LA FILLE DU PENDU
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La carte donnée par Tyrrel l'aveugle à la belle ille de taverne Susannah, le soir précédent au bord de la Tamise, portait: ft'iiHpole-Street,i).
A midi, Susannah, exacte au rendez-vous, franchit la grille ouverte, monta les degrés de granit du perron et souleva le marteau de la porte du numéro 0 de Wimpale-Sireet. '
C'était une maison de fort belle apparence. Susannah n'eut pas besoin de redoubler son appel. La porte s'ouvrit au moment même où le marteau de cuivre retombait. Un domestique à brillante livrée la reçut sans mot dire et la précéda dans la première pièce du rez-de-chaussée, où une suivante, qu'on eût prise volontiers pour une lady, était assise et semblait attendre.
 l'entrée de Suzannah, la suivante se leva précipitamment et accomplit une révérence à la française, aussi gracieuse, aussi prolongée, aussi parfaite enfin que jamais soubrette de théâtre en ait pu faire.
^ Je vais annoncer madame la princesse à madame la duchesse, dit-elle ensuite en français. — Que madame la princesse veuille bien entrer au salon... à moins que madame la princesse ne prétère monter à son anuartement... Madame la princesse est chez elle.
— Je le sais, répondit Susannah.
Elle entra dans un fort beau salon, meablé avec luxe et dans le style qu'on nomme rococo de l'autre côté du détroit. Elle se jeta dans un fauteuil. La femme de chambre sortit à reculons en faisant force révérences.
La belle fille de taverne avait reçu ce titre de princesse et ces marques de respect sans manifester le moindre étonnement. Elle avait quitté ses habits de la veille pour revêtir un costume élégant, mais bizarre et presque théâtral. Une robe de velours noir dessinait ses formes magnifiques; au lieu de chapeau, sa tête s'entourait d'un vaste voile de dentelle, jeté comme au hasard et dont les plis diaphanes laissaient voir, courant parmi sa chevelure, les facettes miroitantes d'un diadème de jais.
Au jour, comme à la lumière des lampes, elle était admirablenent belle, mais on pouvait découvrir maintenant de la fatigue sous le lier repos des lignes de son visage; on devinait que l'angoisse seule, une angoisse cruelle et longue et vaillamment combattue, avait pu voiler d'un nuage d'apatbie le feu natif de ses grands yeux noirs.
Au jour enfin, il y avait moins de vigueur et moins d'audace tirile dans la physionomie et dans la pose de cette merveilleuse créature. Le dédain de la veille avait pris aspect de souffrace ; c'était tant mieux pour ses charmes ; trop de force étonne et repousse; l'Iiomme qui l'eût aperçue ainsi aurait éprouvé une sorte d'égoïste bonheur à sentir la faiblesse aimée de la fe"mme derrière ces hautaines perfections.
Son coude s'appuyait au bras sculpté du fauteuil, et sa tête se penchait sur sa main. Elle ne donnait pas un regard aux magnificences du salon oli elle entrait ainsi de plain-pied, presque au sortir d'une taverne. Son œil ouvert tombait, lourd et distrait, sur le lambris qui lui faisait face et qu'elle ne voyait point. —On aurait pu la prendre pour une de ces vénustes filles des campagnes circassiennes que l'esclavage du harem stupéfie, qui deviennent de pierreet ne gardent que cette beauté matérielle, suffisante pour les brutales voluptés d'un pacha. m-***'^*'»»^
Mais, à la mieux considérer, on voyait que cet endurcisse- , ment, chez elle, n'affectait que les surfaces. Souscebeau corps, ^ immobile, froid, mort, il y avait une âme qui se taisait, qui sommeillait peut-être, — mais il y avait une âme.
Une porte du salon tourna doucement sur ses gonds, tan» dis que la draperie qui la masquait glissait le long d'une tringle dorée. Sur le seuil, se montra une figure de vieille
LES MYSTÈRES Î)E LONDRES
femme qui disparaissait presque au milieu d'un fîotexub-é rantdo rubans et de dentelles. Au centre deoetie figure, dont les traits aquilins et bien dessinés luttaient encore co;itre « l'irr('pârabie outrage des années, » deux yeux \ifs, mobiles outre mesure, perçans^ct curieux, brillaient-sous des paupières agitées d'un tremblement nerveux.
Il y avait beaucoup d'astuce dans ces yeux-là, et beaucoup d'astuce encore dans l'ensemble des traits qui les accompagnalent. 11 y avait aussi une aménité de conunande et une certaine joyeusclé qui n'était pas sans distinction.
La propriétaire de ces yeux et du reste était une petite femme frêle et maigre, enveloppée dans une ample douillette, de salin.
