‹ Les amours de ParisChapitre 93 sur 190 · CHAPITRE XXVIII AUX ÉCOUTES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII AUX ÉCOUTES

Lady Jane B... s'était assise. Elle en avait en vérité grand besoin après la série d'émolions .jui venaient de l'assaillir.

Ce fut b contessa Cantacouzène qui prit la parole.

Li petite femme, véhémenlemeut mortifiée du sans-façon avec lequel le bon capitaine se permetiait de la traiter, saisit cette occasion pour le remetire à sa place.

— Monsieur O'Chrane, dit-elle du bout des lèvres, c'est une cliose bien simple et arrangée d'avance entre Leurs Sei. gneurieset moi. Votre rôle, monsieur O'Chrane, doit se borner à compter des bank-iiOlcs... Et peut-être devriez-vous davantage vous souvenir de ce que vous êtes lorsqu'il vous flrriïe d'avoir affaire à certaines personnes.

Le capitaine la regarda, étonné.

— A vous, Maudlin ! s'écria-t-il ; — esl-i-e de vous, rusée commère, que vous voulez parler, de par Dieu?...

— De grâce, monsieur O'Chrane, gardez le respect convenable...

— Du respect ! que Satan me grille comme une trancha de bœuf!... du respect, Maudlin, sac à mensonges, ma vieille et chère ai7iift... du respect!... Et, au fait, de par Satan! triste coquine, mabonne, jen'ai aucune raison m vous refuser mon respect... Que vous vous appeliez la comtesse Kent-Mac- Ushem, que diable! ou la duchesse de...

— Silence, monsieur!

— Ou mistress Belzebuth, pardieu! marquise des sept péchés capitaux, que le tonnerre m'éirase ! je n'y vois point d'empêchement, Maudlin, vieille pécheresse, mou estimable Smie... Mais laissons cela... Vous me faites blasphémer comme un waterman ivre, fille de Satan, ma boïiue, et je me vois forcé de faire de nouvelles excuses à milady, — que Dieu me damne!... Encore une fois que veulez-vous?

— Quela Vosire Altesse s'explique, dit la petite femme avec dépit : — je ne veux plus parler a ce brutal !

— Brutal, tonnerre du ciel !... Brutal ! Maudlin, vagabonde, coméiienne, femelle de paillasse !... Brutal, dites-vous, de par Dieu !... Eh bien ! Maudlin, ma chère, vous pouvez le dire et le répéter, si bon vous semble. Je suis brutal. avec vous, mais je sais me conduire avec les ladies... Voyons, milaiiy, de par l'enfer I causons tous les deux comme une paire d'amis... Vous venez chercher un colilichet, un brimborion, une bague... ■

— Un brimborion d'un demi-million! murmura la petite femme.

— Je ne vous parle pas, Maudlin, effronlée bavarde... Vous venez chercher, milady, tonnerre du ciel! une bague qu'on vous a empruntée, pardieu ! au théâtre de Covent Garden... Le petit drôle qui a fait le coup est un misérable enfant, digne de toute notre estime, ma loi !... Quant à la bague, je l'ai dans ma poche, ou que le diable fasse tourner mon âme comme une toupie de six pences durant léteiniié tout entière !

Lady Jane B... teadit le coffret de palissandre au capitaine.

— Voici de quoi la racheter, monsieur, dît-elle d'une voix timide.

— Vous voyez, Maudlin, s'écria le capitaine ; voici une véritable lady qui me salue en pailunt, saiti.'iib.iiuiue damnée... Merci, miladv, merci, que diable ! ma chère dame... cette petite boite est fort Jolie, et je sais quelqu'un à qui elle fera un sensible plaisir... Combien y a t-il dedans, s'il vous plait?

— Vingt mille livres, monsieur.

— Voyez, Maudlin, si cette lady ne m'appelle pas monsieur, de par l'enfer! autisi souvent qu'il le faut... Jl y a toujours avantage, ou que ^e. diable me briile ! à converser avec des personnes de bonne compagnie.

Le capitaine ouvrit le coffret, mit sur son nez mince, maigre e(]>u»qué ure paire de lunettes en pinces qu'il ^jra (fuD

LES MYSTERES DE LONDRES

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vieil é^uide cuir,et se prit à compter minuiieusement les baiik-tiut'-s.

Tendus ((u'il se lirraii à ce travail, on enleDdit un sourd bourdonupuieni qui s'enfla rapidenienl et grandit jusqu'à devenir un mugissemi-m lauque et assourdissant.

