‹ Les amours de ParisChapitre 75 sur 190 · EDWARD AND C · texte numérisé non relu

EDWARD AND C

Il y avait alors, un peu au-delà de l'angle formé par Finch Lanc et Cornhill, une ruelle étroite, à peine macadamisée, du fond de lai|uelle on n'apercevait qu'une mince bande du ciel en demi-deuil. Cette ruelle longeait i'im des côtés d'une énorme maison carrée, qui donnait- d'autre part sur Finch- Lane et aussi sur Cornhill, oii s'étalait sa vaste façade.

Depuis, l'architecte Nash a passé par 1;V Son impitoyable niveau, heurtant les vieux murs de la maison carrée, l'a p mise bas, ni plus ni moins que si c'eût été une baraque. A.\. sa place, on a élevé des maisons de Londres, ce qui est tout dire.

Par compensation, la ruelle sans nom a disparu.

En ce temps, Finch-Lane était encore |)Ius boueux et plus noir qu'aujourd'hui, La ruelle n'ajoutait pas peu à sa mau-

LES MYSTÈRES DE LONDRES

yaise renommée. On n'y voyait guère que de ces ombres de courliers qui promènent autour de Royal-Exihange leur famélique et orgueillt^use misère. Ceci pendant le jour.

Pendant la nuit, des feux rougeâires apparaissaient au fond de la ruelle. Des clameurs sortaient des sombres tavernes. On entendait le son fascinateur de l'or remué, la voix provocatrice des eourlisanes et les rauques malédiclions des querelles populaires.

Aucune des conditions qui font les exccllens coupe-gorge ne manquait à ce lieu d'élite. Pauvre au milieu d'un quartier riche, sombre à deux pas d'une voie splendidement éclairée, il navait pas même à désirer le voisinage d'un bureau de police, celte suprême protection des retraites suspectes. Le poste de Bishop's-Gale veillait ù quelques centaines de pas tout au plus, à portée d'entendre, presque à portée de voir.

La partie du rez-de-ebaussée de notre grande maison qui donnait sur Cornhill était occupée par deux beaux magasins jumeaux. Le premier montrait derrière les glaces de ses croisées un magnifique assortiment de bijouterie ; Fautre contenait tous les divers oh'yns qui constituent la toilette des deux sexes, depuis les bottines vernies, les bas à jour et les mancbettes, jusqu'aux fracs confectionnés et aux cachemires de rinde.

Ces deux magasins, parfaitement achalandés, faisaient merveilles. — On lisait sur l'enseigne du bijoutier le nom de Faikslone -, sur eelle du costumier, le nom de Berirara.

Sur Fincb-Lane s'ouvrait, toujours dans la même maison, une boutique de cbangeur ; mais ici l'aspect était tout différent. Finch-Lane, rue étroite et encaissée, formait une espèce de moyen terme entre la grande artère et la noire allée dont nous avons parlé. Le jour y était déjà plus sombre, ce qui, joint à la disposition particulière des rideaux et grillages intérieurs, donnait à l'excbange-office une pbysionomie presque mystérieuse. Nonobstant, il ne s'y passait rien de fort extraordinaire, il faut le croire, car, tant que durait la journée, on y troquait des bank-notes contre de l'or et de l'or contre des bank-notes.

A côté du changeur, il y avait un brocanteur. Ici, vue couche d'ombre de plus. On était moins près du streei et plus avant dans le lane. — Lebrocanleur allumait ses lampes vingt minutes avant le changeur.

Le changeur se nommait monsieur VValter; le brocanteur s'appelait Peler Practice.

Enfin, sur les derrières de la maison, dans l'étroite allée actuellement détruite, s'ouvraient huit ou dix fenêtres grillées, dont les carreaux, blanchis à la craie, ne laissaient point pénétrer les regards indiscrets à l'intérieur.

C'était là qae se tenaient les bureaux de la maison de commerce Edward and C".

Quel commerce faisait cette maison? Nul n'aurait pu le dire au juste, et ce mystère préoccupait fortement les petites marchandes de Finch-Lane et les grosses marchandes de Comhill.On disait bien vaguement et sans savoir que Edward et C° tenaient entrepôt de marchandises étrangères.— Quelles marchandises?

.Qn voyait souvent des hommes arriver avec des paquets ; on voyait parfois des charriots s'arrêter à la porte. liallots et paquets entraient; mais jamais, au grand jamais, on ne voyait rien ressortir.

C'était, on en conviendra, fort étrange.

Il y avait telle rouge mistress Brown, telle étique mistress Black, lellij lymphatique mistress Kiubb, qui se seraient passées de thé pendant trois quarts d'heure pour savoir ce que vendait la maison de commerce Edward and C.

Mais elles auraient vonlu encore savoir bien autre chose.

Pourquoi, par exemple, n'apercevait-on jamais ni commis ni maître dans celle maison extraordinaire ? Ceux qui avaient pénétré dans les bureaux soit sous prétexte de changer une bank-note sans escompte, soit sous tout autre prétexte usité commercialement, avaient vu des grillages ; derrière ces grillages d'impénétrables rideau^ verts, voilà tout.

Un valet à livrée couleur de feu, qui se tenait à la porte

d'entrée, était le seul être vivant qui montrât son visage dans ce singulier bureau

Pourquoi, en outre, — et ceci était vraiment fait pour harceler la curiosité des boutiquiers des alentours,— pourquoi lecostumier. le bijoutier, le brocanteur et le changeur étaientils venus s'établir là en même temps tous les quatre, et en même temps que les bureaux de la maison Edward et C s'installaient sur là ruelle sans nom ?

Peut-être,— beaucoup l'avaient pensé d'abord, —Edward and C" étaient-ils conimanditaires de ces quatre marchands subalternes que nul ne connaissait du reste dans la Cité; mais alors pourquoi ne se fréquentaient-ils point entre eux, et surtout pourquoi n'avaient-ils aucun rapport, ne fât-ce que de simple voisinage, avec les bureaux Edward etC». ?

C'étaient là de graves questions, et ardues, et insolubles I Mistress Brown, mistress Black et mistress Krubb, sans parler de mistress Dodd et aussi de mistress Bloomberry, leurs voisines, en causaient tous les jours de la vie avec mistress Bull, mistress Footes et mistress Crosscairn, sans pouvoir avancer d'un pouce la solution du problème.

De temps en temps, tous les mois environ, on voyait s'ouvrir les larges croisées du premier étage donnant sur Cornhill. Un beau, un magnifique gentleman apparaissait alors derrière les soyeuses draperies des rideaux. Quel était ce gentleman ? Etait-ce le chef de la maison Edward et C?

Sur cette question encore toutes les mistresses susnommés jetaient leurs huit langues aux chiens. •

Ce que l'on savait, c'est que Edward et C°, le brocanteur, le changeur, le costumier et le bijoutier étaient là depuis un an, qu'ils faisaient en ai>parence de très bonnes aflTaireSjet qu'il n'y avait pas le plus petit mot à dire sur leur crédit.

