‹ Les amours de ParisChapitre 37 sur 190 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

APRES LE M.4RIAGE.

I Nous vivons dans un siècle ami des arts. Les affiches qui tapissent nos murailles sont de véritables fresques bù

j d'obscurs génies, vaincus par la concurrence, déploient à

I des prix doii.x la richesse do leur pinceau.

! Sortez : de quelque cMé que se dirigent vos pa=i, vous rirquez do vous trouver face à face avec un monsieur en habit noir, qui est le diable, et qui, la hotte de chilfonnier sur le dos, braque sur Paris, cruel peut-être à son livre, un lorgnon satanique. Plus ,Ioin, c'est une femme très laide, — la France, — vêtue d'une peau de motiton et tirant par l'oreille un personnage à l'air malade qui personnifie le peuple de Paris; plus loin encore, c'est un Chinois monstrueux, fumant un gigantesque cigare, — à Paris.

Paris, Paris, Paris!...

Gros enfant qui veut qu'on le taquine , et qui rit et qui [laio, dès qu'on lui jette à la face une flatterie ou une injure...

Voyez ! Sur ces colonnes des boulevards que la pudeur anglaise n'cilt pas inventées, voici le bagne avec son habit rouge, vorci la grimace hideuse du scélérat de la Force ou de la Roquette, voici des registres verts qui donnent desuî.usées tant ils ressemblent à ceux de nos banquiers; voici des perruques, des robinets, des pompes à jet continu et des inquisiteurs espagnols, annonçant de leur mieux leurs pauvr'ïs diables de Myi'lèrt!!.

Voici même un vaudeville illustré, dont l'auteur, académicienne féconde, qui forait bien plus de jolies pièces encore si elle n'employait une partie de son temps à composer de petits ariicles à sa propre louange, a la passion d'écrire sur toules les maisons de li cnnitali/ :

Cest moi, moi, moi qui suis iîyid Bergère de ce vaudeville.

Et les pejntres se plaignent, bien qu'ih e.ieut en outre à boucher les trous de Versailles!...

Ce qui nous a mis en train de parler arts,-c'e.:t(pie, pn gagnant la demeure de Léon du Chesnêl, où nous co'idiijl le besoin de notre histoire, nous avons rencontré, au faubourg Saint-Honoré, une maison dont le propriétaire a fait peindre un jardin sur les murs <le sa cour.

Ce jardincst ravissant. 11 y a de hauts palmi'îrs où brille, entre les feuilles, le plumage chatoyant do-s oiseaux des tropiques. C'est plai'-ir de voir pendre ces belles gi-appes de cocos et d'admirer la.grimace des sjnges suspendus par la queue aux franches flexibles.

Au premier pian, ce sont des rose.? grosses cimmc des choux et rouges comme des bouchères ; un paon, un coq, plusieurs [lerroquets, des melons, dos poires, et une pièco d'eau où folAtre un canard.

Bans (pielque coin, une échapp'o vous montre une longue avenue de six chênes qui s'alignent à perte do vue. Au bout de cette avenue passe justement un chevreuil pom'-

iOl

suivi par des cliiens. — Naturellement il y a un cliasseu qui vise.

Car, sans cela, pourquoi le che\Teuil?... C'est délie eux !... Avec une cour pareille, on se moque des gens qui se donnent lo ridicule de posséder un château.

Léon du Cke^nel, après ce brusque mariage raconté par non^ dans un des précédens volumes, avait transporté seS pénates au-delà de la Seine, dorri^re les Champs-Elysées, dans cette paisible rue Montaigne, où l'auteur des Esmis voudrait demeurer aujourd'hui.

Du Chesnel habitait une maison de belle apparence , dont le •- derrières donnaient sur ces vastes jardins qui vont rejoindre le Colisée.

Son appartement, situé au second étage, était orné avec goût, mais visait trop au \nXQ qu'il atteignait rarement. 11 y avait quelque g^ue derrière ces dorures et sous ce velours.

Du Chesnel avait toujours sa voiture et deux chevaux à peu près convenables.

Il avait plus de dettes qu'autrefois.