Ce briiii, d'une natureéirange et dont lady Janene se souvenait point d'avoir entendu jamais le pareil, arrivait aux oreilles, Konfns et domnie mélange du mille él^mens divers, par uiiebouchede métal semblableâ celle que nous avons vue dans le Purgatuire,

— Quarante, quarante-cinq, cinquante, grommela le ca?i- Uine; —dites à eettc rui-he immotide de rester en paix, Maudlin, je vous prie... ciiiquante-cinq, soixante...

La petite femme essaya d'obéir, ra:iis sa courte taille la trahit encore une fois; elle ne put alttindre le pavillon du couduit acoustique

— Soixaii!e-ci..q, reprit le capitaine; — montez sur une chaise, Mandlin, de par Dieu!... Soixante-dix... Rlilady, voici une bank-note de dix livres qui m'a toaf l'air d'être de mauvais aloi.

Le vacarnip redoublait cependant. On distinguait de menaçantes vociférations et d'horribles plaintes. —Le capitaine ne bougea pas. Il examina attentivement le billet suspect, le tâta, le til passer devant le jour et secoua la tè:e d'un air mécontent.

— Du diable si cette bank-note est bonne! dit-il.

—Au nom du ciel, monsieur, dU hdy Jane, épouvanti^e par les atroces clameurs que le conduit jetait, par, torrens de vibrations, dans la salle, — que se passet-il ici?

— Ce ii'ebtrien, miiady, rien du tout, le diable m'emporte !.. Deux coquins qui s'égorgent là-bas probablement... Ke faites pcs at-tention !

— Et ne pouve7.-vous donc l'empêcher, monsieur?

— Si fa't, miisdy, ma foi! pour peu que ce biuit vous gêne... mais vcycz si vous n'auriez pas une autre banL-note dans votre portefeuille.

Paddy se leva, poFa ses lunettes sur la table, écarta sans trop de faiOQs la contuisa Cant»couzène, qui se trouvait sur son pa^.sage , et mit sa bouche dans le conduit.

— V')i!s tairez-vous, rebuts de Ncwgate 1 cria til ; je suis tenté '3 vous niettre à la demi-ration pendant huit jours.

On n'entendit plus rien.

— Y a t il quelqu'un de tué? cria encore le capitaine. -^ .lo.k et Billy, répondit la voix du Purgatoire.

— Deuji I grommela Paddy ; — que le dijble les emporte! Il revint vers la lï>'!e où laly Jane, trfmbante et rendue à

ses cralstes par ce funèbre incident, lui tendit siloncieusemenl une bank-note de dis livres qu'elle venait de prendre dans son por'efeuille.

Lecapiia'ue iioursuivit son addition, droit, raiJe, grave et les luDKites sur le nez.

Quand il eut esssyé, tourné, retourné la dernière banknote, il Ota ses lunettes et rsrait les billets Caus le collret.

— Vingi mille! ^rommela-t-il ; — elles y sont, sur ma foi!... Cet avorton d^Snail mérite bien tes dix livres... Milady, voici votre b'rgue...

— Permettez I du la petite femme qui s'élança et saisit la bague an moment o''i lady Jane "«vançait la main pour la prendre... .'e Tne charge de la remettre ) U Sienne Echellenze.

— ^HC prèiend.<ïZ-»OJis? d'.manda hdy Jane?vec inquiétude.

— Que la Vos'rs AJtess? ne craigne rien... C'est un gage qne te ^rdr rcu^qu'au moment o'j z'^urai l'honneur de prendre congé (''ell«...

I —Cela ne me regarde plus, dit stoiquement le capitaine; araoïgez-Tous, Dieu me punisse! comme vous voudrez... Milady, qu-d'ibiei xv (►'ai.-'ir de revoir Vo're Seiijneuriel... Bonsoir, Maudliu, rve'iwrièf« élioniée, ma benne amie...

La peiiie femme, sans rCpondre à i;et irrévérencieux salut, prit le cheni'i ds b pur'e ave« l?dy .'ane. Dans "•Qiieba'Qbri!, «Ils s'arrêta.

— ffuinu», dlv-elle, eune grâce ù demander à la "Voslre EckeileDu.

— La Vostre Altesse pousserait-elle la condescendance Jusqu'à me permeitre d'attacher ce voile sur son front?

Lady Jane ne répondit pas.

— C'est une petite formalité tout-à-fait indispensable, reprit la comtesse, — et si la Vostre Echellenze zouzc à propos de refuser, nous serons forcées d'attendre la nuit pour sortir d'ici.

— La nuit I répéta lady Jane effrayée; la nuit ici,— mon Dieu !... Faites, madame, faites ce que vous voudrez et partons vite !

La petite femme déplia un voile de dentelle dont le tissu, rendu opaque par les broderies qui le surchargeaient, était ea outre doublé de soie, et l'attacha tort adroitement sous le chapeau de lady Jane.

