‹ Les amours de PhilippeChapitre 5 sur 7 · PAVILLON MEUBLÉ · texte numérisé non relu

PAVILLON MEUBLÉ

à louer présentement.

Après tin regard de curiosité et de souvenir jeté dans l'intérieur du jardin, il allait

passer, quand une pensée soudaine Tatrêta et lui fit monter le sang au visage. Il hésita, délibéra quelque temps, leva les épaules, et finalement se dirigea vers la rue latérale sur laquelle s'ouvrait la cour du pavillon. Un concierge de bonne mine fumait au soleil devant la porte.

— Le pavillon est il louer? lui dit Philippe.

— Oui, monsieur.

— Mais il me semble qu'il était occupé hier,... un jeune ménage, je crois?...

— Oui, monsieur; les principaux locataires... un Anglais et sa femme. .. qui se plaisent beaucoup là;... mais madame est un peu souffrante, et ils vont passer une année en Italie.

— Alors on louerait pour un an ?

— Pour un an d'abord ; on prolongerait

peut-être ensuite le bail suivant les circonstances.

— Puis-je voir ?

— Très-certainement, monsieur.

Le pavillon contenait cinq ou six pièces seulement, toutes de petite dimension, mais meublées avec un goût très-élégant et trèspur. — Quand ils eurent achevé de le visiter, Philippe s'informa, non sans rougir légèrement, du prix qu'on en voulait.

— Dix-huit mille francs, dit le concierge, payables d'avance ou du moins dans les trois premiers mois.

Philippe de Boisvilliers recevait de son père une pension annuelle de sept à huit mille francs. Il n'était pas très -fort en mathématiques ; cependant il calcula sans peine qu'un loyer de dix-huit mille francs dépasserait sensiblement ses ressources. Il

demanda en conséquence à réfléchir, et le concierge eut la bonté de l'autoriser à réfléchir dans le petit jardin aux lilas.

C'était le lieu du monde le plus mal choisi, hélas! pour de telles réflexions.

Philippe y retrouvait, sur le sable fin des allées, les pas des amoureux de la veille. Il revoyait la douce scène d'idylle qui avait empli de larmes les beaux yeux de Mary Gérald. Gomment résister à la tentation de réaliser le rêve qui l'avait fait pleurer d'envie, de donner à celle qu'il aimait cette surprise et cette joie, de s'enfermer avec elle, au milieu de Paris, dans ce cloître charmant, d'y travailler près d'elle, pour elle, de confondre tous deux dans cette gracieuse solitude, au sein de cette verdure nouvelle, leurs amours, leurs études, leurs talents, leurs jeunes gloires?

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Il n'y résista pas, et il se décida à louer le pavillon. Mais, comme il n'était pas tout à fait fou et comme il était tout à fait honnête homme, il ne s'y décida qu'après s'être persuadé à lui-même qu'il tenait un moyen assuré de payer dans les délais voulus ce terrible loyer de dix-huit mille francs. Il savait qu'une pièce de théâtre qui réuftsit rapporte à l'auteur des bénéfices considérables : tout lui faisait prévoir un grand succès pour la sienne; mais, dans le cas même d'un succès ordinaire, il devait encore se trouver en mesure de faire face à l'obligation qu'il contractait, quitte à ne pas la renouveler. Son parti pris, il passa aussitôt à l'exécution avec cette espèce d'allégresse fiévreuse qu'on éprouve, dans l'âge de la force, à s'engager à fond dans une aventure dangereuse, surtout quand l'amour

est du jeu. Il se rendit en compagnie du concierge chez un notaire de la rue de l'Université, où il signa le bail après quelques explications préalables.

Il résolut de ne pas aller ce matin-là à sa répétition, et de consacrer à son installation le reste du jour. Il n'avait à emporter de l'appartement meublé où il avait demeuré jusque-là que son léger mobilier personnel, et, avec l'aide de son domestique, le déménagement fut vite accompli. Ces détails l'occupèrent cependant jusqu'au soir. Lorsque enfin il eut pris pleine possession de son petit palais et qu'il s'y trouva maftro et souverain, sa fièvre tomba, et, pendant qu'il respirait le frais dans son jardin, des pensées mélancoliques commencèrent à lui traverser l'esprit comme des volées d'oiseaux funèbres. — Qu'arriverait-il si par

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hasard mademoiselle Mary Gérai d ne partageait pas son enthousiasme pour la combinaison d'existence qu'il venait d'organiser sur un pied si onéreux? si elle lui refusait son concours, si elle le laissait seul dans son coûteux Éden? si elle acueillait avec mépris, avec indignation, avec risée, l'étrange vision qu'il s'était mise en tête si légèrement?... Car enfin sur quoi reposait ce bel édifice qu'il avait construit à si grands frais? Sur quelques paroles, sur quelques impressions échappées au plus mobile des êtres, — à une femme, — et à la plus mobile des femmes, — à une comédienne! Gomment d'ailleurs, en quels termes lui faire part de ses projets, lui adresser une proposition comportant des nuances si délicates? Il ne l'oserait même pas ! — Bref, avant la nuit, il en était venu à conclure

avec assez de raison qu'il avait commis un acte de pure démence, — dont il ne lui restait plus qu'à payer l'addition.

