CHAPITRE VI
POUK P An VEMH.
II y avait déjà quelque temps que l'avoué Durandin e Léon du Chesnel étaient là derrière le rideau ea conférence sérieuse.
Leur apparition soudaine et le geste do du Chesnel désignant sa femme au lorgnon du gros homme de loi étaient des incidens de la conversation, qui se poursuivit sans que Charlotte se fût aperçue du mouvement de la draperie.
Du Chesnel avait rencontré Durandin, à cheval, escortant la calèche de madame do Saint-Pharamond, en compagnie de Félicien Chapitaux et de J.-B.-S.-T. Sanguin. Le baron Prunot, datant de l'empire, n'était plus bon à folâtrer si matin.
Durandin montait à cheval et suivait la cour de l'impératrice des lorettes par pure politique, comme on le pense bien. Cet avoué n'était point taillé en sportman. — Mais Félicien Chapitaux lui donnait la clientèle de la maison Polype et C«, madame de Saint-Pharamond lui procurait les procès de tous ses amans, et J.-B.-S.-T. Sanguin, de Lyon, le comblait de petites procédures commerciales, à propos de coupons de soie.
De sorte que Durandin gagnait beaucoup d'argent k perdre ainsi .son temps au bois, au théâtre, etc.
C'était un bon vivant, tout rond, le ca^ur «ur la main, toujours prêt à rendre .service moyennant finance. Dans son étude, il jouait la gravité, parce qu'il n'avait rien autre chose à faire : son premier clerc était là. Hors de son étude, il singeait volontiers l'étourderie et couvrait d'un voila d'inaltérable bonne humeur les manoeuvres de sa diplomatie bourgeoise.
fAUL FEVAL.
Les généralités sont des sottises,— mais déflez-vous des,
bons gros gîrrons sans fipl. '.
Dnrandin avait l'idéa fixe d'acheter un vieux château^
pour le badigeonner à neuf et mettre aux fenêtres ogives'
de gentilles pensionnes vertes.
Celte ambition remplissait son âme et enflait démesurément ses mémoires do procédure.
Sa femme lui avait npporté cent trente-cinq mille francs^
de dot et des espérances. I':I!p avait six ans de plus que lui,
trois fausses dents et une grande quantité de cheveux gris.
C'était une de ces femmes que Dieu crée spécialement
pour payer les charges des avoués.
Elle s'appelait Virginie. Durandin avait fait sa coaquôte en lui disant : Jo serai ton Paul...
En somme, à l'exemple de Lucrèce, elle restait à la maison ot surveillait le pot-au-feu en pleurant à chaudes larmes sur les romans de monsieur Victor Ducange. Durandin aurait pu tomber plus mal.
Car la majeure pijrtie de ces femmes sans dents et grises que les clercs ambitieux épousent de confiance, aiment la polka et font des vers...
Durandin rêvait un château très grand, au lieu de la maison blanche que rêvent ses pareils, parce qu'il s'y voyait avec Virginie, lui dans la tour du Midi, et elle dans la tour du Nord.
Du Chesnel avait toujours conservé une certaine influence sur ses anciens camarades. Bien que l'association formée autrefois n'oùi point eu de sérieux résulta.ls, h's cinq personnages que nous avons vus rassemblé» le soir du mardi gras de 1826 à l'hôtel du Sauvage s'étaient néanmoins prêté aide mutuelle en diverses circonstances, et il y avait d'ailleurs entr? eux un lien qu'il n'était point en leur pouvoir de rompre.
Ce lien, c'était le vague et commun péril que ten&il habilement suspendu au-dessus de leurs têtes le sixième personnage de la scène de carnaval.
Trois d'entre eux, Josépin, Durandin et du Chesnel avaient eu occasion de subir la volonté de Carmen, qui du reste les avait payés de leurs services.
Les deux autres, Denisart et Roby, placés trop bas peutêtre' pour que Carmen put réclamer leur aide, n'en restaient pas moins à sa merci, et surtout n'en espéraient pas moins que le moment viendrait oîi Carmen aurait besoin d'eux.