Dans le monde, ou ne rencontre guère de précipices ni de cataractes, mais bien des fossés vulgaires. Du Chesnel était sur la pente qui mène à ces fossés d'où l'on ne sort que crotté, penaud et démonétisé.

Du Chesnel était lui homme d'esprit et de résolution. Le sens moral lui faisait complètement défaut. C'est le malheur du temps.

Vous saluez, soy'en-en certain, beaucoup de gens comme lui dans la rue; vous leur serrez la main ; vous êtes heureux qu'on vous voie leur serrer la main. Ce sont, à beaucoup d'égards, des personnes honorahles.

Insultez-les. — Morbleu ! flamberge au vent ! Us ont du cœur h leur manière. — Seulement, ils n'ont point d'honneur.

Et encore ceci pourrait être discuté. Ils ont de l'honneur suivant une certaine mesure, et c'est chose terrible, en vérité, que ces hommes dont l'âme perdue a comme un vêtement de distinction et de délicatesse.

Un fait hors de doute, c'est que du Chesnel serait arrivé en suivant un sentier honnête.

Mais à certaines intelligences pointues vous ne persuaderez jamais que, dans le monde comme partout ailleurs, le chemin le plus court est le droit chemin.

Ils veulent biaiser, n'en fùl-il point. Leur travail leur aurait valu l'indépendance ; l'intrigue leur donne un bureau de tabac sur leurs vieux jours.

Or, ce que l'on r^jmme le travail est du repos tout pur auprès des repoussaus labeurs de l'intrigue...

Du Chesnel était secrétaire d'ambassade, ce qui est un titre vague, recouvrant une demi-douzaine d'échelons diplomatiques.

Du Chesnel attendait depuis bien longtemps l'occasion de monter. L'occasion ne venait point, ou bien elle passait hors de s^ portée, et quelque main plus habile la saisissait à la volée.

Du Chesnel commençait à craindre. 11 faisait la revue de ses moyens et tendait toutes les cordes qu'il avait à son are.

Son arc avait trois cordes : Léa Vérin , la duchesse et Charlotte.

La duchesse avait fait ce qu'elle avait pu. Léa Vérin n'usait point son crédit pour autrui ; elle achetait de la rente.

Quant à Charlotte, c'était tonte une éducation h faire.

Midi allait sonner. Charlotte venait de congédier sa femme de chambre et donnait à sa coiffure cette négligence harmonieuse que la main d'autrui est inhabile à produire.

Charlotte était bien jolie. Il y avait sur son charmant visage un peu de la douceur de Sainte, mêlée à beaucoup dî hardiesse spirituelle et rive. Autrefois ce mélange produisait une expression gaie, espiègle, un peu inquiète et

curieuse. Mais quelque vent de tristesse avait passé sur tout cela et jeté parmi ces traits joyeux et fins une nuance de mélancolie.

Charlotte n'avait pas tout à fait vingt ans. Il y avait un an qu'elle était mariée au vicomte Léon du Chesnel.

Nous l'avons vue autrefois regarder, envieuse et pensive, les nobles équipages courant sur le pavé du faubourg Saint-Germain. Peut-être serait-il bien sévère de juger à la rigueur ces premières aspirations de l'adolescence, vagues fantaisies, songes maladifs où l'âme des jeunes filles s'élance comme au hasard vers l'inconnu. Néanmoins, il nous faut le dire, la nature de Charlotte comportait l'irrésistible amour de ce qui est luxe, élégance, splendeur. Tout rayonnement attirait son œil et faisait rêver sa pensée. La parure, les belles fêtes, lesjoies dorées !... C'était une fascination pour son cœur novice, qui ne savait pas, maisqui devinait. On eût dit qu'il y avait en elle un soi^venir qui, remontant au-dekà de son berceau, lui rappelait, par de miraculeux instincts , les magnificences éclipsées de sa race.

Elle était hardie. Le mariage avait été pour elle une aventure. — Au-delà du mariage, elle avait vu le plaisir, la liberté, la richesse...