Il s'endormit tard dans ces agréables réflexions, et il eut le plaisir de les retrouver à son réveil. — Cependant les oiseaux chantaient sous sa fenêtre dans les lilas; le soleil riait sur la pelouse, le gai Paris du matin s'éveillait sur les larges boulevards blancs : tout cela était assez encourageant. Philippe reprit goût à la vie; il déjeuna bravement et se rendit à sa répétition.

Mary Gérald arriva au théâtre presque en même temps, et, dès qu'elle l'aperçut dans l'ombre des coulisses, elle s'approcha :

— Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier?

dit-elle brusquement. Vous avez été malade?

— Non, dit PhiLppe, mais j'ai passé ma journée à déménager.

— Ah! reprit- elle avec insouciance, vous n'êtes plus rue de Beaune?

— Non. J'ai su hier par hasard que le pavillon du boulevard des Invalides était à louer, et... je l'ai loué.

— Comment 1 dit -elle en ouvrant de grands yeux stupéfaits. Ce n'est pas possible!... Quelle idée! Pourquoi ça?

— J'aime ce qui vous plaît.

Mary Gérald, qui avait sa générosité ek qui avait pris dans leur confiant entretien de la veille une idée assez exacte de la situation de fortune de Philippe, eut un mouvement de violente contrariété : elle avait aussitôt compris l'étendue de l'extravagance du jeune homme , et elle en avait aussi compris le motif. Ses sourcils se

contractèrent : elle le regarda en face,, et, haussant les épaules :

— Vraiment, dit-elle, vous êtes fou!...

Je vous assure que vous êtes fou !

Elle répéta mal ce jour-là, récitant son rôle avec un air de distraction et d'ennui.

La répétition terminée, elle dit encore à Philippe , en se drapant à la hâte dans ses fourrures :

— Vous êtes réellement fou !... Au reste, cela vous regarde.

— Mais, pardon, dit Philippe assez fièrement, je ne vous demande rien. Je suis heureux de vivre là quelque temps. C'est une fantaisie qui n'a rien d'offensant pour îvous, il me semble.

— A la bonne heure, dit-elle sèchement.

Et elle partit.

Elle jouait le soif. Philippe dîna comme

il put dans un restaurant' du boulevard; puis, après avoir promené pendant xleux heures son accablement entre la Madeleine et la Bastille, il finit par entrer au théâtre. Mary Gérald sortait de scène : il alla frapper à la porte de sa loge.

— Qui est là? demanda-t-elle.

— Moi, Boisvilliers.

— Ah ! je suis invisible, mon ami , absolument invisible. Qu'est-ce qu'il y a?,., qu'est-ce que vous voulez?

— Oh! rien... Je voulais vous dire bonsoir.

— Eh bien , bonsoir ! cria-t-elle à travers la porte.

Et elle ajouta avec son joli rire musical :

— Bonsoir, l'homme au pavillon !

Il se retira là-dessus, et regagna son petit hôtel à travers les longs quartiers

déserts. Son jeune domestique, qui avait apparemment cimenté dans la soirée sa liaison nouvelle avec le concierge , le reçut d'un visage épanoui • /

— Monsieur, lui dit-il, c'est une bien bonne idée qu'a eue monsieur de s'établir ici... C'est un vrai paradis, monsieur; c'est un paradis extrêmement confortable !

— C'est bien. Allez! dit Philippe.

A peine dans sa chambre, il se jeta sur

un divan, le corps épuisé, l'esprit et le cœur torturés, sentant à. la fois, avec toute l'ardeur de son âge et de son âme, les angoisses du désenchantement, de l'humiliation, de l'inquiétude, et par-dessus tout les élans de cette douleur profonde que causent les dédains d'une créature adorée.

Il était fort tard, près de deux heures du matin quand il fut à demi tiré de sa

poignante rêverie par le bruit d'une sorte de discussion à voix basse qui semblait avoir lieu dans le vestibule de l'escalier; puis le silence se fit, et il crut entendre un léger bruit de pas sur le tapis. La porte s'ouvrit ; il se dressa sur ses pieds, et entrevit confusément à travers son trouble le fantôme sombre d'une femme, La minute suivante, avant qu'il eût pu se reconnaître, Mary Gérald était à genoux devant lui, les yeux levés, les mains jointes , et elle lui disait en souriant :

— Me voilà!

