‹ Les amours de ParisChapitre 67 sur 190 · CHAPITRE vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE vni

COMPA>S ET MAILLEPRE.

C'était ]c 28 novembre 1833, vers cinq heures du soir.

Monsieur Williams était avec ses deux serviteurs dans li' salon ducal.

Monsieur Williams portait des habits do grand deuil.

Les deux serviteurs, vêtus de noir aussi, s'occupaieiit à ordonner la salle comme pour une tète ou une solennité.

La vaste chambre n'était éclairùe que par deux lampes placées au centre, sur une table recouverte d'un tapis. — La lumière à peine suffisante se partageait par toute la salle, divisée par le verre dépoli des globes.

Les portrait* des aïeux alignaient le long des boiseries le cordon de leurs couples sévères.

Des deux côtés de la table, Toby Grant et John Robertson s'occupaient à placer deux rangs de fauteuils.

Le reste de la salle était tel que nous l'avons vu. — Les rideaux sombres tombaient sur les embrasures en longues draperies ; les corniches et les frises faisaienfr'étinceler çà et là leur dorure séculaire.

C'est à peine si l'on voyait, dans un jour confu;, se mêler, rire et boire les groupes flamands du plafond. — La belle ligne de nymphes chasseresses courait à demi éclairée audessus des portraits des ancêtres.

Nulle lueur de crépuscule n'arrivait du dehors pour combattre et fausser la lumière des lampes. Les épais rideaux rejoignaient partout leurs franges de soie.

Il y avait une émotion grave sur le visage de monsieiu- Williams. — Sa figure austère et pûle, ses vêtemens do deuil, le zèle silencieux de ses serviteurs, tout cela cadrait avec la solennelle magnificence de la salle antique et la majesté des souvenirs.

— Quatre sièges de ce côté, dit monsieur Williams. — C'est bien.

Puis il ajouta en dedans de lui-même :

— Car ils ne sont plus que quatre !... Berthe est allée avec sa mère... ma pauvre Louise I...

— Monsieur est resté seul, dit Robertson.

— Allez auprès de lui, répliqua monsieur Williams. Les deux serviteurs se retirèrent.

Monsieur Williams s'assit à côté de la table.

Il tira de sa poche une lettre timbrée de la veille, mais déjà froissée et lue mille fois.

L'écriture de celte lettre ne lui était point connue.

Elle lui annonçait que le sort des Maillepré allait se décider. — C'était une bataille à soutenir. Les papiers remis à l'avoué Durandin ne suffisaient point en effet pour entamer une lutte judiciaire, vu l'état de démence où se trouvait le chef de la famille. Le personnage, mystérieux pour monsieur Williams, qui portait le titre de marquis de Maillepré, semblait vouloir , au dire de cette lettre, soit par hain'o du duc, soit par tout autre motif, appuyer sous main les fils dépossédés du marquis Raoul.

Un conflit grave et que les tribunaux ne pouvaient être appelés à juger était pendant entre ce personnage et monsieur le duc de Compans.

I.'avouf! Hurandiii aurait donc un motif plausible pour assigner un rendez;VOus à monsieur le duc en un lieu plus secret et plus sdr que son étude, — car les choses que monsieur le duc de Compans et le prétendu mafquis de Maillepré avaient à se dire étaient de celles qu'on ne saurait trop cacher.

La lettre engageait monsieur Williams à faire arme- de tout.

Elle promettait vaguement un secours.

Mais elle ajoutait que cè'secours pourrait manquer...

Dans la matinée, monsieur Williams avait reçu une seconde lettre signée par l'avoué Durandin et qui lui annonçait que monsieur le duc de Compans et monsieur le marquis de Maillepré se réuniraient dflns sa maison, ce jour même, à six heures du soir.

Monsieur Williams savait maintenant où étaient les enfans de Raoul.

Il portait le deuil de la pauvre Berthe. — Il avait embrassé Gaston, portrait vivant de ïon aïeul, et embrassé Sainte, qui lui semblait être Louise, remontée sur la pente du temps jusqu'à son âge de vierge.

Il avait retrouvé encore Charlotte, qui ne savait plus guère sourire, et qui réfugiait sa tristesse sous le toit da son frère...