Ils étaient tous les deux dans celte position dont nous avons parlé déjà, où Ton cherche un biais pour vendre son âme au diable, — qui fait le fier...
Durandin quitta la cavalcade, au milieu d'un compliment inûigé parChapitaux à madame deSaint-Pharamond, et suivit du Chesnel.
Us se voyaient rarement.— On aime à verser ses peines dans le sein d'un ami qui ne se prodigue point.
Les épancheniens furent réciproques. Durandin parla de sa femme édentée et grise. Du Chesnel compta sur ses doigts les six bonnes années de son grade. — L'avoué soupira doucement après son chAleau; le diplomate chanta les charmes de sa mission tant souhaitée.
Puis de fil en aiguille la conversation prit une tournure plus pratique.
— Laissons là ta femme, dit du Chesnel, il est manifeste que nous ne pouvons pas (aire repousser &es dents, et pour six francs tu lui teindras les cheveux du plus beau noir... Occupons-nous du solide... Je voudrais bien te voir dans ce) diable de château, Durandinl
— Et moi, repartit l'avoué, —je donnerais n'importe quoi pour que celle diable de mission te tombât du ciel un beau matin.
— Si j'en élais là, reprit du Chesnel, —je pourrais te donner un fier coup d'épaule...
— EvidiMnment, mais...
-Hé, hé!...
Du Ch^'snel mit son doigt sur l'habit bleu de l'avoué.
— lié, bel répéla-t-il; — j'ai de belles chances.
— Elles sont vieilles, murmura Durandin.
— Pas toutes... Il n'y en a que deux : la duchesse et Léa....
Durandin releva sur lui ses yeux sourians.
— Comment un gaillard comme toi ne songe-t-il pas à se faire député? demanda-t-il delà meilleure foi du monde.
— Tu le moques... dit du Chesnel.
— Non pas;..
— Si fait... tu te moques... mais tu as tort : j'y songa très sérieusement... Voyons, Dnrandin, reprit-il en changeant de ton, — faisons celle offairc-là 1
— Volontiers... paics-tu le cens?
— Le cens est une absurdité...
— Tu ne le paies pas?
— Si l'on faisait conlribucr les dettes ! commença du Chesnel en riant; — mais ne plaisante pas!... le cens est le moindre de messouci^... Tu as cinquante mille écus do biens fonds : je te les achète.
— Avec quoi ?
— Laisse donc!... Je te les achète... moyennant un billet de mille francs et une contre-lettre...
— Deux billets de mille francs, dit l'avoué. Du Chesnel haussa les épaules.
— Soit! répliqua-t-il ; — mais, l'important, ce sont les voix.
— Si tu as comme cela des billets de banque, murmura Durandin ; — je me charge de t'en acheter pas mal...
— Fi donc! prononça superbement du Chesnel; — n'introduisons pas la corruption dans le corps électoral... D'ailleurs, je puis bien emprunter mille francs à Léa et mille francs à la duchesse, puisque je ne les leur rendrai pas ; mais davantage, ce serait dangereux... Cherchons ailleurs... Tu connais tout Paris... N'y aurait-il point parmi tes cliens quelque brave homme assez influent... tu m'entends bien ?
Durandin se gratta l'oreille.
— Il y a monsieur Polype, répondit-il après un silence. Du Chesnel frappa ses mains l'une contre l'autre avec une
véritable joie.
Jusque alors il avait parlé un peu au hasard, en homme habitué à bâtir des châteaux en Espagne; mais ce nom de Polype Qt luire à ses yeux un vif rayon d'espoir.
— Polype! s'écria-t-il ; — le Briarée de l'esconiple!... l'homme qui prête avec cent mains, qui reçoit dans mille poches! l'alcliimiite qui sait, en quelques semaines faire d'un gros sou vcrt-de-grisé un Itriihnt louis d'or!... Polype! le mont-de-piété fait ciiair ! l'usurier philanthrope qui tient sous sa griffe tout le petit commerce de Paris!... Mais sais-lu bien, Durandin, qu'avec cet homme-là on serait sûr d'enlever la chose!...