— Maintenant, dit-elle ensuite, je puis me rendrs aux désirs de Votre Eciirllenze... partons!

Klles descendirent 'es marches d'un escalier.

Lady Jaae voyait eonfasément le jour h tr,->\ers le voile qitî couvrait son visage, mais elle ne pouvait r-illenient distinguer les objets ; au bis de l'escalier, le vent frais qui vint la frapiier lui apprit sculemont qu'elle sortait de la maison.

Quelques minutes après, elie se retrouvait assise su»- la ! banquette du liacre, dont les rideaux rouges étaient toujours ferme.»^. La petite femme l'aida complaisamment à détacher son voile.

—La Vostre Altesse pan'onnera, dit-elle, toutes ces petits» précautions. Ce nJest pas que nous n'ayons en sUe la plus absolue confiance, mais !• hasard aurait pu faire... trmdis qu« comme cela, commela Vosire Echellenze Très Sereine n'a pas vu les abords de notre petit éiabli'îsemînt, elle n'aura point sujet de commettre des indiscrétions involontaires.

Le liaf^re marcha pendant une heure environ. La petite femme psila ou se tut, ce qui était tout un pour lady Jane. Ctlle-ci, en effet, épio ivait une sorte d'éb'ouissement tenace et "jroloiigé. ïoutce qu'elle ven^itde voir tournait tumultueusement autour de, son imagination frappée. Elle voyait s'agiter les hideuses ligures du Purgatoire : la voix mugissante tonnait à son oreille; elle entei:dait cetto auin; voix mystérieuse qui avait monté de profondeurs incoiniues, apportant les noms de deux hommes morts.

Le liacre s'arrêta enfin ; les deux rideaux de laine rouge s'abaissèrent. On était devant l'hoiel de lady Jane, qui demeurait immobile et sembla;! no rien voir.

—Si la Vostre Echellenze veutdesrendre, dit lapetite femme avec un salut resiicciu'cux , — voici sa maison.

Lady Jane ne bougea pas.

La confessa CaniM'Ouzèue se permit de lui pretidre la Kajn - qu'elle pressa doucement.

—Voici le diamant de la Vostre Altesse très illustre, poursuivit-elle.

Lad> Jane laissa tomber sur la bague son regard morne, Mais aussitôt qu'elle l'eut aperçue, I» mémoire lui revint brusquement. Elle la saisit avec une avidité irraisonnée, sa '4a dans la ri:e sans le secours du CO' her qui lui tendait la main, et monta précipitamment les degrés de sa maison, à la porte de laquelle elle frappa sans relâche jusqu'à ce qu'on lui eût ouvert.

Avant d'entrer, elle jeta derrière elle un regard d'indescripliiile terreur.

— Addiot la Vostre Echellenze, addio 1 dit doucement la confessa Cantacourène.

Puis elle ajouta, en s'adressant au cocher:

— VVimpole-Street, Joe! au galop i nous sommes en retard!

Joe fouetta ses chevaux à tour de bras : le Sacre sauta convulsivement sur le pavé, éclaboussant an lom les passansdes tmttùrsj et s'arrèia eiiiin devant le n" Dde Wirniiole-Slreet.

— Qu'on prépare la voiiure, dit la petite femme au grooffl qui lui ouvrit ; — ofl est ma nièce ?

— M;vJame la princesse est dans son boudoir avec UD gentleman, répondit la femrùe de chambre françaibe.

— Ab!... et milord?

— Milord est «n haut, madame !a duchesse; je viens deHa^

PÀDL FÉVM./

troduire... Annoncerai-je madame la duchesse à madame la princesse?

— Non... montez à martanibrc: je vais m'habillcr.

La conlessa Cantacouzène, qui élait la priite duchesse de Gêvres,cequi ne l'empècnait pas d êireaussi Maudlin, comme l'appelait le bon capitaine PaiMy O'Cliraue, gagna l'étage Ijqbitéparsa iiièie, la veuve de feule repretlablc prini-e Philippe de Longueville. Là, au lieu d'entrer par la principale poriede l'appartement, elle prit une sorie de guicliel latéral qui s'ouvrai' sur les marches mêmes de l'escalier, et entra dans ucétroit cerridor, au boutduqueise trouvait un cabinet noir. Vis-à-vis de la porte de ce cabinet, on voyait seulement une lueur douteuse, produite par qui'lqui'S pcl.ts trous 4pénagés dans le verre noirci au vernis d'un large œil-dc-

t)(SUf.

La petite Française mit son œil à l'un de ces Irons et vit, à trois pas d'elle, dans la chambre voisine, Brian de Lancester et la princesse assis, l'un près de l'autre, sur uu sopha.