Il avait serré la main de Jean-Marie Bibt, cette rustique Providence de la famille, que Dieu avait placé là comme une limite à la souffrance, comme une lueur parmi le désespoir.

Berthe seule manquait.

11 y avait dix jours maintenant que monsieur Williams était le père de tous ces enfans retrouvés.

Son cœur était à eux tout entier. Il y a\ait en lui, sous la froide enveloppe de son flegme américain, nn trésor de tendresse dévouée et presque maternelle.

Depuis la veille il se préparait à la Uitlc annoncôo. — Les enfans de Maillepré étaient prévenus, et l'on avait convoqué les rares amis qui s'intéressaient au sort de la famille.

Au coup de six heures, Biot, qui lui aussi portait le deuil, ouvrit à l'avoué DUrandiu. — Quelques minutes après , monsieur le duc arriva escorté d'un homme d'affaires.

Tous les trois furent introduits dans le salon ducal, où monsieur Williams était seul.

Toby Grant les fit asseoir du même côté de la table.

Le duc et Durandin échangèrent un salut.

— M'est-il permis de demander, dit monsieur de Compans en désignant Wostern,— quelle est la qualité de monsieur pour assister à notre entrevue?

Avant que W'estern pût répondre, Durandin prit la parole.-^ Il avait évidemment sa leçon faite.

— Monsieur est pour moi une sorte de collègue, dit-il. Et il ajouta en se levaat :

— Monsieur le duc, monsieur Williams... Monsieur Williams, monsieur le duc de Compans-Maillepré !

L|Américain et le pair do France se renvoyèrent un salut raide et froid.

Durandiii avait sous le bras une liasse de papiers parmi lesquels se trouvait le Mémoire de monsieur Williams.

Il étala ces papiers sur la tablo et les rangea méthodiquement.

— Monsieur le duc, dit-il, je vous prie d'excuser le retard de monsieur le marquis... Nous pouvons parfaitement commencer sans lui : vous savez que j'ai ses pleins pouvoirs.

Le duc approuva du geste.

— Nous n'avons pas ici à ménager nos paroles, dit Durandin. — Il paraîtrait, monsieur le duc, que vous avez soustrait frauduleusement à mon client certain portefeuille enlevé autrefois à un Américain di^i nom de Western.

L'avoué cligna de l'œil en regardant monsieur Williams. — Celui-ci demeura immobile et muet.

— C'est exact, répondit monsieur de Compans ; — après? Durandin éclaircit sa voix par une toux de Palais.

— Parfaitement! reprit-il; — je n'ai pas besoin de demander à monsieur le duc s'il serait disposé a nous rendre-les pièces contenues dans ce portefeuille... Je mo bornerai à poser en fait que la soustraction opérée par monsieur le duc aurait pu nous causer un dommage irréparable si il'autres pièces n'étaient tombées en notre possession pour compenser la perte des premières.,.

Le ducjeta un regard curieux, mais où il n'y avait point encore d'inquiétude , sur les pièces étalées devant Duraiidin.

— Fanfaronnade d'avocat t murmura-t-il.

— Voulez-vous avoir la bonté de nous r ommuniquer ces pièces ? demanda l'homme d'affaires.

— Tout à riieurc, répondit Durandin, tout h l'iipurc... Nous avons, messieurs, je veux bien le dire tout de suite , plus d'une corde à notre arc... Dans des circonstances aussi extrêmes que celles où nous a placé monsieur le duc, vous sentez bien que mon client n'a pu me taire aucun secret... Ah! c'est une magnifique afiairo... A défaut des tribunaux civils, nousavons la cour d'assises!...

L'homme d'alTaires fit un mouvement olonné. — Le duc fronça légèrement le sourcil.

— Si vous n'avez pas d'autre arme que ces pauvres menaces... commença-t-il.

— Si fait, monsieur, interrompit Durandin ; — nous avons un arsenal complet... Et d'abord, ajoula-t-il en soulevant l'énorme cahier de Western, — voici un petit Mémoire à consulter, signé par un revenant, qui contient des choses vraiment curieuses... Vous souvenez-vous de James Western, monsieur?

— Maître Uurandin, répliqua monsieur de Compans en essayant un air ^évère, — veuillez vous renfermer, je vous prie, dans les termes de la question qui nous rassemisle !