— Oui, oui, répondit l'avoué, — c'est bien possible, au fait...
— Possible!... Tu plaisantes!... Où est donc le patenté qui lui refuserait sa voix!... Polype est grand comme Napoléon, vois-tu !... Et encore je ne sais pas si Napoléon aurait pu se concilier l'estime des princes de la banque en prêtant à trente pour cent d'intérêt... Polype est le haut seigneur du petit commerce. 11 taille à merci... ceux qu'il tue lèchent sa main... Clichy tout entier chante ses louanges, depuis \a porte-clefs qui ôte sa casquette en prononçant son grand nom, jusqu'à l'infirmier qui s'habilue à entendre les mourans l'appeler à iMjr dernier soupir.., On le craint; on l'adore... La Morgue lin doit autant qu'à la roulette... 11 assassine : on l'ait queue à sa porte... Ne saiton pas qu'avant d'étrangler un pauvre diable il va jeter ([uelques gros sous dans le vide de son comptoir... Polype!... ah! ah! mais, avec Polype, j'aurai les voix de toutes les boutiques, mon ami !...
— Sans doute, sans doute, interrompit Durandin qui devenait plus froid à mesure ijue du Chesnel s'animait davantage ; — on sait cela.
— Eh bien!...
— Eh bien ! Polype prête à trente pour cent. Ce n'est pas une raison pour qu'il te serve gratis.
L'entl.Ouslasme de du Chesnel tomba à plat.
LES AiMOURS DE PARIS.
— C'est juste, murmura-t-il ; — mais comme il est ton client, je ppiisais...
— N'alurellement... Je te saisis très bien... N'y songe plus, mon garçon.
l'u (^hesnel passa son bras sous celui de l'avoué.
— Au contraire, dit-Il, — sono;eons-y tous deux... C'est une alTaire... Je le paierai royalement tes peines et foin', comme vous dites dans vos diables de mémoires... Avec de l'argent on ferait de Polype tout ce i]u'on voudrait, n'est-ce pas ?
— Exactement, répondit Durandin.
— C'est parfait... Je n'ai pas d'argent... Mais... Ah! dam, vois-tu bien, il faut s'expliquer!... Polype doit ôtre vulnérable par quelque autre endroit... Il passe pour aimer les fennnes.
— Peuh ! flt Durandin ; — moyen de vaudeville, mon petit I... Tu devrais commencer à te coiTiger do ça...
Du Chesnel fit un geste d'impatience.
— Je te demande s'il aime les femmes? dit-il.
— -Mais, certainement... Il a donné pendant six mois trois mille francs par semaine àBathilde...
— Cent quarante-quatre mille francs par an : murmura du Chenel.
— Juste... Maintenant il lui prête sur gage à cinq pour cent d'intérêt par mois... ci soixante pour cent par an... le double de son taux ordinaire... Il se rattrape !
— Il fait bien... Qui est sa maîtresse maintenant"? Durandin regarda le diplomate d'un air b«nncment narquois.
— Mon vieux Léon, dit-il, tu es comme ces paysans qui essaient de grimper au mal de cocagne à la fête du gouvernement... que ce gouvernement s'appelle Stuart ou Cromwell... Icsdits paysans glissent trente fois de suite le long de l'arbre graissé avec du savon et retombent rudement h terre... mais ils remontent.
— C'est le seul moyen d"avoir la montre d'argent, répliqua du Chesnel.
— Toi, poursuivit Durandin, tu as pu voir trente Ibis en ta vie que l'tîchelle des femmes est lui mal tte cocagne graissé supérieucement... tu as glissé, tu es tombé... niais lu remontes.
— C'est joli... Mais qui est mainlonanf la iiiaiiresse de Polype?
— Tu veux !a subjuguer?
— Peut-être, i
— La courber sous tes lois ?
