FAITS ET GESTES DE BOB UNTERN
En sortant de la maison Edward and C", Bob Lantern joua des jambes et des coudes le long du boueux trottoir de Cheapside, et descendit vers lequartierSainl-Giles. Cethoniiête et digne garçon poussait très fort les enfans et mettait. ses coudes noueux dans la poitrine desfemmes;mais si quelque gentleman lui barrait le passage, il se hâtait de faire un circuit ou de s'effacer de son mieux. Telle est la chevaleres» que coutume des bonnes gens de Londres. , Bob Lantern rasaii les maisons et perçait le brouillard avec une agilité que ne semblaient point promettre ses formesdisgracieuses et l'apathie ordinaire de ses mouvemens. Il eut bientôt franchi l'espace qui sépare Cornhill du fangeux labyrinthe qui porte le nom deSaint-Giles,el enfila une ruelle étroite et tortueuse où l'air s'épaississait, où le brouillard se faisait si lourd et si opaque qu'on voyait à peine devant soi, bien qu'il ne fût guère que midi.
Il poussa une porte de bois, dont les planches vermoulues et comme pulvérulentes se reliaient par des crampons de fer rouillé.
La maison où il entrait ainsi, comme presque toutes celles de cet immonde quartier, n'avait qu'un étage. Bob Lantern ne demeurait point au rez-dechaussée; il n'habitait point noE plus le premier : l'escalii^r qu'il prit futcelui de la cave.
A mesure qu'il descendait, une atmosphère chaude et pesante l'enveloppait ; des miasmes fétides emplissaient sa poitrine. Un autre eût été révolté, peut-être suffoqué; mais Bob Lantern accueillit ces exhalaisons comme un cheval accueille la bonne odeur de l'écurie. Il poussa un grognement de bien- ! être, tâta sa poche pour s'assurer que son pécule avait résisté aux dangers du voyage, et souleva le loquet d'une porte en plein-cintre qui donnait entrée dans une manière de* cellier chauffé à trente degrés centigrades par un poêle en fonte rempli de coke incandescent.
— Dieu me pardonne ! Tempérance, dit-il en entrant, tu te brûles comme une vieille damnée que tu es.
Personne ne répondit. — Le poêle, rouge, ronflait comme un soufllet de forge.
— Tempérance ! reprit Bob Lanteru ; —Tempérance ! fille de Satan, meréiondras-tu ?
Un ronflement humain se mêla au ronflement du poêle, et une voix grondeuse prononça ces mots avec le lourd bégaiement du sommeil : ,
—Encore un verre, mistress Goose ; leginestbon, et c'est le vieux Bob qui paie.
Lantern bondit comme un tigre vers l'endroit de la cave où la voix s'était fait entendre. Un instant ii disparut dans la profonde obscurité qui régnait partout où ne frappait point la lueur rougeàtre sortant de la porte du poêle, puis il revint traînant après lui un objet inerte, une sorte de paquet massif et d'un considérable volume.
Arrivé auprès du poêle, il lâcha prise. Le paquet s'affaissa immobile.
— Elle est ivre comme un tonneau de porter! s'écria-t-il avec colère; -r Tempérance I sorcière maudite! Tempérance !
Tempérance! — c'était le nom du paquet, —ne bougea pas.
— Dieu me damne! reprit Bob ; elle ne peut pas rester ici... je saurai bien l'éveiller, peut-être.
Il saisit le tisonnier brûlant et l'approcha des narines de Tempérance, qui tressauta violemment et se dressa, chancelante, sur ses pieJs.
C'était une grande et forte femme de quarante ans, dont le teint ardent et les yeux rougis accusaient la passion 'avorite.
LES MYSTERES DE LONDRES
— J'ai soif! (lii-elle d'une voix rauquc en abaissant sur Bob son regard hebc te.
