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CHAPITRE IX

LE COLLIER ROCGE.

La grande taille d'Oguah se glissa sans bruit par la porte entrebâillée. Il rampait sur ses mains et sur ses genoux.

Quand ses jambes eurent dépassé le seuil, il s'arrêta, tourna la tête avec l'inquiète vivacité d'une bête farouche et repoussa du pied la porle.

Dans la cour et dans le jardin on criait :

— Oguah ! Oguah I

Le grand chef, eut un rire silencieux ; — et c'était chose étrange de retrouver sur ce nsage presque centenaire la malice espiègle de l'enfance...

Il regarda tout autour de lui avec curiosité. — A la ^Tie des personnes rassemblées aux fenêtres et qui lui tournaient le dos, sa bouche s'ou\Tit comme pour prononcer une exclamation de surprise, mais il n'en sortit aucun son.

Il se redressa sur ses genoux. — A son cou, attaché par une cordelette tressée avec la paille de .sa couclie, pendait un petit médaillon qui retombait sur sa poitrine.

On eût dit une miniature arrachée à la boîte qui lui avait sern d'encadrement.

Il était à trois pas tout au plus de madame la ' duchess

LB 8IÈCI.E. — m.

douairière, assise sur sou fauteuil qui touchait la draperie de la dernière embrasure, mais cette partie de la salle était, nous l'avons dit, fort éloignée des lumières. Tout y restait dans un demi-jour confus.

La vieille duchesse n'avait point aperçu Oguah e.t contmuait do jeler ses yeux morts dans le vide.

On s'agitait cependant au dehors; la lueur dea Ibrchas courait sous les arbres du jardin et, de temps en temps, les deux serviteurs de monsieur Williams prononçaient le nom d'Oguah.

Chaque fois qu'il entendait ce nom, le grand chef avait ce silencieux sourire dont nous avons parlé souvent.

En faisant le tour de la chambre, son regard arriva au cartouche qui contenait le portrait du duc Jean et de la duchesse Berthe, — sou portrait et celui de sa femme-

Son ceil eut comme un éclair de raison, et l'on y aurait pu lire un vague souvenir...

Ce fut l'affaire d'un instant. En continuant sa route circulaire, son regard tomba sur la face terne et immobile de la vieille dame.

Sa paupière battit, et il y eut denouveau un voile morne sur sa vue...

11 remit ses deux mains sur le tapis ot rampa le long de la muraille jusqu'aux pieds de la duchesse qui ne l'apercevait point.

Là, il s'arrêta encore. — Sa prunelle, qu'animait une curiosité d'enfant, monta depuis les derniers plis de la robe de la duchesse jusqu'à son corsage droit et raide, — puis montant toujours, son regard parvint jusqu'aux lignes effacées du visage de la vieille dame.

Sa main se posa sur son cœur, tandis que les rides de son front se creusaient et que ses yeux étemts exprimaient un fugitif élancement d'angoisse.

Sa contemplation dura quelques secondes.

Puis il sembla comparer ces traits flétris aux traits jeunes et brillans qui vivaient sur la toile au-dessus de la vieille dame.

C'étaient les séductions de la jeunesse en sa fleur et les ruines odieuses de la vieillesse...

C'était la beauté splendide auprès d'un débris triste, défiguré par la rouille du temps 1...

Quelque rapport mystérieux restait-il entre ces deux visages, ou le grand chef les voyait-il à travers le prisme menteur de sa folie !...

Une émotion indéfinissable descendit sur ses traits... Duraudin et l'homme d'affaires de monsieur le duc quittèrent les premiers la- fenêtre. — Leur exemple fut suivi par le reste de l'assemblée qui \int reprendre place autour delà table...

Monsieur Williams lui-même, après avoir donné l'ordro de garder toutes les issues de la maison, revint s'asseoir auprès de Durandin.

Oguah s'était jeté à plat ventre sur le lapis, au mouvement qu'avaient fait les assistans pour regagner leurs sièges. Son œil interrogeait chacun d'eux avec une timidité sauvage.

Personne ne l'avait aperçu. Quand tout le monde eut repris place, il se glissa .sans bruit et disparut derrière les rideaux fermés de l'embrasure.

L'instant d'après, on eiit pu voir sa face rouge apparaître encadrée par la soie dos draperies juste au-dessus du fauteuil de la vieille dame...

— J'ai peu de choses à ajouter, reprit Durandin, et peu m'importe, à vrai dire, la présence de ce vieillard qui est ou n'est pas le duc Jean de Maillepré, aïeul de monsieur le marquis... Le principal, c'est que demain matin, je déposerai au greffe de la cour royale ce Mémoire, en faisan le nécessaire pour interrompre les délais... A moins que monsieur le duc de Compans no juge à propos (Je transiger, auquel cas j'attends ses propositions.