Elle s'arrêta sur4e seuil et braqua son regard sur la jeune fille. Ce regard dura longtemps. C'était celui d'une femme experte et conii^isseuse. Examen fait, elle laissa échapper un sourire et un geste de satisfaction.
— Parfait ! murmura-t-elle; —parfait!... Parlez-moi d'un aveugle pour déterrer les jolies femmes !
Elletûussaetlaissa retomber la porte. Susannab se retourna lentement.
— Ma chère enfant, dit la vieille femme, je suis la duchesse douairière de Gèvres ; vous êtes, vous, la veuve de mon malheureux neveu, mort à la fli'ur de l'âge et que je regretterai toujours, le prince Piiilippe de Longueville... Embrassez-moi, obère nièce.
La vieille Française se pencha et baisa au front Susannah qui se laissa faire.
; — Princesse, reprit-elle, vous vous souviendrez, j'espère, du nom de votre mari, que vous pleurez depuis six mois. Philippe de Louj^ueville, ma chère belle, — Pliilippe — de — Longueville... Est-ce entendu?
Susannah leva ses grands yeux chargés de non -balance sur sa nouvelle tante.
— Philippe de Longueville! répéta-t-elle. — Autant ce nom-là qu'un autre.
— Fil Suzanne!... Vous vous appelez Suzanne; nous enlevons la terminaison hébraïque... Fi I mon enfant!... Pasplus de respect que cela pour le aora des descendans de Dunois !... Nous sommes bûtards du sang royal, ma chère belle, et cent p- êtes ont chamé plus ou moins bien notre illustre ancêtre !
La vieille Française déclama cette tirade avec une emphase moitié sérieuse, moitié conique.
— Princesse, poursuivit-elle en approchant un fauteuil oii elle enfouit brusquement sa petite personne, — vous êtes ma nièce, je suis votre tante, il faut que nous nous aimions beaucoup... La loi de nature est formelle à cet égard... Vous êtes vraiment la plus belle fille que j'aie rencontrée depuis soixante ans que je suis sur la terre!... îWais en vous l'a déjà dit sans doute I... A propos, voici vos armes, ma chère nièce : ce cachet sera désormais le vôtre. «
Elle mit au doigt de Susannah un large anneau enrichi de brillans, au chaton duquel était gravé l'écusson de France avec la brisure d'Orléans et la contrebrisure de bâtardise.
— Parlons affairesmaintenant, reprit-i lie. D'abord, veuillez lire cette lettre qui est à votre adresse.
Susannah prit la lettre et l'ouvrit. Yoici qu'elle corilfenait:
« En quittant l'horame qui vous a Fauve la vie hier au soir, vous avez gagné Gûudnlan'E-Fields, quartier des Juifs. Là, TOUS avez tourné longtemps autour des ruines d'une m.aison démolie... »
— La maison de mon pèra ! interrompit Susannah.
«Vous êtes revenue ensuite par Leadenhall-Sireef; vous avez monté dans un fiacre au bout de Cornliill, auprès de la Banque, et vous vous êtes fait conduire à Warren's-Hôtel, Regeni'sStreet, où vous avez passé la nuit. Ce matin, vous êtes partie avec le jour, à pied ; vous avez acheté ce costume qu'il vous faudra cbanger contre un autre plus décent; puis vous avez passé deux heures à attendre au coin de Clifford- Street une personne qui n'est pas venue... »
—Quf n'est pas venue! répéta tristement Susannab.
« Vous aviez grand désir de la voir, ponrlant ! continuait la lettre qui scmb :iit réjiondre à Tinteirupiion do Susannah ; — vous avez quitté C-iffor^l-Slroet, puis vous êies revenue, puis vous vous êtes éloignée de nouveau pour revenir encore...
>> Rien n'est caché pour l'œil, ouvert désormais sur vos actions.
>' Attendez. — Quand l'ordre viendra, soyez prête ; quand vous aurez obéi, silence! »
Point de signature.
Susannah jeta la lettre et regarda la vieille femme en face.
— On m'a suivie, dit-elle; à quoi bon?.,. Ces gens se disent puisf ans; que m'importe?... Ils me menacent : c'est folie de menacer une femme qu'on a rencontrée sur le chemin de la mort.
LesyeuxperçansdemadameladuchessedouairièredcGêvres se baissèrent sous le regard de Susannah, comme les cornes d'un limaçon se reni'oment au contact inaitendu d'un corps étranger. Elle se sentit insiantanémeni dominée et garda le silence longtemps après que la voix ferme et grave de Susannah eut cessé de vibrer à son oreille.