— Dis toujours !
— L'enchainer à ton char ?
— Il est permis de l'essayer...
— Non, dit en riant Durandin ; — cela est foniiellemeLt prohibé... Polype est veuf... Bcnito la danseuse vient de partir pour Saint-Pétersbourg.
Us élaient dans l'escalier de la maison de du Chesnel. Celui-ci prit la main de l'avoué et la serra rudement.
— .4h ! Benito est partie pour la Russie ! dit-il ; — c'e-l différent... Eh bieul mon fils, je serai député!
— Comprends pas, répliqua Durandin.
— Que diable 1 s'écria du Chesnel, un mois ou deux employés à manipuler la matière électorale d'un arrondissement, ça ne vaut pas cent quarante-quatre mille francs.
— Pour toi et moi, si fait... Tu cotes les voix à quelques louis!... Mais pour Polype ça ne vaut pas cinquante c-^nlimes : il n'a qu'à parler.
— Je l'entends ainsi... et puisqu'il a bien donné cent quarante-quatre mille francs...
— ('ela te tient au cœur! interrompit Durandin ; — le malheur, c'est que tu n'es pas une jolie femme.
Du Chesnel avait sonné. On venait d'ouvrir. Us entrèrent.
— Viens par ici, dit du Chesnel, — e! ne fais pas do bruit.
Durandin le suivit. Us passèrent dans le c:ûbinet de du Chesnel, qui était meublé d'un beau bureau de palissandre, où le diplomate ne s'asseyait point très souvent.
LE SlÈa.B. — VII,
— Nous sommes toujours amis, comme autrefois, n'estpas? reprit ce dernier en contenant sa voix.
— Pourquoi cette quesUou? voulut demander Durandin.
— Plus bas ! interrompit du Chesnel ; — nous sommes d'excellensamis... de vieuxamis, et jesaisbien queje puis compter sur toi... D'ailleurs, tu as la mémoire des affaires et tu ne peux avoir oublié uae circonstance qui nous oblige jusqu'à un certain pouit à vivre en bonne intelligence... Je veux parler de la bonne nuit que nous passâmes il yaura sept ans viennele carnaval, à l'hôtel duS^uvage...
— Où diable vas-tu nous déterrer cela ! dit l'avoué, qui perdit la moitié de son jovial sourire.
— Ce souvenir me revient parfois, répondit le diplomate, d'un ton à la fois léger et incisif.
— On dirait que tu me menaces... murmura Durandin.
— Pas le moins du monde 1... Seulement... tu vas comprendre cela parfaitement... je suis dans une position à craindre la médisance... Et le monde accueille si facilement de certains bruits !... Il ne me plairait pas d'entendre chuchotter quelque beau jour autour de moi : C'est le vicomte Léon du Chesnel qui... que... Tu m'entends bien?
— Non, répliqua l'avoué.
— Cela va venir... mais, en attendant, voici où tend mon exorde... Ce cjui vase passer et se dire entre nous est un s- crc't.
— Comme tu voudra?...
— Un secret inviolable, ajouta du Chesnel qui fronça le sourcil et regai'da l'avoué en face.
Celui-ci parcourut la chambre d"ini regard inquiet. Du Chesnel lui prit la main et la serra cordialement en changeant tout à coup de visage.
— C'est convenu! poursuivit-il gaîment, mais en parlant toujours à voix basse. — Arrivons au fait... Il faut donner une maîtresse à monsieur Polype.
— Après ?... dit Durandin, qui s'attendait à quelque révélation redoutable. ^
— Voilà tout, répondit du Chesnel. L'avoué garda un instant le .silence.
— Ça peut se faire, reprit-il enfin d'un air capable, mais c'est chanceux... C.ompte un peu sur tes doigts : il faudrait une femme dévouée d'abord, en second lieu intelligente, troisièmement iolie, quatrièmement à la modt\ cinquièmement...
— J'ai mieux cpie cela, dit du Chesne!.
— Ah ! bah !