Le plaisir, au lieu de son morne repos ; la liberté, au lieu de sa prison monotone et haïe; la richesse, au lieu de cette misère qui depuis son enfance sévissait sur elle et sur tout ce qu'elle aimait!...

Car elle aimait Sainte de tout son cœur; elle aimait Gaston ; elle avait pour la duchesse douairière ce culte respectueux qui était pour ainsi dire dans le sang des Maillepré. C'avait été un entraînement étourdi auquel peut-être n'eût point cédé une raison plus haute, mais où le cœur n'avait point eu de part.

D'ailleurs il faut tenir compte d'une circonstance qui elle seule est une excuse. Charlotte n'avait jamais eu la pensée de se séparer de sa lamille. Elle ignorait la clause imposée par du Chesnel. Cette clause, rien n'eût pu la porter à l'accepter.

Elle était allée à l'autel avec l'espérance de changer de vie , sans perdre ces bonnes tendresses de famille qui ne pouvaient suffire à ses pétulantes inquiétudes, mais qu'elle n'eût échangées en déOnUive contre aucune autre joie.

Son mari n'était-il pas voisin de sa lamille ? Il n'y avait que la largeur de la rue à sépai'er la maison conjugale de la maison habitée par son frère et ses sœurs...

Pauvre fille! le lendemain du mariage, cette voiture qu'elle avait tant désirée la prit et l'emporta dans lU) quartier lointain, perdu, — au bout du monde. Et lors(jiie,'en cachette, elle fit prendre, malgré les ordres de son mari, des informations à la demeure de sou Irère, on répondit que rappartemeul était à louer.

En ceci, Léon du Chesnel avait réussi parfaitement. Charlotte était désormais isolée.

Et il paraît que le diplomate tenait outre mesure à celte circonstance ; car, empressé, galant et tout aimable mari qu'il se montrait, il fut infiexible à ses larmes. Il lui dit :

— Ma chère enfant, vous savez si je vous aime... Votre frère et moi nous nous sommes arrangés... Il a compris ce que vous ne voulez pas comprendre, et je vous assure qu'il a fiit assez lestement le sacrifice de votre compagnie...

Charlotte rejeta bien loin d'abord cette infinualion malveillante, mais du Chesnel étaitun homme do b.'aucoup de savoir-faire. Il lâcha pied, revint, frappa de petits coups et finit par jeter un doute dans l'esprit de sa femme.

Elle se tut. — Elle aussi avait au fond de l'orne, quelque part, sous ses frivoles caprices, une fierté indomptable.

Ellerefou'a le soupçon au dedans de son cœur blessé, parce que ce soupçon s'attaquait à son frère.

Mais elle lui consacra, ainsi qu'.i Sainte, un souvenir de toutes les heures. Elle se fit un recoin caché, retraite chérie, douce place préparée en sa mém.oire, où elle mit ensemble tous ses amours d'enfant. Et la dévotion qu'elle gar-

PAUL FÉVAL

dait à ces amours fut d'autant plus vive, qu'elle dut Être muette et ne s'ép^indre jamais au dehors.

Léon du Chesnel était, dès qu'il le voulait, un homme très aimable. Son esprit paradoxal avait d'audacieuses étourderies qui étonnaient et séduisaient. Charlotte l'aima, — non pas de passion ardente, mais de préférence très marquée.

Cette affection fut son unique soutien dans la vie.

Car tous ces beaux rêves que Charlotte avaient faits s'étaient évanouis bien vite. Elle fut punie, la pauvre enfant, par où elle avait péché.

Elle no vit pas ce monde vers qui s'étaient élancés ses désirs. Ces belles fêtes devinées, ces promenades au Bois, ces luttes d'élégance et de coqucttorie, cO luxe convoité, ces splendeurs si ardemment souhaitées, tout cela lui échappa.

Elle eut la solitude...

La solitude tout près du bruit et de la foule, la retraite au bord des joies mondaines, car, de sa fenêtre, par de là les grands jardins ombreux où desceudait parfois une réunion égayée, Charlotte apercevait l'avenue de Marigny, sillonnée sans cesse par de nobles équipages, et un coin des Champs-Elysées.

