‹ Les amours de ParisChapitre 72 sur 190 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COMMENT L'AMOUR VIENT EN RêVANT.

Tout Londres fashionable s'occupa pendant une semilne du mariage de Rio Santo avec lady Ophélia Barnwood, comtesse de Derby. C'était un couple très bien assorti. Néanmoins le mariage n'eut pas lieu. Rio-Santo déclara tout haut qu'il avait échoué. Quelques-uns ajoutèrent foi à cette déclaration, d'autres pensèrent qu'il avait trop réussi.

Bio-Santo était alors tout-à-fait aeclimatédans notre capitale La supériorité fantastique que lui avait d'abord prêtée la renommée, avait subi l'épreuve. Il était décidément digne de sa gloire. Les salons se l'arrachaient; c'était avec acharnement que les deux aristocraties se disputaient sa préférei'cc. Il y avait des femmes charmantes de banquiers millionnaires qui se seraient compromises avec Joie dans lelégiiime espoir de rendre jalouses les flères cbitelaines de Belgrave-S luare. La rivalité de coterie à coterie prenait tous les caractères d'une passion.— Le marquis passait, calme et serein, entre ces inimitiés profondes. Il fréquentait le West- Eud, parce que les mœurs du quartier noble caressaient doucement les pencbaiis aristocratiques de sa nature ; mais il ne dédaignait point la Cité, ni à plus forte raison les fêtes du parti whig. En somme, l'éclectisme n'est mauvais que dans la pédante et niaise philosophie de nos collèges; c'est uni mot peu gracieux, mais nécessaire. La chose qu'il cxprimej est au fond de tout cœur voulant et sachant vivre. Entendu] comme il faut, il n'exclut rien, pas même cette loyauté rigide et chevaleresque qui meurt pour la couleur d'un drapeau ou l'émail d'un écusson,— car nous ne prétendons point parler d'autre chose que de l'éclectisme sensuel q"i prend son bonheur où il le trouve. Celui-là seul est une réalité. Hors de ce cercle, et dès qu'il ne s'applique plus au plaisir, nous disons : Q de l'éclectisme ! Dans les arts, il est balourdise ou

PAUL FEVAt.

pâleur; en politique, mensonge ou doctrine, ce qui est tout un ; en philosophie, faiblesse et nt'^ant.

Rio Santo n'était ni membre du parlement, ni artiste, ni docteur; il était peut-être pis que cela, mais du moins échap- V>l-'l à ces trois travers. Pour tout dire, il n'était rien de tout ce qu'on a coutume d'être dans notre société étiquetée comme une boutique d'apothicaire. Cela lui donnait incontestablement le droit de faire comme l'abeille : de choisir sans exclure.

11 avait pour métier ostensible d'être marquis, riche à millions et tout pétri de distinction. Nous ne savons pas de plus adorable métier que celui-là. Impossible de dire la prodigieuse dépense d'esprit et de diplomatie que tirent les deux camps rivaux pour, chacun, l'attirer à soi. 11 y eut di s jeunes ladies qui se dévouèrent en vraies Romaines ; il y eut des ladies d'un certain âge qui combinèrent des plans miraculeux. Une whijgesse de lettres alla jusqu'à lui proposer, à mots couverts, de l'illustrer à l'aide d'un roman en quatorze parties de six Volumes in-octavo chacune. Rio-Santo apprécia le dévoùment des jeunes ladies, ignora les plans des douairières et fit don d'une ])ipe de Turquie à la whiggesse de lettres en la priant d'illustrer tout le monde, excepté lui.

Il menait cependant la vie la plus rigoureusement fashionable qu'on puisse imaginer. Lui seul donnait despotiquement le ton pour toutes choses. On citait ses mots avec une componction véritable. Qu?nd il n'en laissait point échapper par hasard, de bonnes âmes se faisaient un devoir de lui en prêter. En parlant de lui, on était toujours sûr d'intéresser les femmes, et certains séducteurs émérites inventaient sur son compte de ravissantes histoires qu'ils allaient essayer, en guise de fausses clefs, à la porte de tous les boudoirs.

On l'affubla d'un nombre si exorbitant de bonnes fortunes, que le compte en passait toute vraisemblance. Mais il était discret, faut-il croire, car chaque aventure racontée gardait ce demi-voile d'incertitude nécessaire au succès d'une anecdote, et jamais on ne put titer aucune preuve convaincante à l'appui des jolies médisances dont il était le héros.