Mary Gérald n'était pas une de ces conquêtes dont on se détache par la possession.

Elle était trop charmante et trop diverse de sa personne ; elle était, par sa profession et son talent, trop enviée et disputée pour ne pas tenir le cœur d'un amant toujours en éveil, toujours ravi, toujours inquiet. Si complètement qu'elle se fût donnée, elle) n'en restait pas moins la comédienne chaque soir idolâtrée et fêtée par le public, A courtisée chaque jour par la légion de sesl

adorateurs cosmopolites, qui avaient vite trouvé le chemin du boulevard des Invalides et qui s'y étaient transportés comme une tribu de fourmis qui déménage. Il y avait là pour Philippe des rivalités, des ombrages, des irritations qui alarmaient sa passion, mais qui la ravivaient sans cesse et la laissaient dans toute sa flamme.

Mary Gérald, de son côté, retrempait avec délices son cœur fatigué dans la source fraîche et relativement pure de ce jeune amour. Elle avait pris au sérieux cette aimable idylle ; elle y jouait son rôle avec autant de sincérité que Philippe lui-même, et nous les retrouvons tous deux, quinze jours plus tard, rêvant en commun d'éterniser ce poétique épisode de leur vie.

Ils venaient de déjeuner et se promenaient dans leur jardin par une matinée "adieuse,

car tout leur souriait, même le printemps, qui méritait cette année-là sa vieille réputation, si souvent usurpée. Mary Gérald, tout en arrachant çà et là des pousses vertes qu'elle lacérait sous ses dents fines, communiquait ses plans d'avenir à Philippe sur un ton d'humilité tendre qui de la part de la belle et célèbre artiste était la plus gracieuse des coquetteries.

— Et vous jurez de ne jamais faire des pièces que pour moi ?

— Je le jure.

— Même quand vous serez tout à fait un grand homme?

— Même quand je serai un grand homme.

— Et quand je serai vieille, vous n'en ferez plus ?

— Jamais, jamais!

— Pour personne?

— Pour personne !

— Et alors nous nous retirerons & la campagne ?

— Tout de suite, si vous voulez.

— Non;... mais écoutez un secret à l'oreille, mon amour... Je vous aime!

Comme elle lui gazouillait ces enfantillages, le jeune domestique de Philippe se présenta tout à coup devant eux avec une figure décomposée.

— Monsieur, dit-il tout essoufflé, c'est monsieur votre père !

— Mon père, dit Philippe, qui devint extrêmement pâle.

Cet incident, si facile à prévoir et qu'il eût dû d'ailleurs pressentir d'après quelques phrases récentes de la correspondance paternelle, l'atterra cependant comme une catastrophe d'un ordre surnaturel. Mary

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Gérald au contraire en parut assez agréablement émue, parce que cela lui rappelait l'entrée du père dans la Dame aux Camélias, et que cela complétait la situation. Elle eut même aussitôt la pensée que c'était à elle que M. de Boisvilliers désirait parler*

— Non, madame , dit le jeune domestique» c'est à monsieur.

Au même instant, M. de Boisvilliers montra sa taille imposante à l'entrée du salon, s'avança d'un pas sur le perron et jeta un coup d'œil dans le jardin. Mary Gérald s'inclina légèrement ; il lui rendit son salut avec une grave courtoisie et rentra sur-le-champ.

Philippe était accouru; il te suivit de près dans le salon et en referma la porte!

11 allait embrasser son père quand celui-ci l'arrêta d'un gestes

— Pardon, lui dit-il, mais chez qui suis-

je ici?

— Mon père... vous êtes chez moi.

— Vous avez donc, reprit M. de Boisvilliers, fait un héritage que j'ignore?

— Je vous comprends, mon père ; mais je n'ai loué cette maison que pour un an, et je suis certain de pouvoir en acquitter le prix avec les bénéfices de ma pièce, car ce n'est plus un secret pour vous, je pense : on va jouer bientôt une pièce de moi.

— Et si elle tombe, votre pièce?

— Mon père, tout le monde est persuadé qu'elle réussira.

— Mon fils, contracter une dette qu'on n'est pas assuré de pouvoir payer, c'est manquer à l'honneur, entendez-vous? — Yous faites tache & votre nom — Assez ! —

Il est heureux que votre mère soit morte, voilà tout. — Adieu !

Et le rigide vieillard sortit h grands pas du salon, puis de l'hôtel.

Mary Gérald, qui surveillait curieusement son départ à travers la grille de clôture du jardin, le vit monter dans la voiture qui l'avait amené et comprit que la scène avait dû être aussi pénible qu'elle avait été courte. Elle s'empressa d'aller rejoindre Philippe, qu'elle trouva sanglotant, la tête dans ses mains.