— Moi, je ne transigerai pas, dit monsieur Williams. Gaston le remercia du regard et ajouta :

— Il n'y a point d'arrangement possible entre (^X homni et nous I

PAUL FÉVA.

— Permettez ! répliqua Durandin, qui salua Gaston et monsieur Williams, — je vous lais observer que je n'ai point mission de parler pour vous, messieurs... Je ne représente ici quo mon client, monsieur le marquis de Maillepré... et j'attends la réponse de monsieur le duc.

Celui-ci regarda son homme d'affaires qui avait l'air froid et distrait. — Sa connaj^sance parfaite do tout ce qui était discussion d'intérêt lui montrait bien on tout ceci ses adversaires en défaut. — Mais d'un autre côté il y avait autour de lui comme un réseau de menaces.

Ces griefs, portés devant un tribunal, pourraient le laisser vainqueur, mais il sentait qu'il serait flétri par sa victoire même.

Il y avait contre lui des accusations accablantes qui seraient prouvées à demi.

Ce n'était pas assez pour la justice, c'était trop pour le monJe.

Il hésitait. — C'était chez lui unniomest de découragement et de frayeurs.

Cet assassinat quo l'on allait lui jeter au visage l'épouvantait.

— Que pensez-vous de cela, monsieur? dit-il à son conseil.

Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage séché, ridé, racorni.

A l'interpellation de monsieur le duc, il releva ses lunettes et consulta ses notes.

— Les prétendus héritiers de Maillepré, dit-il, renoncent à une transaction ; ils (ont bien... Quanta monsieur le marquis, il en demande une, au contraire, et il a tort... Ce Mémoire ne contient quo des allégations vagues, derrière lesquelles il n'y a pas l'ombre d'une preuve. L'accusation d'assassinat jetée au hasard est le -meilleur indice de la disette de moyens où sont nos adversaires... D'ailleurs, l'assassiné se porte fort bien, ce me semble... Quant à ce prétendu Jean de aiaillepré qui aurait presque cent ans au jour où nous sommes, qu'on nous le montre ou qu'on nous le cache, peu importe, comme l'a dit mon confrère... Ce qui importe, ce sont les faits ; ce qui importe, ce sont les preuves... Où sont vos preuves?...

Avant que Durandin pût répondre, le duc prit la parole en s'adressant à monsieur Williams :

— Monsieur, dit-il avec un ton de dignité calme et pariaitement jouée, je possède une immense fortune qui m'est venue par voie collatérale... je deviens vieux etje n'ai pas d'enfans... — Autrefois j'ai pu traiter selon langueur de mes droits des gens qui prenaient le nom d£ ma famille et que je croyais être des imposteurs... Depuis* je me suis repenti et j'ai accueilli avec une facilité trop gr;uide un prétendu Maillepré qui m'avait trompé par d'adroits menscfflges.

Le duo s'arrêta et regarda Durandin d'un air sévère.

— Je parle de votre client, monsieur, dit-il.

— Patience, grommela Durandin ; — mon client pouiTa bien vous répondre 1...

— Malgré le chagrin que me cause une première erreur, poursuivit le duc, — il est eu moi une voix de justice qui me crie de ne point repousser ces orphelins demandant la bien de leur père... J'aime mieux me tromper encore que do laisser dans l'infortune des gens qui sont peut-être des Maillepré... Je ne veux point connaître les preuves alléguées... parlez, monsieur... fixez vous-même la part de mes biens dont il faut que je me dépouille : je suis prêt à taire encore ce sacrifice.

La voix du duc avait des inflexions attendries : son visage fardé se masquait d'une hypocrite douceur.

Son bomm(! d'affaires le regarda étonné.

Durandin enfla ses joues.— La surprise paralysa ses pouces qui cessèrent de tourner.

Monsieur Williams hésita. Il se fit un silence.

Pendant ce silence, la figure rouge du grand chef reparut entre Tes deux rideaux entr'ouverts.

Il avait h la main le médaillon qui pendait à un cordon do paille roulé autour de son cou.

Son regard glissait de ce médaillon aux dentelles do la coiffe de la vieille dame, qui était assise, immobile, audessous de lui.

Une grande agitation se montrait sur les traits d'Oguah, dont les rides se choquaient et se mêlaient en un mouvoment perpétuel. — Ses sourcils se fronçaient ; sa bouche avait un sourire cruel et courroucé. — La folie qui était dans ses yeux sanglans jetait des menaces exaspérées. ■

Durandin se leva et s'approcha de monsieur Williams.

