INVENTAIRES DE POCHES
Lorsque Snail et IMich, son beau-frère, arrivèrent devant le Ihéàtre.la scène avait complètement changé d'aspect. Toute la population des tavernes, tous les divers groupes èpars naguère dans Long-Acre, Harte-Street, Russell et Before- Lane, s'étaient rués à la fois devant la façade. Il y avait cohue factice, foule dont la moitié à peine représentait des spectateurs sérieuï.
L'autre moitié se composait de voleurs et d'agens de police, les premiers travaillant, les autres regardant avec C9 calme impertuibaLlc qui sied si bien aux policemen de Londres.
C'était un pêle-mêle, un désordre étranges, et tels qu'on ne croirait point qu'il en pût exister dans une ville civilisée. Les voleurs travaillaient avec une adresse méritante, mais surtout avec un aploml) miraculeux. Les foulards cliangeaient de poche comme par enchantement. Les bourses tombaient des goussets percés dans des mains à propos tendues ; les montres s'en allaient avec les chaînes de sûreté et les breloques, et jusqu'aux clefs.
A ce moment où h s portes viennent de s'ouvrir, c'est la foule qui enlre, \e puhlic, ce qu'ailleurs on appelle les gens de rien. On ne voyait sous le péristyle que d'honnêtes boutiquiers et leurs nioiliés. Le lecteur aurait pu y reconnaître, avec une satisfaction que nous sommes faits pour apprécier, mistress Crubb, mistress Black, niistress Brown et aussi mistress Bloomberry; peut-être mistress Dodd et mistress Bull étaient-elles perdues quelque part dans la cohue. Ce qu'il y a de certain, c'est que mistress Footes et mistress Crosscairn les chercliaient activement sans les pouvoir trouver.
Du reste, ces huit excellentes et discrètes personnes devaient se souvepir longtemps de la représentation allemande, car leurs huit tabatières passèrent dans la poche de bardis filous, qui eurent foin de ne point crier gare. Snail, pour sa part, en récolta deux et s'en servit pour entretenir l'amitié qui régnait entre lui et la jolie Mauge.
Mais il y avait là, ma fui I bien d'autres personnes de notre connaissance.
Voyez ! au plus fort de la foule, un homme se glisse. On dirait uu serpent se coulant au centre d'une haie vive. Ses mains manœuvrent avec une rapidité prestigieuse. Où donc disparais.sent, bon Dieu! tous les o!)jets qu'il s'approprie? Il ne dédaigne rien : foulanls, mouchoir* de cotou, montres, pans d'lia!>its qu'il coupe sans que lewr propriétaire s'en doute le moins du monde; tout lui est bon. Il trouve place pour tout : SCS mains s'emplisstnt incessamment et sont toujours vides.
Suivez bien ! velci un policeman de mauvaise humeur qui le prend sur le fait, — flagrante deliclo. — Tiolrehomrae M retourne et'"''''^"'"^3e un sourire très aimable.
— Bien ciiarmé de vous rencontrer, monsieur Ilandcuffs, lui dit-il avec courtoisie ; — je pense que mistress Handcutfs est en bonne santé comme je le souhaite... Je vous cherchais depuis liuit jours pour vous faire un petit présent.
Le policeman sourit à son tour, tend la main, et reçoit un souverain qu'il fait disparaître avec une adresse qui sent d'une lieue son ancien filou.
— Bien le bonsoir! reprend notre homme, — et mes res< pects sincères à mistress...
Il poursuit paisiblement sa besogne interrompue. — Il prend , il prend toujours ! Encore une fois, quel est donc cet homme et dans quel gouffre s'enfouit le produit de sa piraterie?
Eh ! qui serait-ce donc, lecteur, sinon notre ami Bob Lantern, qui a cinq poches à son paletot, quatre poches à son pantalon, trois a son gilet et nous ne savons combien à sa chemise! qui, sinon l'honnête Bob, gagnant comme il peut sa pauvre vie, et travaillant pour Tempérance, — le cher cœur! — que bien des lords voudraient avoir, et qui mesure cinq pieds six pouces au plus bas 1
La vie est durement chère, et Bob n'a pas des représentations allemandes tous les jours.
