‹ Les amours de ParisChapitre 91 sur 190 · UNE ÉTRANGE AVENTURE · texte numérisé non relu

UNE ÉTRANGE AVENTURE

Ladyli... ce dormit point celte nuit -li.

1^ lendemain, el e reçut ù son lever deux lettres à la fois.

Vojti quel était le contenu de la première :

« Madame,

» Je vous envoie vingt mille livres en billets de la banque d'Angleterre, .lésais que cr matin même tous aurez le moyen de les échanger contre le diamant; mettez, je vous prie, ces moyens, queli qu'ils soient, en usage.

i> S. M., mon royal fr*re, ne sait point pardonner de certaines faiblesses. J'aime mieux perdre de l'or que sa précieuse estime.

»> Ceci, rlif-re lady, est de votre part un malheur et non poi^ une faute. Veuillez me croiw toujours et plus que jamais voire soumis serviteur.

- » Frédéiuck. 0

Celte lettre était de S. A. R. Frederick de Brunswick, due d'York el d'Albany , comte d'Ulstcr, évêque d'Osnaburg, ete.,«lr,

Lady Jane B..., jolie femme de trente ans ou quelque pen davanlagc, plia cette première lettre en poussant un grand soupir el ouvrit la seconde qui contesalt ces mots :

a Mllady,

• D'après le caractère honorable de Son Altesse Royale, sa position particulière cl lad marche que nous avons tentée anpr(^s de lui, nous sommes fondé» à penser que vous recevrez ce matin vingt mille livres en billets de la banque d'Angleterre.

Il Mettez, s'il plaît à Votre Seigneurie, celte somme dans un iiacre qui stationne en ce moment même devant la grille de voue maison, et faites-vous condaire, — seule,— devant Saint-Paul.

» Si vous tardez d'une heure, le diamant sera sur la route deBrighion,— et il nous sera fort malaisé de le faire revenir de France, quel que soil notre passionaé désir d'être agréable à Votre Seigneurie. «

Point de signature. ~ '

Lady Jane B... agita vioîemmei^t sa sonnelle.

— Beity, dit elle à sa femme de chambre, allez voir ce 4u'il y u dans la rue devant la porte de la maison... Allez !

— Ce qu'il y a, milady !.,.

— Allez, vous dis-je!

Beily sortit el revint quelques secondes après tout essoufflée.

— Milady, répondit-elle, il n'y a rien.

— Rien, Betty?.. Vous êtes sûre?

— Sûre, milady... Rien qu'un fiacre dont le cocher m'aregardéel...

— Un fiacre! répéta lady B... d'une voix étouffée; — sortez, Be.iy!

Lady Jane B... se prit à parcourir sa cb:^mbre à grands pas..

— Que faire? murmurait-elle avec agiUlion; — comment se fier à des };ens do celle sorte? Qui sait si les vingt mille livres du prince n'aurunt pas la son de la bague?... Mais la lettre de Son Aliesse RojaW est positive : il attend de moi cette démarche : donc il a quelque raison d'avoir confiance... et, si je tarde, toul peut être perdu 1

Elle sonna de nouveau et se lit babilter à la hMe.

— N'a-t-on rien apporté avec cette lettre? demanda-t-elle ensuite.

— Si fait, milady... J'ai tais sur la toilette de milady un petit coffret de palissandre...

— Donnez!

Beliy apport* le coffret. Lady Jane l'ouvrit el le trouva plein de basktioies ; elle l« raferflu k (l«f.

— Portez cela dans le liai^re, dit-elle.

— Dans le fiacre, mllady?

Lady Jane frappa diiplid avec colère.

— Dans que' ti.fcre? reprit Betty... Ah! que milady me pardonne! dans le fiacre qui...

— Allez!

Quand Betty fut partie, lady B... jeta sur ses épaules un caihim re et s'é'anvJ sur les iraces de sa servante , parce qu'elle venait de penser que le Iiacre pourrait bien partir avec le coffret.

Il est de fjit qu'en ce monde il se passe des choses plus étranges que celle-là.

Elle nionia dans le fiacre et ferma la portière sur le nez de Betty, qui eût donné trois mois de gages pour savoir un peu ce qu'il y avait derrière ce iiiystérieu-x dipart.