■^ J'ai un trésor...
— Est-elle actrice? ,„
— Non.
— Elle est virîiiose?
— Peuh!...
— Princesse italienne ?
— Allons donc !
— Qu'est-clle?
Du Chesnel ouvrit la bouche, mais il ne parla point. Ses lèvres étaient agitées d'un tressaillement nerveux, et ses paupières battaient.
— Elle est belle comme un ange, niurmura-t-il après un silence, — et pure comme...
Durandin éclata de rire.
Le diplomate lui ferma la jjouehe d'un geste plein de violente colère I
— Oui, pure, acheva-t-il avec une plainte dans la voix; pure et noble !
— A la bonne heure ! dit l'avoué ; — ceci est la moindre chose... Mais parlons de sa figure... Polype est difficile...
— Ne l'ai-je pas dit qu'elle est belle comme un ange?
— Si fait, mais je n'ai jamais vu d'ange.
Du Cliesnel lui saisit le bras avec une sorte de violence et l'entraîna vers l'autre extrémité du cabinet où s'entr'ouvrail une porte au delà de laquelle tombait une draperie.
Du Chesnel en souleva doucement les plis et désigna du doigt Charlotte, assise auprès de la fenêtre.
Durandin étouffa un cri d'admiration.
PAUL FÉVAL
Charlotte leur tournait à peu près le dos, mais on apercevait, à travers les boucles brunes de ses cheveux les lignes exquises de son profil perdu. — L'attente mettait je ne sais quelle langueur inaccoutumée parmi les grâces vives de sa taille. — On devinait son regard à la courbe hardie de ses longs cils.
Sa pose avait un charme naïf. Immobile et doucement inclinée, elle apparaissait, entre la double draperie de mousseline des rideaux qui touchaient ses cheveux, comme la silhouette indécise qu'on voit en fermant les yeux lo soir et qui berce en souriant le premier sommeil...
Du Chesnel laissa retomber le rideau.
— Ah !... fit Durandin qui respira longuement.
Du Cliesuel ferma sans bruit les deux battans de la porte et ramena l'avoué à l'autre extrémité du cabinet.
Du Chesnel était pâle. — Son front avait des gouttes de sueur.
Durandin et lui s'assirent l'un auprès de l'autre.
L'avoué lorgnait du coin de l'œil l'émotion croissante de du Chesnel.
Tous deux gardaient le silence.
— Elle est belle, n'est-ce pas? dit enfin le diplomate d'une voix étoulfee.
— Ranssante ! répliqua Durandin.
Nouveau silence.
— Ah diable ! oui ! reprit l'avoué après une minute ; — Polype s'y connaît... Avec cette fée-là, on pourrait le rendre doux comme un mouton.
— C'est ma femme, dit du Chesnel.
— Ah!... fit encore Durandin.
Puis il ajouta:
— L'idée m'en était venue... mais...
— Mais il faut bien parvenir ! prononça tout bas du Chesnel, dont les traits décomposés peignaient une véritable angoisse.
L'avoué mit ses mains sur sou ventre replet, tourna ses pouces et regarda le plafond.
— Ma foi, dit-il, mon vieux Léon, il est certain que je vendrais madame Durandin pour n'importe quel prix... Il est probable que je la donnerais pour rien... 11 est possible que je servisse mémo une prime honorable à celui qui prendrait la peine de me l'enlever... Mais si j'avais une petite femme comme la tienne...
— Tu l'aimerais, n'est-ce pas?
— J'en serais bien capable.
— Je l'aime !
Eu prononçant ce mot, du Chesnel passa le revei-s de sa main sur son front.
— Mais rien ne me réussit! reprit-il, —j'ai du malheur... Chaque jour empire ma position... mes créanciers perdent patience... j'ai un pied dans lo fossé... Il faut que je me relève.
— Je ne dis pas non, grommela Durandin, — mais c est
durî
— Il faut que je me relève ! répéta du Chesnel en serrant les poings ; — à tout prix !