Règle générale: le lion qui vise au titre de bourreau des cceurs n'est pas un lion de franc aloi ; c'est inévitablement quelque quadrupède vulgaire, — un une peut-être, — revêtu de la peau du roi des animaux. Or, le marquis de Rio-Santo était un lion véritable, le lion le plus lion qui fût jamais. Il aimait à ses heures et derrière le rideau, se gardant bien de publier des choses qui perdent leur charme à se divulguer. Faire autrement est agir en fat. Rio-Santo ne se posait sans doute point cet axiome ; il le prenait pour règle de conduite i son insu et parce que le bien, tout le bien, était en germe dans ce cœur héroïque. — Le mal y était aussi, mais seulement ce mal de flère essence d'où vient le crime hardi et les vices audacieux Quant aux penchans de bas lieu, quant à ce qui est purement honteux ou mélangé d'infamie et de ridicule, RioSanto était sans reproche.

Après la comtrsse de Derby, il aima d'autres femmes sans doute. Nous aurions fort à faire s'il notis fallait établir à la rigueur le bilan de ses équipées.

Un jour, il rencontra miss Mary Trevor, et il pensa que cette enfant pâle, aux traits effacés, à la beauté presque nuageuse, était une fort insignifiante personne. Peut-être même n'en pensa-t-il pas si long. Mary, elle, se sentit mal à l'aise en présence de cet homme dont la bizarre renommée repoussait ses instincts de timide faiblesse. —Une seconde fois, ils se trouvèrent en présence. Miss Mary cijanta. Sa voix douce, mais sans portée, eflleura l'oreille de Rio Santo comme vain bruit. RioSanto parla. Son organe vibrant et grave aflecta douloureusement l'ou'i'e de miss Trevor. Pourquoi? Mary n'aurait point su le dire.

Une troisième fois enfln, c'était à un concert dans les salons de lady Ophélia, Rio-Santo ce soir-là élait pâle, taciturne et jetait autour de lui, sans voir, ses yeux vaguement distraits. Miss Trevor, assise auprès de miss Diana Stewart, sa meilleure amie, dans une salle de jeu que n'avait pas encore envahie le bataillon des joueurs, causait tout bas. Diana était la cousine et avait été la compagne d'enfance de Franck Percevil, qu'un voyage retenait loin de miss Trevor, sa fiancée.

Les deux jeunes filles, cela va sans dire, parlaient de lui.' Rio-Santo, debout, appuyé contre une colonne en demi-relief dont la sailiic le cachait à moitié, était à portée d'entendre et n'entendait pas. Mary lui tournait le dos et ne pouvaij l'apercevoir. Insensiblement, les deux jeunes filles, qui d'abord avaient parlé tout bas, cessèrent de retenir leurs voix, parce qu'elles se croyaient loin de tout indiscret écouteur. Leur conversation monta comme un murmure jusqu'aux oreilles de Rio Santo. — Il n'y prit point garde, et continua de rêver, profitant avec une sorte d'avidité de ce moment de répit que lui laissait l'attention curieuse de la foule.

Car Rio Santo était un déterminé rêveur. Non content des jouissances sans nombre que lui prodiguait la réalilé, il appelait souvent à soi les puissances soigneusement cachées de son organisation éminemment poétique, et, bercé par les fantômes évoqués, il se laissait glisser sur la pente de quelque beau songe. Il avait pour cela ses jours, et, parmi tous les bonheurs qu'il clTleurail incessamment de sa lèvre sensuelle, ce bonheur était peut être le plus chéri, le plus jalousement aimé. C'était avec délices qu'il sentait approcher l'heure de sa voluptueuse extase; il s'y plongeait sans réserve et de tout cœur, trouvant, au fond, une ivresse calme et à la fois infinie, que les choses réelles ne savent point provoquer.