Çà et là, se montrent aussi quelques-uns de nos émeutiers des bureaux Edward and C° -, mais la plupart, endimanchés et pourvus de grosses maîtresses fabuleusement altérées, boivent dans les tavernes voisines les guinées de monsieur. Smith.
Nulle part vous ne découvririez les larges épaules et la haute taille de la belle Tempérance. Tempérance, modela accompli de fidélité conjugale, comparable à Pénélope, à Creuse, supérieure à Lucrèce, nesemélepoint ainslàla foule et boit solitairement une qoantité incroyable de gin, dans l'atmosphère brûlante de sa cave de Saint Giles. Elle boi' la vertueuse épou.^e, voilà son seul et innocent passe-temf - Vons n'obtiendriez point ses faveurs au prix d'un .trône.^
l\lais, à l'aide dun pot à'old-tom, vous apporteriez tr^ positivement le trouble au sein du ménage de Bob Lantern.
Passons des liions au public.
Au plus fort de lacoliue, voici uUî tè;e maigre et longue qui dépasse toutes ies autres têtes de quatre bons pouces pour le moins ; elle est grave, soutenue par un col de crin et s'emboîte entre deux épaules que recouvre un frac bleu.
Celle lêtc ai>partieut à notre digne ami, le capitaine Paddy, O'Chrane.
Le capitaine prf-nd ce soir du loisir. Il vient de boire un bûwl de cold-without *, préparé comme il faut par les mains de la tille qui a remplacé Snsannah aux " Jrmes de la couronne. » Il a son plus bel haLii b!cu h boutons noirs, il a sa plus jaune culotte chamois ; il est en bonne fortune.
En bonne fortune avec niistress Dorothy Rurnett ellemême. Nous ne la pouvons point voir, parce que son rouge et gros visage est a un pied au-dessous de la surface de la foule, mais elle est là, nous l'affirmons sur l'honneur, au bras du bon capitaine, qui a grand'peine à retenir les marques de sa légitime fierté.
On entrait, cependant, mais on entrait lentement, et les voleurs avaient tout le temps de faire A loisir leur récolte.
— Patience, nia clière mistress Buraetl, patience, Dororothy! disait le bon capi.ainc; — encore u!i petit quart d'heure et nous nous prélasserons dans deux bouiics places de ga'erie iiue j'ai louées, — Dieu me damne, Dorothy I — au prix de six shellings la pièce,
— Oh! Paddy! oh! monsieur O'Chrane! murmura mifî Iress Burnclt,— j'étouflc... je donnerais six peuces pou' avoir de l'air I
Le capitaine, dont la têle recevait en plein le vent du soir qui ne pénétrait pas jusqu'à sa malheureuse compagne, enfouie dans la cohue, respira longuement et avec satisfaction.
— OU diable prenez-vous que l'air manque ici, Dorothy?
* Mot 'a mot : fraid-sans. — Les habitués des tavernes se ser* vent de ce terme pour désigner le grog frgid-sant sucre.
PAUL FEVA.L.
Âh ! mi*
demanda-t-il{ le vent vous siffle dans les oreilles, sérable drôle, je t'y prends I -
Ces derniers mots s'appliquaient à un personnage dont le capitaine venait de saisir la main dans sa poche. Il tenait ferme, mais ne pouvait point se retourner à cause de la pression de la foule. - -<^=^--^-
— Messieurs, dit-il à ses voisins de derrière, —agissez en vrais Anglais, de par Dieu!., arrêtez-moi ce pileux coquin qui ne sait pas son métier, le diable m'emporte !
Personne ne répondit à cet appel, comme de juste. A Londres, la maxime : Chacun pour soi est appliquée avec une rigueur inflexible.
— Dorothy 1 s'écria le capitaine dont le poignet commençait à faiblir ; dégagez votre bras, ou que Dieu vous confonde I et tâchez de m'aider à retenir ce bandit.
Mistress Burnett essaya de se retourner et réussit à souffler comme une machine à vapeur, voilà tout.
Le filou, pendant cela, usant par une pression continue la force du poignet de Paddy finit par lui faire lâcher prise et s'esquiva.
Le capitaine fouilla vivement sa poche.
