LE PETIT LEVER
Lady Ophelia Parnwood, comtesse de Derby, s'éveilla le lendemain du l'ai de Trcvor-Ilouse, longtemps après le milieu du jour. Ses Iraiis délicats portaient la trace des fatigues de la veille ; ses yeux lassés ne voulaient point s'ouvrir, et les souvenirs de la fé;e voltigeaient confusément autour de son intelligence engourdie.
Il faisait froid, malgré nn grand feu qui rougissait de sa lueur ardente le demi-jour de la chambre ïi coucher.
Lady Ophélia, au lieu de se lever, se coula, frissonnante, au plus profond de ses couvertures et voulut rappeler le sommeil.
Mais il est une heure oii le sommeil fatigue, oU le contact des draps agace les nerfs, une heure où il faut être debout, et agir, tt vivre.
Cette heure était depuis longtemps sonnée. — Ah lieu du sommeil appelé vinrent d'importunes pensées qu'on ne désirait point, des souvenirs, des regrets, des remords...
Ei:e vit passer devant elle comme en un mouvant tableau -sa fraîche vie de jeune fille. Elle se vit alors que sa beauté, vierge comme son âme, éclipsait toutes beautés rivales; elle frémit d'aise ù la pensée de ces doux triomphes de coquetterie enfantine qui sèment de fleurs le sol sous les pieds de la jcuiîe et jolie miss entrant dans le monde; elle sourit à ses jeunes amours, si tendres, si rêveurs, si timides, — et si vite évanouis!
Elle se vit ensuite s'asseyant pour la première fois sur les soyeux coussins de l'équipage conjugal. Elle était lady, elle était comtesse. La fameuse devise : Honni soit qui mal y pense! courait autour de son écussou-, elle avait des égales et point de supérieures.
Pu s elle se vit dans les premiers mois du veuvage, du veuvage qui met une perle de plus à la couronne de toute jeune femme. Comme elle était enviée, adulée, délestée!... Comme elle était heureuse !
Puis encore, elle se vit faible, tremblante, vaincue, — et plus heureuse mille fois que tout-;Vrheure. Elle aimait. Elle aimait pour la première fois, à vingt cinq ans, à l'âge oii l'amour unit l'énergie à 1» tendresse, à l'âge oii l'on soupire encore, mais où les soupirs brûlent, à l'âge ardent et fort où l'àiiie et le corjis rivalisent dans la plénitude deleur vigueur... Elle se vit passionnée, jalouse, subjuguée, et un vague ressentiment de jouissance passée fit battre son cœur et souleva son sein. Comme elles coulaient vile ces heures de voli.pié discrète! comme celte solitude partngée éiait pleine! comme ce silence rompu seulement par une voix amie était harmonieux et doux !
Ilclas ! les heures mainlenant passaient trisles et lourdes, sasoiiiiiile était vide, le silence était mortel.
Solitude et silence pesaient sur l'àinc comme un fardeau de p'omb. Le bonheur avait fui. Tout était morne maintenant, morne, et maussade, et fastidieux, et repoussant. L'ennui, ce hideux caucliemar, planait dans l'atmosphère...
Lady Ophelia repoussa brusquement ses couvertures, sauta hors (le son lit et mit ses petits pieds dans ses mules de salin.
Elle n'en avait peut-être jamais tant fait sans le secours de sa femme de chambre. Saisie tout-ù-coiip par le froid, elle passa bâUvoment sa robe du malin et se réfugia dans un vaste fauteuil qui lui ouvrait ses bras rembourrés au coin delacliemini'C.
Autre souvenir..
Naguère, ■'i ce même moment, un coup discret était frappé .'i la porte extérieure de Barnwood-IIouse. La femme de chambre, en entrant, annonçaitciue « iMilord attendait an salon. » — Milord, c'était l'homme-aimé, l'homme qu'on regrettait mainlenant avec amertume et détresse; le martjuis deUio- Santo, "" V.
LES MYSTÈRES DE LONDRES
Hélas! hélas I tout était donc fini.
Oplielia tendit la main pour atteindre la sonnette. Au moment où son doigt touchait le cordonr, un cou|) de marteau retentit à la porte extérieure ; Oplielia se redressa loutàcoup. Un éclair jaillit de son œil; un rayon d'espoir joyeux illumina son front.