Une fois, les linit marchandes et huit douzaines d'autres marchandes que nous aurions pu nommer ici, si fantaisie nous en fût venue, crurent avoir trouvé le mot de l'énigme. Elles avaient vu une trentaine d'hommes robustes et pauvrement couverts franchir le seuil d'Edward etC». Evidemment, ces hommes étaient des matelots ; évidemment, ils venaient chercher de l'emploi ; évidemment, Edward et C étaient des courtiers d'engagement.

Bon et lucratif et moral métier 1

Excellent raisoBuement I

Mais, au bout d'un mois, on vit revenir les mêmes hommes. Ces matelots s'engageaient bien souvent! Au bout d'un autre mois, on les vit revenir encore, puis encore au bout du troi< sième mois.— Ce n'étaient pas des matelots.

Qu'était-ce donc?

On alla jusqu'à parler de choses inouïes : — de ténébreuses associations, de criminels trafics, de brigands I... des sottises enfin dont les gens raisonnables auraient eu pudeur de s'occuper.

Quoi qu'il en soit, le lendemain du bal de Trevor-House était justement le jour choisi par les prétendus matelots pour rendre visite aux bureaux de la maison de commerce Edward et C*. Vers onze heures du matin, on les vit arriver par escouades et franchir la porte de la maison carrée qui don. nait sur la petite ruelle.

Le valet en habit couleur de feu les reconnaissait, saluait et livrait passage.

Il y en avait trente-six. — Quand le trente-sixième fut passé, le valet ferma la porte à double tour et se retira.

Les trente-sixnouveaux-venus étaient presque tous des pillards robustes, à la mine déterminée. Quelques-uns portaient au visage ces ignobles traces que laissent les habitudes de débauche; d'autres gardaient sur la joue d'honorables blessures, résultat d'une rencontre récente au pugilat; d'autres enfin montraient une face nette et pleine entre la double haie de leurs épais favoris. Ceux-là h'avaient point l'air d'avoir balayé fort longtemps la boue de Londres , mais on n'eût point aimé à les rencontrer la nuit, en rase campagne, par les chemins déserts Ils avaient réellement des physionomies d'honnêtes et intrépides outlaws. Saut le costume, les compagnons de Robin Hood devaient jadis avoir de ces tournures-là.

Un ou deux jeunes gens à peine sortis de l'enfance faisaient partie de la réunion. ,...;.,.•.,.

PAUL FEVAL.'

L? plupart d'entre eux ont déjà p?ssé sous nos yenx, et le lecteur l'ùi reronnu dans •.■elle honorable assoniWée bon nombre de nos uoctuiiies navigateurs de la Tumise.

Aiiislse trouvaient là le vigoureux TomXurnbull, qui, à la lumière du jour, il faul le dire a sa louange, avait tout l'air d'un déterminé coquin, — le gros Chariie, rameur du bateau amiral commandé la veille au soir par le capitaine Paddy O'Chrane, — Patrik, Sauiiie l'aboyeur, Snail le miauleur, et les autres dont nous n'avons point prononcé les noms.

Il ne manquait là que le bon capitaine lui-même, son frac bleu à boutons noirs, sa culotte chamois et sa canne sauvée naguère du nauTrage.

Le bureau où ils se trouvaient réunis était une grande pièce coupée en deux pat. un grillage, aux mailles duquel se collait un opaque rideau vert. Ce grillage avait de petites fenêtres. Au-dessus de l'une d'elles se lisait le mot : caisse.

Nos trente-six gaillards savaient lire assez pour déchiffrer ce mot magique.

Ils s'étaient assis en silence sur un banc de bois disposé comme un divan tout autour de la chambre. Le dernier venu seulement, ne trouvant point de place sur le banc, se tenait debout dans une embrasure et collait son nez aux vitres, dont la transparence se cachait sous une épaisse couche de craie.

Au premier aspect, on eût dit qu'il essayait de regarder à travers celte opaque barrière; mais, à le considérer mieux, on aurait pu reconnaître qu'un travail moins matériel occupait son prit. L'index de sa main droite parcourait rapidement, l'un après l'autre, chacun des doigts de sa main gauche : il supputait, il additionnait. Cet homme était un calculateur en baillons.

En haillons n'est pourtant pas tout-à-fait le mot. Les diverses pièces du costume de cet homme tenaient encore, dans la plus rigoureuse acception du terme, mais elles ne tenaient pas beaucoup. 11 avait un court paletot étriqué comme en portent les lightermen (bateliers d'allégés) sur une chemise bleue, un pantalon «de drap noir , fendu au-dessus de la chenille et laissant voir des bas immodérément rapiécés. Sa coiffure consistait en un vieux chapeau de feutre à bords microscopiques, sa chaussure en souliers dont la semelle avait bien deux pouces d'épaisseur.

Malgré l'exhaussement produit par ces formidables galoches, notre homme était de fort petiie taille, et ses membres, disgracieusement attarhés offraient un ensemble dépourvu de toute symétrie. En revanche, chacun de ses membres, pris en particulier, avait un vigoureux dessin. Ses bras longs et musculeux se renflaient tout-à-coup au-dessous du. coude, ses jambes contournées en dedans descendaient comme il faut sur un jarret de fer ; la tête enfin se plantait gauchement, mais ferme entre deux épaules d'une largeur fort respectable.

Quanta sou visage, on ne peut dire qu'il eiltune expression commune. Le chapeau avait beau être petit, il ne laissait à découvert qu'un front large, tout au plus, comme trois doigts. De ce front parlait, sans trar.sition aucune, un nez aquilin, mince, pâle, fortement busqué, dont les étroites narines avaient peine à introduire la quantité d'air indispensable à la respiration. Point de barbe, si ce n'est, çà et là, quelques dur^ baliveaux de couleur roussâtre qui perçaient, à une ii|;ne d'intervalle, la peau chagrinée de sa joue. Une bouche mince et rentrée, aux deux côtés de laquelle un sourire d'habitude avait creusé deux petites rides assez joviales. Un regard pénétrant, cauteleux parfois, parfois hardi sous les poils recouibés de sourcils roux et touffus. — Un ensemble de physionomie enfin exprimant à la fois une soi'te 4e bonhomie native, une avidité sans limites et la dure insouciance qui trône sur presque tous les fronts des enfans de Londres populaire.

Tel était notre homme au repos. Quand il venait à se mouvoir, tout l'ensemble de sa personne s'enduisait d'une couche plus épaisse de laideur. La disgrâce de ses mouvemens aiieigHait à l'ignoble, et les rides mouvantes de sa bouche, se Pelant d'une façon rapide et bizarre, donnaient à sa figure UD caractère d'audace cruelle et d'humble hypocrisie.

Avant de dire son pom, que le lecteur connaît, nous ajouterons un dernier trait qui a son origiHalité: partout, à son

pantalon, à son pa'etot, à son gilet, et jusqu'à sa chemise,H avai! des ^oches. i!o;i paletot seul en comptait cinq. La i)rincipald; i^acceù unciulioiioù ia ■ ouiume évit' d'en mettre d'ordinaire, dcseiulait de la ceinture à la hauteur de micuisse, p .r devant, et se trouvait solidenient doublée en cuir. Les autres, vastes et < ousciencieuseaient cousues, se dissimulaient de leur mieux.