— Le drôle n'en a pas eu le démenti I grommela-til ; — je ne connais .que ce coquin de Bob pour avoir un sang froid pareil... moi qui avais justement besoin de lui parler... Mon amour, on m'a volé mon foulard.
— Monsieur O'Chrane, répondit la tavernière,— j'étouffe.
— Que le diable !. . . c'est-à-dire, mon ajiour, je vous plains sincèrement... Ce foulard m'avait coûté une demi-couronne dans Field-Lane, vous savez, mon amour ?
— Eh bien I monsienr O'Chrane, je dis que Dieu vous a puni... Tous les foulards qu'on vend dans Field-Lane sont des foulards volés... J'étouffe, monsieur!... Et si vous achetiez vos mouchoirs dans d'honnêtes maisons, comme par
. exemple chez ma cousine mistress Crubb, ou bien encore... I — Ou bien encore chez le diable, madame I 3 — J'étoufTe, monsieur!
•j Le capitaine Paddy O'Chrane et sa compagne meltaient 5 ce "i moment le pied sur le dernier degré du perron. Le supplice j de la rouge tavernière touchait à son terme. Elle allait bien- 1 tôt pouvoir respirer à pleine poitrine l'air fade et chaud qui, J dans une salle de spectacle bien emplie, se dégage du parterre I et va suffoquer le cintre. Cette perspective la soulageait par '] avance, de même que la vue du rivage guérit, dit-on, du mal ' de mer.
Parvenu au sommet du perron, le capitaine Paddy se dressa de toute sa hauteur, ce qui n'est pas peu dire, et jela un regard circulaire dans la foule au-dessous de lui. Il ne vit point ce qu'il cherchait sans doute, car il gronda sourdement, releva son col de crin et se haussa sur ses pointes. Dans cette nouvelle position, il figurait assez bien un baliveau, débris oublié d'une futaie haut lancée, qui dresse son tronc maigre et droit au milieu d'un taillis trapu. Son regard erra longtemps parmi la foule sans plus de succès que la première fois.
— C'est une chose étonnante, sur ma parole ! grommela- t-il en se laissant lourdement retomber sur ses talons-, — étonnante ou le diable m'emporte!... Il n'y a pas un seul de ces pervers coquins dans la foule.. .Et à qui diable veut-on que je m'adresse, si ce n'est à ces chers garçons?
— Je sens un peu d'air, monsieur O'Chrane.
— Bien, Dorothy, fort bien... Moi, je sens encore une main dans ma poche; mais, de par tous les diables! celui-là ne m'échappera pas.
Le capitaine avait en effet saisi la main d'un second filou et la serrait à la broyer.
Un miaulement où il y avait de la douleur et de l'ironie se Ht entendre derrière lui, et presque en même temps deux dents aiguës et tranchantes comme des dents de brochet s'enfoncèrent dans la chair de ses doigts.
— Snall, abominable matou! s'écria Paddy en faisant de convulsifs efforts pour se retourner, —de par l'enfer! je te tordrai le cou si lu ne lâches pas ma main !
— Fi I capitaine, fli —de par l'enfer! — répondit Snail après avoir donné un dernier coup de Jent; — n'avez-vous
pas de honte de venir au spectacle sans foulard!... Baissez la tête que je vous dise quelque chose.
— Je veux mourir si celte maudite vipère ne m'a pas mordu jusqu'au sang! grommela Paddy qui pourtant se baissa ; — qu'as-tu à me dire, Snail?
-~ J'ai à vous dire, capitaine... Tiens! c'est mistress Burne'.l des Armes de la Couronne '....Vi% dégoûté, monsieur O'Chrane ! J'ai à vous dire... De par Dieu 1 comme mistress Burnett est rouge, capitaine !
— J'étouffe ! dit machinalement la pauvre tavernière, qu'uH flux de foule avait rejetée dans son état de quasi-asphyxie.
— Elle étouffe, capitaine, répéta Snail ; il faut donner des coups de poing dans le dos aux personnes qui étouffent... C'est connu !
Et Snail frappa bel et bien la grosse aubergiste entre les deux épaules.
— Oh! monsieur O'Chrane! oh!... râla-t-elle suffoquée â la fois par le manque d'air et la colère.
La cohue riait aux alentours.