— Dieu me pardonne, mon enfant, dit-elle enfin d'un ton soumis et tout-.Vfait exempt de cette nuance de raillerie qui perçait dans, ses premières paroles, — vous allez beaucoup trop loin. On vous a suivie peui-êlre... je penche à le croire, mais c'est pure sollicitude. On se dit puissant: on l'est, ma fille; on l'est ù un point que vous ne pouvez soupçonner... Quant aux menaces, fi donc! je prends sur moi de vous affirmer que vous vous trompez... Point de menaces!... Vous servirez à l'accomplissement d'un iirojet... de plusieurs projets.., que tais-je? Mais, en échange, vous aurez le luxe, vous aurez les plaisirs, vous aurez le bonheur...
— Le bonheur !... murmura la belle fille dont l'œil perdit sa morne fixité; — il ne m'aime pas!
— Qui pourrait donc ne pas vous aimer, ma fille?
— Il ne me connaît pas!
— Tant mieux !... Savez-vous tout ce qu'il y a de séductions nouvelles en vous depuis hier?... Hier, vous n'étiez que belle; aujourd'hui vous ê^les riche et vous êtes princesse... Écoutez et croyez, Suzanne... A votre portée sont désormais des moyens dont la torce est presque surnaturelle... De même que vous servirez cette puissance mystérieuse dont nous parlions tout-àlheure, de même celte puissance vous servira... Vous êtes dès aujourd'hui l'un des mille atomes qui la composent ; vous augmentez son irrésistible jiouvoir, et ce pouvoir est à vous... Ge que vous souhaiterez s'accomplira; ce qui vous apparaissait comme un rêve plein de démence deAfendca réalité...
Susannah s'était Ifvée à demi. Son beau visafe perdait gradue lemeni son expression de morne insensibilité Son œil scintillait par intervalles sous l'arc violemment tendu de ses ndirs sourcils. Ses narines s'ouvraient, son sein baitait ; une sorte de courant magnéliq'ie semblait iniecter la vie à flots dans chacune de ses artères.
Elle n'était plus belle^ elle était sublime.
La Frai çaise, éblouie par ce rayonnement soudain, se taisait et la regardait.
— Ce que je souhaiterai s'accomplira... répéta Susannah avec cilort ;— ce qui m'apparaissait comme un rêve deviendra réalité...
Elle leva les yeux au ciel, et deux larmes descendirent lentement le long de ses joues.
— Oh ! ce que je souhaite, reprit-elle en joignant les mains avec une inexprimable passion ;— ce qui est mon rêve, c'est SOI- mour!... Sont-iis assez puissans pour me donner son amour?
La Française S:) prit à sourire et attira vers elle les deux mains de Sui-anmih.
— Ils peu-ent tout, répondit-elle m donnant à sa voix contenue une mystérieuse emphase ; — vous avez bien pleuré, n'est-ce pas?
PAUL FEVAL.
— Oh! bien pleuré! répondit Susaiinali.
— Vous oublierez ce que c'est que les larmes... Ditesmoi... riiorame que vcus aimez est sans doule puissant et riche?
— Je le crois pauvre... Il venait bien souvent emprunter à mon père, — du temps qu'il y avait de l'or dans I3 maison qui est maintenant démolie, ù Goodman's-Fields.
t — (Juel est son nom?
— Brian de Lanccster, répondit la belle fille avec un mouvement d'orgueil.
— Brian de Lancestei'l répéta là Française, qui ne put retenir une grimace de dédain, — le pauvre Irere du ritlic comte de Wiiite-Manor !... Bon Dieu! ma lille... Et c'est pour monsieur de Lancester, le pauvre garçon, que vous avez tant pleuré!...
Susannah retira vivement ses mains, et son regard sévère renfonça les paroles dans le gosier de la duchesse douairière de Gêvres.
— Je l'aime, dit-elle en relevant sa tête avec cet air de reine que nous lui connaissons:— je suis fière de l'aimer.
— Vous avez raison, ma toute belle, répliqua timidement la vieille femme ; je suis Française et j'aime it rire : il ne faut jamaisvousfàcher contre moi. ..Après tout, leTrèsHonor,ible monsieur Brian de Lancester héritera peut-être un jour de White-Manor et de la pairie... C'cstlui que vous cherchiez au coindeClitford-Street?
Susannah fit un signe de têteafiirmalif.
— Pauvre chère enfant ! s'écria la duchesse, — mais s'il avait passé devant vous il ne vous aurait pas aperçue; — s'il vous avait aperçue, il ne vous aurait point remarquée,— s'il vous avait remarquée, vous étiez perdue!... îS'ouvrcz pas ainsi vos beaux yeux étonnés, ma fille... perdue, je le répète!... Bon Dieu! pensez-vous que Brian de Lancester, tout original et fou qu'il est... je vous prie de m'excuser, —aille se prendre ainsi de passion pour les demoiselles qu'il rencontre par hasard au coin des rues?
— C'est vrai ! murmura Susannah qui pâlit comme on fait après un danger évité.