Il va sans dire que Rio-Santo ne choisissait point, d'ordinaire, le tumulte d'une fête pour s'endormir en ses illusoires voluptés, mais le concert et sa rêverie n'étaient point incompatibles pourtant. La mélodie de l'orchestre le conduisait en certaines galeries du palais féerique de son imagination, qu'il n'explorait point dans le silence. Ses songes étaient volontiers des souvenirs; la musique faisait surgir ces souvenirs joyeux où passaient, comme de douces ombres, les vagues ressentimens de ce suave amour qui, le premier, fit battre le cœur et souffla sa chaude haleine sur l'indifférence des jeunes années.

En ce moment dont nous parlons, Rio-Santo rêvait, et il rêvait d'amour. Il voyait dans ce lointain mirage que l'extase présente aux yeux de l'âme et qui semble une décoration th<*âtrale, il voyait une blonde enfant qui élevait vers lui son regard d'ange, confiant, tendre, timide. — L'orchestre accompagnait une mélodie brodée sur l'un de ces motifs simples et touchans que trouvent dans leurs sauvages bruyères les bardes inspirés de la verte Irlande. On eût dit que cet air avait un rapport direct et réel avec la jeune fille du rêve, et cela était possible, puisqu'il s'agissait d'un souvenir. — Le visage de RioSanto exprimait une sorte d'enchantement mêlé de mélancolie.

Lorsque l'orchestre couvrit de son dernier accord les dernières vibrations de la voix du chanteur, une larme filtra au travers des longs cils noirs demi-balssés de sa paupière

— Mary, murmura t-il; ma douce Mary !...

— Pauvre Mary ! s'écria au même instant miss Diana Stewart, la jeune fille avec qui s'entretenait miss Trevor. Puis elle ajouta avec un petit éclat de rire :

— Tu l'aimes donc bien ?

A ce nom de M-ary, Rio-Santo avait ouvert les yeux, et son regard élait tombé d'aplomb sur le gracieux profil de miss Trevor. Les hommes, et, entre tous les hommes, ceux dont l'imagination sans frein ni règle a coutume d'errer où le caprice la conduit et de n'être jamais contrôlée, peuvent voir le même objet sous des faces diverses et même complètement opposées. L'impression du moment change, pour ainsi dire, le milieu à travers lequel ils regardent. Entre leur œil et ce qu'ils voient, il s'opère une sorte de réfraction mystérieuse qui peut euibellir la laideur et qui peut enlaidir la beauté. Rio-Santo avait déjà vu miss Mary, et cependant il crut la voir pour la première fois. Peut être le délicat et gracieux souriro de miss Trevor trouva-t-il sa place dans le rêve qui dominait Rio-Santo à ce moment; peut-être quelque ressemblance éloignée vint-elle en aide à ce nom de Mary, pour porter au comble l'illusion dumarquis.— Pour cett« raison ou pour d'autres, il sentit son cœur bondir et .s'élancer vers cette charmante fille qui donnait à propos un corps à sa fantaisie du moment. 11 la couva du regard comme une proie prochaine.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

et, gâté par le succès, il ne s'occupa même pas des moyens de triompher.

MiBs Trevor avait hésité un instant avant de répondre à la question de Diana.

— Je suis triste depuis son départ et j'attends son retour avec impatience, dit-elle enfin.

Rio-Santo savoura lentement l'bai monie de cette voix qu'il avait dédaignée la veille. Il admira sa douceur ; la laiblesse de son timbre le charma, parce qu'elle alla chercher en un coin obscur de sa mémoire quelque corde au repos depuis des années, parce qu'elle fit vibrer et sonner yne note oubliée.

Il fit un mouvement. Miss Trevor se retourna, et sa joue pâle devint pourpre ; elle devina que sa réponse avait été entendue. Puis, saisie de nouveau par cet instinct de terreur qui l'avait prise déjà à la vue du marquis, elle frissonna de la tête aux pieds et serra le bras de Diana.

— Viens, dit-elle en entraînant son amie étonnée vers les salons oit se tenait le concert.

— Y avait-il un serpent derrière ton fauteuil ? demanda galment miss Stewart.

— Il y avait un homme... murmura Mary.

Diana se retourna vivement à son tour et aperçut le regard ardent de Rio-Santo qui suivait la retraite de sa compagne. Elle devint sérieuse.

— Comme il te regarde ! dit-elle avec une naïve envie. — De son œil, jusqu'à toi, il y a comme un rayon de feu...

Marry trembla plus fort.