— Là ! dit Snail ; la respectable dame est soulagée et me doit un verre de gin gratis pour le moins... Quanta vous, capitaine, ajouta-t-il tout bas, j'ai à vous dire qu'il y aura du /«ra, ce soir, pour sûr!
— Comment sais-tu cela, maître scamp (gamin) 7
— Je sais cela... Hél mais, je sais bien des choses, capitaine, allez... Et pour ce qui est du lark * de ce soir, comptez-y !... Tous les amis sont à faire l'amour et à boire dans les flash-houses de Drury-Lane et de Bow-Street. TurnbuU mugit comme un bœuf dans le spirit-shep, auprès du statioji' house... ** Il boit comme un trou à la santé du pauvre Saunie qui est mort... Il y a eu convocation en grand, capitaine, et je parierais Madge contre mistress Burneit que nous allons danser ce soir le vrai bal des larkers \
Paddy et la dame de ses pensées touchaient presqueau seuil du théâtre.
— C'est bon, petit tas de boue, c'est bon, cher et charmant enfant, dit le capitaine entre ses dents.— Tu pourrais bien avoir raison, et du diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir qu'ici.. .Enfin, n'importe! s'il y a bal, nous danserons.
— A bientôt, capitaine, reprit Snail ; —je ne vous en veux pas, au moins, pour le foulard que vous avez oublié d'apporter... bien des respects à mistress Burnett!
— Et où vas-tu comme cela? demanda Paddy.
— A the Pipe and Pot, capitaine ; si vous avez besoin de moi, venez. Vous trouverez là Madge, — ma femme, — ma sœur Loo, Mich, et d'autres.
— Bien, Snail, que le diable t'emporte, mna fils... Allons, Dorothy, mon amour, entrons, s'il vous plaît.
Dorothy ne demandait pas mieux. Elle lâcha un instant le bras du capitaine et passa le seuil. Paddy se préparait à la suivre, mais il était dil que cette soirée serait pour lui grosse d'incideiis bizarres.
Au moment où il allait franchir le seuil, deux mains se posèrent lourdement sur ses épaules, et une voix inconnue murmura ces mots à son oreille:
— Je vous défends de vous retourner pour me \o\r,ge7illeman oj the night !
Paddy s'arrêta et ne bougea pas. — La queue continua d'entrer et le sépara de mistress Burnett qu'il perdit de vue.
— Connaissez-vous lady B..., la maîtresse du duc d'York? demanda la voix.
— Oui, milord.
* Fun et lark dans l'argot populaire ont la même siguiflcalioa ; mais laih, qui veut dire proprement a'ouetle, est bien plus usité et employé par les gentlemen du plus haut ton.— Le fameux marquis de Waterford est, entre auirci choses, «n larkcr. QubM au /un, c'est une farce, uu tapage, une noce, comme diraient parfois nos faubouriens.
'• Flash-houie, cabaret où il y a des filles de mauvaise vie; ipirit-thop, débit de rhum, eau-de-vie et whiskey ; $tation-houu, corps-de-garde dont la destinatioa est la mêm« que notre vhlon national,
LES MYSTERES DE LONDRES
— Si elle vient, au premier ac'.e, dans la loge de Sa Grâce, vous descendrez au foyer, lout de suite après le tombé du rideau.— Au foyer, un homme vous abordera et prononcera le mot. Vous ferez ce qu'il vous dira.
— Oui, milord.
— Si elle ne vient pas au premier acte, vous attendrez le second; si, au second, elle n'est pas venue, vous attendrez encore...
— Oui, milord... Et quelle sera, s'il vous plaît, ma besogne?
Les mains cessèrent de s'appuyer sur les hautes épaules de Paddy.
— Point de réponse! grommela-til. — Du diable si je ne donnerais pas un shelling ou deux pour voir la tigure de ce mystérieux coquin, — que je respecte, comme c'est mon devoir... Toujours des secrets ! Je ne suis pas i urieux; mais si je ne savais que milords de la Nuit sont plus puissans qu'il ne faut pour me faire pendre, je trouverais bien moyen de voir clair en tout ceci.
— Paddy I monsieur O'Chrane! cria une voix lamentable sous le péristyle intérieur du théâtre.
