violemment contre le pavé de l'atelier.
Cela fait, il saisit le frelon par les épaules et le jeta dans la rue.
Il fit ensuite un autre buste, mais il le cacha mieux. Il n'y avait que ce morceau qui fût de la main de Romée. C'était là, en effet, plutôt un cabinet qu'un atelier. — Quelques fragmens de bas-reliefs antiques se mêlaient, épars sur ces meubles chsrs aux artistes, et dont la renaissance chercha les bizarres découpures. — A l'une des fenêtres qui regardaient directement les croisées de madame Sorel, une épingle fixait les plis du rideau de façon à laisser une petite place à l'œil. - .
Quelques esquisses de maîtres modernes pendaient aux murailles, signées presque toutes par des noms jeunes alors, mais auxquels la gloire est aujourd'hui venue.
Au milieu d'un panneau vide on voyait deux épaulettes de capitaine, des pistolets de cavalerie, un sabre et une croix d'honneur.
Romée avait un bonnet mauresque à longs glands lourds et touffus. Une ceinture pareille serrait autour de sa taille les plis d'une blouse de cachemire.
Il travaillait gaîment et en chantant.
Sa voix était comme sa personne, alerle, franche, forte. Elle avait de ces accens vibrans et jeunes qui vont au cœur, et de ces notes mâles dont la douceur ressemble au noble écho d'une trompe qui appelle dans le lointain sonore des forêts...
Il travaillait, mais à sa manière, et plutôt pour toucher le buste et polir de l'ongle les contours charraans d'un visage angélique que pour le corriger réellement. Ce tl-avail était un jeu, une longue caresse, et le rideau de soie blanche y avait grande part.
A chaque instant, Romée s'éloignait, regardait, puis revenait d'un saut, changeant quelques plis à la draperie, la faisant descendre, puis remonter pour découvTir le buste I plus ou moins.
PAUL FÉTAL.
Chemin faisant, il souriait à son œuvro et lui envoyait des baisers...
C'était un fou que ce Romée, un amoureui, un céladon, un entant 1
Vraiment oui. — Mais c'était un terrible céladon, un enfant qui avait le bras et le cœur d'un komme...
11 se fit un bruit léger dans sa chambre à coucher. Romée rougit comme un coupable et s'élança vers le rideau qu'il fit ghsser sur sa tringle avec «n empressement jaloux. — Le buste disparut, caché complètement.
Romée écouta. Le bruit avait cessé.
— Que diable fais-tu là, Croquignole ! cria le sculpteur. Croquignole était un très jeune amateur des arts qui, à
l'exemple des, gentilshommes d'autrefois que la loi de chevalerie forçait à sernr avant de commander, tenait heu à notre sculpteur de gouvernante, de bonne et de valet de chambre, en attendant que le travail le fît un grand artiste à son tour.
Croquignole ne répondit point.
Neus devons en faire l'aveu, c'était assez son habitude-
— Croquignole avait la passion du jeu. Il jouait au bouchon avecPelit-Louis, l'héritier du triste Jalambot.
Romée répéta sa question sur un ton d'impatience.
Croquignole ne répondit point encore,— parce qu'il était dans l'atelier d'en bas avec Petit-Louis et qu'il y avait neul sous sur le bouchon.
Romée ouvTit brusquement la porte.
11 vit une femme debout au milieu de sa chambre. Cette lemme avait les mains jointes et la tête baissée. Romée ne pouvait apercevoir son visage sur lequel pendait un voile noir. Elle gardait l'attitude d'une personne arrêtée brusquement dans sa course. Sans doute la voix du sculpteur l'avait effrayée au moment où elle traversait la chambre.
Romée ne la reconnut point, mais une vague émotion lui remua le cœur.
Il n'était pas homme pourtant, nous l'afTirmons, à s'émouvoir au vaniteux plaisir d'une vulgaire aventure. Il avait l'âme pleine et n'eût point su comment accueillir le douteux bonheur 4'une conquête inattendue...
Que voulez-vous, madame? demanda-t-il.
La nouvelle venue ne répondit point. — Sa [loitrine s« souleva brusquement.
— Vous vous trompez peut-être?... reprit Romée.
— )«on, répondit Sainte d'une voix basse et brisée ; —je ne me trompe pas.
Cette voix que Romée n'avait jamais entendue eut pour lui des acccns chers et passa sur son âme comme les notes olibliées d'un chant ami.
""il s'avança lentement. Son cœur, averti, suppléait sa vue.
— 11 devinait eriQçro mieux qu'il ne jeconnaissait...
— Mademoisèliôf . dit-il; —c'est chez moi... c'e moi que vous ô.tesitenue ?...
Sa voix tremblait.
— Non, murmura Sainte; —c'est pour lui...
Elle releva ses mains jointes et rejeta son voile en arrière. Romée vit c^ doux visage d'enfant, si suave, si ressemblant à la beauté des anges...
Ce Visage dont-,le sourire, aperçu de loin, avait si souvent réjoui son être entier et précipité par ses veines le cours plus rapide de son sang...