— Eh bien, lui dit-elle, qu'est-ce que c'est? Ne soyez donc pas. si enfant que cela... Mais je vous croyais du courage?

— Du courage ! s'écria-t-il au milieu de ses larmes. Eh ! quel courage voulez-vous que j'aie contre ces choses-là? Mon père m'a dit des paroles épouvantables!

— Mais quoi donc, voyons, mon ami?

— Croiriez-vous qu'il me soupçonne de vivre ici à vos dépens?... Mon père méjuger capable d'une infamie pareille... mon pèrel

Et il eut une nouvelle convulsion de douleur.

Elle se jeta à ses pieds, prit ses mains qu'elle baisa, lui murmura mille tendresses et l'apaisa peu à peu ; elle finit même par le faire sourire en lui disant :

— Quoi? enfin... C'est un peu de patience qu'il vous faut;... dans quinze jours, votre pièce sera jouée; elle ira aux nues»

— et votre père reviendra de son village tout exprès pour la voir, — et il pleurera de joie... et il m'embrassera... vous verrez cela.

— ' Ah ! vous avez raison ! dit-il en ache-

vant de secouer sa défaillance, ce sont là

des épreuves communes à toutes les vies de poètes et d'artistes. Sans cela, ce serait trop beau !

Ils partirent tous deux pour le théâtre où l'heure de la répétition les appelait. — Ce jour-là, Philippe écouta sa pièce avec plus d'attention et de recueillement que jamais, car il sentait mieux que jamais combien d'intérêts essentiels se trouvaient liés à la destinée de Frédégonde. L'estime et l'affection de son père, l'opinion de ses amis et de ses salons familiers, sa bonne réputation, son honneur, — peut-être même son amour, — n'étaient-ils pas, en même temps que son avenir littéraire, les enjeux de cette terrible partie qui allait se jouer dans . si peu de jours? — Il n'était plus, quant à lui, capable de porter un jugement sur «m

œuvre ; elle ne rendait plus à ses oreilles blasées que de vagues sonorités sans couleur et sans relief. Il lui sembla ce jour-là en particulier que ses vers tombaient dans cette grande salle ténébreuse et vide comme des litanies mortuaires.

Quand il fit part de cette sinistre impression à Mary Gérald :

— Laissez donc ! dit-elle, votre pièce est superbe... et vous aussi! C'est le public qui manque, voilà tout!

Gela le rassura, mais ce qui le rassura encore davantage, ce fut l'agitation qui se fit de plus en plus, dans le monde parisien, autour de Frédégonde^ à mesure que le jour de la représentation approchait. Gela lui parut, après tout, un heureux présage.

Les journaux allumaient chaque jour sur ce sujet la curiosité publique par des indiscré-

«ions de coulisses, des biographies du jeune auteur, des citations de son œuvre. On décrivait les principaux décors, on détaillait les toilettes de Mary Géraldj on complimentait le directeur Lafosse, qui avait eu le mérite de découvrir « un jeune » , et qui lui prodiguait généreusement toutes les ressources d'une fastueuse mise en scène.

Etourdi et un peu enivré par tout ce bruit, absorbé d'ailleurs par les corrections de la dernière heure, par les démarches propitiatoires auprès des journalistes influents, enfin par les demandes de billets dont il était assailli, Philippe n'eut bientôt plus le loisir de la réflexion, et il s'abandonna tout entier à la fièvre et au plaisir de l'aventure.

Mary Gérald était elle-même en proie à cette fvibrile animation qui s'empare des

artistes dramatiques à la veille de leurs grandes batailles. Elle avait des élans de vaillance et de folle gaieté, puis soudain des abattements désespérés.

— Savez- vous une chose? dit-elle un jour à Philippe ; il y a des moments où elle me paraît stupide, votre pièce.

A travers toutes ces émotions préliminaires, on arriva enfin au jour solennel. — Il n'y avait pas eu de répétition générale, Mary Gérald ayant voulu réserver pour la représentation toute la fraîcheur de ses toilettes. — Dans la matinée, Philippe alla chez le restaurateur Brébant composer le menu d'un souper qu'il devait offrir à ses interprètes à l'issue du spectacle. Il alla ensuite rue Castiglione commander des bouquets pour ses actrices, et, ayant accompli ainsi à son gré tous ses devoirs de gentil-

homme, il passa le reste de la journée à faire quelques lieues de long en large dans son jardin, pendant que Mary Gérald avait avec sa couturière une conférence suprême.