C'est bon... ça te regarde.... conclut l'impassible Durandin.
— Ecoute 1 s'écria du Chesnel; — perdre une telle femme c'est jeter son âme à Satan... Elle est meilleure encore qu'elle n'est belle... son esprit gracieux et vif a des saillies imprévues qui chassent l'ennui et refoulent la tristesse... son sourire rend heiu-eux... Elle est aimante, elle est dévouée... jamais sa bouche n'a dit un- mensonge... C'est mon bonheiu: et mon salut que-je vais vendre à c | liomme. !
Duraudin tournait ses pouces. |
— Tâte-toi, dit-il. î ]'ai envie de me tuer ! murmura du Chesnel dont la f
figure froide d'ordinaire et flétrie avaut le temps réprimait i un désespoir fougueux. !
— Quant à cela, répliqua Durandin ; — je n'en suis pas ' partisan... Après tout, si tu fais l'atlaire et que lu deviennes député...
Du Chesnel tressaillit, son front s'éclaira. Sa bouche reprit une expression sceptique et froide.
— Député, répéta-t-il ; — fou que je suis I... j'ai des momeiisoù je ne vaux pas mieux qu'un collégien pleureur!... député!... Oui, oui. La chambre! c'est le grand chemin; il faut y arriver... Qu'importe le reste!...
— C'est suivant les idées, dit l'avoué ; — il y a des gens pour qui le reste est tout.
— Des sots!... C'est parce que je suis malheureux que je m'arrête à toutes ces niaiseries de cœur... Le besoin aflanit... Quand on est sans cesse à courir après quelques misérables louis, on cherche le repos ; on est si mal ailleurs, qu'on se trouve presque bien auprès de sa lemme... Eh ! je connais cela I l'amour est le dessert des gueux!... Un peu de luxe, un peu de puissance, et je me moquerai de mes stupides langueurs... Je me prendrai en pitié... Dieu mo pardonne, si l'on ne s'arrêtait à temps, on en arriverait à mériter l'épitaphe de l'épicier du coin : Bon époux, bon père, etc., etc..
Du Chesnel parlait ainsi avec volubilité. On eût dit qu'il cherchait à s'étourdir lui-même.
L'avoué tournait ses pouces et souriait au plafond.
— Député! reprit du Chesnel ; — cela ne vaut-il pas bien un sacrifice!.., Alil tu verras, Durandin, ce que je ferai de ma boule !... Je ne prierai plus ; j'ordonnerai !... Je me ferai terrible afin qu'on me caresse... J'aurai des retours adroits, des fâcheries coquettes... Rien pour rienl... Je cote ma voix, morbleu! à cent millcli\Tes de rente I
— C'est beaucoup...
— C'est pour rien!... Pensions, places, petits morceaux sans nom du gâteau budgétaire... Quand je dis cent mille francs, c'est cinquante mille écus qu'il me faut!
— Et moi ? (l'Mnanda froidement l'avoué.
— Toi ?... je ferai accorder des bourses à tes neveux.
— Je n'ai pas de neveux.
— Des bureaux de tabac...
— Je n'ai pas de cousines.
— La^croix d'honneur...
— Ce sera le profit de mon clerc.
— Une place...
— Plusieurs places...
— Tant que tu voudras I
— Et ([uinze pour cent dans les bénéfices parlementaires.
Du Cliesnel hésita.
— Ce serait matière à discussion, dit-il. '■
— Tu tiendras des livres en partie double , mon vieux Léon... Il y a des commerces plus compliqués que celui de voleur...
— Eh bien ! soit, répliqua du Chesnel. Durandin se leva.
— Tope! dit-il en prenant la main du diplomate ; — demain, je te présenterai monsieur Polype
Charlotte attendait toujours assise auprès de sa fenêtre. Un baiser do du Chesnel l'éveilla do sa rêverie.
— Que vous avez tardé, Léon ! dit-elle.
— Il ne faut pas m'accuser, répondit du Chesnel en souriant ; — je m'occupais de vous...