A peine lady B... était-elle dans le fiacre, que le cocher fouetta ses chevaux el prit le trot sans demander où il fallait aller.

On ne peut dire que lady Jane B... eût agi avec précipitation ou imprudence. Elle n'avait pas le choix; les circMstances l'avaient violemment cl irrésistiblement poussée. Lorsqu'elle se trouva «eule en cette voiture qui allait elle ne savait où, dont le cocher n'attendait point ses ordres, elle sentit revenir avec une énergie nouvelle tous ses doutes et toutes ses crainiei.

Seule, avec un trésor, elle allait trouver des gens qui faisaient métier du vol. N'y avait-il pas toul à redouter?

Mais comment reculer maintenant? IN'étaii-elle pas déjà trop engagée? et ce cocher ne refuserait-il pas d'entendre sa voix?

Lady B'.., dans cette extrémité, fit ce qu'ont coutume de faire tous les caraclères faihles : elle lassa son intelligence et sa volonté à force de balancer laborieusement le pour et le contre, puis elle s'endormit dans l'apathie de sa fatigua morale et laissa dérivtT les événemens à la grâce de Dieu.

Le fiacre avait travtr;,é le West-End et gagné Fleet-Street. Il poursuivit sa route par Ludgaie-Hill el s'arrêta dans Church-Yard (cour de l'église), â gauche delà basilique de Saint-Paul.— !l y avait, non loin de U, un brillant équipage dont les portières fermées portaient pour écusson les armes de Duiiois. Au moment oU le fiacre s'arrêtait, ie cocher de l'équipage descendit de son siéje et ouvrit la porlit^re. Le marchepied, abattu, permit à une toute petite vieille femme, emmitouflée dans une douillette de satin ouatée et bordée de fourrures, d'atteindre le pavé, sur lequel elle se prit à sautiller en évitant labouea>ec une adresse dechatte.

Celte petite femme se dirigea vers le fiacre.

Le co her de ce dernier véhicule descendit à son tourel ouvrit la portière.

La petite femme exécuta trois révérences à l'adresse de lady Jane, cl dit avec un accent i alien lout-fi-fail extravagant :

— Zo souis la servante oumillissime de la Vostre Altesse, et si ladite Voslre Altesse veut bien permetterlomi, ze pousserai l'audace zousqu'à prendre place auprès de sa personne lU'islrissime.

Lady Jane B... jeta un regard étonné sur cette vivante caricature Elles'aiiendait à une tragédie, el l'aventure commençail comme une farce grotesque. En certaines situations d'esprit, tuule diversion soulage. Lady B... se sentit un poids de moins sur le cœur.

La pi liie femme, cependant, escalada lestement le marche pied du fi.icre, cl s'assit enfacde lady B..., non sans se confondre en d'innombrables salutations.

— Zo souis, dil-ele, s'il plaît à la Vostre Rispetlabile Echelknze, la rontessa Cantacouzéiie, veuve d'un cousinpermain delà Sainteté de Notre Pcre en Rome... La Vostre Einineiilissime Echelh-nze pfeut avoir en moi toute confiance} et croire que le mien cœur a pour elle oune tendresse réalmente maternelle.

— OU me conduit-on ? demanda lady B...

— Signorasi I... Dieu m'est témoin quezome zelteraisaumilieud'un brasier ardent pour faire oune plccolissjiuo placer» à la Voslre Altesse illustrissii^e.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— Je vous demande, madame, où l'on me conduit, répéta lady B..;

— Signora si !... z'aiteste la mère de Dieu très glorieuse, et San Pielro di Roma , le bcatissime patron de feu le mien •poux, il eonie Cantacouzène, quela Yoslre Altesse a en moi la plus dévouée des esclives.

Ce disant, la peiiiefeiiiiiie saisit la main delady B... qu'elle porta brusquement à ses liHres. Lndy Jane tressaillit et la rfgarJi elfrayée. Elle n'osa point répéier sa question, convaincue que sa compagne raillait impitoyablement ou était folle.