— Ah ! tu as soif, éponge! riposia celui ci qui brandit son tisonnier ; — tu as soit' !... quand je travaille toute la journée pour yagiier quelques miiérables pences, tuas soif, tu bois et lu l'enivres... Dieu m'écrase ! Tempérance, quel- Xxe jour, je te briserai la têle contre le mur.
Malgré l'énergie brutale de ces menaces, il y avait de la mdresse dans la voix de Bob, tandis qu'il parlait ainsi.
— Eh! là! là! mon joli Bob, repartit la grande femme, — un verre de plus, un verre de moins... l'ardieul vois-tu, le gosier me brille...
— Du gin plein l'estomac, du coke plein le poêle... me crois-tu donc riche pour aller de ce Irain-là, femme?
Tempérance avait fait machinalement le tour du poêle et s'était approchée d'une table où il y avait un verre et une cruche de genièvre, tous deux vides.
— Pas une goutte ! grommela-t-elle avec dépit. — Mon joli Bob, n'as-tu pas dans ta poche queli|ue demi courorine pour faire plaisir ù ta petite femme?
— Une demi-couronne, damnée!... une demi-couronne I C'est le gain d'un homme pour huit heures de travail... Tu me ruineras
— J'ai soif ! interrompit Tempérance, qui s'était accroupie derrière le poèle et commençait à se rendormir.
— Il faut pourtant que je la renvoie ! murmura Bob ; — si elle savait... Femme, ajouta-t-il tout haut, je veux que le diable m'emporte si je puis te rien refuser... Tiens, voilà six pences... va boire.
— Six pences !... Mon joli Bob, encore six autres 1 Lantern fronça ses sourcils fauves et leva son tisonnier d'un
air menaçant. Tempérance, à qui l'idée de humer deux ou trois verres de gin rendait des jambes, déguerpit et remonta l'escalier en chantant.
Lantern la suivit doucement jusqu'à la porte de la rue, qu'il referma derrière elle. Cela fait, il revint en son réduit, dont il barricada soigneusement la porte.
— Est-il possible, murmura-t-il en allumant une lampe au feu du poêle, — qu'un bijou de femme comme cela ait des goills de dépense semblables... Cinq pieds six pouces I... et des couleurs!... Ou ferait tout le quartier Saint-Giles, et Holborn, pardieu !... et Cheapside, ma foi !... et Cornhill !... etWhiteehapel, ou I 'i:U)lem'étrangle par dessus lemarthél sanstrouversa par. i. ....'«i souhaite que le tonnerre me brûle s'il n'y a pas bien des lurds qui lavoudraient pour leur lady... A propos de lord, ma course d'hier soir pourra servir à deux fins... Le comte est un lier connaisseur, et cette petite quêteuse est bfen la plus gentille tilletle... pas pour moi : je préfère les femmes de taille; mais pour les gentlemen qui aiment à promener des maîtresses de cinq pieds... cinq pieds !
Lantern haussa les épaules et se dirigea vers un des angles de sa cave. ••
— De sorte que, poursuivit-il, le comte de Whitc-Manor mordra comme il faut à l'hameçon... C'est une cinquantaine de Ruinées, — l'un dans l'autre, — que me vaudra cette colonie méthodiste... peut-être davantage... Ça tombera bien ! la vie est diirement chère et Tempérance boirait la Tamise... Il faut dire qu'elle a des qualilés...
Il tâta l'une des pierres de la muraille, qui céda sous la pression de son doigt. " »
— Et ciiiq pieds six pouces !ajouta-til,—etmême une idée de plus.
La pierre, sollicitée par sa base, bascula et tomba, laissant
à découvert un trou large et profond. Lantern y plongea son
■ regard Ii ne parlait plus. Une joie avide et passionnée faisait
scintiller ses petits yeux derrière les poils recourbés de ses
sourcils.
Il posa la lampe allumée par terre et s'en alla écouter à la porte.