— Hélas! monsieur le duc, répliqua l'avoué d'un ton d'hypocrite bonhomie, — ce n'est pas ma faute si la qu;-stion renferme çà et là quelque petit assassinat... Mais n'en parlons pas encore, puisque ce sujet sembla ne vous être point agréable... 'Nous avons. Dieu merci! de quoi nous occuper... Je vous demande la permission de vous dire

uelques mots de ce .Mémoire.

Durandin feuilleta lentement le gros cahier, entre les pages duquel il avait placé des signots. ilonsieur Williams lui mit la main sur le bras.

— Attendez, monsieur, dit-il d'une voix grave, — es Mémoire intéresse d'autres personnes encore...

Monsieur Williams se leva et gagna l'une des portes de la salle qu'il Ouvrit.

Dans la chambre roisine il y avait une réunion assez nombreuse. Pendant que monsieur Williams entr'ouvrait la porte, un rapide regard plongé au dehors aurait pu reconnaître la franche et spirituelle figuri) de Xazaire dit Dragon, le joli minois de Mignonne et le tude visage de Jean-Marie Biot.

Roniée, le sculpteur, était entre Gaston et Sainte

— Introduisez les enfans do ma sœur,tlit monsieur Wi liams, — avec madame la duchesse douairière, leur aïeule !

Monsieur de Compans releva brusquement la tête.

Durandin demeura bouche béante regardant la porte d'un air stupéfait.

En cepremier moment, sa surprise égalait pour témoins celle de monsieur le duc.

Mais ses instructions étaient préci^tes et lui ordonnaient d'agir quoi qu'il arrivât. — Il n'avait point le droit de s'éonner.

JeaK-Marie Biot cependant s'était avancé et se tenait chapeau bas à la droits de la porte.

— Madame la duchesse douairière de Maillepré ! prononça-t-il à haute voix. ,

La vieille dame raide, desséchée, parut sur le seuil. — Cette solennité inaccoutumée lui causait une vague sensation d'orgueil et de plaisir. — Elle tenait droite sa tfite où iln'yavait plus de vie...

Western lui prit la main avec respect et la guiiln jusqu'au premier lautcuil plaeé de l'autre côté de la table, en lace df> monsieur le duc de ("ompans.

' La vieille dnme s'assit sans plier son torse inflexible, et promena lentement sur l'assistance son regard de cadavre.

Durandin souriait maintenant dans sa b:irbe. — Il y avait de la frayeur et de la colère sur les traits ds nion.siour le duc.

— Monsieur le, marquis de Maillepré ! annonça encore Jean-Marie B:ot. — Mademoiselle de Ivergnz !... — Mademoiselle de Naye 1.^.

Gaston, Charlotte et Sainte, vêtus do noir de la tête auK pieds, s'avancèrent et pf iiMit place sur les trois sièges vi-

des qui restaient auprès de madame la duchesse douairière.

A la vue de Sainte, le duc eut un frisson et pâlit sous la couche de fard qui couvrait les rides d^ sa joue.

Il se tourna un peu de cAté pour ne point rencontrOT le regard do Gaston, qui descendait sur lui hautain et grave.

Ce mouvement porta ses yeux sur la vieille dame, dont les prunelles vitreuses et qui ne voyaient point s'attachaient en ce niomout sur son visage.

Qui'lque chose s'émut au dedans de lui, -r- sa poitrine eutde sourdesangoisses...

Il se pencha vers son homme d'affaires et lui dit d'une voixerltéréc qui tâchait dti railler:

— Ceci est toute une corné l'o !...

Monsieur Williams s'était remis à sa place. Il régnait dans lasolle ua silence complet.

Gaston, assis auprès do la vieille dame, avait sur ses beaux traits romni;' une parure de dignité fièr;-\

Son fiont gardait sa nuMancolie précoce^ mais la vie semblait être revenue en lui pour redresser sa jeunesse courbée et chasser de sa joue les menaçantes pâleurs qui l'envahissaient nnguère.

tiharlotte était bien tri-ste. Plus de vives gaîtés ! plus d'étourderies ! plus de sourires ! — Ce qui l'entourait la lai.ssait presijuc indifférente.— Elle avait beau aimer Sninte et Gaston, elle sentait que son sort n'était f oiutle leur e que le drame qui se jouait aurait pour tous un dénoûment, mais n'en aurait point pour elle...