Rio-Santo quitta sa colonne etvint s'étendre dans lefau- • teuil occupé naguère par miss Trevor. Il y resta longtemps et ne rentra dans le concert que lorsque la foule des joueurs fit irruption dans la salle.

— Pauvre Mary ! murmura-t-il en se levant ; — depuis, je n'ai point aimé ainsi...

Quelques jours après, Rio-Santo fut présenté à lady Campbell et à lord Trevor. Lady Campbell était précisément faite pour apprécier toutes les qualités du beau marquis ; elle fut flattée de l'initiative qu'il avait prise auprès d'elle et prévit que son importance mondaine allait s'en augmenter considérablement. Trevor-House devint en effet toul-à-coup à la mode. Tout le monde y voulut être présenté, et les jtunes gentilshommes que nous avons vus arriver à Londres presque en môme temps que Rio-Santo furent des premiers à solliciter cet honneur. Certes, le major Borougham, le docteur Muller, sir Paulus Waterfield et le beau cavalier Angelo Bembo étaient gens à ne trouver nulle part porte close.

A peine introduits chez lord Trevor, ils environnèrent lady Campbell et lui firent une cour assidue. Ces quatre gentilshommes n'étaient point sans avoir entre eux ces liaisons superficielles et d'occasion qu'on noue si aisément dans le monde, mais il ne régnait parmi eux aucune intimité apparente. Néanmoins, on aurait dit qu'ils se fussent donné le mot pour faire auprès de lady Campbell les affaires de Rio-Santo. Cétait peut-être le hasard...

Rio-Santo, du reste, n'avait nullement besoin d'aide. Plus une femme était spirituelle, et moins elle avait chance d'échapper aux séductions de son esprit; or, ncus croyons l'avoir dit déjà, lady Campbell, en fait d'esprit délicat et choisi, ne le cédait à personne. Elle fut vite et bien subjuguée. Au bout de quelques jours, elle regarda Rio-Santo comme un ami de famille ; au bout d'un mois, elle ne vit plus que par ses yeux. Comme lady Campbell était, de fait, la téie de la maison de son frère, tout le monde y subit, plus ou moins, l'inûuence du marquis, — tout le monde, miss Trevor elle-même.

Nous devons dire néanmoins que Rio-Santo n'agit point directement sur miss Mary Trevor. Ce fut lady Campbell qui prit la peine, à son insu, de solliciter le malléable cœur de sa jolie nièce. Cette femme aimable, en effet, toute pleine des perfections du marquis, ne pouvait se taiie. Sa chaude amitié, son admiration se faisaient Jour par tous les pores. Elle Bréfteotait Rio-Santo à sa nièce comme un sujet d'étude, un BOltf d'analyse, un dernier type, qui, connu, compléterait »a science du monde.— Il était bon, disait elle, bon, quoique WflérJeur, ce qui fait de la bonté une chose sublime; il âitait le bien, lui si puissast pour Is psal ! Cliaque mois,

des sommes énormes tombaient de sa main dans la bourse de quelque ministre discret, et des centaines de malheureux avaient du pain... Il était inconstant, léger en amour; qui disait cela? Des rivaux? mensonge' Des femmes ? rancune ! Et d'ailleurs pourquoi le fatiguait-on de tant d'hommages? Devait il, de bon compte, faire sérieux état de toutes ces faveurs effrontément prodiguées?...

Et d'autres choses encore.— Si bien que miss Trevor eut honte et regret de sa frayeur passée. Elle prit pour Rio- Santo une sorte d'admiration à laquelle se mêlait encore une crainte indéfinissable, mais qui n'était plus de la répulsion.

Elle savait que Rio-Santo l'aimait. Lorsqu'une femme sait cela, et que de l'aversion elle passe néanmoins à quelque. chose de mieux que l'indifférence, on peut, suivant la croyance commune des oljservateurs au demi-cent, parier qu'elle aimera. C'est une question de temps. Nous verrons bien si, avec miss Mary, nos observateurs eussent doublé leur enjeu.

Il se répandit une fois dans Londres un bruit extravagant et dénué de toute vraisemblance. Ce bruit fit hennir le jockey'sclub à gorge déployée, et pâmer tout ce qui pouvait prétendre au titre de gentleman d'un bout de la ville & l'autre. Les femmes en causèrent avec leurs sigisbés, les maris avec les amies intimes de leurs femmes, les grooms en barar gouinèrent entre eux.