Puis, en deux sauts, il regagna son trou et y jeta ses deux mains convulsivement ouvertes. Tout son corps eut un frémissement et le trou rendit un bruit d'or qu'on remue.
Le visage de Lantern, éclair'é d'eu bas par la lampe posée à terre, reflétait les énergiques élancemens d'une jouissance L£ SIÈCLE. — — '~~' ■~-T^
parvenue à son paroxysme. Il remuait l'or doucement d'abord, et comme on caresse une femme aimée, ()uis ses deux mains se crispèrent ; il murmura des mots étranges ; ses doigts semblèrent pétrir son trésor.
Kous ne saurions dire au juste combien de livres contenait cette (jisse d'cspJce originale, mais le Iruu était grand, et quelquefois les bras de Lantern disparaissaient dans l'or jusqu'au coude.
Il en retirait parfois de pleines poignées qu'il élevait follement au-dessus de sa tète pour les rejeter avec bruit dans le trou. *
Quand il se fut bel et bien soûlé de la vue et du contact de son trésor, il sortit de sa poche les sept souverains qu'il avait récoltés dans la maison de commerce Edward et compagnie, et les envoya rejoindre le reste.
— Pauvres petits amours !soupira-t-il;— c'était bien chaudement dans ma poche!.... N'ayez pas peur, je reviendrai vous voir; je vous amènerai de la compagnie, s'il plaît ç Dieu!
Il regarda encore, il toucha encore. L'excellent Bob avait grand'peineà se séparer de son cher pécule.Enfln, après avoir hésité longtemps, il replaça la pierre et l'enfonça si adroitement, que l'œil le plus exercé n'aurait pu la distinguer des autres pierres ses voisines.
— Tempérance a le nez lin quand elle n'est pas ivre, dit-il ; mais elle est toujours ivre, et je suis plus fin qu'elle, moi !... D'ailleurs, ajouta-t-il en défaisant les barricades intérieures de sa porte, — n'est-ce pas pour elle que je travaille, le cher coeur!
Quelques minutes après, Bob Lantern franchissait la dernière marche de son escalier et revoyait le jour, c'est-à-dire l'épais brouillard qui emplissait la ruelle. A quelques pas de chez lui, dans une taverne éftfumée, il aperçut sa compagne Tempérance qui dormait, la tête sur une table.
— Quel dommage ! grommela-t-il avec regret ;— une femme de cinq pieds six pouces !
Il recommença la course préL;ipiléeque nous lui avons vu déjà fournir, et rasa les maisons avec une rapidité de locomotive.
Il était environ deux heures après midi.
Une fois hors du quartier Saint-Giles, Bob Lantern sa lança dans Oxfort-Street, et, méprisant désormais les trottoirs, il éclaboussa les fiacres en galopant dans la boue. Sa course le mena au. milieu de Portman-Square, devant une grande mai*;on d'aspect opulent, dont, selon l'usage, une grille défendait la façade.
Enire la grille et la maison, des deux côtés du perron, une armée de grooms et de valets oisifs causaient et riaient.
Bob Lantern mille pied sur la première marche de l'escalier.
— Que veut ce drôle? cria un apprenti jockey du poids de quinze kilogrammes. ■*
— Mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, tous ne me remettez pas?
— Quelque mendiant !. ..
— Fi donc! s'écria Bob avec un beau mouvement de fierté.
Et il ajouta à part lui :
— Je ne mendie jamais que le soir, entends-tu, quart d'homme !... Mon bon petit monsieur, reprit-il tout haut, je suis votre serviteur Bob Lantern.
— C'est juste, s'écrièrent deux ou trois grooms, Bob Lantern, l'époux de mistress Tempérance...
— Pour vous servir, mes bons messieurs.
— Et que veuxtuî
— Vous offrir mes respects... et voir, si ça se peut, l'intendant de milord.
— L'intendant est en affaires.