Un peu avant huit heures, il de rendit au théâtre, en habit noir et en cravate blanche, aussi pâle que peut l'être un vivant. Il monta sur la scène, où le gaz flamboyait dans les jardins d'une villa mérovingienne, et où il Rit salué par le visage épanoui des garçons de théâtre et des habilleuses. Il entendit derrière la toile encore baissée gronder le flot du public qui s'entassait hâtivement dans la salle , et dont le bourdonnement profond le remua jusqu'aux moelles. — Mary Gérald parut, éblouissante de beauté et d'ardeur, développant sa longue robe royale dont sa femme de chambre soutenait la traîne de pourpre. Bile lui tendit la main

en souriant bravement; puis elle fit un signe au régisseur, et il vit qu'on allait commencer.

Le directeur lui avait gardé une baignoire dans laquelle ils devaient prendre place tous deux. Philippe courut se la faire ouvrir : au moment où il venait de s'y asseoir, on frappa sur le théâtre les trois coups réglementaires. Un grand silence s'établit, et le rideau se leva lentement.

C'est une minute effrayante. — Dès cet instant, votre œuvre, votre nom, votre personne, ne vous appartiennent plus : ils appartiennent à cette foule indifférente et railleuse qui est là. Il n'y a plus de retraite, plus de fuite possible : vous êtes sous le laminoir, et il faut que vous y passiez tout entier. — Que vous aperceviez dans votre pièce, par une lumière subite, quelque faute

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énorme, quelque trait ridicule, — vous ne pouvez rien retirer ; — que vous regrettiez soudain amèrement la paix et la digne obscurité de la vie de famille, — il est trop tard, et rien au monde ne peut plus vous soustraire au jugement immédiat et bruyant, — à l'enthousiasme ou à la risée de cette foule redoutable, qui est aujourd'hui tout Paris et qui sera demain toute la France.

A l'heure même où le cœur de Philippe se débattait sous l'étreinte de ces violentes sensations, un autre jeune cœur, — à cent lieues de distance, — était agité d'une angoisse presque égale. C'était celui de Jeanne de La Roche-Ermel. Malgré le silence absolu qu'on avait gardé dans sa famille sur le début littéraire et dramatique de

son cousin, elle en avait été informée par les indiscrétions plus ou moins involontaires du voisinage ; elle avait même trouvé moyen, en se faisant prêter des journaux, d'en connaître exactement le jour et l'heure. Elle savait donc que ce cousin dont elle ne parlait jamais, mais pour lequel elle conservait un culte secret, devait ce soir-là livrer son premier combat. Elle était fort peu au courant des choses de théâtre ; mais sa vive intelligence s'était cependant rendu compte très-nettement de l'importance et des dangers de cette épreuve. Par un sentiment qui lui faisait grand honneur, elle en désirait ardemment le succès, bien qu'elle comprît que ce premier triomphe ne pourrait qu'affermir Philippe dans les goûts et les ambitions qui l'avaient éloigné d'elle.

Cette généreuse fille porta tout le jour, au

milieu de ses occupations et sous une apparence de gravité sereine, le fardeau de ses anxiétés. Le soir, elle n'y put tenir : il lui fallut un confident. Suivie d'un vieux domestique de son père, et sous prétexte d'une course de charité, elle traversa, à la clarté des étoiles, l'avenue paisible qui menait du château au village de La Roche-Ermel. Il y avait à l'entrée du village une petite église entourée de tombes vertes ; elle y entra, se prosterna dans l'ombre, et pria longtemps de tout son cœur et de toutes ses larmes, la pauvre enfant, — pour lui, — et contre elle-même.

Revenons à Paris. Le directeur Lafosse avait rejoint Philippe dans sa baignoire, et tous deux, silencieux, recueillaient et surveillaient les moindres impressions de la

salle avec cette susceptibilité aiguë que prend le sens de l'ouïe en de telles occasions. Le premier acte de Frédégonde fut écouté sans enthousiasme, mais sans défaveur, et, quand Philippe interrogea M. Lafosse du regard, après le baisser du rideau, celui-ci répondit :

— Le public est un peu froid ; mais enfin c'est très-satisfaisant pour un premier acte.

Pendant le second acte, un incident fâcheux se produisit : un essai d'applaudissements officiels, à la suite d'un monologue de Chilpéric, fut réprimé par des chutl énergiques.

— Le public est raide, dit le directeur Lafosse .

Puis il sortit de la baignoire et n'y revint pas.

Dans le cours de l'acte suivant, la salle

devint décidément houleuse : le bruit des conversations particulières commença d'accompagner, en basse continue, la voix des acteurs; il y eut dans les intervalles de silence des bâillements poussés avec force par de mauvais plaisants. Philippe croyait sentir le froid d'un suaire l'envelopper peu à peu. Il résolut de faire un tour sur le théâtre pour y chercher un peu de confiance 3t de réconfort ; mais il n'y trouva que des visages inquiets, abattus et même hostiles.

Les acteurs l'évitaient. Les machinistes ricanaient sur son passage. Il n'attendit pas Mary Gérald, qui changeait de costume, et retourna s'ensevelir dans sa baignoire funèbre.

