‹ Les amours de ParisChapitre 71 sur 190 · L'AVÈNEMENT O'UN LION · texte numérisé non relu

L'AVÈNEMENT O'UN LION

• Ce même soir il y avait bal à Trevor-House. Lord James Trevor, grand seigneur de naissance et de fortune, avait joué un fort brillant rôle politique quelques années auparavant. Depuis l'avènement du ministère whig, il s'abstenait , et ses salons étaient le rendez vous des notabilités du parti tory. Il était veuf et vivait avec sa sœur, lady Campbell , laquelle s'était bénévolement chargée de l'éducation de miss Mary Trevor, fille unique du comte.

Lady Campbell avait été charmante en 1820. En 183..., époque où se passe notre histoire, elle avait perdu une notable portion de sa beauté, mais non point le désir de plaire.

PAUL FEVAL.

livres sterling de revenu, au dire du f-!us grand nombre, mais quelques-uns affirmaient que le chillVe réel de ses renies allait beaucoup au delà.

On doit penser que l'héritière de cette fortune qui, pauvre, aurait pu être aince pour elle-nicoie, ne manquait point d'adorateurs.— Deux ans auparavant, en effet, à l'époque de sa première entrée dans le monde, elle avait été entourée tout d'abord d'une innombrable cour. A l'apparition d'un astre nouveau, chacun, si humble ([u'il soit, se sent venir espoir . on a vu l'amour faire tant de miracles I Mais à mesure que l'astre s'élève sur l'horizon, le cercle s'éclaircil. Les humbles se rendent justice, k moins qu'ils ne pi éfèreut jaunir deten- ^ dresse à distance ; il ne reste plus que les forts. Puis, entre les forts, la lutte s'établit. — Ce serait un beau spectacle, s'il B'élait commun et visible gratis dans tout salon oU se trouve une héritière.

La lutte entre les forts a un résultat : la jeune fille choisit, ou sa famille pour elle. Alors les rangs se resserrent de nouveau ; les ambitions vaincues se taisent ; les humbles et les forts redeviennent égaux ; tous ont part aux rayons de l'astre^ car l'astre, pour être désormais la propriété d'un seul, entre de droit dans le domaine de tous.

L'existence mondaine de miss Mary avait régulièrement suivi ces phases diverses. Le fort entre les fort» avait été un jeune homme de fortune modeste, mais d'origine priHcicre, fils cadet de feu le lord comte de Fife, et qui poriait le nom de Franck Perceval. Miss Mary, ou plutôt lady Gampbell le distingua, et fout le momie crut la bataille Unie, mais tout-àcoup survint un nouveau champion qui rétabit la lutte et la mena rondement.

Aussi, faut-il le dire, ce champion n'était rien moins que Rio-Santo en personne.

La mode a bâti parfois d'étranges fables auxquelles se laisse prendre le vulgaire. Ainsi, pour citer un exemple, Londres et Paris ont cru naguère à l'existence de ce mythe qu'on appelait monsieur de Montrond. Les journaux en parlaient, beaucoup de gens prétendaient l'avoir vu, qui aux Tuileries, (|ui chez monsieur de Metternich, qui dans les salons du duc de Wellington, qui enfin dans quelque taverne borgne. Il était lié avec toute la diplomatie européenne et fréquentait tous les usuriers de l'univers.

C'étaient d'audacieuses inventions, voilà tout. Les meilleurs historiens révoquent en doute depuis mil huit cent quarante-trois l'existence de monsieur de Monirond ctde son valet fantastique, qui était en même temps son propriétaire. Un curieux mémoire, qui doit être soumis sous peu à Hoyal Society of littérature, ne laissera aucun doute à cet égard.

Mais tout le monde a connu en 185., le marquis de Ilio-

Santo, l'éblouissant, l'incomparable marquis. Tout le monde

, se souvient de sa magnificence oriuntale; tout le monde a pu

savoir qu'il dépensait 3 millions chaque hiver, .'')(,'0,000 fr.

par mois, et qu'il n'était point nabab cependant !