Cet homme était Bob Lantern, notre assassin de Temple- Church.

Les trente-cinq compagnons de Bob Lantern étaient au complet depuis quelques minutes, lorsqu'une voix s'éleva derrière les rideaux verts.

— Étes-vous là? demanda-t-elle.

— Nous sommes tous là, monsieur Smith, répondit Tom Turnbull, le vi^'oureux j;arçou qui semb'ait exercer une certaine influence sur le reste delà troupe.

— Nous sommes là! répi'ta en fiiusset le petit Snail.

On entendit, derrièie le rideau, le bruit strident et sec du tourniquetd'une serrure à combinaisons.

— Etourdi que je suis ! dit au même instant l'invisible monsieur Smith; — j'ai oublié de faire changer mon pa» pier ..Nicholas!

Et comme on n'arrivait pas assez vite à son appel, il secoua violemment une sonnette.

Nicholas, le valet en habit couleur de feu, entra aussitôt par une porte intérieure dans le réduit réservé où se tenait monsieur Smith. Celui-ci lui mit entre les mains une liasse de bank-noles.

— De la monnaie ! dit-il ; — tout de suite 1 Nicholas sortit.

— Au'z-vous entendu, vous autres? dit Tom Turnbull à voix basse ; — de la monnaie !

— Eh oui 1 Tomy, mon mignon, répondit le gros Chariie en dirigeant sa salive noircie par le tabac au beau milieu d'uu carreau blanchi, — on va nous chercher de la monnaie.

— Chariie a raison, appuya Snail, enfant demi-nu, dont les traits, flétris déjà, reflétaient, en gerbe, toutes les passions mauvaises.

— Tais-toi, Snail, méchant escargot, reprit rudement Chariie; — on sait que j'ai raison, bambin maudit!

— Oui, Chariie, grommela l'enfant; on sait cela, Chariie. Tom Turnbull s'était levé. Puis, sans mot dire, il était

monté sur le banc afin de voir par-dessus le grillage.

— Que diable fais-lu là, Tomy? demanda Chariie.

— Oui, Tomy, que diable fais-tu là? ajouta l'aigre voix du pelitSnail

Tomy retomba sur ses pieds au milieu de ses compagnons et mit un doigt sur sa bouche.

— Chut 1 siflla-t-il tout bas.

— Chut II! imita Snail avec force gestes pour recoinmander le silence.

Charlielui tira l'oreille.

— Je t'éloufferaiquclque jour entre mes deux cuisses, méchant avorton, murmura-t-il; — et toi, Tomy, qu'as-tu à dire?

Snail miaula plaintivement.

Tomy rassembla toute la troupe en cercle autour de lui.,

— Ici, — derrière, — à deux pas de nous, dit-il en coupant sèchement sa phrase, — il v a une caisse de fer, une caisse ouverte.

— Eh bien?... '

— Dans cette caisse, point d'argent.. ;

— Tant pis!

— Point d'or.

— Ah! bahl...

—Taisez-vous, pour l'amour de Satan ! s'écria Tom Turnbull. — J'assomme le premier bavard!

Snail se retira prudemment au dernier rang.

— Point d'or! répéta Turnbull ; savez-vous pourquoi il n'y a point d'or?...

— >on, Tomy ; tu vas nous le dire.

— C'est que la place manque ! c'est que, depuis le haut jusqu'en bas, il y a des baok-notes...

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Tous les yeux brillèrent ; un sourd murmure s'éleva.

— C'est que, reprit Tom, il y a la, — derrière, —à deux pas, (le quoi l'aire cliaeun de nous millionnaire.

Le murmure grossit. Une avidité passionnée se peignit fur tous les visages. Tous les regards attaquèrent la grille.

— Patience! mes amis, patience! dit monsieur .^mith qui prenait cela pour un signe (l'ennui.

Monsieur Smith était assis devant son bureau et lisait tranquillement les colonnes immenses et serrées du journal le Times.

Impossible de vous faire son portrait. Ce pouvait être un fort bel homme, mais de larges luneltes vertes et un gardevue d'une dimension extraordinaire masquaient pres()ue entièrement son visage.

— Millionnaires! murmura le pelitSnail; — c'est fameux d'être millionnaire!

— Millionnaire! répéta le gros waterman Charlie.

— Mes chéris, dit une voix qu'on n'avait point encore entendue, — il faut de la prudence.

— BobLanlerii! s'écria-t-on de toutes paris: — d'oiidiable sors-tu, Bob Lanlern ?

Bob Lantcrn avait quitté doucement la position qu'il occup.iit auprès de la fenèirc pour se joindre au groupe qui entourait maintenantTom TuriibuU.

Toutle monde s'était tourné de son eùlé. Il fit un signe de main pour réclamer le silence, cligna de l'œil et dit tout bas :

— Je ne fais jamais plus de bruit qu'il ne faut, mes chéris. Je suis là depuis que vous y êtes... Ah va! j'ai été vous rherciier ce matin, de la part de Son Honneur, mais si j'avais su que vous alliez faire comme cales méchaus !...

— Maître hypocrite ! dit Tomy, tu vas nous aider tout le premier... Je te dis qu'il y a là des monceaux de banknoies !...

— C'est durement tentant! riposta Bob Lantern qui passa sa langue sur sa lèvre. — Si on pouvait travailler tout doucentent... je ne dis pas... Le capitainePaddy ne va pas venir, au moins?

— - Non, répondit Cliariie.

— C'est durement tentant ! répéta Bob qui se prit à réfléchir.

Il se glissa jusqu'à la grille qu'il ébranla avec précaution.

— Patience, mes amis, patience ! dit raonsieurSmith qui lisait toujours son journal.

— C'est fort, murmura Bob Lantern ; c'est durement fort!

— Fort! répéta Tom Turnbull en haussant les épaules ; — écoutez, vous autres, êles-vous des hommes ?

— Oui, Dieu'me damne! répondit le pelitSnail.

— Que faut-il faire? demandèrent les autres.

Toni ne répondit pas, mais il bondit en avant et lança sa Lotte massive dans la menuiserie qui soutenait le grillage. Le grillage trembla," mais ne tomba pas.

— Qu'est cela I s'écria monsieurSrailh d'une voix émue et courroucée.

Tom voulait redoubler. Bob Lanlern l'arrêta.

— Tu fais trop de bruit, mon pelit, dii-il ; — il faut (oujours s'arranger pour ne donner qu'un coup.

Et, sans prendre d'élan, sans faire en apparence de grands eB'orts, il frappa la serrure du grillage d'un coup si violent de son talon ferré que la serrure vola en éclats.

Cela fait, il se jeta de côté, laissant la foule se ruer dans le bureau réservé.

— Je n'ai donné qu'un coup, murmura-t-il avec satisfaction, — mais il était durement joli !

I Lorsque nos trente-six assiégeans s'élancèrent dans l'enceinte réservée, monsieur Smith, averti par le premier coup de Tom Turnbull, essayait de se mettre en défense. Il avait roulé son bureau entre la porte et la caisse, et maintenant il lâchait de fermer cette dernière, mais, dans son trouble, il n'y pouvait point réussir. Un pan de sa redingote, pris dans ia jointure rendait vains tous ses efforts.

> — Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur Smith, dit U SIÈCLE. —

rudement Tom Turnbull ; — l'affaire est faite, et, si vous êtes gentil, nous vous laisserons partager.

— Misérables ! s'écria monsieur Smith, dont le garde-vue laissait voir un bas de visage plus jûle que celui d'un mort. — Avant de toucher à cette caisse, vous m'assassinerez sur place.

— Ça peut se faire, répondit froidement Tom Turnbull. Un immense éclat de rire accueillit celte saillie.

— • Ça peut se faire! répéta le petit Snail; — Dieu me damne! ça peut se faire.

Bob Lantern avançait le cou derrière la porte et plongeait son regard cauteleux et tout brillant d'intelligence jus(iu'au fond de la caisse.

— Le fait est que le coup promet, murmura-t il; mais j'ai vu de ces plaisanteries-là tourner durement mal...

L'intérieur du bureau réservé formait à peu près la moitié de la pièce. Il était meublé comme tous les bureaux. A droite s'ouvrait une porte qui communiquait à d'immenses magasins servant h la maison Edward et C"; à gauche, un escalier tournant montait au premier étage.

Nos assaillans ne prirent point souci de remarquer tout cela. Ils avaient autre chose à faire. Tandis que Tom, Charlie et d'autres tournaient la table que monsieur Smitb avait jetée comme un rempart au-devant de la caisse, un autre, plus agile ou plus pressé, saula sur cette table en criant :

— A moi la première part !

— Bravo, Saunie ! dit la foule.

Monsieur Smith cessa tout effort pour fermer la caisse.

— A toi la première part! répétal-ilen mettant rapidement sa main dans son sein d'où il tira une paire de pistolets.

Il visa. Saunie chancela. Sa cervelle éclaboussa les assaillans,*qui reculèrent.

— Ah I c'est comme ça! dit Bob Lanlern en faisant retraite jusque auprès de la porte d'entrée.

Mais les autres n'imitèrent pas son exen)ple. Tem Turnbull et Charlie, s'élançant en même temps, renversèrent monsieur Smith. Turnbull chercha son couteau pour le lui mettre dans la gorge.

A ce moment, il se passa quelque chose d'étrange. Tous les assaillans, à l'exception de Turnbull et de Charlie, subitement saisis d'une panique terreur, tirent comme Bob Lantera et s<î retirèrent lestement derrière le grillage, laissant le cadavre de Saunie étendu sur la table. Tous se cachèrent de leur mieux, la tête basse, et de l'air qu'ont les enfans surpris en faute par un prolesseur sévère.

Voici ce qui causait celte terreur :

Au bruit du coup du pistolet, amorti pour la rue, mais qui avait dû retentir fortement à l'inlérieur de la maison carrée, un homme, masqué de noir, s'était montré au haut de l'escalier tournant et avait regardé en bas. Puis, sans mot dire, il avait descendu un à un les degrés de l'escalier.

Tous l'avaient vu, excepté Charlie et Tom, lesquels étaient sérieusement occupés.

L'homme masqué s'adressant au caissier, lui dit avec nonchalance :

— Pourquoi ce bruit, monsieur Smith? — J'ai besoin de repos... Que l'on fasse silence!...

Turnbull etCharlie lâchèrent prise en entendant celle voix, et levèrent la tête; puis ils reculèrent de plusieurs pa"^, tremblant de la tête aux pieds.

— Son Honneur!... dit Tom.

Charlie prit une posture suppliante.

— Ils sont durement pinces! murmura Bob Lantern dans son coin. — J'avais toujours pensé que ce diabled'escalier menait quelque part...

Son Honneur reprit à pas lents le clieminpar où il était venu.

Charlie et Tom s'en allèrent plteusem<'nt rejoindre leurs camarades.

Monsieur Smith se releva et remit son bureau à sa place

— Il faudra me débarrasser de cela, dit-il froidement en montrant le cadavre de Saunie.

PAUL FÉVAl^

— • Oui, monsieur Smith, répondit respectueusement TurnbBlI.

Comme si de rien n'eût été, monsieur Smitli ouvrit le 7ÏWÉ5 et reprit sa lecture à l'endroit où il l'avait interrom* ipue, en attendant que I^icbolas apportât la monnaie.

CHÀ-PITRE Vm; LES DEUX COTÉS DE LA RUE.

Les trente-cinq individus qui venaient de faire le siège de % caisse Edward and C" demeurèrent une minute ou deux 80US l'impression de l'apparition qui avait mis fin à leur émeute. Cette impression était sans doute bien vive et profonde; car ils n'osaient plus souffler mot. Les plus turbulens étaient maintenant les plus timides. TurnbuU se cachait derrière Charlie, lequel essayait vainement de mettre son embonpoint a l'ombre de la maigreur du petit Snail . —Personne ne pouvait se cacher derrière Bob Lantern, attendu que ce digne garçon s'était, pour ainsidire, incrusté danslamuraille.

Au dehors, quelques petites marchandes et aussi quelques grosses marchandes avaient cru entendre quelque chose comme un coup de pistolet. Mistress Black s'en alla chez mistress Brown qu'elle conduisit chez mistress Krubb, laquelle se joignit à elle pour rendre visite à mistres» Bloomberry. Chez cette dernière, mistress Dodd prit à témoin mistress Bull que la ruelle sans nom était habitée par le diable sous le pseudonyme d'Edwarà and C°. Mistress Footes et mistress Crosscairn affirmèrent que la chose n'était point absolument impossible.

On causa beaucoup et tous les doutes se noyèrent dans plusieurs décalitres de thé.

Au bout de trois minutes, Snail, qui n'aimait point à rester en place, fit un mouvement; Charlie se redressa ; Tom TurnbuU toussa discrètement. La glace était rompue.

— Pauvre Saunie!... murmura Tom TurnbuU.

— Pauvre Saunie, répéta le petit Snail en faisant mine de pleurer ; — il aboyait si bien I

Ce petit Snail était un extrait de bandit assez curieux à voir. 11 paraissait avoir treize ans tout au plus; mais son visage pâle, flétri, jaune, ridé, ressemblait déjà à un visage de vieillard. Ses traits avaient une expre.'ision double : tantôt ils respiraient l'abrutissement le plus complet, tantôt ils s'illuminaient d'un rayon de malice véritablement diabolique. Il avait à peine la taille d'un enfant de onze ans, car ses membres grêles, sans muscles et dessinés tout d'une pièce, n'annonçaient nullement l'approche de la puberté. Comme tous les enfans, mauvais ou bons, il lâchait volontiers i!e se hausser jusqu'à l'importante d'un homme, et, par le fait, il avait descendu déjà assez de degrés de l'échelle du mal pour prétendre à quelque considération parmi son entourage.

— Pourquoi monsieur Smith ne nous a-t-il pas dit tout de suite que Son Honneur était là-baut? gronda Charlie en lançant au caissier un regard peu bienveillant,— nous serions restés tranquilles.