Les deux derniers actes ne furent qu'une déroute. Un drame mérovingien, quand il ne tourne pas au sublime, risque fort de

tourner au ridicule. Il arriva un moment où Chilpéric ne pouvait plus ouvrir la bouche sans provoquer des convulsions de gaieté dans l'auditoire. Frédégonde n'était pourtant pas une œuvre sans valeur littéraire, mais c'était une pièce mal composée, surchargée de tirades et de morceaux lyriques, dépourvue d'action et d'intérêt. Le rôle de Mary Gérald, traité avec une complaisance excessive, était en particulier d'une longueur insupportable et faisait de la pièce une sorte de monologue en cinq actes. Bref, c'était une pièce ennuyeuse. Elle succombait aussi sous le poids de sa réputation prématurée :

on en avait trop parlé, on l'avait trop vantée à l'avance, et la mauvaise humeur du public était proportionnée à sa déception.

Quand on eut jeté son nom h la salle au milieu d'un horrible tumulte mêlé de rires

st de sifflets, Philippe de Boisvilliers rentra dans l'intérieur du théâtre; — comme un homme dont la maison brûle et qui court d'abord h ce qu'il a de plus précieux, il gravit à la hâte l'escalier qui menait à la loge de Mary Gérald. De l'extrémité du couloir, qui était encombré de figures de condoléance, il l'entendit crier par sa porte entr'ouverte :

— Personne ! personne au monde ! je ne veux voir personne !

— Pas même moi? dit-il en se présentant sur le seuil. '

— Ah! vous... dit-elle. Si vous voulez!

Elle se mit devant sa glace, et, ôtant fiévreusement ses bijoux, ses bracelets, son diadème, qu'elle lançait coup sur coup sur un divan :

— lîh bien, reprit-elle d'une voix âpre

et violente, nous nous sommes trompés, voilà !

— Vous ne croyez pas que la pièce puisse se relever? demanda timidement le malheureux garçon.

— Jamais de la vie!

Il y eut une longue pause, après laquelle il lui dit :

— Vous savez que nous devons souper ?

— Souper!... Il n'y a pas de quoi!

— Ainsi vous n'allez pas venir?

— Non! certes non! Je n'ai pas faim...

Laissez-moi un peu, mon ami, je vous en prie!

— Eh bien, au revoir.

— Au revoir.

Il sortit de la loge, alla remercier tour à tour chacun de ses interprètes, leur rappela qu'il les attendait à souper, malgré sa

mauvaise fortune, et se rendit lui-même chez Brébant.

On se figurera aisément que les débuts du souper, après une pareille soirée, furent un peu froids et embarrassés. Cependant cette contrainte, encore augmentée par l'absence de Mary Gérald, céda par degrés à l'excitation de la bonne chère, au piment des écrevisses à la bordelaise, aux fumées du château-yquem, et surtout aux prévenances souriantes et courtoises de Philippe, qui, revenu de sa première stupeur, se piquait de bien mourir. Le public s'était montré dur pour la pièce, on se montra dur pour le public. Un petit acteur qui avait joué le rôle d'un des assassins affidés de Frédégonde, mais qui était un farceur à la ville, proposa et exécuta une série de grognements en l'honneur de ce public infect

où il avait reconnu, disait-il, la plupart de ses créanciers. Les jeunes actrices applaudirent sur leurs verres.

Le grave comédien qui avait rempli le rôle de Chilpéric, et qui était d'ailleurs un fort brave homme, prit alors la parole avec majesté :

— Monsieur, dit-il à Philippe, j'ai une certaine expérience. Eh bien, je puis vous dire ceci, et je vous l'aurais même dit depuis longtemps, si j'avais eu l'honneur de vous connaître davantage... j'ajoute que je regrette profondément...

— Allons! va donc! déblaye, déblaye!

cria le petit acteur.

— - Eh bien , monsieur, reprit Chilpéric voici ce que je veux vous dire : il y a trois choses dans votre pièce...

— Il y en a quatre ! dit le petit acteur.

— Il y a, dis-je, continua le vieux comédien, dans votre pièce trois choses...

— Quatre! cinq! dix 1 vingt! H y a m monde! hurla le petit acteur. — Il y a même les cinq parties du monde... et la rose des vents!...

Il se leva alors» au comble de l'exaltation, monta sur sa chaise, et, haussant son verre :

— Mesdames et messieurs, dit-il, — puis il s'interrompit pour imiter le bruit des sifflets, — phue! — la pièce... phue!... que nous avons eu.., phue !... l'honneur de représenter devant vous... phue! phue!...

est de monsieur... phue!... Philippe de Boisvilliers... phue! phue! phue!...

Après quoi il retomba sur sa chaise et s'y tordit de plaisir.