Une année, décembre vint sans que Rio-Santo l'iU installé dans son palais de Pall-Mall; décembre, puis janvier. Lejoc- Vey's-club se voila la face comme un seul sportman ; Ilyde- Park prit le deuil, et le corps de ballet deQueen's-Thcâtre dansa un pas funèbre en sonhonneur.— Elait il mort? Etaitil ruiné? Nul ne pouvait le dire ; nul ne l'a jamais su. Et après tout, qu'importe? Les gens comme RioSanto. ont-ils , besoin de vivre longtemps? Ils passent un jour, une année dans une cité, puis ils s'en vont; mais leur souvenir reste. Les gens qui porte des cravaches se découvrent avant de prononcer leur nom; quand on parle d'eux, les ladies baissent les yeux en ébauchant un mélancolique sourire.

Le plus grand nombre pense que Rio-Santo reviendra quelque jour. Nous ne sommes point en mesure de donner aujourd'hui notre opinion à cet égard.

Toujours est-il qu'en 183., Rio-Santo arriva de Paris où il avait été pendant quatre ou ciiKi hivers de suite le roi du fashion. Il arriva suivi de son armée de laquais, de ses écuries, dont le moindre cheval valait trois ou quatre coursiers du célèbre pseudonyme, comte de Cambis; de ses meutes royales îtde plusieurs douzaines de baronnes qui se mouraient de

rêverie pour l'amour de son teint pâle et de ses fulgurans yeuxbleus.

D'ordinaire, Londres ne s'émeut qu'à bonnes enseignes. Les princes étrangers, les fils d'empereurs y passent parfaitement inaperçus ; les ténors les plus prodigieux y opèrent le transit de leur tit de poitrine sans exciter la moindre révolution. Pour faire beancoup d'effet d;ins cette ville surprenante et civilisée, il faut être osage, bayadère,ou pour le moins bélier à quatre cornes. Rio-Santo n'était rien de lx)ut cela. Ce n'était qu'un marquis. Pourtant lroisjoursai)rès son arrivée, à tous les élages de toutes les maisons de toulesles rues de Londres, il faisait l'objet de toutes les conversations. Les palais du West-End parlaient de lui; les boutiques d'Holborn et du SIrand faisaient de nombreux can.ans sur sa personne, les échoppes de Bishop's-Gate retentissaient de son nom estropié. Il était le sujet des conversations à Saint-Janics, dans Clare- Market, à Richmond et dans les bouges de Smitbfield.

Et cependant personne ne pouvait se vanter d'avoir vu ce fameux marquis de Rio-Sanlo, dont tout le monde s'entretenait. Il passa dans la solitude de sa magnifique maison de Belgrave-Square les trois ou quatre premiers jours qui suivirent son arrivée en Angleterre. Mais qu'importe cela? Il yavaitdaiis les salons de l'une et l'autre aristocratie une vingtaine de jeunes seigneurs, merveilleusement couverts, qui chantaient ses louanges sur tous les tons et racontaient de lui des histoires à faire tomber un raout en syncope. Il y avait dans des réunions bourgeoises et jusque dans les sociétés d'arrière-boutique d'honnêtes demi-lions, jolis adolescens ornés d'éperons et maniant l'aune, qui génufléchissaienlau nom respecté de l'illustre marquis ; — enfin , au lin fond des tavernes, il y avait d'ignobles drôles qui, entre deux verres de gin, estropiaient ce même nom.— Pourquoi cela? nous ne saurions le dire.

Or, quand les hommes parlent, les femmes enchérissent et caquettent. De là cet assourdissant concert, qui, du salon, de l'antichambre, delà boutique et de la mansarde, envoya aii ciel nuageux de Londres le nom mille fois répété «le Rio- Santo.

Et chacun se représentait ce mystérieux marquis suivant la pente naturelle de ses idées. Les maris, trompés par son nom et sa réputation, s'attendaient à lui voir le manteau rouge deFra-Diavolo ou toutau moins le feutre à plume de Don Juan. Les femmes dotaient son visage inconnu de ce je ne sais quoi fatal que le fretin des' romanciers donne à ses pauvres diables de héros. Lesjeunes filles levoyaient en songe avec un œil rêveur, un front ravagé, un nez d'aigle et un sourire infernal, — mais divin. Les vielles servantes enfin se figuraient qu'il avait trois bagues de similor ù chaque doigt, une canne en rhinocéros et des breloques valant trois mille livres sterling.