Nous avons assisté à une conversation littéraire entre Léon du Chesnel et le docteur Josépin, dans les salons de madame de Pontlevau. Celte conversation nous a donné d'avance le motif de la retraite de Charlotte.

Du Chesnel était un Dudley au petit-pied. Amy Robsart était charmante, et la duchesse, Elisabeth sur le retour, avaient de gênans accès do jalousie.

De sorte que ce drame bourgeois copiaitla royale comédie de Walter Scott. — Il y avait là un homme entre sa femme et sa maîtresse.

Et c'était sa femme que cet homme était obligé de cacher.

Du reste, si Charlotte n'avait point trouvé dans le mariage ce qu'elle espérait, Léon du Chesnel avait été bien autrement désappointé.

11 avait vu de l'autre côté de la rue une mine éveillée, espiègle, un regard tour à tour mutin ou rêveur ; il avait deviné ces longues œillades jetées curieusement au luxe qui passait ; —il avait interprété ces mélancolies

Nous n'exagérons point. Notre diplomate avait observé sa voisine laborieusement, minutieusement, comme eût pu le faire un poète ou même un romancier intime.

Mais ce n'était point pour faire une élégie, et ce n'était point pour faire un roman.

Du Chesnel observait dans un dessein sérieux, comme disent les professeurs, ces pasteurs babillards de notre belle jeunesse. Du Chesnel avait un but. Le ministère venait de changer. Monsieur Esprit, bureaucrate épais, avait conquis depuis quelques semaines seulement le poste important de chef du cabinet.

Monsieur Esprit n'avait pas de maîtresse.

Cet homme était laid, plat, brutal, poltron, insipide, — une pâte à faire son chemin.

Il avait gagné vaillamment tous ses grades à force de complaisances serviles et de courbettes perfectionnées.

Dételle façon que le ministre lui-même avait sincèrement oublié le temps où monsieur Esprit cirait ses bottes, — les bottes du ministre.

Et cet homme-là, qui du ruisseau était monté à l'antiehambre politique, n'avait pas de maîtresse I Quelle porto ouverte aux adroits calculs!...

Du Chesnel sentit le besoin de prendre femme.

Et vraiment ce minois do l'autre côté de la rue était tout plein de ravissantes promesses.

Ces capricieux désirs qu'on y lisait annonçaient une éducation ébauchée. Quelques mots prudens, des paruros, et tout irait comme sur des roulettes.

Du Chesnel s'était dit cela, et il avait vu en rêve un sourire gracieux de monsieur Esprit.

Un coup d'œil du ministre...

Une mission I...

Pas du tout ! Il se trouva que ce minois éveillé ne signifiait rien sinon un grand fonds de gaîté vive et un peu d'étourderie. Une fois marié, du Chesnel décou\Tit avec effroi sous ces frivoles apparences un cœur loyal, une âme haute, une désespérante fierté.

C'était une spéculation manquée.

Il ne se rebuta point pourtant du premier coup, et traça autour do la place rebelle de savantes circonvallations. — Charlotte no s'aperçut môme pas de l'attaque.

Elle ne comprit point, tant elle était à l'abri d'être persuadée...

Mais voici ce qui fut le comble 1

A la voir si charmante et si pure, du Chesnel se prit à l'aimer.

Ce pauvre du Chesnel t il avait vraiment une manière de cœur...

Il fut d'ailleurs vaincu par surprise. Il avait cru jouer à coup sûr, et cette jeune fille pauvre, amoureuse du luxe, celle enfant qui rêvait équipages et parures au fin fond de sa misère, ne lui avait pas laissé l'ombre d'un doute. Trouver la vertu parmi tout cela, c'était une vraie surprise.

Et puis encore, il y avait si longtemps qu'il faisait métier de don Juan escompteur,— si longtemps qu'il utilisait chacun de ses soupirs !

L'amour Ma7« lui pesait. Il détestait son rôle de soupirant comme un écrivain sans inspiration doit délester sa plume, comme un forçai déteste sa tâche.