— C'est son état et ça ne fait rien... Monsieur Paterson et moi nous sommes de vieilles connaissances, soit dit sans orgueil ; je suis sur qu'il verra ma face avec plaisir.
— Oh I oh ! master Bob ! promettez-nous alors votre haute protection... Tulipp 1 va annoncer master Bob.
PAUL FEVAL.
— Faites place à maslcr Bob !
— A master BibLantcrn!...
— Epoux demistrcss Tempiirarice, la bien iiûnimée!
— Pour vous servir, mes bons uiessieurs, pour vous servir, murmura Bob, qui passa tt te nue et sans penlie son humble sourire au milieu des t'ros quolibets de celte valetaille.
Bob Lantern était un bomme prudent.
L'apprenti jockey Tulipp voulut bien, pour celle fois seulement, descendre aux fonclious de groom, et pri^céda Bob dans l'escalier qui coaduisait aux étages supérieurs.
— Tu attendras longtemps, puissant Bob, dit-il en ricanant, car il y a déjà bien du monde dans l'anticliambre de monsieur Paterson.
— Que voulez-vous, mon bon petit monsieur Tulipp, répondit Bob, — la vie est durement cbère, et j'ai grand besoin de travailler pour gagner mon pauvre pain ; mais, s'il faut attendre, j'attendrai.
11 y avait en effet foule nombreuse dans l'anlicbambre de l'intendant. C'étaient cinq ou six tenanciers de milord qui venaient renouveler leurs fermages, des fournisseurs, des cliens, dans le sens latin du mot, et une demi-douzaine de maquignons prenant le t.tre de maîtres de baras.
Tulipp entr'ouvrit la porte de monsieur Paterson et prononça le nom de Lantern.
Les pauvres diables, qui attendaient là depuis plusieurs heures peut-être, plongèrent un avide regard par l'ouveriure de la porte, afin de voir quel était l'importun dont la visite prolongée outre mesure leur barrait impitoyablement le seuil de monsieur l'intendant. Us regardèrent de leur mieux, mais ils ne virent personne que monsieur Paterson lui-même, qui, demi-couché sur un fauteuil à bas dossier, appuyait ses gros pieds sur la grille de sa cbeminée et se curait les dents avec un très grand soin.
Les fournisseurs, fermiers et maquignons pensèrent qu'ils revoyaient pas tout.
— Lantern ! répéta monsieur Paterson sans regarder Tulipp... Ab diable! Lantern, dis-tu... Qu'est-ce que c'est que Lantern ?
— C'est moi, s'il plaît à Votre Honneur, répondit Bob qui voulut s'avancer.
— Après nous, l'homme, après nous 1 prononcèrent en cbœur les fermiers, fournisseurs et maquignons.
— Il me semble que je connais cette voix, murmura Paerson; — ehl j'y suis! ce Lantern est un coquin démérite...
fais entrer !
Il s'éleva un murmure parmi les fermiers, fournis'ieurs et maquignons qui firent mine de barrer le passage.
— Mes bons messieurs... commençait Bob avec son bumilité ordinaire quand il parlait à plus fort que lui...
Mais il n'eut pas besoin de se mettre en frais d'éloquence. Tulipp, qui tenait encore à la main une longue brosse mouillée, se précipita vaillamment et distribua une pluie d'eau noire à droite et à gauche; maquignons, fournisseurs et fermiers se reculèrent en grognant.
Bob se hâta de profiter de la route frayée et passa, en saluant à la ronde.
— Ferme la porte, lui dit monsieur Paterson sans se tourner de son côté.
Bob ferma la porte.
~- Avance ici, dit encore l'intendant.
Bob s'avança.
Monsieur Paterson était un homme de taille moyenne, légèrement obèse, dont les cheveux rares et parfaitement incolores encadraient un visage blafard. Au milieu de ce visage rayonnait un nez charnu, couleur de feu. Ce nez était prodigieux. On l'avait vu pâlir deux ou trois fois durant les cinquante années que monsieur Paterson avait passées sur terre; mais en ces cas, par une réaction explicable, ses joues jaunâtres d'ordinaire étaient devenues pourpres. Evidemment ce nez avait la propriété de déteindre sur le visage.