Cette délicieuse facétie, dont Philippe

prit le parti de rire, couronna la fête. Il était à peu près trois heures du matin quand il regagna le boulevard des Invalides dans un fiacre attardé. Chemin faisant, au milieu du désordre effroyable de son esprit, une préoccupation dominait tout : allait-il retrouver Mary Gérald chez lui?

Dès qu'il entra, son premier mot fut :

— Madame est là ? .

— Non, monsieur, dit le concierge, madame n'est pas rentrée.

Il ne put croire à un si cruel abandon.

Il voulut se persuader que quelque accident l'avait retenue, qu'elle était restée souffrante au théâtre. Dans son naufrage, il s'attachait avec une obstination désespérée à cette main, à ce cœur, à ce charme, qui seuls le soutenaient encore au-dessus de l'abîme. Il marcha longtemps dans sa chambre, s'arrê-

tant à toute minute, prêtant l'oreille au moindre bruit. — Enfin le jour vint : jusque-là, il avait opposé un ferme courage à toutes les déceptions et à toutes les angoisses de cette funeste nuit; mais alors, quand ce jour impitoyable parut, chassant comme de vains fantômes ses dernières illusions, quand il comprit bien que son amour était perdu et submergé avec tout le reste, 3 défaillit : sa poitrine se souleva par un sanglot déchirant, et il versa à flots les larmes les plus amères de sa vie.

Lorsqu'il put se recueillir, sa pensée lui fut un supplice. Le désastre était si profond, il entraînait avec lui, à part même les désespoirs de l'amoureux, tant de douloureuses mortifications, tant de misères et d'inquiétudes de toute nature, que l'idée lui vint d'échapper à sa détresse par une résolution

sinistre. Mais le suicide, qui, comme nous e pensons, n'est pas plus un acte de lâcheté que de courage, est au moins un acte de faiblesse : c'est le tempérament moral qui succombe à une lutte au-dessus de lui, quand les circonstances se trouvent démesurées à ses forces et à son ressort. Si accablé que fût Philippe, il ne Tétait pas assez pour se sentir inégal à l'épreuve qu'il subissait, ni pour oublier l'horreur que son éducation et ses principes de famille lui avaient inspirée pour la mort impie.

Il voulut examiner avant tout sa situation budgétaire, car c'était là que l'honneur était en jeu, et dès ce moment il n'avait à attendre de sa pièce aucun bénéfice Il reconnut que le loyer de son petit hôtel, les frais de ménage qui en avaient été la conséquence, les bouquets, le souper et les

accessoires lui constituaient un passif assez considérable. — Il écrivit le jour même h son père en ces termes :

« Mon père, ma pièce a été sifflée, ma maîtresse m'a abandonné, et je dois vingtcinq mille francs. J'accepte mes chagrins, qui sont grands, en expiation de ceux que je vous ai causés. Je change de logis, je renonce à la littérature, et je vous prie d'être assez bon pour payer ma dette.

» Je vous embrasse, mon père, avec un tendre respect. »

Il alla jeter lui-même cette lettre à la poste, et il eut, en passant devant des affiches' de théâtre, la curiosité de voir ce que devenait Frédégonde. On annonçait que la seconde représentation était retardée par une indisposition de Mary Gérai d. — Le

lendemain, en parcourant les journaux, où il recueillit encore plus d'une amertume, il apprit que la jeune comédienne avait payé ion dédit à son directeur, et qu'elle était partie pour Saint-Pétersbourg, oii l'appelait un brillant engagement.

Le lendemain, en compensation, il reçut de son père un chèque de vingt-cinq mille francs. La lettre ne contenait d'ailleurs rien de plus. Il comprit que son père, avant de lui rendre sa confiance et son amitié, prétendait attendre qu'il les eût méritées par une sérieuse réforme de sa vie. Il le remercia en quelques mots émus, et lui promit brièvement de le contenter.

Mais, quoique délivré d'un de ses plus graves soucis, il resta longtemps encore meurtri de sa chute et blessé au cœur. Il alla se réfugier à Saint-Germain, où il de-

meura une partie de l'été, ne pouvant secouer son découragement, et différant de jour en jour la reprise de ses relations et de ses études.

C'était Tannée de notre guerre fatale.

Aussitôt qu'elle éclata, il eut un cri de résurrection. — Vers la fin de juillet, M. de Boisvilliers était informé des résolutions de son fils par ce billet :

« Mon père, je viens de prendre un engagement pour la durée de la guerre dans le 2 e régiment de zouaves. Je suis sûr que vous m'approuverez. Je rejoins mon corps demain à Ghâlons. Je vous écrirai autant que je le pourrai. »

À dater de ce jour, cinq mois mortels se passèrent sans que le père et le fils reçussent une seule nouvelle l'un de l'autre.