— Il n'y a pas dans toutes ces paperasses, lui dit-il à l'oreille, de quoi tirer un écu de la poche d'un homme... Demandez des millions... et si l'on vous offre cinquante" mille francs, croyez-moi, acceptez !

Monsieur Williams se tourna vers Gaston et l'interrogea de l'œil.

Gaston gardait toute la hautaine fierté do son visage.

— Mon neveu, dit monsieur Williams, je ne puis prendre sur moi de refuser celte offre C'est a vous do

parler.

— Je la refuse dit Gaston.

Et comme s'il eût voulu prévenir toute tentative ultérieure sur Charlotte et sur Sainte, il ajouta :

— Je refuse pour moi et pour mes sœurs.

Sainte, avec sa douce voix, Charlotte, distraite plutôt que résignée, répétèrent, dociles à un signe de leur frère :

— Nous relusons!

Durandin, au lieu de reprendre sa plact-, se promenait de long en large devant la porte d'entrée. — 11 sentait son rôle fini.

L 'homme d'affaires du duc, profitant do cet éloignement, fit rouler doucement son fauteuil et prit, sous U' Mémoire, les pièces qui composaient le dossier de Durandin.

— Réfléchissez! poursuivit le duc,— vous repoussez une occasion que la Providence n'envoie point deux fois dans

la vie.... Que demandez-vous? ma fortune je vous en

donne la moitié dès aujoiu-d'hui... et je vous fais mes héritiers.

— Vous savez bien, monsieur, répliqua Gaston d'un ton froid et péremptoire, qu'entre vous et nous il ne peut y avoir rien de commun?

— A la bonne heure 1 s'écria en ce moment l'homme d'affaires de monsieur de Compans qui repoussa d'un geste dédaigneux le dossier de Durandin... — Votre dignité, monsieur le duc, ne vous permet point de répéter une demande deux fois repoussée... Et vraiment, c'était trop de faiblesse !...Jeveux dire trop de générosité... Ces pièces vaudraient quelques choses si elles étaient complètes... mais il y manque justement, avec beaucoup d'autres, l'acte de naissance du fils de Jean de Maillepré, et rien n'y parle du duc Jean lui-même... Il n'y a pas de procès possible.

Monsieur do Compans se leva.

— Il y aura pourtant un procès, dit James Western, et nous verrons ce qu'est la justice en France I...

— Bah ! fit l'homme d'affaires, en homme qui connaît intimement la justice.

Le duc lui glissa rapidement quelques mots à l'oreille.

— Pas un centime 1 monsieur le duc, répondit l'homme d'affaires;— n'offrez plus la centième partie d'un centime 1 désormais je vous réponds de tout !

Le duc prit aussitôt un air de dignité blessée. — Il était sûr de son fait maintenant et s'applaudissait tout bas de voir refusées ses offres imprudentes.

— Après la manière dont on a accueilli mes offres, ditil, après les menaces qu'on vient de me faire, ma présence ici ne peut être que déplacée... je me retire... Et quand il vous plaira de commencer l'attaque, je serai prêt à me défendre.

Il se dirigea vers la porte, Durandin se rangea pour le laisser passer.

— Voilà ce qui s'appelle jeter un beau jeu I grommelat-il. — Pourquoi diable le marquis ma-t-il fait venir ici ?...

La porte, qui s'ouvrit avant que monsieur le dm eût

LES AMOtmS DE PARIS.-

touché le bouton, eût pu être une rdpouse à la question de l'avoué.

Madame la baronne do Royo, vétuo d'une robe de soie noire et coiffée d'un chapeau dont lo voile descendait sur son visage, parut sur le seuil.

— Monsieur le duc, dit-elle d'une voix lente et triste, — vous v.)us pressez trop de lover la séance... Moi aussi, je dois èlTc entendue... Veuillez reprendre votre place.

Leduc, à la vue do Carmen, avait d'abord froncé les sourcils avec colère.— Puis il était devenu pAle, et les mots de sa réponse avaient balbutié confus dans sa bouche...

Parce qu'il venait de reconnaître dans la main de Carmen le portefeuille rouge qu'il croyait être sous triple clef dans son secréta're.

Cirandin, lui aussi, avait reconnu lé portefeuille.

11 se frotta les mains avec enthousiasme et s'élança vers le conseil de monsieur le duc.

— Bon, bon, bon ! s'ëcria-t-il par trois fois, — confrère, remettez vos lunettes, nous allons rire !...

La porte de la chambre voisine, par où était entrée la baronne, restait ouverte.