— Ça aurait pu s'arranger, dit tout bas Bob Lantern, si on n'avait pas fait de bruit... Quant à Son Honneur, celui-là serait bien fin qui pourrait dire d'avance où il sera et où il ne sera pas...

— Tu le connais, toi. Bob? interrompit Tom TurnbuU avec une ardente curiosité.

— Moil... Mes chéris, la vie est durement chère, et je ne m'occupe que de mes petites affaires... Tant il y a que monsieur Smith a jeté bas Saunie comme il faut... On ne peut pas dire non.

— Pauvre Saunie ! djrent encore quelques voix.

Et le petit Snail répéta lamentablement : — Il aboyait si bienl

Bob quitta son coin et s'approcha du cadavre qu'il lâta tin instant en connaisseur.

— Celait un gaillard solide, reprit-il enfin. Ça fera un sujet passable, et on en aurait bien une guinée là-bas à la Piésurrection... Qui veutm'aider à l'emporier?

— Que personne ne bouge ! s'écria TurnbuU. Ce corps est à moi.

— Pourquoi cela, Tom?

— Parce que, répondit TurnbuU en essuyant une larme, Saunie était mon ami... c'est bien le moins que je profite de son pauvre corps !

Ce sentimental argument fut admis par tout le monde, et le corps de Saunie fut décerné à TurnbuU, son meilleur ami, pour que ledit TurnbuU le vendît une guinée aux résurrectiennistes.

Bob s'éloigna du cadavre avec une grimace de dépit.

A ce moment, Nicholas, le domestique à livrée couleur de feu, entra dans le bureau, sans se douter des malheurs que son retard avait manqué d'occasionner. A l'aspect du corps de Saunie et du grillage rompu, il ne manifesta aucune surprise, ce qui tendrait à faire croire qu'il voyait souvent d'étranges choses dans les bureaux d'Edward et C.

Il remit à monsieur Smith un sac pesant que celui-ci vida sur son bureau qui fut en un instant couvert d'or.

Monsieur Smith fit trente-six petites piles de cinq guinées chacune. Ensuite, il prit dans l'un de ses tiroirs une pancarte où se trouvaient inscrits trents-six noms, et il fit l'appel. Chaque fois qu'il prononçait un nom, un homme se présentait qui recevait cinq guinées.

A l'appel du nom de Saunie, TurnbuU et Bob Lantern se présentèrent à la fois.

— J'étais son meilleur ami ! dit TurnbuU avec emphase.

— Tu as déjà le cadavre ! riposta Bob qui avança la main pour saisir l'or.

TurnbuU ferma ses gros poings.

— N'y touche pas 1 dit-il, — ou je t'assomme !

Bob mit la main sous sa chemise et caressa la lame du couteau qui ne le quittait jamais. En même temps ses jambes' torses se ramassèrent sous lui ; ses yeux lancèrent un fulminant éclair. — TurnbuU pâlit et crut sentir déjà le froid du couteau entre ses côtes.

Mais Bob Lantern se ravisa et regagna son coin d'un pas fort paisible. Il venait de voir monsieur Smith attirer à lui les cinq guinées et les rejeter parmi le tas d'or qui s'amoncelait à l'autre bout du bureau.

TurnbuU le vit aussi. Son premier mouvement fut de s'élancer sur monsieur Smith. Il n'en fit rien.

— Sans la crainte de Son Honneur qui est le diable ou quelque chose de pire, grommela-i il en refoulant au dedans de lui sa furieuse colère, — je t'enfoncerais tes lunettes vertes dans le crâne, niisérablc valet I

Monsieur Smith entendit peut-être. Il fit comme s'il n'avait point entendu.

La dernière pile de cirq gainées fut enlevée au moment oii l'on prononçait le dernier nom de la liste.

— Maintenant, dit monsieur Sniith en montrant le cadavre de Saunie, — débarrassez-moi de ces restes de brigand, et soyez plus sages une autre fois.

— il faudrait un sac, monsieur Smith, r-'pliqua TurnbuU, stde la paille, — pour l'emballer... le pauvre cher garçon !

Monsieur Smith sonna INicliolas qui apporta un sac et de la paille. En deux tours de mains le malheureux Saunie, convenablement COT';n//e, ressembla comme deux gouttes d'eaU à un colis de roulage. En cet état, Tora TurnbuU le chargea sur SCS robustes épaules.

Il ne restait plus dans le bureau que monsieur Smith, Nicholas et Bob Lantern.

— Que fais-iu là? dit monsieur Smith à ce dernier.

— J'attends, répondit Bob; Son Honneur strail bien aise de me voir.

— Toi?...

Bob jeta son regard tout autour de la chambre avec une Impertinence pleine de naïveté.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

~ Il n'y a que moi ici, mon bon monsieur Smiih, répliqua-t-il.

— Et que peut te vouloir Son Honneur?

— Ceci ou cela, mon bon monsieur Smith... peut-être s'informer des nouvelles de ma famille... line chose certaine, c'est qu'il m'attend.

— Nicholas, dit monsieur Smith, allez demander à Son Honneur s'il veut recevoir ce drôle.

— Non pas I interrompit Bob ; je suis tout rond et n'aime point les façons .. Demandez tout bonnement à Son Honneur

)s'il veut causer un moment avec le pauvre Bob Lantern. L'instant d'après, Bob montait l'escalier tournant qui conduisait au premier étage et mettait ses lourdes semelles crottées sur les tapis d'un beau salon. Il traversa le salon précédé par Nicholas ; il traversa ensuite deux ou trois pièces somptueusement meublées où il eut occasion de faire disparaître une dtmi-douzaine de menus objets dans les vastes abîmes de sa poche de cuir.

— Ce sera pour Tempi^rancel pensait-il chaque fois qu'il s'appropriait ainsi quelque chose.

La dernière pièce où il entra était une sorte de grand boudoir donnant surCornhill. Auprès de l'une des fenêtres, dont les épais rideaux relevés laissaient pénétrer ce pâle soleil des matinées de décembre, notre beau rêveur deTemple-Church, demi-roucbé sur une bergère de velours, fumait une pipe orientale au long tuyau d'ambre. Il était pâle, défait, et sa pose indiquait cette indolence anormale qui est le résultat d'une nuit de lassitude. Il y avait un large cercle de bistre , sous ses grands yeux bleus. Tout, jusqu'à la blancheur presque diaphane de sa main dégantée, dénotait chez lui une maladive fatigue.

Devant lui, un petit nègre, vivant pupitre, soutenait un livre ouvert, aux pages duquel monsieur Edward jetait de temps en temps son regard distrait.

A ses côtés, sur un fauteuil, il y avait un masque noir et un court pistolets quadruple canon. Nous avons vu le masque; quant au pistolet, si les assaillans eussent essayé de faire résistance lorsque Son Honneur a^ ad descendu l'escalier tournant, nous l'eussions, sans nul doute, entendu placer -un mot dans l'entretien.

Au bruit des pas de Bob Lantern, monsieur Edward prit instinctivement son masiiue et s'en couvrit le visage d'un geste rapide, mais il le replaça soudain près de lui.