Ma foi ! il n'est artisan si laborieux qui ne prenne çà et là quelque vacance. Du Chesnel se laissa entraîner à cette débauche d'aimer sa femme.

Et Dieu sait que jamais amour coupable n'entoura son bonheur de plus d'épines. Les citoyens comme Du Chesnel n'ont pas le droit de se livrer à d'honnêtes sentimens. C'est là pour eux un luxe défendu. Ils ont des engagemens et des obligations. Le mariage pour eux est une position violente, exceptionnelle, qui n'est tenable qu'à la condition de faire mauvais ménage. — Voyez-vous cet homme qui a vendu ses soins pour une place, pour une croix, pour une médaille et qui a bien le front de disposer de sa personne !...

Que devient la foi des marchés 1

On a vu, il est vrai, de ces terribles trafiqueurs de tendresse briser du pied chaque femme qui servit d'échelon à leur fortune...

Mais c'est dans les drames du boulevard qu'on a vu cela.

Dans la réalité , ce genre d'hommes porte la peine de son industrie. Il est pusillanime, il est dominé. — C'est à peine si, dans l'échelle humaine, on peut le placer un cran au-dessus du mari d'une reine...

Il se révolte contre l'instrument quelquefois, il ne le brise jamais. — A moins qu'il n'ait affaire à quelque faible créature, facile à tuer d'un seul coup.

Ce n'est pas absolument faute d'énergie. Parmi ces messieurs il en est de très vaillans. Mais l'homnft qui spécule sur la femme est l'esclave de la femme, et si, dans la lutte engagée, quelqu'un est foulé aux pieds, c'est lui.

Lui qui est fier pourtant , et qui vous cassera la tête d'un coup de pistolet si vous le regardez de travers.

La duchesse était jalouse. Il fallut d'abord que Léon se garât des soupçons de la duchesse.

Puis monsieur Esprit trouva une maîtresse. Ce fut Léa Vérin qui obtint celle position destinée à Charlotte. —Léa Vérin était aussi laide que monsieur Esprit. Du Chesnel voulut au moins tirer son épingle du jeu. No pouvant être le mari de la maîtresse du bureaucrate, il voulut être son cavalier servant.

Mais Mme de Vérin était jalouse.

La duchesse et le bas-bleu politique, — admirez l'inslinctl —se supportaient parfaitement l'une l'autre. La duchesse trouvait Léa Vérin ridicule ; Léa Vérin savait l'âge de la duchesse.

Entre elles deux, du Chesnel était à l'aise. Chacune d'elles admettait l'utilité de sa rivale. Chacune d'elles était

vis-à-vis du secrétaire d'ambassade dans cette position si comique de l'amant de cœur d'une lorotte.

L'amant de cœur admet, ou le sait , la dure nécessité d'un protecteur, lequel protecteur , neuf fois sur dix, se croit amant de ca^ur et rit dans sa barbe de son rival qu'il soufl're en qualité de protecteur.

Ceci est la position la plus élémentaire. Nous supposons en effet une lorette qui n'a que deux amans, sacrifiant ainsi la vraisemblance à la clarté.

Dans la pratique , il faut compter quatre amans, et l'on cite telle femme forte autour do laquelle dix hommes gravitent, ayant chacun la conscience d'être le préféré, et couvrant d'un mépris commun les neuf protecteurs, qui le lui rendent...

Mon Dieu oui, ce coquin de du Chcsnel se moquait de la duchesse avec Léa Vérfn et de Léa Vérin avec la duchesse. Ces deux dames, moyennant cela, vivaient en paix. Mais elles haïssaient toutes les deux à l'envi la femme do du Chesnel , sa vraie femme , qu'elles soupçonnaient d'être jeune et jolie

Il fallait tenir Charlotte à l'écart, calmer Léa Vérin, calmer madame la duchesse. — Du Chesnel n'était point un homme de loisir.

Et malgré tant de travaux il restait secrétaire d'ambassade...

Charlotte était bien souvent seule. Elle ne sortait jamais avec son mari. Si elle avait connu le monde davantage, elle aurait pu croire que du Chesnel, bigame, avait deux domiciles et ne lui donnait qu'une part de sa vie.