— Bien, Di^rothy, mon amour, gros robinet à gin ! répondit le capitaine ; — Dieu me damne! il faut bien faire ses affaires.
Et le bon Paddy entra sans oser tourner la tête pourvoir le propriétaire de celte voix mystérieuse qui venait de lui parler à l'oreille.
CHà.PITRE XYir.
LA âUEUE DES ÉQUIPAGES.
La foule était entrée. Une pluie fine et glaciale commençait à tomber. Il n'y avait plus devant le iliéâlre que quelques gens de police. Les filous avaient regagné les cabarets f U ils trafiquaient maintenant des objets volés, soit entre eux, soit avec des receleurs que l'occasion attirait naturellement a cette foire ténébreuse.
Bob Lantern vendit le foulard du capitaine deux shellings, etSiiail reSëa trois couronnes de l'agrafedemistressBurnett, qu'il s'était dextrement appropriée pendant sa conversation avec Paddy.
A presque tous les théâtres ang'ais, il y a trois entrées bien distinctes. La première, celle du /)u6/ic, a lieu à l'ouverture des bureaux ; la seconde se fait une demi-heure aprè? celle-ci: le gentle-people arrive en voiture : il y a queue d'équipages comme il y avait tout-à-l'heure queue de piétons.
Ici, l'avidiio des coupeurs de bourses est violemment sollicitée, car la moindre aubaine serait excellente, et mieux vaudrait fouiller un seul de ces nobles goussets que vingt poches bourgeoises, mais les diflicuUés sont grandes et la plupart des voleurs ne se donnent mi'me pas la peine de quitter les public-houses en entendant sur le pavé le tonnerre des éi|uipages.
D'abord, il n'y a pas foule proprement dite; on ne se presse pas; on ne se pousse i)liis. Ensuitrt les grooms ont des cannes longues et flexibles qui prennent la mesure du dos d'un industriel suspect avec une facilité miraculeuse; ensuite, les policemen, si mous, si indolens lorsqu'il s'agit au public, s'éveillent un peu pour proléger milords et miladies. — Il ne faudrait poiiU pourtant s'exagérer ce dernier obstacle, car, dormant ou éveillé, le policeman est presque toujours une fort maussade inutilité.
Quoi i|u'il en soit, quelques voleurs, jeunes pour la plupart, hardis, adroits au degré suprême, et à qui l'expérience, aidée de deux ou trois lustres passés h Newgale, n'a pas eni'.ore appris h dédaigHer la chevaleresque maxime:» A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire; » quelques filous impubères, disonsnous, se risquent entre les équipages, s'apprechent des gentlemen sous un préle.\te, avertissent les U SlfiCLE,
ladies qu'elles perdent quelque chose, «te, etc., et parviennent parfois â conquérir une cassolette, un mouchoir brodé, une montre, le tout assaisonné d'un nombre décent de coups de cannes. *
Il va sans dire queSnail occupait une place distinguée parmi les jeunes aventuriers dont nous venons de parler.
La troisième entrée enfin, l'entrée à demi-prix, est un privilège accordé aux dernières classes du peuple. Elle a lieu de neuf à dix heures, et nous aurons à nous en occuper plus tard.
Une des premières voitures qui s'arrêta devant le péristyle de Covent-Garden fut celle d8lad> Campbell. Miss Mary Trevor et sa tante mirent pied à terre sans encombre et montèreiit les degrés du perron.
— Avancez, cocher I prenez tonr...
— Prends tour, maraud! s'écria au fond d'un autre équipage une voix fliilée et grasseyante ; — ma toute belle, —je parle sérieusement, — ce drôle est capable de laisser passer avant nous cet ignoble cab ' I
Le marche-pied tomba, la portière s'ouvrit et monsieur le vicomte de Lantures-Luces descendit avec précaution. Il tendit la main.
— Vicomte, je cherche mon flacon, dit une voix brève et cavalièrement timbrée à l'intérieur.
— En vérité, charmante, en vérité!...
Le vicomte bondit, rentra dans sa voiture et trouva le flacon. Cela fait, il redescendit et tendit de nouveau la main.