Bob s'avança, le corps en double, saluant gauchement de pas en pas, et reculant devant chaque rosace du tapis où il n'osait point poser le pied. Monsieur Edward fit un signe de tête qui renvoya le petit nègre.

— Que veux-tu ? dit-il à Bob. ,

Celui-ci appela sur sa lèvre mince et hâlée un patelin sourire.

— Je viens, si ça est égal à Votre Honneur, pour lui présenter le b njour et aussi pour la petite affaire que Votre Honneur sait bien.

Bob c'igna de l'œil en prononçant ces derniers mots.

— Je ne sais rien, répondit monsieur Edward. Tâche de l'expliquer vite et clairement.

— Je vais Licher, Votre Honneur... Comment! vous avez oublié déjA Temple-Church et la petite quêteuse?... Un joli brin de miss, sur mon âme et conscience!

Edward avait oublié, en effet, ou du moins sa pensée était ailleurs ; mais ce peu de mots suffit à lui remettre en mémoire la scène de la veille. Les sensations qu'il avait éprouvées à Toinple-Church avaient été si douces etâ la fois si vives qu'il en ressentit comme un arrière-goùt au dedans de lui même. Il mit la main sur ses yeux, pour rappeler par la pensée ces fugitives images.

— Oui, dit-il après une ou deux minutes de silence; — c'est une délicieuse enfant 1 Que de sainte ferveur il y avait dans sin attitude I que d'ignorance dans son regard ! que de modestie dans sa voix ! — et que d'amour parmi tout ci la !

—Le fait est, appuya Bob Lantern, que c'est, on peut dire, une miss fièrement comme il faut!

Edward laissa tomber sa main et regarda Bob Lantern,

— Je t'avais donné une commission, dit-il.

— Juste ! c'est pour ça que j'ai pris l'avantage de venir saluer Votre Honneur. . J'ai suivi la denidisflle... les demoiselli's, car elles sont deux, — avec une manière de blanc bêc (boy), qnt fait tiuis... A propos, il m'a demandé commei'» qu'on Voir, nomme?

— Qui ?

— Le blanc-bec... Il m'a donné un beau souverain pour ma peine.

— Tu lui as dit?...

— Rien du tout, Votre Honneur, rien du tout... C'est bien payé, pas vrai ?

— Et où demeure cette jeune fille?

— Ah! pour ça. Votre Honneur, vous n'aurez pas besoin de prendre un cab à l'heure pour lui rendre visite, et je me suis dit tout de suite : c'est comme un fait exprès 1...

— Où demeure-t-elle ? interrompit Edward avec impatience.

' Bob Lantern renfonça son obséquieux sourire.

— A portée de la main, répondit-il, en face de vous, de l'autre côté de la rue.

Edward, par un mouvement instinctif, tourna vivement la tête et suivit le geste de Bob qui désignait, de l'autre côté de la rue, les fenêtres du second étage. Son mouvement fut si rapide, qu'une ravissante figure de jeune fille, qui se montrait à demi derrière un rideau curieusement soulevé, n'eut pas le temps de se cacher. Edward lui lança un regard où il y avait trois ou quatre déclarations, pour le moins. La jeune fille devint pourpre; ses yeux se fermèrent, — et le rideau tomba.

— C'est elle, dit Edward; je n'ai pu voir ses cheveux; mais c'est elle, j'en suis sûr... Comment sais-tu qu'elle demeure à «et étage?

— Je m'en vas vous dire, répondit Pob. Je ne peux pas frapper aux portes vu mon uniforme qui n'inspire pas de respect... Quant les deux misses et leur blanc-bec sont entrés là, je suis resté dans la rue, pas mal penaud comme ça. Puis il m'a pousse une idée. J'ai regardé en l'air : toutes les fenêtres étaient éclairées, excepté celles du second étage, oU la lumière s'est allumée au bout de trois minutes... juste le temps que le blaic-bec ait battu le biiquct.

Où la logique ne va telle pas se nicher ! Monsieur Edward trouva sans doutel'argument irréprochable, car il fit un signe de tète appiobatif.

— C'est bien, dit-il ; prie monsieur Smith de te payer.

— J'aimerais mieux, si ça vous était égal, répondit Bob lantern avec embarras, — recevoir ça de lu main de Votre Honneur.

— Pourquoi?

— La vie est durement chèi'e, et...

— Eh bien ?

— Et monsieur Smith va me dire qu'il m'a déjà payé^una fois.

Monsieur Edward lui jeta deux souverains et le congédia d'un geste.

Bob Lantern baisa les pièces d'or comme font les mendians de l'aumône qu'ils reçoivent.

— Que Dieu bénisse Votre Honneur ! dit-il. En se retirant, il ajouta r

— Quarante malheureux shellings, quand il donne dea bank-notes de dix livres aux quêteuses; ça n'est pas juste... Peul-êtrcbien que le blanc-bec.serail pi us généreux que ça!... J'ai durement envie de voir...

Monsieur Kdward élnit resté dans sa bergère et regardait toujours la fenêtie aux vitres de laquelle se collaient maintenant les plis discrets d'un rideau. 11 rappela vers lui les souvenirs de Temple-Church et lâcha de rebâtir par la pensée ce beau palais de magique poésie où il s'était si doucement endormi la veille. Parfois d'importunes idées vei aent' se jeter à la traverse de son rêve, mais il les repoussait et savourait jalousement les quelques gouttes de mystique porsie qu'il avait laissées au fond de la coupe. Il entendait de nouveau et mieux peut-être que dans la réalité la sacrée mélodie des hymnes pieux ; il revoyait plus angélique et plus

PAULFÉVM.,

suave, en son cadre de brillans chewux bruns, le visage de celte belle jeune fille, dont rapparition avait si bien clos sa rêverie, lorsque, appuyé contre un piliorde l'église du Tempie, il donnait son âme entière à des souvenirs de religion, d'amour candide et d'innocence.-.

11 était si absorbé dans cotle laborieuse jouissance de songeur volontaire, qu'il ne vit point le rideau de la fonèlre qui hii faisait face se soulever de nouveau et le beau front de Clary Mac-Farlane montrer pour la seconde fois la moitié de sa courbe gracieuse. La jeune lillc abaissa vers lui un de ces regards longs et perçans (jue Stephen Mae-Aab avait trouvés si étranges la veille au soir à Tomple-t;iunTli. Son nr^il couvait, ardent et triste, le beau visage d'Edward, et semblait ne point pouvoir s'en détacher. Cfary était plus pâle encore que la veille. 11 y ava-t des traces de iarnies sous sa paupière endolorie, et sa joue accusait une longue nuit d'hiver sans sommeil, l'ourlant, .'i mesure qu'elle regardait Edward, toute sa pIiysiOMomie s'illuminait graduellement; s;i tristesse faisait place a la mélancolie, qui, elle-même, se transformait en austère et spirituel bonlieiir.

Clary était bien belle ainsi. Sun âme cliaste, mais p.issionnée, brillail au travers du feu de ses regards. Son sein bailait avec force, son baleine tombait, sècbeel brUlanle, sur le verre uoni elle obSi\ircissail U peine la Iransjinrenre -, sa lèvre devenait blanche et tressaillait en murmurant d'étrang's paroles dont sa volonién'éiail point complice.