La physionomie de monsieur Paterson exprimait, en somme, un calme apathique, presque brutal. Ses yeux ne disaient rien. Sa bodche p)»*» *l pincée parlait avec grimaces et par
soubresauts, comme si les mots eussent ccorché son larynx eu passant. Le type anglais se révélait chez lui surtout par l'excès de l'élément lympathique.
Bob, en entrant, fit comme les patiens de l'antichambre -, il regarda tout autour de lui, mais il ne vit personne. Monsieur Paterson n'avait d'autre motif pour ne point recevoir ([ue son bon plaisir et son cure-dent.
Au bout d'une minute environ, il leva les yeux sur Bob et haussa les épaules.
— Tu vends quelque chose, dit il en cUerr.hant une plaisanterie qu'il ne trouva pas; — quelque chose comme?... Oui, par le diable! quelque chose qui... tu m'entends, méchant drûlc!
Bob se mit à rire débonnairement.
— C'est plaisant ce que vient de dire Votre Honneur, mur mura-t-il ; — le fait est que je vends quelque chose comm cela.
— Tu arrives mal; ta marchandise est eu baisse ici.... Milord n'en veut plus.
— C'est fâcheux, repartit Bob avec froideur-, fâcheux pour Sa Seigneurie, car, pour moi, voyez-vous, monsieur Paterson, je ne suis pas exposé à garder longtemps cette marchandise, — comme vous appelez cela, — eu magasin.
— Elle est donc bien jolie ? demanda l'intendant.
— Un ange!... Et encore je voudrais parier qu'il n'y a pas beaucoup d'anges comme cela.
Monsieur Paterson haussa une seconde fois les épaules.
— Les maquignons vantent leurs chevaux, dit-il sentencieusement.
— Votre Honneur pourrait la voir.
— A quoi bon?... Milord est blasé, mon pauvre Jack Lantern.
— Bob Lantern, s'il plait à Votre Honneur.... Ah ! milord est.... je n'ai pas bien compris.
— Blasé?... Tu ne saisis pas?... C'est un mot qui nous vient de France, comme les vins frelatés et les petits couteaux de deu\pences... Il veut dire... ma foi ! c'est difiicile à expliquer, honnête Jack...
— Bob, s'il plait â Votre Honneur.
— Honnête Bob... c'est dillicile... Dismoi, as-tu quelquefois mangé plus de tranches de bœuf rùli que ton estomac n'en pouvait contenir?
— Rarement, A'otre Honneur, la vie est si durement chère !...
— Enfin cela t'est arrivé une fois ou cent fois, peu importe... eh bien ! ce jour-b"! tu étais blasé sur le bœuf.
I — C'est-à-dire que je n'en voulais plus. j —Juste... milord ne veut plus d'anges.
— Parce qu'il en a trop consommé... je conçois cela .. r.Iais à ce compte, ma femme Tempérance devrait être depuis longtemps blasée sur le gin... Quant à ce qui est de milord, c'est grand dommage pour Sa Seigneurie... fâché d'avoir dérangé pour rien Votre Honneur.
Lantern salua bien bas et prit le chemin de la porte. Au moment où il touchait le seuil, la voix de monsieur Paterson l'arrcla.
— Quel âge a-t-elle ? demanda celui-ci d'un air qui voulait être négligent.
— Quelque chose comme dix-sept ans... peut-être dix-huit ans... Ah! \otre Honneur, c'est frais (onnue une cerise, c'est élancé comme une baguette de saule, c'est gracieux, c'est gentil, c'est blond, c'est modeste...
— Ta, ta, ta, ta! interrompit l'intendant; —où demeuretelle?