— Je suis sûre, vicomte, dit la voix cavalière, que vous avez égaré mon éventail ! /
Le vicomte rebondit, escalada le marche-pied et fut assez I heureux pour trouver l'éventail demandé. I
— Allons, diva mia ! dit-il, donnez-moi votre main, je vous ; prie 1 I
— C'est une chose terrible, vicomte 1 s'écria la voix cava- . lière avec pétulance ; — mon mouchoir a disparu. '
Lantures-Luces, avec une patience admirable, se replongea t une troisième fois dans l'équipage, et remit le mouchoir aux . mains d'une dame assise sur la banquette du fond — A quelque chose malheur est bon. S'il n'avait pas fait ce mouvement, ses breloques eussent passé dans la poche du petit Siiail qui avait déjà la main dessus.
— Charmante, dit le vicomte en redescendant;— allezvous me faire la grâi'e de me diinner votre jolie main?
— Avancez donc, by god\ cria le cocher du cab, lequel attendait, po'J." débarquer sa praiigwe, que ces façons eussent pris terme.
La pratique, paraitrait-il, n'était pas moins impatiente que son rocher, car elle lui arracha le fouet des mains et allongea aux deux chevaux de Lantures Luces un coup en eslalilade qui indiquait un véritable bras de sportman.
Les deux chevaux se lancèrent, et l'automédon du vicomte ne put les empêc In r de faire en avant deux on trois pas qui laissèrent le passage libre. — La dame se mita pousser des cris perçans.
— Qu'avez-vous, charmante? qu'avez-vous, caramia? s'écria Lantures-Luces. —Vous êtes, monsieur, un brutal ; je parle séMeusemciit. Voici ma carte, mi>nsieur ! —Il jeta sa carte dans le cabriolet.— Ne vous effrayez p.is, chère belle... et veuillez me faire la grâce de mg dot ner votre jolie main.
Cette fois, la dame exauça la prière du petit Français, mit sa main gaulée dans la sienne, et, repoussant le marche-pied d'un coup de jarret qui fit violemment os' illor la voiture, elle se liouva portée d'un seul bond ;"i trois pus au delà dé Lantures-Luces, sur l'une des dernières marches du perron.'
Un groupe de dandies qui s'était rassemblé sous le péristyle se pi il à battre des mains en dissnl: ^
— Brava ! brava ! la Briotia !
— Cliaimante ! murmura Lantures-Luces étourdi; — ma parole d'honneur, charmante!... Je parle sérieusement.
Snail, chaiigfant de tactique, sollicita doucement un cordpi^
* Abréviation usitée pour désirer les cabriçlets de place.
de soie qui correspondait au lorgnon du vicomte. Le lorgnon sorlii à moitié du gousset.
Pendant cela, le gentleman du cab était descendu et comptait iranquillemcnt avec son cocher.
La Brioita, légère et folle (ille, prit un nouvel élan et s'en alla tomber au milieu du groupe fashionable.
— Diable! dit Lantures-Luces dont Snail venait de voler le binocle, et qui ne s'en apercevait pas, exclusivement occupé qu'il élah de sa volage diia.
A. ce même moment, Snail, ea possession de son butin, voulut naturellfment s'esquiver, mais un policeman, le bâton levé, lui barra le passage. De l'autre côté, le gentleman du cab s'avançait gravement vers Lantures-Luces, sans doute pour lui demander raison de son apostrophe.
Voici ce qui arriva.
Le policeman, impatienté des feintes de Snail qui cherchait passage en se jetant à gauche, puis à droite, laissa enHn retomber sa lourde baguette plombée. Snail l'évita en miaulant ; labaguette s'en alla tomber d'aplomb surl'épauledu gentleman.
— GoddamI dit stupidement l'agent de police.
Le gentleman recula d'un pas, boutonna d'un mouvement rapide son frac élégant et porta ses deux poings à la hauteur de l'œil. Le policeman eut i'air d'avoir envie de soutenir le choc, mais la lanterne d'un équipage ayant éclairé par hasard le visage de son adversaire, il s'enfuit comme s'il eût eu le diable St ses trousses.
— Hé! s'écria Lantures-Luces, c'est ce cher Brian de Lancester...Ah I ahlvive Dieu! messieurs, avez-vous vu quelque chose de plus drôle? comme ce policeman a pris ses jambes à son cou!... Très cher, je voudrais savoir boxer comme vous pour punir un manant qui a fouetté tout-à-l'heure mes ehevaux, au risque de briser notre chère idole, Brioita la Diva!