On doit penser combien ce mystère et cette incertitudeajoutaient au désir (|ue chacun avait de connaître le marquis de Ric-Santo. Ce désir pourtant ne dépassait pas une certaine latitude sociale. Les gens de bas lieu, en effet, se contentent d'admirer de confiance les rois de la mode; lorsqu'un courtaud aperçoit par hasard le lion, — nous disons le lion parce que ce monarque est toujours uiyque, et que les personnages communément appelés ainsi par le vulgaire nous semblent être toutau plus d'assez laids épagneuls, — il le méconnaît et passe, n'ayant point ce qu'il faut pour apprécier ses redoutables perfections; la bonne envie que chacun avait de voir enfin Tvlo-Santo n^slait donc concentrée tout au plus dans les deux aristocraties rivales, et débordait seulement un peu sur le haut commerce. Comme s'il n'y eût point eu encore assez de motifs de rivalité, |a politique se mit de la partie. Un bruit vague se mit à circuler dans les clubs ordinairement bien informés. On disait que le grand marquis était un envoyé secret d'une cour étrangère de premier ordre. Sa mission était, assurait-on, confidentielle et des plus importantes. Au reste, nul ne pouvait affirmer positivement le fait; mais, justement à cause décela, le fait passa pour positif et matériellement prouvé.

Aussi ce fut à qui des whigs ou des tories aurait sa premièrevisiie. Trente invitations se croisèrent, signées de noms rcnversiQs et dout le moindre avait ct«rrière lui un palaiei et

LES MYSTÈRES DE LONDRES

des millions. Rie-Santo ne se pressa point de choisir. 11 se laissa désirer le temps convenable; puis un soir, après sa première excursion à Richmond, il se lit conduire à Derby- House.

Lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby, était veuve

\ d'un chevalier tic la Jarretière. Sa fortune aurait pu rivaliser

; avec la forluiie des banquiers de Thames-Street; elle avait

' vingt-cinq ans, et passait pour être la plus charmante femme

de King's-Road, qui est une rue très longue et loule peuplée

de femmes charmantes.

, Lorsqu'on annonça Rio-Santo, il courut une émotion muette parmi le double rang de femmes qui bordait les salons delà comlefse de Derby. Le premier rang frémit dune délicieuse curiosité, le second rang, — la tapisserie, — avança ses cinquante visages de douairières par-Jessus les frais mintisdu premier, à peu près comme fait la seconde ligne niellant le fusil en joue sur l'épaule du chef de file dans les feux de peloton. Uio-Santo entra. On le trouva belhomme, mais il yeut çà et h"! quebiues petits désappoinlemcBs, parce que son ensemble n'était point suflisamment romanesque. De prime aboid, on s'étonna que ce marquis, irréprochable à coup silr, raais n'ayant rien de prcciscment extraordinaire, eùl pu enlever pendan 1 trois ans à noire compatriote, lord S"** le ; cepire ou mieux la cravache du fashion parisien: on eût voulu lui voir une cravate plus ineffable, une démarche [lus poétique, un regard plus impossible àdéfinir. En somnu^ la première impression ne répondit pas lout-à-fait à l'attente générale. — Mais Rio-Santo parla. Le charme opéra d'auiant mieux et plus vile, qu'il y avait eu contre ses séductions annoncées une sorte de réaction préalable. Les jeunes ladies laissèrent aller leur cœur au courant de sa parole électrique, et la tapisserie regrctia le temps heureux où elle pouvait être électrisée.

Il y a par le monde un préjugé stupide entre tous les préjugés. On s'imagine que, pour être roi de la mode, il suffit d'être riche, beau, ferme sur la hanche, frivole de caractère et spirituel assez pour dire de jolis riens. On se trompe du tout au tout. La royauté de la mode est élective; ce trône-là ne se prend que par droit de conquête. Si l'on a vu parfois s'y asseoir des monarques fainéans, on compte, d'astre part, dans la liste princière du fashion, des noms que l'histoire prononce a'ec respect. Le premierlion connu, Alcibiade, n'étaitpasun personnage ordinaire. Plus tard, — et nous necilons pas plusieurs dandys romains tous pleins démérites, — nous Irou- Clodius, nous trouvons César. Plus tard encore, nous rencontrons François de France, le roi chevalier, Essex,W. Raleigh, AValpole, lordByron; et, de nos jours, l'homme de Londres, le comte d'Orsay, ne passe-t-il pas parmi les gens qui s'y connaissent pour une des têtes les plus vigoureusement organisées de notre siècle ?