Clary aimait Edward; elle l'aimait de cet amour profond, exalté, délirant, que fomenieni la solitude et la pureté (luasi- I lauBlrale des mœurs, cli(7, ces généreuses natures dont la chaleur propre fermente parmi le repos comme une li(iueur gazeuse trop soigneusement séparée du grand air. Loin du monde et suivant, les yeux fermés, le lit tout creusé oii s'écoulait obscurément sjvie. elle n'avait nulle occasion de dépenser en des choses utiles ou en des choses frivoles le trop plein de vigueur engendré par l'exubérante sève de sa jeunesse. Celte vigueur amassée s'additionnait sans cesse avec elle-même et demandait issue.

Clary et sa sœur cadette Anna avaient passé leur enfance à Lochmaben, dont monsieur î\Iac-Farlane, leur pire, était le principal raagislrat. A l'âge où toute jeunefillea le plus grand ' besoin des caresses et des enseignemeiis d'une mère, Clary et Anna avaient |ierdu la leur. Monsieur IMac-Tarlane les g^rda ■pendant deux ou trois ans auprès de lui. Puis, lout-à-coup, — Clary était alors bien jeune, mais elbî se souvenait vaguement, néanmoins, — la conduite de monsieur Mar-Fariane changea et s'entoura d'un mvslére inusité. Des lionanes inconnus prirent accès en sa maison ; il eut avec eux de longues, de fréquentes conférences ; il lit de secrcis voyages thjni personne ne connut jamais ni le but ni le molif.

Ce fui alors ([u'il pria sa sœur, misiress Mac-Nab, que des relalioiis de tnmille relcnaienl à Londres, de recharger de ses deux liUes. Clary, lorsqu'elle songeait ,1 cet événement, ne pouvait s'empMur de penser iiue son père désirait s'affraueliir de leur enluntine surveillance, el qu il avait de mystérieuses raisons pour faire ainsi le viJe aulour de lui.

Lorsque celle projiositioii fut faite à la mère de Stephen, elle était veuve depuis peu de temps el restait accablée sous le coup d'une catastrophe (errible(iuilui ave.it ravi son époux. Monsieur Mac-Nab était mort assassiné. Elle accueillit ses Tii'ces avec douceur, mais sans empressement. Cependant, à mesure que sa douleur s'assoujiissait, elle appréciait davantage le cliarmanl uaUirel doses nièces. Clary et Anna ne se ressemblaient point, mais elles étaient tontes deux également aimables et bonnes. Mistress Mac-Kab se prit pour elles d'une tendresse de nu'-re.

Chaque fois que monsieur Mac-Farlanc venait à Londres, l et il faut avouer que ses visites n'étaient point très fréquen- ' les, rexccllcnlc dame tremblait qu'il ne lui vint désir d'emme- ' ner a\'ec lui ses deux lilles. Elle avait grand tort de craindre ; ■ monsieur MacFarlane ne songeait guère à emmener ses filles. Le peu de temps qu'il restait se passait en courses faites à la hâte et qu'il expliquait en bloc par ce mot qui répond à tout : affahra, mot admirable et spécialement inventé pour déjouer loules les tentatives de la curiosité. A cha(iue nou-

veau voyage, Clary et Anna remarquaient avec chagrin le rapide changement qui s'opérait chez leur père. 11 devenait vieillard avant l'âge; à ciiu|uante ans, son front pâle et ridé ne gardait pas une seule mèche de cheveux. — Les deux pauvres lilles eussent voulu porter quelque consolation à cette douleur cachée dont les effets se montraient si palpables ; mais monsieur Mac-Failane n'aimait point les questions. ^ ClaiyetAnna, brusquement repoussées , n'insistaient plus y.et se bornaient à plaindre silencieusement leur père.

Steidien Mac-Nab faisait comme sa mère. 11 aimait fort ses cousines. La mon de son père, dont il avait été témoin par ha.sard, avait d'abord ébranlé violemment ses jeunes facuilés. Mais il éiait encore un enfant alors, et les aiinées remirent son intelligence en sou assielte. Seulement, le souvenir de son père mort, et celui de l'assassin étaient gravés en traits de sang dans sa mémoire. L'assassin, qu'il n'avait vu qu'un moment, par suite de la chute du masque qui couvrait son visage, ne se présentait pas à lui sous une forme bien arrêtée; maip uneciruf)nstance restait, lumineuse et piécise, au fond de ses souvenirs : c'élailun homme gi'aiid, robuste, souple; ù l'instant où la (bute du masque avait découvert ses traits, il frappait;— en frappant, ses noirs sourcils se fronçaient et dessinaient en blanc, sur son front rougi, la ligne tremblée d'une longue cicatrice. Stephen voyait cela dans la veille comme lorsque le sommeil lui apportait ses songes. Il le voyait el frémissait alors d'un ardent désir de vengeance.

Stephen n'était pourtant rien moins que romanesque. Élevé à Londres, ce grand centre du monde matériel, ayant " passé dix années de sa vie au collège el à l'université d'Oxford, parmi cette population ambitieuse, savanic, sceptique, qui étudie pour parvenir, et ù laquelle l'étude apprend de primesaut à rejeter toule poétique croyance, Stephen n'avait garde de s'égarer dans les sentiers perdus où l'imagination promène parfois la jeunesse. 11 était Écossais, d'ailleurs, c'est-à-dire réfléchi, prudent et fort. Au premier moment, suivant la pente de sa nature et l'exemple de tout ce qui l'entourait, professeurs et camarades, il s'était dépouillé de toute croyance et et avait mis son âme à nu ; mais ce qui en lui élait honnêle et bon, avait regimbé contre le vide où nageait sa conscience. Il éiait redev<enu chrétien, parce qu'il élail homme de cœur.

A cela n'a\aient pas peu contribué ses habitudes d'enfance, les conseils de sa mère, et surtc ut la douce socié:é de ses jolies cousines.

Cet écueil une fois évité, SIephen, au ."^ortir d'Oxford, fut ce qu'il devait être, c'est-à-dire iin jeune médecin pourvu d'une instruction suffisante, tfoué d'un esprit estimable et positif, d'un cœur susceptible d'aimer t'en, mais à l'abri de (es passions terribles (jui usent ou brisent une vie, et iiu-apable aussi de ces sentimenlales tendresses quethanlent nos élégiaqnes modernes , et qui nous semblent à nous, parmi la lourde atmosphère de prose où fonciionnent nos poumons essonfllés, une impossible et charmante chimère.

On a des connaissances à la douzaine qu'on l'iéqucntc assidûment; on a un ami, un seul, et c'est beaucoup, qu'on ne voit pas une fois tous les mois. Siephen était dans ce (as. Londres lui fournissait ces camarades qui aident ù perdre le temps et (|u'on oublie avec un sensible plaisir lorsqu'on n'a plus de temps ù pcidre. Stephen les voyait presque tous les joui s, parce que sa profession de médecin lui laissait, hélas ! d'excessifs loisirs.