— C'est moi, dit Brian qui redressait avec soin les revers déboutonnés de son frac.
— N'en parlons plus alors, très cher! s'empressa de dire Lantures-Luces ; — que diable ! vous êtes assez de mes amis pour vous permettre...
Le vicomte pirouetta.
— Bonsoir, Brian 1 s'écria l'ilalienne en quittant le groupe de dandies pour s'élancer vers monsieur de Lancester; — il n'y a que vous d'amusant à Londres, mon ami...
— Pas flatik'url murmura Lan turesLuces; — non!... pas flatteur, ma foi !
— Venez-vous pour me voir danser? reprit l'Italienne en offrant à monsieur de Lancester une virile poignée de main.
— Je viens pour moi, madame, répondit Brian.
— Pas poli! pensa le vicomte; non !... pas poli, ma foi I Le groupe de dandies fit grande féie à Brian de Lancester.
La danseuse plantant là le vicomte qui l'avait amenée, se suspendit boii gré mal gré au bras de te nouveau venu, qu allait en cab, mais qui semblait occuper dans l'échelle du fasliiûn une magnifli|ue et fort enviable position.
C'était un homme de trente-cinq ans environ, maigre, mais bien consiimé, d'une taille au-dessus de la moyenne, élancée à la ceiiUiire et carrée aux épaules qui avançaient un peu et se portaient trop haut. Ses traits, admirablement modelés et dont les contours semblaient fouillés au ciseau, avaient cet aspect glacial et compassé des visages anglais de pur sang; mais, dans le regard grave de son œil vert de mer, veiné de noir, il y avait une audace sans mesure, tenant presque de l'effronterie, et quelque chose de froidement railleur, en opposition directe avec l'expression ordinaire d'un regard hritannique. Son front haut, large, pur et noblement dessiné, relevait puissamment l'effet de cette physionomie qu'adoucissait une charmante chevelure blonde, molle, boudée, et où n'avait certes jamais passé le fer indigne du coiffeur.
Pour beaucoup, lirian de Lancester n'eût point été un bel homme, mais certaines femmes le proclamaient un homme charmant, ce qui vaut mieux, et d'autres femmes, rendues plus discrètes par une position plus relevée, pensaient tout bas ce que les premières disaient tout haut. C'était, du moin», pour tout le monde, et cela se voyait de reste sur son visage, nn homme énergique et hardi. C'était de plus, malgré son •nveloppe de glace, un homme fougueux à sa manière, fou-
gueux jusqu'à la passion, — mais ceci par intervalles et pa<i boutades.
C'était encore un homme original : un eccentric man.
Dieu sait qu'il nous faudrait de longues pages, spéciales, étudiées, consciencieuses, éloquentes, pour expliquer, ne fûtce que somaiaireinent, le monde d'idées qui se cache sous ce mot sans prétention à l'euphonie et fort laid en soi : eccentric man. Le caractère du Très Honorable Brian de Lancester, pour ceux de nos lecteurs qui daigneront le suivre, expliquera mieux le mot et la chose que toute espèce de dissertation.
Lantures-Luces, Brian et les dandies entrèrent de compagnie. La danseuse alla prendre la porte réservée aux artistes.
Ce fut à ce moment ciue l'équipage de lady Ophelia s'arrêta devant le péristyle. L'homme qui avait parlé par derrière au capitaine Paddy et qui semblait guetter l'arrivée dequelqu'un, caché derrière l'angle saillant d'une maison, écrivit à la hâte quelques mots au crayon sur une page de ses tablettes, la remit à l'un des aventuriers qui croisaient sur la place avec un shelling et lui désigna Rio-Santo descendant de voiture. Comme nous l'avons vu, le message arriva à son adresse.
Madame la princesse de Longueville et sa tante, madame la duchesse douairière de Gèvres, étaient arrivées depuis qvielques minutes.
Le premier acte était près de finir, et la salle de Covent- Garden présentait ce soir-là un foi t brillant aspect. Toutes les loges, d'ordinaire désertes ou mal occupées, resplendissaient de magnifiques parures, et il y avait du beau monde jusques aux galeries.