Ignorante qu'elle était, elle faisait mille suppositions qui passaient à côté du réel. — Puis, quand elle avait bien songé, bien cherché des motifs de s'inquiéter et de craindre, du Chesnel n'avait qu'un mot à dire pour la rassurer.

Leurs entrevues étaient des causeries d'amoureux, parce que du Chesnel s'entretenait en sa tendre fantaisie par les ennuis mêmes qui entouraient son bonheur d'époux.

Mais cette affection du diplomate, bien qu'elle fût d'une certaine vivacité, n'avait jamais étouffé en lui complètement l'idée de ramener son mariage à l'état de bonne spéculation.

Un marchand peut faire une folie, acheter un chAteau de princo et prodiguer de grosses sommes pour trancher du haut seigneur, — mais il fera vendre au marché l'excédant des fruits de son jardin et fournira ses vassaux de légumes.

L'amour de du Chesnel était luxe de trafiquant.

Charlotte n'avait garde de s'en apercevoir...

Ce jour-là, du Chesnel lui avait promis de passer ajournée avec elle. C'était rare; Charlotte s'était parée comme pour une fête.

Elle avait une robe pensée à corsage long, dont les plis ajustés dessinaient le contour pur de sa poitrine. — Charlotte était très mince,- assez grande, et paraissait plus jeune que son âge. Sa taille avait un vif ressort qui excluait toute nonchalance dans ses poses, mais donnait à chacun de ses mouvemens une grâce juvénile et hardie.

Parfois, lorsque la rêverie venait alanguir un peu cette pétulance, Charlotte prenait une beauté presque idéale. Ses beaux yeux noirs, si ckarmans dans le sourire, devenaient plus cliarmans lorsqu'ils pensaient. Sa jeune tête gagnait à .s'incliner sous le fardeau des méditations tendres. Vous l'eussiez aimée rien qu'à voir son visage partagé naïvement entre sa gaîté de nature et le sérieux passager do ses réflexions. — Puis, tout à coup sa tête mutine secouait les grappes brunes do ses brillans cheveux. Un riant éclair s'allumait dans son œil ; tout s'éclairait en elle et autour d'elle...

Oh ! madame la duchesse cl Léa Vérin avaient bien raison d'être jalouses !

Du Chesnel était en retard. Charlotte l'attendait impatiente.

A travers les rideaux de la l«nêtre, un pâle rayon du so-

leil d'automne pénétrait dans la chambre et traçait un sillon brillant parmi les sombres arabesques du tapis.

Charlotte était assise tout près de la croisée. Son regard, qui suivait avec distraction les éijuipages lancés au grand trot sous les arbres des Champs-Elysées, se tournait parfois vers une portière de soie, dont les rideaux fermés tombaient sur le tapis de l'autre côté de la cheminée.

C'était par là sans doute que du Chesnel devait venir.

Peu à peu, Charlotte regarda moins souvent du côté de la portière, — parce que la rêverie s'emparait d'elle et que son esprit glissait avec tout ce monde brillant des nobles équipages sur le sable muet des allées...

Elle avait à la bouche un demi-sourire qui désirait tristement.

C'était ainsi une poétique et belle créature. Son profi correct et fin ne s'apercevait ()u'à travers les boucles mobiles de sa chevelure. Sa tète se penchait en avant, arrondissant avec grflce la chute svelte de ses épaules. — Ses deux mains , croisées sur ses genoux ressortaient, blanches et mignonnes, sur la soie de sa robe.

Un imperceptible oruil se fit derrière les draperies de la portière. C'était conmie un murmure de voix contenues.

Charlotte n'entendait point.

La portière se souleva doucement, — si doucement que la rêverie de Charlotte ne fut point troublée.

Derrière le rideau de soie apparurent deux tètes, savoir : la figure épanouie de l'avoué Durandin et le visage fatigué de du Chesnel.

Du Chesnel montra sa femme d'un geste silencieux et comme triomphant.

Durandin mit son lorgnon à l'œil et la détailla en connai.sseur.

Puis les deux amis se regardèrent et la draperie re- tomba....

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