— Ceci fait partie de ce qu'on m'achète, répondit Lantern avec un ignoble sourire ; — la rue et le numéro, c'est la moitié de la chose... et d'ailleirrs, milord est... je ne me souviens pas du mot, mais je sais ijue Sa Seigneurie est comme moi quand j'ai mangé trop de tranches de bœuf... elle n'a plus d'appétit.
— Ecoute, honnête John, reprit Paterson.
— Bob, s'il plait à Votre Honneur.
— Jack, Job ou John, tout cela me plail, mou garçon;
LES MYSTERES DE LONDRES
SS
mais ne m'iiilerronips plus... on pourrait tenter un dernier essai... ?i cil? est aussi cliarm;iii!e que tu le di-...
— Mille l'ois plus eliarmanle !
— Peut-être que milord ne pourrait la voir i^ans l'aimer.
— Je veux (jue Dieu me damne s'il le pourrait, Votre Honneur.
— 11 faut essayer.
— C'est mon avis. ^
— .\ussi bien, depuis que milord a cliangé de vie, mon crédil EC perd. Croirais-tu bien, honnête .imk. <|ue Sa Sei- ""jieurie Ei'a demandé l'autre jour quehiurs expliealions sur fs affaires?
Bob prit un air profondément stupéfait.
— Est-re bien possible ! dit-il sans rire.
— Ce n'est que trop vrai... il est temps de le reBielIre en sa roule. .Te verrai e»tte jeune fille.
— A la bonne lieure !
— Je la verrai dès demain.
— Quand Voire Honneur voudra.
— Que le faut il ?
lîûb revint vers le foyer et mit son coude sur la tablette de la elieminée.
— .levons dirai son nom, je vous dirai son adresse, et vous nie conipteriz trente souverains d'or, répondit-il.
— Tu es fou, digne John ! s'écria l'înlendant. Trente souverains pour une adresse !
— Et UB nom... le nom et Taijresse de la plus jolie miss de Londres. Que faut-il de plus? Votre Honneur n'a-t-il pas de l'arj^t'-iit pour faire le reste?
— -M.îis, trente souverains !...
— C'est pour rien... Quand vous l'aurez vue, vous direz : Ce pauvre Bob Lanlern est un sol. Cela vaut ecnt guinées.
— Tout autre que toi aurait pu rencontrer cette jeune miss.
— Londres est grand. Si Votre Honneur veut chercher, je ne m'y oppose pas.
monsieur Palerson réfléchit un instant, puis il se leva sans mot Jire et se dirigea vers son secrétaire. Bob le suivit d'un regard avide.
L'intendant ouvrit l'un des tiroirs et compta lentement trente souverains d'or.
— C'est rbcr, nuirmura-l-il, niai.s re drôle ne m'a jamais trompé. C'est le pius lin limier de Londres pour ces sortes de choses... Et puis, en déiinitive, c'est niilorJ qui paie... Approche ici, continua-t-il tont haut : si lu me trompes I...
— Allons donc! inierrompit Bob; Voire Honneur se moque, je ne voudrais pas, pour si peu, perdre une pratique comme lui.
— Prends cela.
Bob ne se le lit point répéter. Il saisit l'or et le fit disparaître comme par enchantement dans une de ses vastes poches.
— Anna MacFarlane, dit-il ensuite à voix basse, tandis que Paterson écrivait sous sa diciée, — 52, Cornhill, vis-àvis de Finch-Lane : deux sœurs, une vieille tante ou mère... un blanc-bec qui doitéircu» frère ou un cousin.
— Je n'aime pas le blanc-bec I grommela l'inleudant.
— Ça géue, mais... au besoin... j'entreprends aussi ces sortes d'affaires.
Lante^n avait fait un çrc^Je atroce, h la signilicalion duquel on ne pouvait point se méprendre. Monsieur Paiersou le regarda eu face et se prit à rire.
— Tu dois amasser des millions, digne Jack ! dit-il après uu. silence.