Elle se sentit alors prendre de frayeurs nouvelles, et, involontairement, ses yeux se tournèrent vers l'une des portières comme pour appeler du secours. Le fiacre avait rétrogradé et longeait l'un des côtés de Lincoln's-inn-Fields. LadyB... reconnut parfaitement ce square et ses al.iitours.

Mais aa moment où elle achevait de s'orienter, la petite femme tira de son manchon une main blancheite, fiileuse, dessécbéee, et lira un cordon qui fil tomber sur la ylacede la poriière un rideau de laine rouge, impénétrable à Tceil.

D'instinct, lady Jane B... tourna son regard vers l'aulre portière. •

Mais c'est à peine si elle put apercevoir l'angle de Gale- Street. Les doigis agiles de la peiiie femme l'avaient prévenue, et un second rideau de laine lout aussi opaque que le premier intercepta le jour de cet autre côté.

Lady Jane B... retomba terriliceau fond du flacre. Elle se vit tou-à-roup séparée de ce monde vivant en plein soleil, surveillé par la loi et protégé par elle; elle se' vil déjà à la merci de ce monde occulte et ténébreux dont elle avait entendu parler souvent et auquel elle avait à peine vouiu croire, qui est l'ennenà de la loi et de tout ce que la loi protège.

Puis, rendue courageuse par l'excès di la peur, elle se redres'^a et voulut soulever l'un des rideaux.

Les doigts de la petite femme, froids et durs comme des doigts d'ivoire, s'incrustèrent dans la chair potelée de son bras.

— Que la Vostre Altesse ne prenne point tant de peine, dit la petite femme ;— il n'est pas décent que le public puisse voir ainsi, dans ce modeste équipage, les nobles traits de la Vostre Echellence.

— Mais, au nom du ciel ! s'écria làdy Jane, où veut-ou me ! mener? >

— Signora, si!... les très nobles traits du radieux visage ! de la Vostre illustrissime Altesse... Je crois que la Vostre Altesse a parlé? J'aurais dû lui apprendre tout de suite que Dieu m'a enlevé l'usage de mes oreilles...

— Sourde! murmur.'» lady B..., qui dut perdre dès lors toutespoirde la (lecliir ou d'oblerir réponse.

— Signora, sil reprit la petite femme; — le mien boble époux , il comte Cantacouezèn disait... Mais qu'importe cela?... si la Vostre Sérénissime Echellenze a désir de des- | rendre, je ne la retiens pas... à Dieu ne plaise!... seulement ! ladite Vosire Altes-se s'en ira les mains vides... j

Lady B... lâla précipitamment la banquette à l'endroit où i elle avait déposé le coffret. Le coffret avait dispara. 1

— Mon Dieu! mon Dieu ! niurraiira-l-ellc. [

— Si, au contraire, r. prit la petit-e femme avec une imper- ! turbable aménité, — la Vostre Ecbellcr.ze veut rester ici, il i faut qu'elle veuille bien ne point toucher à ces rideaux qu'on J a mis là exprès pour elle. j

Ces dernl.'rs mots seuls furent prononcés d'un ton éuui- i voque Lady B..., dont^l'ccil commençait à s'habituer' au ! jour douteux qui régnait dans l'intérieur du fiacre, porta ses ! regards sur l'étrange compagne que lui imposait la nfc?s- j siié. Elle vit lapeiite femme, enfoncée, emmaiUoiée dans la I soie et les fourrures dé telle sorte qu'on ne pouvait aperce i voir que ses yeux et son front. Ses yeux sounaieni cl rayon- 1 uaicnt une sorte de lueur propre comme les yeux des qua- j diui'èdfS de la race féline. . 1

Lady B... frissonna et baissa ses paupières pour ne plus j voir Ces deux prunelles faiblement lumineuses qui brillaient ' diaboliquement dans l'obscurité. ■ j

La petite femme ne disaK plus rien. —La course se pour- !

LS SIÈCLE

suivait en silence. Lady B...éi-outaiJt avec une sorte de désespoir tout ce bruit du dehors, cette vie commune dont elle n'avait jaiiiais apprécié les avantages et qu'elle eût payée maiiileii^ni à n'importe quel prix.