— Sic'oiait lui! pensa-t-elle.
Mais celte espérance dura peu. Ophelia se souvint tout-àçoup des événemens de la veille. Ses traits se rembrunirent de nouveau.
— C'est le jeune monsieur Frank Perceval, se dit-elle; il vient au rendez-vous que je lui ai donné pour lui apprendre... Je ne veux pas dévoiler ce terrible secret, mon Dieu!... Non! je ne le veux pas!
Une femme de chambre entr'ouvrit doucement la porte.
— Milady est levée? dit-elle avec étonnement — Un gentleman sollicite l'honneur de présenter son respect à milady comtesse... Voici sa carte.
— Ce n'est pas monsieur Perceval, murmura Ophelia en jetant un coup d'œil sur la carte où était gravé le nom de Stephen Mac-Nab ; —je ne puis recevoir.Jane... Attendez !... Tirez les rideaux; il y a quelque chose écrit au crayon sur cette carte.
Jane tira les rideaux, et un jour plus vif éclaira la chambre.
De la part du T. H. * inonsieitr Frank Perceval, lut Ophelia. —Que veut dire ceci?... Jane, faites qu'on introduise ce gentleman au salon, et revenez m'habiller...reveBez vite!
— Que veut dire ceci? répéta lady Ophelia lorsque sa femme de chambre fut sortie ; — de la part de monsieur Frank Perceval I A coup sur, le pauvre jeune homme aura fait quelque coup de désespoir.
Jane rentra, et lady Ophelia lui ordonna de serrer seulement sa robe et de lisser ses cheveux. Encore ce fut à peine si elle lui donna le temps d'exécuter cet ordre.
— C'est bien, dit-elle ; laissez, Jane.
Et elle gagna d'un pas rapide la porte de sa chambre à coucher.
Stephen attendait au salon. Le jeune médecin n'était pas habitué à causer tous les jours en téte-à-tête avec la veuve d'un chevalier de la Jarretière, mais il venait de (|uitier le lit où gisait son meilleur ami, et l'émotion ne laissait nulle place à cette petite souffrance de l'amour-propre en travail qu'on nomme déconcertement. Il salua la comtesse avec autant de liberté d'esprit qu'eût pu le faire un habitué d'Almack.
— Madame, dit-il, veuillez excuser ma visite. Je n'ai point eu l'honneur de vous être présenté, mais je remplis un devoir et viens m'acquitter d'un message de monsieur Frank Perceval.
La comtesse s'inclina et lui montra un siège.
— Monsieur Frank Perceval n'a pu venir lui-même? demanda-t-elle.
— Il n'a pu venir, milady, répondit Stephen avec tristesse, — et, pour l'empêcher devenir, il a fallu une impossibilité bien réelle...
— Que lui est il arrivé, monsieur?
— Frank a été blessé en duel, madame.
— En duel ! répéta la comtesse.
— Blessé grièvement.
— Et par qui, monsieur?
— Il ne m'a point dit le nom de son adversaire. — Et vous n'avez nul soupçon?...
— Si fait, milady, les soupçons que j'ai valent une certitude... mais je viens vers vous pour Frank et je dois faire comme lui : oublier ce duel pour m'occuper d'une chose plus importante. .
— Plus importante, monsieur! murmura la comtesse qui manifesta quelque malaise.
* Très-Honorable {Mott Bonourabh). On qualifie ainsi les fils alliés de eonues vivans et par courioisle, les fièies cadets de comte. — Les fils puiués de comte n'ont d"4!, fvi'au- litre de b<mourabl«.
— Il y a deux heures à peine, reprit Stephen Mac-Nab, on a rapporté Frank à Dudley-House, évanoui, mourant .. Un terrible é\énement, dont je ne puis vous rendre compte, a relardé les premiers secours, et bien peu s'en est fallu que mon malheureux ami ne mourût sous mes yeux, victime d'un assassinat...
— Vous me faites frémir, monsieur I dit la comtesse; un meurtre tenlé sur un blessé I...
— Un empoisonnement, milady.