— Ce n'est pas ainsi qu'il vous faut le rencontrer, princesse... c'est dans quelque splendide raout du West-End.... à Almack... au park, derrière les glaces de votre équipage armorié.^
— C'est vrai, dit encore Susannah; — le luxe, la richesse!., il m'avait fait oublier tout cela... Hier, on m'a promis du luxe...
Elle se leva, et, comme si ses yeux se fussent dessillés tout-à-coup, elle promena son regard autour du salon. Ce qu'elle villa fit sourire joyeusement, et sa joie était noble et belle comme sa douleur.
— C'est bien, reprit-elle;— on m'a tenu parole. —Tout f.ela est presque aussi brillant que la maison deGoodman's, Fields,— qui est maint'ïnant démolie, —avant que mon père fût pendu... Oh! je vivrai, ici, comme autrefois... je peindrai de belles fleurs, et je vous en donnerai , madame... je chanterai, puis je le verrai. — Quand le verrai-je ?
Susannah avait prononcé ses premiers mots d'un ton rêveur et plein de doux ravissement; ce fut d'une voix brusque et passionnée qu'elle fit cette dernière question,
La vieille femme réfléchit un instant, croisant ses petites ) mains ridées sur ses genoux, et fermant les yeux à demi :
— Vous le verrez es soir, dit-elle enfin.
— Ce soir! s'écria Susannah qui bondit comme une jeune biche et parut en proie ù une sorte de délire;— ce soir!
Puis, reprenant son allilude de grâce exquise et hautaine, elle tendit sa main à la Française et lui dit avec une expression d'infinie gratitude :
— Merci; je vous aimerai.
La vieille femme f-ccoua lentement la tête.
— Ma pauvre enfant , dil-olle, vous l'aimez bien; vous l'aimez irop 1... Un tel amour est dangereux parce qu'il exclura la prudence... Saurez-vous avoir des secrcls pour lui?
— Non, réponditSusannah, je lui dirai tout.
— Vous vous Berdrez, ma fille J...
— Qu'importe?...
— Et vous le tuerez I
Susannah perdit son sourire et fronça le sourcil.
— Je ne menace pas , mon enfant, "reprit la Française; — votre colère estsuperltac; je dis ce ([ui esl... Écoutez: je connais, comme tout le monde, le caraclère excentiiquc et audadcuxdutrès honorable Brian de Lancester. ti vous dites un mot, il comprendra le reste, il devinera, il voudra conibaitre... Or, combattre contre eux c'est mourir. 11 est seul; l'association est si nombreuse qu'elle ne sait plus compter ses membres. 11 est cadet de famille, simple genlilliomme et pauvre; il y a parmi nous des lords et des gens dont l'opulence esl passée en proverbe... Au premier choc, il sera brisé comme verre.
— Je me taiiai, interrompit Susannah.
— JelecroiS; vous vous tairez, ma fiUg, poursuivit la douairière en attachant sur sa nièce improvisée un regard profond et scrutateur; — vous vous tairez, car vous savez qu'il y a des yeux et des oreilles ouverts autourde vous. ..Vous saurez savourer le bonheur présent et ne point engager une lutte insensée... — Vous êtes la princesse de Longueville; quels secret s peut-on vous demander? Vous lui donnerez votre amour; n'est-re donc pas assez pour uPi pauvre gentilhomme que l'amour de la veuve d'un prince qui a vingt ans, qui est plus belle qu'un ange et qui est plus riche qu'une reine?...
— Non, oh ! non, ce n'est pas assez, dit Susannah;— si j'étais véritablement reine, ce ne serait pas assez encore, car Brian estau-dessus de tout;— mais je me (airai... Vous m'avez dit que je le verrais cesoir?
— Je vous tiendrai parole, ma fille.
La Française se leva et sonna. La femme de chambre parut, et, sur un ordre, apporta ce qu'il faut pour écrire.
— Il esl truislieures, murmurait ladiicliesse douairière tout en traçant quehiues mots sur le papier ; — nous avons trois heures encore; c'est plus qu'il ne faut,.. Donnez ce billet à Joe, Mariette, et ordonnez-lui qu'il-le porte en courant au docteur... Donnez cet autre à Dick ;'il faut que le major l'ait dans une demi-heure... Faites aussi que Ked tienne prête pour six heures etdemie la voiture de madame la princesse... Allez ! *.
La femme de chambre sortit. ~-'
— Ma chère nièce, reprit la dmjiesse, — il y a ce soir une représentation .illemande au ihéfltre delIay-Market... Par extraordinaire, la fashion désertera aujourd'hui King's-Tlieatre. Commencez votre toilette, ma chère belle ; nous irons à la représentation allemande.
— El Brian?
— Le Très Honorable Brian de Lancester y sera.
— Comment savez-vous?...
— Il y sera, maiille,