Rio-Santo, disait-on, voulait se marier !

Se marier comme le plus simple des mortels, faire une fin, briser son sceptre, couper ses éperons, changer 6^ poésie en prose, mettre un bonnet de coton par-dessus n^ couronne.

C'était maladroitement inventé, ridicule, impossible t« C'était vrai.

Lorsque ce bruit se répandit, Rie-Santo avait demandé U main de miss Mary Trevor.

Contre son habitude, il avait rencontré plusieurs obstacles dont le moindre n'était point à dédaigner. D'abord lad; Campbell, qui était la loyauté même, refusa, malgré sa boiine envie, de prêter son aide au marquis. L'amour mu-, tufi de Franck Pereeval et de sa nièce était sor ouvrage; elle avait laborieusement préparé leur union. Abandonnée les intérêts de Franck absent eût été trahison toute pure, et lady Campbell en était incapable.— Ensecond lieu, lord James Trevor, vieux gentleman à la foi chevaleresque, avait donné sa parole à Frant k. — En troisième lieu enfin, miss Tievot aimait ce même Franck Perceval. \

Aussi essuya-t-il un refus triplement motivé.

Il ne s'émut point trop à l'intérieur, parce que sa longue habitude du succès ne lui permettait pas de désespérer ; mais il appela sur son visage une morne tristesse, balsa la main de lady Campbell avec déconragement et se retira précipitamment comme un homme qui craint de se montrer faible contre le malheur.

En regagnant sa maison, il disposa dans sa tête la plus éblouissante corbeille de mariage qu'imagination surexcitée de jeune fille coquette ait jamais pu rêver.

Lady Campbell était désolée. Elle se repentait amèrement d'avoir donné sa parole à Franck, qui était un homme fort distingué assurément, mais qui n'était rien, comparé à RiOr Santo. Mais les regrets sont chose oiseuse au dernier point, • et laiiy Campbell n'avait pas coutume de perdre son temps. Elle s'ingénia ; ce fut en pure perte ; elle chercha des moyens et n'en trouva point. — Heureusement les femmes d'esprit j subtil ont toujours à leur service une suprême ressource' I celle de se tromper elles-mêmes. i

Lady Campbell, qui se désespérait, put croire naturellement que Mary se désolait. Ceci n'était pas rigoureusemeat I exact, mais c'était possible. Une fois le chagrin de mis» 'Ire- i vor admis, ce chagrin pouvait s'interpréter de plusieurs 1 manières ; le choix était permis : lady Campbell c);oisit. Elle 1 se dit que sa nièce aimait, qu'elle aimait Rio-Santo, et que le I refus subi par cedernier causaittoute la peine de lajeunaflUf, V £ile se dit cela pMeux^foi^ ëaMJo^rpJîe, pu^s^flx^^

PAUL FÉYAL,

l« crut. Le croyant, elle avait in.-ontestablemeiit le droit de fïire partager son opinion à autrui; or, à qui communiquer ses impressions, si ce n'est à sa nièce chérie, à sa fille d'adopiion?

A. la première ouverture, Mary tomba de son haut. Mais lady Campbell était de si l)onne fol, «t elle avait tant d'élo- <iuence t Mary, faible et habitués à ne point questionner rigoureusement le fond de son cœur, liabituée aussi ù faire siennes sans examen toutes les idées de sa tante, Mary se Jaissa persuader.

Le fait peut sembler étrange, mais il se présente fous les jours.

Désormais, lady Campbell fut a son aise. Elle recouvra toute sa sérénité. La position était bien changée, convenonsen. — Ce n'était plus d'elle qu'il s'agissait, mais de sa nièce. Elle eût été coupable d'écouter ses propres impressions au point de fausser les paroles données, mais sa nièce 1... En conscience, par exagération de loyauté, on ne peut pas, comme cela, sacrifier le bonlieur d'une jeune tille. Loin d'hésiter encore, elle se crut engagée d'honnenr ; ce qui lui avait paru une faiblesse, lui sembla an étroit devoir; elle ^'avoua que, dans ces circonstances, il ne faut pas demeurerà moitié route et qu'il devenait pour elle obligatoire dé jsontenir Rio-Santo de son mieux.