Elle se taisait, écrapéc sous la domination de cette puissance mystérieuse qui avait mis le pied sur sa tète. — Elle savait désormais la plainte inutile, et elle n'osait point . agir- La course continuait. Le fiacre allait au milieu des bruits de toute sorle qui emplissent du matin au soir les rues de Londres. Cela dura longtemps. — Ensuite le bruit diminua, puis il cessa tout-à-coup. Les roues ne sautaient plus sur le pavé, elles t^lissaient ù travers une boue gluante et tenace.

— Nous approchons ! dit la petite femme.

Presque aussitôt après , le fiacre s'arrêta et la portière s'ouvrit.

— Là!...VotreÀltesse peut maintenant regarder taiitqu'elle le voudra, dit la petite femme avec un sourire aimable; ^ qu'elle daigne m'atlendre une minute. '

Le cocher présenta son bras ; la contessa Cantacouzène descendit et sautilla dans la boue jusqu'à la maison voiiiinei

C'était une étrange maison. ' "

Point de porte. Rien qui annonçât qu'on pût y pénétrer autrement que par escalade , et encore l'escalade eût été chanceuse, car toutes les fenêtres, fermées de forts contrevens, présentaient uniformément un rempart de bois inexpugnable.

Lady B..., empressée de profiter delà permission donnée, s'était penchée hors de la portière et avait jeté autour d'elle d'avides regards.

Elle ne reconnut rien. Devant elle était la maison dont nous avons parlé, haut et large édifice en assez piteux état^t d'un aspect parfaitement lugubre. A droite et ù gauche de cette maison, des masures en ruines et qui ne pouvaient évidemment tire habitées; en face, de hauts murs, au-dessus desquels passaient de longues braaches d'arbres dépouillées de leurs feuilles.

Le brouillard commençait à tomber.'Les deux côtés de la rue étaient comme bouchés par une barricade de brume.

La course avaient duré bien longtemps. Ce lieu devait être fort éloigné de Saint-Paul; voilà tout ce que put conclure lady B... Encore cette conclusion n'était-elle rien moins que rigoureuse, carie fiacre, pour la tromper, avait pu tourner autour du point de départ et allonger à dessein la route.

Desorte que la permission octroyée à lady B... fut complètement illusoire.— S'il eût pu en être autrement, nous croyons pouvoir aflirmer que la permission ne lui aurait point été donnée.

En désespoir de cause, elle attacha ses regards sur sa compagne de route.

■ Celle-ci se livrait à un manège fort étrange. Elle essayait, en se dressant sur la pointe du pied , d'atteindre un petit trou percé dans le volet d'une des fenêtres du rezde-cbaussée et n'y (jouv;iit point parvenir. Enfin , elie appela le cocher, qui, la prenant à bras-le-corps, l'éleva jusqu'au trou désiré.

Elle y appliqua la bouche et poussa un petit cri d'appel.

— fVr.o's thtre? (qui vive?) gronda une grosse voix der<, rière le volet. j

— Donna délia nolte, carissimo mio, répondit lapetitt. femme par le trou du volet.

La voix de l'intérieur se tut.

Lady D... ne pouvait distinguer les mots prononcés. Tout cela lui semblait atteindre les limites les plus bizarres de l'impo.ssiljle. Elle se croyait presque le jouet d'un rêve fantastique et insensé.

— Eh Lien ! eh bien ! reprit la petite femme d'un ton colère.

— Parlez-leur en bon anglais, pardieu! dit le cocher; — il y a là plus d'un brave garçon qui ne comprend pas votrs français du diable!

—GcntUîvoman ofthe night\ prononça la petite feœma d'assez bonne grâce

PAUL FEVAL.

^^uis elle ajouta entre ses dents :

— Ma foil on nie fait i)adei" tant t'e langues, que je m'y perds, :i la fini

— JVy ll\ réponiiit-on à l'inléiieui'. — Take carel (gare!) le cocher et la petite fe.inne se rangùrent. Ce soin n"6;ait

pas supi'iflu. Les deux cou trevens s'ouvrirent en eflel brusquement, et l'appui de b tViutic, qui éluilcn bois peint de manière ù liyurcr )a lierre, s'abaissant au même ioslaiit comme le marchepied d'; ne vi>V.ure, livra un large et cop.!mode passage.

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