— Voilà qui esl au mieux! muircura-t-elle.

— Chut! lit une -oix dansl'oiiîhrG.

— Ah I vous êtes Ij, ralord'i'.. Que disent ces tourtereaux?

— lisse regardent, répondit milord.

— C'est fort spirituel 1 répliqua la petite Française en ricanant.

Miiord disait vrai. Susannah et Crian se regardaient. Il y avait longtemps déjà que monsieur de Lancesicr était là, et c'est à peine s'ils avaient échangé quelques rares paroles.

Brian n'était plus Ihomme delà veille, distrait, occupé par une i Jée flxe et prêt à jouer devant une salle comble l'audacieuse comédie de savengeance.il était grave, il élait recueilli; la passion qui s'imposait à lui, victorieuse, et à laquelle il ne se livrait qu'avec frayeur cl doute, se lisait en lettres de feu dans ses regards charmes. Il craigi;ait d'aimer trop et il avait raison de craindre, car il n'était point là en face de l'une de ces femmes, bourgeoises on ladies, qs'on aime à ses loisirs, beaui-oupou peu, suivant les circonsiances, qu'on idolâtre un jour de bonne humeur, qu'on rabroue un matin de spleen, qu'on reiirend, qu'on quitte encore, et qui vous aident à tuer quelques-unes de ces heures ennemies, où les plus doux se niaud'sseiit eux-mêmes, lorsqu'ils n'ont per.sonne autre à maudire.

Susannah élait une femme qu'il fallait prendre au sérieux, une de c<s femmes qui envahissent votre vie et font leur place si large en votre cœur que toutes autres choses importantes ou futiles s'effacent et s'oublient.

Elle aussi regardait Brian tant qu'elle pouvait et comme si elle eût redouté de perdre nue pan^elle du bonheur qu3 lui donnait sa présence. Elle n'avait point changé depuis le soir précédent. Sa joie naïve ne se couvrait d'aucun voile de coquette pruderie. Elle laissait voir à nu son àmeoù il y avait tant d'amour que les piroles étaient inutiles et n'eussent fait qu'apâlir ce que disait son regard.

Ils étaient ainM tous deux : liriaii craintifets'e.Trayaritde la pente où l'entraînait une passion qui, née de la veille, tyrannisait déjà sa volonté; Susannah, confiante, heureuse, oubliant de longs mois de souffrance dans l'extase de ce prcmier jour de bonheur.

— Vous m'avez vu hier, dit enfin Brian; vous m'avez compris et vous voulez ni'ainu r encore ?

— Si je le veux ! murmura Susannah ; — que Dieu est bon de n'avoir point fait de vous un meurtrier !

Leurs mains se rencontrèrent. Brian mit celle de Susannah sur son coeur.

— Roi ou mendiant, saint ou criminel, il aurait fallu que Je vous aimasse, Brian, reprit-elle; et si vous ne m'aimiez pas, je mourrais.

— Je vous î>ime, oh ! je vous aime, madame ! s'écria Brian avec une Impétuosité qui faisait grandconirasteà son flegme habituel. — Désormais je ne puis que dire comme vous : il faut que je vous aime!... Je ne le voulais pas... ma vie n'est point de celles où l'amour ait Ufie place commode... Ji suis pauvre, et le peu que j'ai me vient d'une s'.urce étrange, précaire, ignorée... Je suis engagé dans une lutte folle qui duit me tuer quelque jour, et où la vicloirc même serait sans joie,

madame... je suis enfin tout ce que ne sont point ceux qu'on aime et qui aiment...

— Et n'étes-vous donc pas beau et noble, Brian, le plus noble et le plus beau?

Monsieur de Lancester sourit avec tristesse.

— C'e^t joli ! (lit tout bas la petite Française.

— C'est long, répliqua miiord.

— Vous ne vous souvenez donc plus de vos belles années, Tyrrcl '?

— Au diable, Maudlin.!... le fait est que c'est une admirable filie I... Chut !... voilà ce licr-à-bras changé en tourtereau qui va roucouler !

— Nous sirons malheureux, Susannah, ditBrian,et cedoit être une angoisse terrible que de vous voir malheureuse!... Mais maintenant, cette angoisse me semble préférable à celle de ne vous point voir... Ecoulez... vous savez quelle est ma vil', et avec quelles armes, profilant de la fullc rave;ur du monde, j'attaque mon ennemi qui est mon frère .. Il me reste à vous dire mon stcret... mon seul secret.

Sasann;ih se serra contre lui, reconnais.^aiite.

Tuielet la petite Française tendirent avidement l'oreille.

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