— Et... pensez-vous... pouvez-vous croire que l'adversaire de monsieur Perceval... ce serait horrible, monsieur!... ait été pour quelque chose dans cette lûche machination?...
Stephen ne répondit pas tout de suite; cette question, il nese l'était point faite encore à lui-même, et un vague soupçon traversa son esprit. Mais rien ne donnait corps à ce soupçon et il répondit :
— Je ne puis le croire, madame.
Lady Ophelia respira.
— En tout cas, poursuivit Stephen, le danger est évité...' Lorsque Frank a recouvré la parole, — il y a de cela une demi-heure, madame, — le premier mot qu'il a proBODcé a été le nom d'une personne chère...
— Miss Trevor?...
Stephen salua et reprit :
— Le second a été votre nom, madame.
L'embarras de la comtesse redoubla.
— Mon nnni?dit-elle. — Oui... Je pense savoir pourquoi... Hier, au bal de Trevor-House, j'avais prié monsieur Frank Perceval... Je suis réellement désolée que sa blessure l'empêche
—Il m'a envoyé en son lieu et place, madame, dit Stephen.'
— Vous, monsieur!... Monsieur Perceval ne peut croire... Ce que j'avais à lui dire était complètement confidentiel...
— Je suis son meilleur ami.
— Je n'en doute pas, monsieur, mais je ne puis..;
— Frank souffre bien, madame, et il attend! interrompit Stephen.
— Vous me navrez, monsieur!... Ecoutez...
La comtesse s'arrêta tout-àcoup et prêta l'oreille avidement. Le marteau de la porte extérieure avait faiblement retenti.
— C'est lui, murmura-t-elle, — c'est lui I Son malaise devint une fiévreuse agitation.
— Monsieur, reprit-elle, cette entrevue doit finir à l'instant. Je refuse de vous prendre pour intermédiaire entre moi et monsieur Perceval... Ne méjugez pas à la légère, monsieur, car mes motifs sont bien graves, et veuillez ne point vous offenser, car ces motifs n'ont rien qui vous soit personnel..;
Stephen s'était levé.
— J'espérais apporter une consolation au pauvre Frank...' commença-t-il.
— Dites-lui, s'écria la comtesse, — dites-lui qu'il saura tout; dites-lui....
— Milord!... inierrompit la femme de chambre qui entr'ouvrit la porte du salon.
— Ne lui dites rien, monsieur; je réfléchirai... Faites entier milord au boudoir, Jane. ..Priez monsieur Perceval de m'excuser, monsieur... faites-lui savoir combien je prends part à son .iccident, et... veuillez me pardonner de rompre aussi brusquement cet entretien.
Stephen salua froidement et sortit.
La comtesse reiomba, épuisée, sur son fauteuil.
— Non! inurmura-t-elle;— oh! non I... je ne puis révéler ce secret... ce serait le perdre... Inspirez-moi, mon Dieu!
En descendant l'escalier, Stephen coudoya un homme dont le chapeau rabaitii cachait en partie le visage. Cet homme lui jcia un regard de cùié et tressai lit légèrement.
Ce fut lui que Jane introduisit presque aussitôt après dans le salon en annonçant :
— Milady, milord marquis !
Rio-Sanio porta respectueusement à ses lèvres la main de la com'esse et se tint debout devant elle. Il y avait dans ses beaux traits quelque chose qui ressemblait au dévoùment, à la tendresse, à la passion même, mais ce au$la.ue chose était
LS BIECLE. —
PAUL FÊVAL.
un masque dont un observateur expert eût aperçu facilement les jointures, pour habilement soudées qu'elles fussent. — La comtesse savait bien observer, mais elle perdait sa science auprès de Rio-Santo.
Elle le regarda un instant en silence. Son œil, triste et TOilé d'abord, s'éclaira graduellement jusqu'à exprimer une 8orle de quiéiude.
Le marquis sourit doucement et s'en alla s'appuyer au dossier de son fauteuil.
— Vous étiez bien belle hier, Ophelia, murmura-t-il ù l'oreille de la comtesse.
Celle-ci se retourna, et son front toucha presque la bouche de Rio-Santo. Elle se baissa honteuse.