— Moi !... la vie est durement chère. Voire Honneur ; je n'ai pas un penny vaillant outre les trente souverains que je viens de recevoir... Adieu, Votre Honneur, et merci ! je reviendrai dans quinze JDurs voir si l'on a besoin de moi .. à moins que le blanc-bec ne vous offusque par trop.
— Reviens demain, dit Paterson.
Bub fit un signe aflirmatif et sortit. Les fermiers, les fournisseurs et les maquignons le regardirent passer avec une hargneuse envie. Lui, sortit en les saluant humblement.
Quand il fut parti, la siMinetle de l'intendant fe fit enten-
dre, et un valet vint annoncer aux paiicns de l'antichambre que Son Honneur ne recevrait plus que le lendemain.
Bob reprit inlrépideiiient sa course; mais comme il était quatre heures après midi et que la nuit de Londres cMWiencait, il eut soin de tenir sa main sur la poidie qui renfermait ses trente souverains.
À- Voilà une bnne affaire! se disait-il ; je donnerai six peiices ft Tempérance.
tn monsieur bien couvert lui barra le trottoir, au momenf où il retournait vers FiRch-Lane; Bob voulut passer à dro te ou à gauche ; mais le monsieur l'arrêta d'un geste cl lui dit avec un fort accent français :
— Mon ami. l'église Saint-Paul?
— C'est une belle église, répondit froidement Lantern.
— Pourriez-vous ra'indi(iucr la route ?
— Hé ! hé ! dit Bob, c'est malaisé ; mais pour deux shellings je le ferais.
— Deux sliellings ! se récria le Français ; pour un mot !...
— Allons, je le ferai pour un slielling, puisque vous n'êtes pas un Russe, monsieur le Français...
F>ob lendit la main. L'étranger y mit un shellii'g en grondant quelque parole peu flatteuse touchant l'hospilalilé anglaise.
— C'est bon, dit Bob... Eh bien! milord, ne changez point de chemin, faites cent pas tout droit devant vous et vous rencontrerez le portail de Saint-Paul. •
— ,1'y allais donc ? demanda le Français.
— r^irectemenl, milord.
Bob passa de côté et se jeta dans la foule, laissant le Français partagé entre l'ctonnement et le dépit.
— Maintenant, se dit Bob, irai-je chez le blanc-bec lui vendre le nom de monsieur Edward? .. Non. H faut laisser aller les choses. Cela le meltrait en défiance et pourrait empêcher l'affaire de marcher convenablement... Ah ! ah! ah! le bon marché qu'a fait monsieur Paterson ! monsieur Edward lui foufllcra la belle avant qu'il ait le temps de dire zesi ! Cela le regarde.
En consé(iiience, Bob ne poursuivit iioint sa route vers Finrh-Lane. Comme il n'élait pas encore l'heure de se coucher, il voulut utiliser le reste de sa journée. Bob était un effréné travailleur.
— Ce soir, pensa-t-il, j'irai voir mes amis de la Résurrection... Leui besogne est durement désagréable, et ça n'est pas payé... Mais il faut bien gagner son pauvre pain... Dieu me damne ! le temps est bon pour mendier ce soir. Le brouillard est chaud et les vieilles femmes sortent de leur trou... Attention aux polieemen !
Bob en linissantces mois, fil un haul-le corps qui disloqua entièrement son torse et lui donna l'aspect le plus misérable que gueux puisse désirer. L'une de ses épaules se haussa, tandis que l'an ire s'effaçait; son bras gauche, tordu et retourné, joua merveilleusement la paralysie. Sa jambe gauche, voloniairement raccourcie, boita et donna à touie sa personne un mouvement de tangage qui faisait coirpassion à VOi r.
Il jela autour de lui un regard circulaire et cauteleux pour s'assurer que le trottoir était pur de tout agent de police.