Sainte avaitau front une rougeur timide. Ses beaux yeux s'étaient baissés et son regard ne se relevait pai-fois que pour glisser du côté do la perte.

C'était là qu'elle avait laissé Roméo...

Mais M porte était close, et Jean-Marie Biot, avec son costume noir, appuyait sa taille d'ilercule aux battans refermés.

Durandinavaitexaminé chacun des nouveaux-venus avec une attention curieuse.

Il avait souri à la vue de Charlotte, parce que la pensée lui était venue que du Chesnel pourrait bien être obligé de refaire la cour à sa femme...

Mais le sourire de l'avoué n'avait point sa quiétude ordinaire. Il était loin de comprendre ce qui se passait autour de lui.

Heureusement son sang-froid était à l'épreuve.— Quelques secondes de réflexion l'amenèrent d'ailleurs à pen- ■ser que tout ceci était une tactique de son client qui voulait reprendre auprès des véritables Maillepré la position que lui contestait désc^mais monsieur de Compans.

Pour cela il fallait jetor bas monsieur le -lue et relerer toute cette lamille déchue.

Celait un rude travail.— Mais monsieur le marquis n'avait plus le choix des moyen?.

— .Monsieur etmesdame'^, dit l'avoué après un silence et eu s'adressantà monsieur Williams, composent sans doute la famille de Maillepré, dont il est parlé dans ce Mémoire-.

Monsieur Williams fit un signe affirmatif.

— C'eît fort bien, reprit Durandin ;-î-ma situation devient diflicile et la présence de monsieur lemarquis, mon client, me déchargerait en ce moment d'une lourde responsabilité... mais ses ordres sont positifs et je ne suis ici que pour m'y conformer... Veuillez m'écouter, monsieur le duc, ajoula-t-il en se tournant vers ce dernier. — Jamais affaire plus, sérieuse n'aura réclamé votre attention.

Il rouvrit le Mémoire et le feuilleta.

— Mademoiselle de Maillepré ! dit en ce moment la vieille dame de sa voix sèche et sans inilexion,-*- veuillez me dire, je vous prie, quels sont ces hommes et pourquoi on les a introduits près de moi...

Aces mots, qui rappelaient trop cruellement l'absence de la pauvre Berthe, Gaston regarda tristement son kabit de deuil et 1rs yeux de Sainte se remplirent de larmes...

La ponséo de Charlotte était ailleurs.

La voix do madame la ducl^sse fit sur le duc, et sur l'avoué lui-même son effet accoutumé. Ils écoutèrent avee du

PMJL KEVAL.

Iroid dans les veines ce son qui semblait n'êlre point de notre monde...

—Madame ma mère, répondit ikislon avec respect, cette assemblés a pour but d'établir nos droits à l'héritage du duc Jean votre époux.

— l'n procès ! murmura 1» vielle dame, qui retomba dans son indifléreuce morne.— Maillcpré gagne toujours ses procès... Monsieur le président du parlement n'est-il pas notre cousin?...

Il se fit un silence que rompit la voix claire deHurandin.

— Ce duc Jean dont vient do parler monsieur, dit-il, partit pour l'Amérique deux ans avant la naiss&nce de nionsieur le duc de Coffipans-Maille*jréci-iiré-'^ent... Sans celte circonstance, il est bien probable que monsieur le duc n'aurait pas besoin d'ajouter le nom dr C.ompans à celui de Maillepré...

— Que voulez-vous dire? interrompit le duc.

— Il serait bien étonnant, répliqua Durandiiu sans s'énviuvoir, — que la question de ».Monsi«ur de Compsns Iilt faite de bonne loi... car il est iinpossibl.' i]ne s«5 père et mère adoptifs ne lui aient point appris qu'il est le fils d^i Berthe d(; Dreux, duchesse de Maillepri;.

— Qui parle de Borthe de Dreux ? pronmiça la vieille dame connue en un rôve.

— Monsieur!... s'écrièrent ù la fois Gaston et le duc,— vous avancez une imposture !

Un avoué qui aurait la faiblesse de s'émouvojr aux démentis qu'il reçoit ne serait pas même digne d'être huissier...