On dut reconnaître bientôt que RioSanlo était un esprit d'élite; il savait causer, ce qui est rare, mais il savait parler aussi. Son intelligence, souple et forte, embrassait tout. C'était un homme grave et c'était un homme brillant. Son éloquence, pour peu qu'il le voulût, pouvait ne point tarir, et V cependant il avait au suprême degré cet art qui est le premier ' de tous : l'art du silence.

.. En même temps, on fut ébloui du faste royal qu'il déploya, non pas en escompteur enrichi, mais en véritable grand seigneur.

De sorte que, au bout de quelques semaines, RioSanto fut à Londres ce qu'il avait été à Paris, l'homme par excellence, le roi, le dieu.

Vers l'époque de son arrivée en Angleterre, quelques nouvelles figures s'étaient introduites dans le grand monde, c'é- >jtaienttous gens de bon lieu, portant noms qui sonnaient ff commeil fantet menant un noble train dévie. Nous citerons, parmKces nouveau* venus, le major Borougham, sir Paulus Waterlield, le docteur MuUer, le cavalier Angelo Bembo. Ces messieurs connaissaient tous plus ou moins le marquis qu'ils avaient vu soit à Paris, soit ailleurs, mais aucun d'entre eux ne semblait être admis dans son intimité.

La première maîtresse de Rio Saiito à Londres fut, dit-oa, la comtesse de Derby. Jusque-là lady Ophélia avait eu la réputeitiop la plus enviable pour une jeune veuve. C'était, selon

le sentiment général, une femme de merveilleux goût, d'esprit fort délicat, mais de cœur sec ; une coquette enfin, des plus dangereuses et des moins attaquables. C'était en outre, car la coquetterie n'exclut rien quand on sait s'en servir, c'était une femme de principes choisis, pensant haut et bien, dévote autant qu'il faut l'être, et portant sans reprochas le nom de feu son époux, l'un des plus nobles et beaux de la vieille monarchie anglaise. Dans le monde, où tant de médisances se. croisent avec tant de calomnies, lady Ophélia avait passé invulnérable; nulle tache, si petite qu'elle fût, n'avait terni le miroir vierge de sa renommée. Les hommes l'aimaient et la craignaient, ses rivales l'enviaient et la haïssaient. Rio-Santo vint : l'existence de la comtesse s'enveloppa tout-à-coup «l'un mystère inaccoutumé, que les langues méchantes ne tardèrent pas à rendre suspect; elle eût pu se défendre, c'est-à-dire lever le voile et donner comme autrefois chaque heure de ses jours aux regards de la foule.— Mais il était vrai, elle aimait RioSauio; elleraimait de l'amour qu'inspirait à coup sûr ce terrible don Juan : amour fougueux, jeune, étourdi, sans prudence....

Rio-Santo, lui, aimait fort et vile. Sa passion brûlait trop pour durer. 11 jeta aux pieds de lady Ophélia son cœur qui était sincère, son génie un moment dompté, son être entier, plus que Sun être, car il lui promît l'avenir. Mais RiO:Sanlo, s'il ne mentait jamais, se trompait, hélas ! bleu'souvent. Il se donnait à l'amour sans réserve comme ces enfans qui prodiguent leurs Jouets à leur* compagnons de plaisirs, pour ensuite les reprendre. Rio-Sanlo reprenait ainsi tout ce qu'il avait donné à l'amour. Et il n'avait pas plus de remords que ces enfans dont nous venons de parler, parce qu'il était toujours de bonne foi. — Celait, comme diraient certains poètes, une magHilique nature.

Mais que Dieu vous garde, misses et miladies, de la reaeontre de Rio Santo !

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