^ous croyons absolument indispensable de donner ici quelques détails touchant la position de nos personnages dans la salle.
Dans la première loge, sur le théâtre, & gauche (répendant aux avant-scènes des théâtres de France), il n'y avait personne. Cette loge attendait S. A. R. milord duc d'York, dont elle était la propriété; la loge voisine était occupée par lady Campbell et sa nièce, la suivante par madame la princesse de Longueville et sa tante. De l'autre côté du théâtre, on voyait, dans la première loge, lady Ophelia et Rio-Santo ; dans la seconde un vaste écran interceptait la vue des personnages qui pouvaient s'y trouver; la troisième était occupée par des dames.
Aux loges de face, nous eussions reconnu bien peu de visages. Mais nous pouvons dire tout de suite au lecteur que ce monsieur, pâle, sombre, ennuyé, fatigué, maussade, qui semble regarder fort attentivement le plafond de sa loge et ne point faire attention à autre chose, est milord comte de W'hite-Manor, frère aine de Brian de Lancsster, et maître de l'honnête monsieur Paierson, l'intendant qui fait des affaires avec Bob Lanlern.
Au rez-de-chaussée, à gauche, sous la loge du duc d'York, il y avait une immense baignoire, formée de deux loges dont on avait mis bas la cloison. Dans cette loge s'agitait monsieur le vicomte de Lantures-Luces, au milieu des dandies que nous avons rencontrés sous le péristyle.
Enlin, aux galeries supérieures, le bon capitaine Paddy O'Chrane, droit et raide, élevait sa titus â deux pieds et demi au-dessus des bandeaux pommadés de la rouge mistressBurnett, dont la robe détachée, grâce à Snail qui avait volé son agrafe, permettait à ses formes de se montrer dans toute leur elfrayanie exubérance.
Paddy, tout en répnndant comme il convient à un Irlandais galant et bien appris aux questions de mistress Burnett touchant le spectacle et les acteurs, ne perdait pas un instant de vue la loge du duc d'York. Cette loge restait déserte, et le bon capitaine put croire un instant que l'entr'acie suivant se passerait pour lui dans les douceurs d'une conversation intime avec la tavernière aimée.
Mais au moment où le i ideau se baissait, la porte de la loge s'ouvrit avec Iracas, et lady B... y fil son entrée, couverte de diamans, sous les feux croisés de cent fashionables binocles braqués sur la personne de Sa Seigneurie.
Paddy poussa un profond soupir.
— Mon amour, dit-il, ma chère mistress Burnett, — que diable I — ne œangeriez-vous pas une orange avec plaisir?
LES MYSTÈRES DE LONDRES
— En avfz-vous, raonsieur O'Chrane?
— Je vais en aller chercher, madame, ou que je sois damné!
El le capitaine quitta précipitamment sa place, laissant sa compagne stupéfaite d'un empressement aussi inusiié.
— C'est une bonne pâte d'homme que ce monsieur O'Chrane, pensa-t elle, — mais j'aurais mieu\ aimé un verre de rhum.
Paddy, au lieu d'aller chercher des oranges, descendit tout droit au foyer. 11 n'avait pas fait trois pas encore, lorsqu'un honune, qu'il ne connaissait point, lui barra le passage et le toisa de la tête aux pieds.
— Capitaine Paddy?... murmura cet inconnu après examen fait.
Puis il lui toucha légèrement la poitrine de son doigt tendu en disant .-
— Gentleman of tke night.
Paddy s'inclina respectueusement.
L'inconnu le prit à l'écart dans une embrasure. Ils causèrent environ dix minutes.
— Il y a des hommes de la famiile dans tous les cabarets des environs, dit le capitaine au bout de ce temps ; — je vous trouverai cela.
— Un homme adroit!...
— Une anguille!... Soyez sans inquiétude, milord. L'inconnu mil un doigt sur sa bouche et se retira. Paddy poussa un second soupir.
— Du diable si mistress Burnett ne serait pas mieux à son comptoir qu'ici, murmura-t-il ; — mais qui choisirai-je de ce boueux misérable de Bob, le pauvre ami, ou du cher enfant, le petit Snail... une immonde créaiureÎM. Lequel prendre?