— Vous m'en voulez, reprii-il, vous avez raison, madame, car c'est être bien coupable que de vous causer du chagrin, même involontairement... Vous savez mon secret pourtant, tout monsecrell... N'est-ce donc pas aimer que de se confler ainsi sans réserve?...
— Vous avez été quinze jours sans me voir, dit tout bas la comtesse qui avait des larmes dans les yeux.
— Mais aujourd'hui, je viens, Ophelia, je viens sans talculer le danger, parce que je souffrais trop de l'absence... Croyez-moi, je regrette autant que vous,— plus que vous peut-être, — ces jours où nous étions heureux sans contrôle... Plus que vous je maudis cette fatalité qui me pousse en avant. — Personne n'échappe à sa destinée, madame. Il faut que j'atteigne mon but ou que je meure !
Rio-Santo s'était relevé. Son noble visage avait pris une expression de fierté indomptable, inflexible et sans bornes.
Lady Ophelia le contempla quelques secondes et joignit ses mains sur sa poitrine.
— Ohl je vous aimel murmura-t-elle; — Dieu n'a point pitié!.. Je vous aime plus que jamais 1.. je vous aimerai toujours !
— Merci, madame, merci 1 dit Rio-Santo qui fléchit le genou.— Si vous saviez combien un mot devons met en mon cœur de force, en ma têce de pensée... Vous êtes mon génie et mon espoir... Moi aussi, je vous aime! moi aussi je vous aimerai toujours!
11 s'assit sur un coussin aux pieds de la comtesse, qui passa ■ ses deux mains dans les boucles lustrées de ses beaux cheveux noirs.
. — Vous dites vrai, n'est-ce pas? murmura-t-el!e-, vous ne , me trompez pas ?. . Mon Dieu ! cet amour que vous me donnez ; cet amour, occulte et honteux, — qui est la part dont ne veut point ma rivale! — j'y tiens, Jose-Maria, j'y tiens plus qu'à la vie... plus qu'à l'honneur!... Oh! c'estmoi qui ai tort de n'être qu'une pauvre femme et de n'avoir poiwt à vous donner la puissance qui vous est due... c'est moi qui ai tort d'espérer et de croire que vous, — Rio-Santo, — vous vous abaisseriez jusqu'à moi.
— Folle! folle enfant! interrompit le marquis en couvrant de baisers la main blanche et pâle d'Ophelia.
Elle cessa de parler ; ses yeux humides se séchèrent et devinrent brû ans. Sa respiration pénilile et eitrecoupée souleva par soubresauts les cliarmans contours de sa gorge
Il y avait maintenant de l'amour, de l'amour véritable dans l'œil ardent de RioSanto. — L'homme d'impressions soudaines cédait à l'impression du moment. Il était venu pour jouer une comédie, et, comnje ces acteurs qui prennent au sérieux un rôle appris, il subissait au vrai sa fiction passionnée : il aimait.
Lady Ophelia savourait cet instant de bonheur et s'y cramponnait comme si elle eût craint de voir l'illusion s'enfuir.
— Oh! non... non! dil-ellf enfin, sans savoir ([ue sa pensée s'échappait au dehors; —je ne le trahirai pas!... Que m'importent ces gens et l'urs soiifl'raiiccs?... 11 m'aime maintenant... je ne dirai rien... rien!
Ses yeux fermés à demi ne voyaient plus. Sa pensée nageait .vaguement en un rêve.
' Rio-Santo, lui, avait saisi au passage chaque parole. Ses
■ourcils s'etaii lit froncés laissant apparaître au milieu de
.; son front rougi la longue ligne blanche d'une cicatrice per-
^ peudiculaire. Ses lèvres tremblaient sans produire aucun
son, et un frémissement colérique agitait chacun de ses membres.
li prit la main de la comtesse et la serra sans doute bien fort, car la pauvre femme ouvrit les yeux en poussant un petit cri de douleur.
Elle pâlit en voyant la pose menaçante et les traits bouleversés du raariiuis.
— Qu'avez-vous, don José? demanda-t-elle.
— Mad.inie, dit-il d'une voix sévère et contenue, il faut me répondre, entendez-vous!... me répondre clairement et sur-le-champ!... Que parlez-vous de trahir, et quel est cet homme que j'ai rencontré toul-à-l'heure sur mon chemin ?