On voyait mainten-nt près du seuil Roméo, qui tâchait de deviner ce qui s'était passé et regardait la scène avec un intérêt d'amant ; — on voyait la bonne et franche figure de Nazaire et l'œil pétillant de Mignonne qui essayait de passer, curieux, entre Romée et son fiancé.

— Qu'il vous plaise de porter des habits de femme ou des habits d'homme, — votre présence ici, monsieur, ne peut |ilu- rien changer... Je veux sortir.

— Je veux que vous restiez, dit Carmen.

Le duc demeura unjinptant indécis, puis il revint sur ses pas avec une répugnance évidente, et reprit sa place.

Durandin était à la sienne déjà.

Les deux jeunes filles et monsieur Williams regardaient et ne comprenaient point.

Gaston hésitait. La voix de la baronne l'avait ému jusqu'au fond de \'àme. Ses yeux cherchaient à percer lo voile épais qui couvrait encore le visage de Carmen.

Colle-ci s'avança jusque auprès do la table et souleva son voile.

Gaston poussa un cri de joie.

Les yeux de Western s'ouvrirent tout grands et ses mains tremblèrent.

Une émotion puissante agitait aussi Carmen qui était prde et semblait prêle à défailhr.

Sa magnifique beauté, en ce moment suprême, avait un caractère de grandeur presque surhumaine.

Elle semblait purifiée dans sa tristesse, et, autour de son front, rayonnait pomme une'auréole do douleur résignée.

— James Western, dit-elle, me reconnaissez- vous? Western détourna la tête et murmura :

— Je crois que je vous reconnais.

— Je bénis Dieu, reprit Carmen, qui vous laissa vivre et mit sa main entre vous et mon crime... regardez -moi, James, Western, mon cœur a bien changé... Je vous rapporte ce que je vous avais dérobé.

Gaston écoutait et se sentait venir froid au cœur.

Le duc avait au front des gouttes de sueur glacée. — Pour lui c'était la mendicité après soixantes années d'opulence.

Western, cependant, avait pris le portefeuille, et, comme s'il n'eût point vouki en croire ses yeux, il ne se pressait point de se réjouir.

Durandin, stupéfait, laissa tomber ses bras le long de son corps.

Carmen s'avança lentement vers Gaston.

Charlotte et Sainte regardaient avec élonnement celte femme à la beauté merveilleuse, qUi avait l'air de tant souffrir et qu'elle ne connaissait point.

— Gaston, dit Carmen en montrant du doigt le portefeuille que Western était en train d'ouvrir, — voici le nom et les biens de votre père ijue j'avais promis de vous rendre... La baronne de Roye et le faux marquis de Maille-

pré ne font qu'un seul et même coupable... Ce coupable c'est moi... Gaston, nous ne nous verrons plus...

Gaston avait les yeux baissés ; son cœur battait. — Uno larme était au seuil de sa paupière.

En ce moment on entendit un faible bruit dans la partie de la chambre où l'on avait roulé le fauteuil de madame la duchesse douairière.

Sainte et Charlotte regardèrent.

Madame la duchesse était toujours à la même place, droite et raide ; aucun changement n'avait eu lieu dans sa personne. Seulement Charlotte et Sainte crurent remarquer autour de son cou comme un collier rouge qui tranchait sur le blanc de ses vêtemens....

Elles n'eurent pas le temps de donner leur attention à cette circonstance, parce qu'en ce moment la voix émue de monsieur \Villiams s'éleva :

— Merci, femme, disait-il, — du fond du cœur je te pardonne et je te rends grâce !

Puis il ajouta en dépouillant son flegme ordinaire et en joignant ses mains avec passion :

— Enfans, remercions Dieu I... Le but de ma vie eslaccompli et ma faute est réparée... Gaston, vousêles ici dans votre hôtel et vous pouvez porter le nom de vos aïeux.

A ces paroles prononcées d'une voix forte, un long cri de joie répondit dans la pièce voisine.

Un homme s'élança poussant Romée et Nazaire, qui devinaient et applaudissaient, et vint tomber aux pieds de Gaston.

C'était Jean-Marie Biot, que son bonheur rendait fou. Il prit la main de Gaston, la main de Charlotte et la main de Sainte et les pressa réunies contre son cœur.

— Mes enfans chéris!... mes maîtres!... balbutiait-il en riant et en pleurant.

De confiance, le bon Nazaire avait aussi la larme à l'œil.

— Voilà un vieux que j'aime ! murmurait-il en regardant Jean-Marie; — les aime-t-il, au moins, les aime-till... Allons, Pâlot! embrassc-le comme il faut, ce vieuxlà!...

Mignonne essuyait ses jolis yeux tant qu'elle pouvait.