Durandin était positivement incapable d« commettre un pareil solécisme. — Mais, lors môme qu'il eût voulu se récrier, le temps lui aurait manquti pyur cela. Monsieur Williams, en effet, prit la parole, et dit en s'adrcj?ar»t plus particulièrement à Gaston :

— Le fait est vrai : je m'en jiorte garant. Gaston rougit et baissa les yeux.

Le duc était en proie à une agitation fiévreuse. — Ses yeux étaient fixés au sol ; il n'osait |)lu3 Ivs relever sur celte femme qui lui faisait lace et qui était sa mère...

— Il faut que monsieur le duc fasse bien attention, dit Durandin, que les non .-eaux adversaires qui lui arri\entne changent rien à l'état do la question agitée entre lui et monsieur le marquis, mon client.

— Il me semble pourtant, repartit le duc sans lever les yeux, — que ces nouveaux adversaires sont les vôtres autant que les miens.

— Pcut-èirc, répliqua Durandin d'un ton léger ; — en tout cas, je ne défends point leur cause i]ui ne manquera pas d'avocats, je pense. — Il salua monsieur Williams. — i't je me borne à m'appuyer sur los excellons argun-.ens qu'ils m'apportent... Monsieur le duc, nous sommes au 28 novembre et nous avons jusqu'à demain soir pour,iaterrompre [q délai fixé par la loi... t'.ro/ez-moi, ce Mémoire vaut bien les papiers renfermés dans le porlefouijie... Il est signé, lui aussi, du i.om de Jair.es Western.

— iH est donc bien vieux, ce Mémoire ! diiriiomma û'aifairesdu duc.

— Il a huit jours do date, répondit Purrudin. Le duc releva la tête v:\einent.

— C'i'st impossible ! inurnuira-t-il. -^ Il y a sGjit ans...

— Monsieur le duc, interrompit Durandin, — voici un mot qui, devant la cour d'assises, serait d'un effet puiisamment dramatique... Ah ! il y a sept ans!... c'est bien vrai... mais voici une chose diabolique...

Les morts, après sejit ans, iciisortent du toraljeau :...

James Western repanut et raconte à sa manière votre poursuite dans le jardin du Palais-Royal... le soin qua vous mîtes à l'enivrer une heure avant l'as.sassinat... et d'autres petites circonstances encore.

Le duc co:nbattait énergiquoment son troidjle. Il avait réussi ;l reprendre un a^i- dédaigneux et froid.

— Vous clierchez en vain à m'effrayer, monsieur, dit-il.

— C'est, alors, que vous êtes très brave ! répliqua Durandin.

— Si ce Western vivait, reprit le duc, aurait-il attendu sept anj ?...

Monsieur Williams ,se leva.

— Il ne faut point perdre un temps précieux c'i discuter sur ce sujet, prononça-t-il de sa voix sévère et calme. — Western vil et il a attendu sept ans... Western, c'est moi.

Le duc tressaillit sur son fauteuil et le regarda ; son îimo était passée dans ses yeux.

L'homme d'afl;iircs, qui jusqu'il ce menii'iit s'était borné a écouler. att('i:j:nit son calepin. — 11 prit une note avec cet air triomphant de l'avucnl ipii vient de pécher nn sophisme.

— Voici donc la situation, poursuivit Durandin : — mettant à part monsieur le marquis de Maillepré, mon riieni, dont je réserve les droiits et dont je dois croire la conduite tracée d'avance... monsieur le duc se trouve en face des héritiers directs du duc Jean de Maillepré qui viennent réclamer leur patrimoine... A l'égard de cette famillo, mon^ieu^ le duc a bien des petits péchés surla conscience... Pour n'en cit«r qu'un ssul, ces enfans se souviennent da leur père jeté sur le pavé une heure avant sa mort.

Gaston tourna la tète en frémissant, -=- Sainte et Charlotte baissèrent les yeux, — Biot, auprès de la |)orte, serra ses gros poings et agita ses longs cheveux^;.

-r- Outre ces héritiers, poursuivit l'avoué en montrant monsieur Williams, — voici un redoutable témoin qui, devant la justice civile comme auprès des .cours criminelles, vous écrasera, monsieur le duc !

Compans appela péniblement sur sa lèvrt" uii sourira dédaigneux.