Ce visage oii Uieu avait épuré les rayons de la candeur céleste, — ce front qu'entourait comme une sainte auréole le reflet pur des virginales pudeurs...
Hélas ! ©ù était ce sourire adoré?... L'azur de ces grands yeux n'avait plus sa lumière sereine. Ces paupières fatiguées se fondaient en larmes.
Romée était devenu |)âle. Il n'osait plus interroger.
— Pour lui, reprit Sainte en s'efforçant île contenir ses sanglots; — il va mourir si quelqu'un ne le sauve.
— Je le sauverai, dit Romée ; que faut-il faire?
— Hélas I mon Dieu! répliqua la pauvre enlani; —je ne sais... je ne s.)is!...
Elle ne songeait point h expliquer sa venue.— Et Romée ne s'élounait point.
'est pour
En l'absence do Croquignole, elle avait trouvé la porte ouverte. Elle élait entrée...
Elle n'eût point su elle-même en dire davantage.
— Ne pleurez pas, reprit Romee, nous le sauverons... quel que soit le danger... Oh 1 mademoiselle, je le connais et je l'aime...
— Vons le connaissez !... répéta Sainte, au cœur de qui cette voix consolatrice mettait une lururd'espérance...
— Si je connais votre frère! s'écria Romée ; je vous ai suivis bien souvent tous deux lorsque vous regagniez ensemble l'hôtel de MaiUepré... Quelle douce et belle tendresse 1 et que je lui voulais de bonheur pour tout l'amour qu'il vous porte!...
Sainte ne rougit point. — Elle eut presque un sourire sous ses larmes.
— J'ai bienfait de venir... dit-elle.
— Nous le sauverons! poursuivit Romée; —je vous lo promets, mademoiselle ! Oh ! oui, vous avez bien fait do venir... Je suis à vous... Jesuis à lui autant qu'à vous... Ne sais-je pas que c'est par lui que vou^ êtes heureuse 1
— Merci... merci... murmura Sainte.
Romée la prit parla main et la fitasseoir.
— Je sais encore... dit Romée en hésitant, — que son costume d'ouvrier recouvre un gentilhomme... 11 faut me pardonner, mademoiselle... je ne suis pas entré bien avant dans son secret .. J'ignore son vrai nom... Mais parlons du danger qui le menace...
— Il va se battre en duel, dit Sainte.
— Je me battrai pour lui ! s'écria Romée.
Ce mot partait de l'âme. Le regard de Sainte, où les larmes se séchaient, eut un éclair d'ardente gratitude.
Puis son front se baissa de nouveau.
— 11 est brave et fier ! prononça-t-eite eu soupirant : — il ne voudra* pas!
— Qu'il le veuille ou non, mademoiselle, je le sauverai, vous dis-je... Vous ne savez pas le bonheur que-j'ai à vous faire cette promesse et la joie quej'aurais à la remplir.. Il y a si longtemps que ma vie se tient à une seule espérance...
— Etes-vous donc malheureux, vous aussi? demanda Sainte.
— Oh ! non, répondit Romée ; — tou-; les jours je vous vois sourire. -
Il s'interrompit et rougit, comme s'il eût craint d'abuser de ce hasard qui jetait la jeune fille pouwinsi dire entre ses bras.
Mais Sainte ne paraissait point ofl'cnsée. Son front charmant gardait le calme do sa candeur angélique...
— Et quand vous n'êtes plus là, poursuivit Romée, je vous vois encore...
Il la prit une seconde fois par la main et la conduisit dans lo petit atelier. Ils s'arrêtèrent devant !o rideau du soie, que Romée tira brusiiuement.
Sainte regarda le buste et frappa ses mains l'une conlre l'autre (-lans un mouvement de naïi bonheur.
— Oh! que je suisjoliol... s"écria-t-elle.
Puis quelque chose de triste passa sur sa joie d'enfant. La femme s'éveillait en elle. Son front se couvrit enfin d'une rougeur épaisse, et ses yeux regardèrent le sol.
Il se lit un silence.
Sainte était belle ainsi conmie la pudeur divine.
Romée la contemplait avec délices.
Quand elle releva ses paupières, de grosses larmes roulèrent sur 'sa joue.
— Mon frère !... dit-elle enjoignant ses mains; — \i/iis m'avez fait un instant oublier mon frvsc '....
Romée s'éveilla brusquement de son extase.
— Venez, s'écria-l il en j(Hant sa blou;-e de cachemire Iiour prendre un co-tume de ville ; — je vais le suivi'e el veiller sur lui comme s'il élait mon fils !...
Il y avait dans la jjersonno de Ro'né>-: i|!ii'lijiie chose do robuste et d'intrépide (jui ri'pandait autour do lui el récbauUait les courages. Tandis (jue Sainte lo suivait, l'es-
poir revenait doucement h son cœur, et, sans savoir, elle se répétait à elle-nn^in'' :
— Mon Dieu !... j'ai bien fait de venir !...