Romée avait au cœur bien de la joie, mais bien (te la tristesse, parce que Sainte était désormais trop riche?..

Quand le regard do la jeune fille vint, humide et souriant, à la rencontre de son regard, il bais.sa involontairement les yeux.

Et tandis que Nazaire et Mignonne s'avançaient dans la chambre, il resta seul derrière la porte.

Durandin s'approcha de monsieur Williams et lui tendit la main.

— Comme vous le pensez bien, lui dit-il à voix basse, cher monsieur, je savais parfaitement comment tout cela finirait... j'étais dans le secret... j'espèreque je continuerai d'être l'avoué de la famille.

' Gaston, triste parmi sa joie, cherchait de tous côtés Carmen ; — mais Carmen avait disparu...

Monsieur le duc de Compans restait immobile à la mémo place , la tête courbée, le corps affaissé, comme si la foudre l'eût frappé.

Il se leva enfin, chancelant, et prit le chemin de la porte.

Il savait trop bien ce que contenait le portefeuille pour conserver l'ombre d'une espérance en fice des Maillepré retrouvés.

Personne ne songea à le retenir.

Arrivé au seuil, il se retourna pour parler, mais sa voix luffit défaut, et il s'enfuit...

—Voilà une corde do moins à l'arc do du Chcsnel, pensa Durandin. S'il savaitqu'il a renvoyé de chez lui, en fiacre, cent cinquante mille livres de rente !...

Les Maillepré étaient seuls dans le salon ducal, ou du moins il n'y avaU plus autour d'eux que des amis.

Gaston aperçut Romée qui s'appuyait, rêveur, au battant de la porto. Il courut à lui.

PAUL feval;

— Venez, mon frère, dit-il.

Il l'vnlraîna,'et mit dai:^s sa main la petite main de Sainte.

— Bravo, Paiot! dit Nazaire.

Éiot regardait tout a>la et murmurail des actions do grâces à Dieu.

. Parmi tous ces bonlieurs, il ayait le plus grand do tous.

Son cœur s'inondait de joie à voir enfin rayonner tous es jeunes fronts de ces cnfans qu'il appelait ses maîtres...

C'ëtai( une allégresse silencieuse...

Chacun se recueillait en soi et la joie s'échangeait en de muets regards.

. On entendit au milieu de ce silène* un bruit voilé presque imperceptible d'abord.

C'était comme un chant guttural ef sourd qui s'élevait quelque part dans la clianibrc, on ne savait où. ■ Les regaVds cherchèrent. — On n'aperçut rien.

Le chant montait plus distinct et faisait arriver aux oreilles ses notes lentes et monotones.

A mesure qu'il montait,- on pouvait reconnaître sa direction et tous les regards se portèrent vers la partie de la chambre où était assise madame la duchesse douairière do Maillepré.

' Elle s© tenait toujours immobile et droit? sur son faueiiil et l'on rcmanjuail encore autour de son cou ce collie r'ronço 'qui avait étonné Charlotte et Sainte. ' Lés deux jeunes filles se levèrent à la fois pour s'approcher de leur aïeule.

AM premier pas qu'elles firent, lé chant cossa brusiiuemenL

Sainte, qui arriva la première, s'informa des nouvelles de madame la duchesse. ,

Madame la duchesse ne réponlit point.

Charlotte alors voulut voir ce que c'était que ce collier royge qui entourait le cou de son aïeule.

Elle y porta la main et recula chancelante en poussant un cri d'horreur.

Tout le monde accourut; on apporta les lampes.

Lorsque la lumière frappa sur ce prétendu collier, on aperçut deux mains rouges et ridées qui se ctispaiont autour du cou de la vieille dame...

— Oguah ! s'écria Western épouvanté.

Aconom d'Oguah, un éclat de rire guttural se fit "entendre derrière les rideaux, et les deux mains rouges se retirèrent doucement.

La vieille dame, qui n'était plus soutenue, tomba comme une masse inerte. — Elle était morte depuis longtemps déjà. '

Western tira brusquement les rideaux.

Der.-ière, Oguah était debout et dressait sa grande taillt; de toute sa hauteur.

Son visage sanglant avait une expression terrible de vengeance satisfaite.

Le petit médaillon attaché par un cordon de paille pen-' dait encore à son cou. — C'était le portrait do monsieur Iç cheValier, de Ryonne. . . •

Tandis que chacun le regardait stupéfait, il montra lo corps de la duchesse d'un geste 0ftiphatique, et dit :

— Un Chérokée se venge... Oguah est un grand chef î... Puis il s'étendit sur le Ijpis et reprit son chant...

paxii Scval.

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