— tin témoignage isolé en ces sortes de causes, dit l'homme d'affaires, — est comme non avenu.

Durandin frappa de la main son gros cahier.

— Antre histoire 1 s'écria-t-il, le duc Jean n'est pas mort.

Le regard de Compans se fil franchement incrédule.

— Jean-Marie Biot, dit monsieur Williams, — ordonnez qu'on introduise le duc Jean de Maillepré!

Biot sortit.

Il régna dans le !^alon ducal un profond silence.

Les trois enfans de Maillepré attendaient, graves et calmes.

Monsieur Williams demeurait immobile, les bras croisés sur sa poitrine, et gardant celte pose raide que lui donnait l'intlexibilitc» de son ccu, suite de .sa blessure.

La face réjouie du bon avoué Durandin exprimait une curiosité espiègle ; il tournait ses pouces vivement et regardait en dessous» monsieur le duc.

Celui-ci avait les sourcils froncés. Il venait d'adresS'T une question à son homme d'affaires qui avait essayé de le ras-'urer, mais sa.figurc, malgré tous ses efforts, peignait un (Miibarras violent et des anxiétés croifsantes.— Son regard demeurait fixé avidement sur la f>urteparou Biot était sorti.

Madame la duclusse douairière semblait être coniplètemént étroUgère à dette scène. Ses yeux morts regardaient le vide, — ses lèvres blanches remuaient et ne [larlaient point.

(i'était, en ce; monuMit d'attente, une absence conqilète de mouvement et de bruit. — L'austère assemblée di'S portraits de fannlle, qui s'alignaient àulour du groupH vivant, n'était pas plus que lui niuelli' et innuciiilo.

Au contraire, la vie semblait s'être déplacée ; l'oscillation de la lumière mettait sur les toiles mortes de mystérieuse i émotions.

On eût dit (luê cas visages sévères reprenaient une pensé's et i]ue les voix réunies di- tous ces hauts seigneurs allaient s'élever, menaçantes.^ en laveur du dernier rejeloa de leur race.

Biot lardait ;i revenir.

— Madomoiselilc de Maillepré, dit la vieille dame dont la voix retentit sèche et cassés parmi le silence absolu,—

ces rayons de soleil me blessent la vue... veuillez me conduire à l'ombre.

La duchesse avait mis sa main devant ses yeux que frappait en plein la blanche et vive lumière des lampes.

Sainte et Gaston se levèrent.

Us roulèrent doucement le fauteuil de leur aïeule jusqu'à l'extrémité de la chambre qui s'éloignait le plus des lampes.

Dans celte nouvelle position le fauteuil de madame la duchesse se trouvait adossé à une profonde embrasure recouverte de ses rideaux fermés.

A sa droite était une porte qui, dans la symétrie du salon, faisait pendant à celle où veillait naguère Jean-Marie Biot.

Presque au-dessus d'elle, faiblement éclairé par la lumière lointaine, pendait le cartouche contenant le portrait do Berthe de Dreux et du duc Jean de Maillepré.

Gaston et Sainte avaient regagné leur place.

Biot, à ce moment, reparut sur le seuil.

— Monsieur le duc s'est échappé de sa chambre, dit-il. Au même instant, on entendit dans le jardin et dans les

cours des voix qui criaient :

— Oguah ! Oguah !

Monsieur Williams s'élança vers une fenôtre qu'il ouwit.

Les autres l'imitèrent, parce que les cris redoublaient et que Ton voyait des torches allumées courir partout dans les ténèbres.

Pendant quelques secondes tout le monde fut aux fenêtres, et l'intérieur du salon ducal resta désert.

La porte qui était à droite de madame la duchesse s'en- Ir'omTit, si doucement que l'oreille la plus exercée n'eût pu en démêler le bruit.

A la hauteur où paraît d'ordinaire la tète d'une créature humaine, rien ne se montra ; mais, au ras de terre, apparut une grande figure rouge à la peau ridée, aux yeux immobiles, au crâne chauve d'où s'elançait une mince touffe (le cheveux blancs...

Cette tête dépassa insensiblement les battans entr'ouverts, — et, peu à peu l'on eùl pu voir le corps gigantesque d'Ojuah qui s'avançait en rampant dans la salle...

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