Un second regard tria, iiarmi la foule, une vieille dame au grand chapeau noir qui ne pouvait être moins que la veuve d'un patron de barque ou d'un bossemau, décédé au service de l'état.-
Bob se traîna vers elle en se balançant comme un sloop battu par la tempête.
— Respectable mi stress, murmura-t-il derrière elle, — je n'ai pas mangé depuis cinq jours et demi.
La dame pressa le pas.
— O bonne mistress! reprit Bob, ayez compassion "d'un malheureux marin qu'une blessure reçue à la mémorable bataille de Trafalgar, sous les yeux du glorieux P.elson, empêche de travailler et réduit au triste métier de men Jiaiit.
— Je n'ai rien, brave homme, dit la dame.
— Hélas ! reprit encore Bob, je tendrai donc encore aujourd'hui en vain celle main qui a touillé celle du gra'id Nelson ..
PAUL FEVAL.
La dame rrgarrta la main de Bob. Le iion\ de Nelson csl loiijo;irs d'un effit puissant sur uue ortille anglaise.
— Ayez compassion, bonne mistrcss, oiî je vais mourir à vos |iieds sur le vavé.
La dame fouilla dans son vasio sac et en retira ur;c couroniic qui sans doute devait servir, ce soir, à sa partie de whisi. Btib baisa la couronne et promit à la dame les bénédictions de Dieu.
— Jlilaily! s'écria-t il en s'attachanl aux pas d'une seconde victime qui, selon lui, avait une tournure tory, — ije laissez pas périr d'inanition un brave soldat de noire demi-dieu, Sa Grâce le puissant due de Wellington... J'ii cinquante-trois blessures, noble lady, et Napoléon, — Napoléon en personne, je le jure sur mou salut, — m'a brisé la jambe d'un coup de botte forte...
Milady lui donna un she'.ling pour s'en débarrasser.
Bob continua ce jeu durant une heure environ avec diverses chances de succès. 11 récolla ainsi un certain nombre de couronnes; mais il empocha grand nombre de rebulfades et une demi-dôuzaine de coups de canne que lui octroya un membre du pariemcnl à pied, qu'il avait pris pour un fermier du comté de Galles.
Au moment où il allait quitter la partie, il aperçut une antique Uiisiress dont l'aspect le tenta fortement. Beh ne savait point résister aux tentations de ce genre. 11 aborda la vieille daine et commença un poétique récit de la bataille de Trafalgar. Au milieu de son récit, il sentit une lourde main se poser sur son éjiaule.
r-ob ne prit point la peine de se retourner. Il connaissait la main des policemen.
Par un mouvement rapide comme l'éclair, il rendit à son torse sa forme accoutumée, et %e baissant tout-à-coup, il fit lâcher prise ù l'agent : avant que celui-ci eût pris une atiitude de défense, les deux poings de Bob frapi>èrent en même temps sa poitrine qui sonna eunime un tambour.
L'agent tomba dans la boue au grand plaisir des cokueys. Bob s'en alla, le cœur paisible. La soirée s'avançait. Il possédait bien encore quelques petites industries qu'il mettait en prati(|ue ù ses heures de loisir, mais, ce soir, il se sentait pris de tendres pensées à l'endroit de Tempérance, dont les cinq pieds six pouces ne lui avaient jamais semblé si pleins de charmes.
— Je verrai les gens de la Résurrection une autre fois, se dit-il. La journée n'a pas été mauvaise et je suis fatigué. — Bishop me ferait passer la nuit pour une guinée... Une guinée est quelque chose I... Mais Tempérance m'attend, la pauvre chère belle... Je veux que Dieu me damne si je ne donnerais pas dix shellings pour qu'elle ne s'enivrât que six fois par semaine!
Bob reprit donc le chemin de Saint-Giles par Holborp ; il marchait maintenant le front haut et les mains dans les poches, comme fait tout honnête homme dont la conscience est tranquille et qui a reçu le prix d'un labeur honorable.