rjne chose ravissante, c'est que lady Campbell crut devoir faiirp en cette occasion à sa nièce un fort joli sermon sur l'inconstance. Mais, une fois cette satisfaction donnée à la morale, elle promit à miss Mary de servir ses nouvelles amours, et entonna, sans y penser, un cantique à la louange de Rio-Santo. -^

Miss Trever, à dire vrai, vivait alors dans une sorte d'étourdissement perpétuel, plein de fatigues et d'ennui. Rio- Santo avait fait sur elle une impression étrange et qu'elle ne sayai^p^oint définir. Lady Campbell nommait cela de l'amour; «e'devait être de l'amour.

, Et pourtant l'image de Franck Perceval restait au fond de son cœur. La pauvre Mary hésitait, ne savait et voulait à peine savoir. Accablée par l'infaillibilité de lady Campbell qui n'était point, pour elle, chose contestable, conseillée d'ailleurs par l'indolente faiblesse de son caractère, elle s'endormait en ce doute étrange, presque fantastique. Elle en souffrait silencieusement et sans chercher remède ; elle faJsaiteffortquelquefois,— rarement,— non pour réagir, mais pour étouffer les murmures de son cœur et troquer contre le repos de l'apathie sa tranquillité perdue.

Restait à vaincre l'opposition que lord Trevor, fidèle comme VAcieret se souvenant de la parole donnée, ne manquerait point de faire .'i ce nouvel arrangement. Directement et de front, il n'y fallait point songer, mais ceci, soit dit entre le lecteur et nous, était la moindre chose. Quand on a réussi à se tromper soi-même, à escamoter la conscience d'une jeune lîlle, et à garder la paix du cœur, on peut raisonnablement «spirer faire perdre la tête à un vieux gentilhomme dont le pied botté foula plus souvent les champs de bataille que les discrets tapis des officines diplomatiques.

Rio-Santo fut admis k déclarer ses sentimens à miss Mary \ Trevor, qui, durant toute la nuit suivante, rêva de Franck Perceval.

Il faut convenir que ce jeune nobleman avait mal choisi son temps pour voyager.Ainsi fait-on d'ordinaire à son âge, lorsque des parens, afin de prouver à tous leur sagesse supérieure, ajournent une union souhaitée, sous prétexte qu'il n'est pas temps encore.

Pauvre sagesse ! pauvre prétexte ! Il y a un moment pour' Jlre heureux. Quand on laisse iiasser ce moment en disant : // n'tst pas temps, ou toute autre fadaise, le diable rit et marque un point. Franck Perceval, accueilli par toute la famille Trevor, était le flancé presque officiel de Mary, mais Màfy était si jeune! Dans un an, lui disait-on. Franck se demanda comment il pourrait attendre trois cent soixantecinq jours sans mourir sept cent trente fois. Un de ses amis, ■--car, lorsqu'un homme doit se casser le cou, c'est toujours o&aml qui l'y aide, — un de ses amis lui conseilla de prendre la poste et d'aller voir la Suisse. Franck alla voir la SalUf. H V resta -m «n, ni plus ni moins, et il commanda

des chevaux de poste à Genève, de manière à revoir Londres juste le trois cent soixante-cinquième jour.

On n'est pas plus exact que cela, elle hasard lui devait une de ces bonnes aubaines qu'il réserve parfois aux amans voyageurs : par exemple, trouver chez soi en arrivant une lettre de sa belle, reconnaître ses traits charmans dans la première figure rencontrée, etc., etc. — Franck espérait quelque chose de ce genre, car en remontant la Tamise, bien que la brume tombât, lorsqu'il passa au-dessus du tannel, il interrogea du regard tout le long de la route les bateaux allant et revenant de Grcenwicli.il ne vit rien que des figures inconnues, des chapeaux de cuir, des jaquettes de marin, et aussi, sur les tillacs des steamers, beaucoup de vieilles dames munies de petits chiens, ce qui l'intéressa médiocrement. — Eu revanche, au moment où il arrivait chez lui, la femme de charge de sa maison lui donn-x une lettre de huit jours de date qui l'invitait à passer la soirée chez lord James Trevor.

Franck n'eut que le temps de faire toilette. C'était es soir-là même qu'avait lieu le bal à Trevor-House,

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