Mais il avait contracté, durant les premières années de son séjour à l'université, une liaison plus sérieuse : celle liaison, résistant à la séparation qui suit presque toujours entre jeunes gens de condilions diverses la première entrée dans le monde, était devenue bonne et solide amitié. Siephen et son ancien compagnon d'enfance s'aimaient d'autant plus peutêtre que tout chez eux était différent , presque opposé : l'un 'était, en effet, lils de bourgeois, tandis que l'autre apparie- . nail à la plus haute noblesse d'Angleterre. Le genlilhomme, ; haulain, énergique, romanesque et mettant son avenir entier j dans un amour poussé jus(iu'aa culte, contrastait avec le -.' physiciait, dont le caractère ne manquait pas de fermeté, dont le cœur possédait celle bravoure commune à tout ga*

LES MYSTÈRES DE LONDRES

sa

lant homme, mais qui ne poussait rien à l'extrême et ne pouvait avoir aucune espèce de prétention au litre de héros. L'ami de Stephen Mac-Nab était Franck Perceval. La journée de la veille avait été un grand jour pour Stephen. II avait fait un choix entre ses deux cousines qu'il croyait aimer jusque-là d'une affection égale. Son amour, qui faute d'obstacles était resté à l'éiat latent , venait de se révéler avec une sorte de violence. Cet amour, soudainement reconnu, changeait quelque peu sa manière d'éire. Siephen étaitdevenu rêveur depuis la scène deTempleChurch. Il avait soupiré durant toute la nuit comme un jeune premier rôle de théâtre; il subissait enfin cette langueur que le premier amour met dans l'âme la moins suspecte de sensiblerie. — Et puis il était jaloux, ce qui dompte vertement les plus fanfarons I

Aussi était-il rentré chez sa mère dans un état de tristesse profonde. Il était invité ce soir-là à un bal du gra,nd monde, au bal de lord James Trevor. Certes, un grand bal est chose attrayante pour un homme de l'.lge de Stephen, surtout lorsque ce bal doit lui donner accès dans un monde nouveau, inconnu. Tel était le cas de notre jeune médecin. Né sur la frontière d'Ecosse, dans le comté de Dumfries, où lord ïrevor possédait de magnifiques propriétés, il recueillait en ceci l'héritage de l'estime qui avait autrefois entouré son père. Lord Trevor, eir effet, auquel il avait été présenté depuis peu, l'avait accueilli comme on accueille le fils d'un ami , et s'était rangé de grand cœur parmi les futurs eliens du jeune docteur. Cette clientèle, outre qu'elle (latlaitSlephen, plus que nous ne ^saurions dire, lui donnait naturellement entrée à l'hùtel, et 'il avait reçu une lettre d'invitation qui l'avait fort oci upé durant huit grands jours. Pourtant, l'heure étant venue où il fallait revêtir l'habit noir et chausser l'escarpin, Stephen demeura boiideur, dans son fauteuil, vis-à-vis de son feu presque éteint.

À dix heures, mistress Mac-Nab frappa doucement à sa porte.

— Eh bien ! mon Enfant, dit-elle, tu ne pars pas!

— J'aurais payé chacun de ces regards au prix de six mois de viel répondit Stephen avec chaleur...

Cette réponse nous donne suffisamment la clef des pensées de Stephen. Il songeait à Clary et à ce détestable inconnu de Temple-Cburch, si beau, si riche, si dédaigneux!. .

— Ne comptes-tu point aller au bal ? demanda encore la vieille dame.

— A quoi bon ! s'écria Stephen ; — qu'irais-je faire parmi cette noblesse orgueilleuse qui se rira de moi ou ne me regardera pas!... Je déleste les nobles, ma mère!

Et il ajouta à part lui :

— Je suis sûr que ce vaniteux donneur de billets de banque est pour le moins un comte !

— Ah ! Stephen , dit mistress Mac-Nab d'un ton de reproche, — tu oublies que ton pauvre père avait l'estime de tous lesgentilshommesde notre comté.. .leur cstimeet leuramiiié, reprit-elle avec un léger mouvement d'orgueil. — Notre famille n'est pas npble, mais elle vaut mieux que la bourgeoisie de Londres, mon fils, car le clan de Mac-Nab...

— Eh! qu'importe cela, ma mère! interrompit Stephen avec impatience.

Mistress Mac-Nab le regarda étonnée.

— Comme tu me parles, ce soir, mon enfant! dit-elle; il faut que tu aies quelque chose... Quant à ce bal, tu feras ce que tu voudras. Je n'étais pas venue seulement pour t'en parler. "Voici une lettre... mais tu n'auras point de plaisir à la lire, car elle est, je crois, d'un bon gentilhomme.

— De Franckl s'écria vivement Stephen dont le front se rasséréna.

— J'ai appris à reconnaître son écriture, mon enfant, parce que ses lettres te donnent de la joie.

Stephen baisa sa mère d'un a!r qui demandait grâce pour sa mauvaise humeur.

— Il arrive aujourd'hui! dit-il après avoir lu les premières lignes. — Il doit être arrivé!,.. Pauvre Franckl lui aussi va

tbien malheureux!..

— Lui aussi! répéta mistress Mac-Nab. Serais-tu dono malheureux, toi, Stephen?

Celui-ci s'efforça de sourire, et la bonne mère, rassurée, quitta son fils pour aller reposer.

A peine était-elle sortie, que deux coups légers furent frappés à la porte et une douce voix de jeune fille, passant par le trou de la serrure, apporta ces mots timidement prononcés :

— Merci, mon petit cousin !

Puis on entendit un pas de gazelle effleurer lestement Us marches de l'escalier conduisant aux étages supérieurs.

Il faut savoir que la jolie Anna avait employé, depuis huit jours, toute son éloquence pour détourner Stephen d'aller au bal de Trevor-House. Elle aussi avait sa naïve jalousie. Elle comprenait vaguement de combien d'irrésistibles séductions une femme à la mode doit être entourée ; son instinct de femme devinait l'ivresse qui saisit un jeune homme au seuil de ces chaudes salles où les sourires se croisent au milieu d'une atmosphère embaumée, où les regards se cherchent, se provoquent, s'interrogent, se répiondent... et elle avait grande frayeur, la pauvre enfant, car elle aimait Stephen tant qu'elle pouvait.

^ Ce dernier avait brusquement dressé l'oreille et sa tête s'était inclinée vers la porte.

— C'est la voix d'Anna! murmura-t-il après un silence; c'est le pas d'Anna. Pauvre douce fille!... Ah! Clary ne viendra pas, elle ! que lui importe que j'aille ou non au bal !...

Il mit sa tête entre ses mains.

— Qu'elle était belle, mon Dieu! reprit-il, et camme ce regard m'eût rendu fier! Oh! je l'aime; je l'aime depuis qne j'ai peur de n'être pas aimé... Mais quel est donccet homme? ajouta-t-il avec une violence soudaine; — où l'at-elle pu connaître?... Est-ce bien lui qu'elle regardait? Et si c'est lui, lui qui nous est étranger, qui n'a jamais passé le seuil de ma mère, que ne peut-on pas croire?...

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