La famine a vaincu Paris. La paix est faite.

Dana la chambre basse d'une ferme isolée, à quelques lieues du Mans, un jeune homme est étendu sur une couche de paysan dressée près d'une fenêtre. Il s'agite dans l'insomnie d'une fièvre ardente. Dès qu'il ferme les yeux, des visions étranges l'importunent, des scènes tumultueuses de combat, de violences sanguinaires, auxquelles se mêlent tout à coup des fêtes

de théâtre, des lumières, des femmes, des bruits d'applaudissements et de sifflets.

Il passe une main sur son front, — celle qu'il peut soulever, — et regarde au dehors à travers les étroits carreau; de la fenêtre.

Au dehors, c'est la nuit : c'est une immense suite de prairies couvertes de neige, avec quelques ruines noires çàet là* c'est un silence morne que traversent par intervalles de longs aboiements de chiens affolés; — c'est la terre désolée de la

patrie»

Pauvre Philippe! tout est bien sombre!

— Et son père a-t-il donc péri, lui aussi, dans ce désastre profond?... S'il vit, comment l'a-t-il abandonné si longtemps?

— Il s'est pourtant bravement conduit, bravement battu, l'enfant! Il en a cou-

science, il en est sûr! il a bien expié ses premières fautes de jeunesse! Pourquoi donc son père le laisse-t-il là, seul, blessé, mourant? Pourquoi ne vient-il pas? Oh!

s'il venait! s'il venait!...

Il vient, il est tout près. — Il a reçu la dernière lettre de son fils, — hélas! la dernière seulement, à, travers le désordre de ces temps affreux. Cette lettre ne lui a pas enlevé cependant toutes ses anxiétés, car elle lui est arrivée quinze jours après qu'elle avait été écrite. Elle l'informait seulement que Philippe vivait, qu'il était dans l'armée de Chanzy au moment où elle commençait sa retraite sur le Mans. — Que de combats depuis ! que de morts ! — Il est parti aussitôt pour le Mans ; il a pu y rencontrer des camarades de son fils ; son fils est resté blessé à une dizaine de

lieues, dans la campagne, on ne sait où. Il s'est mis alors à remonter la route suivie par les armées, interrogeant jour par jour, nuit par nuit, les ambulances qui en marquent les étapes funèbres. — Dans un village nommé Livry, il vient d'apprendre qu'un jeune officier blessé a été recueilli près de là dans une ferme où il est soigné par le médecin du bourg. Son nom? on l'ignore...

L'aube jette ses premières lueurs sur la neige. Une grande ombre passe subitement devant la fenêtre de la ferme. Les yeux de Philippe se dilatent démesurément

— Je suis fou ! murmure-t-il.

La porte s'ouvre ; il pousse un cri de joie navrant :

— Non ! je ne suis pas fou!... c'est mon père!

m LES AMOURS DE PHILIPPE

— Moi* . * oui. • . moi. Mon cher enfant ! . . . mon cher enfant!... es-tu bien blessé, dis?

— Non.*» rien I,.. l'épaule !*.» rien! Ah!

je suis guéri, vûûkUu

Dans l'automne de la même année, un soir de septembre, on jouait Robert à l'Opéra. La marquise de Talyas, jeune femme blonde d'une rare beauté, occupait sa loge du lundi en compagnie de son mari , de M . et madame de Libernay, ses cousins, et de deux autres de ses amis. Vers la fin du troisième entr'acte, M. de Talyas, qui était un homme de très-grande allure et fort élégant encore malgré ses quarante-cinq ans, interrompit tout à coup son entretien avec madame de

Libernay, et dirigea sa lorgnette avec un intérêt extraordinaire sur un des couloirs de l'orchestre :

— Pardié ! s'écria-t-il, c'est mon jeune homme !

En même temps, il se leva précipitamment, saisit son chapeau et sortit de la loge.

— Qu'est-ce qui lui prend ? dit madame de Libernay à madame de Talyas.

La jeune marquise blonde fit de la main et de la tête un geste de suprême indifférence, comme une femme qui a renoncé depuis longtemps à pénétrer les secrets de son mari. Cependant, après une minute de réflexion , elle souleva sa lorgnette , et en fixa l'objectif sur les premières stalles de l'orchestre. Presque aussitôt, elle vit M. de Talyas en conversation animée avec

un jeune homme qui paraissait manifester une vive surprise. L'entr'acte allait finir, ils échangèrent une poignée de main, et l'instant d'après le marquis de Talyas rentra dans la loge.

— Je ne m'étais pas trompé, dit-il gaiement. C'est bien lui, lécher garçon ! Je suis vraiment enchanté de l'avoir retrouvé... Il est toujours charmant,.. L'avez- vous vu, ma chère?

— Qui ? quel cher garçon ? dit la marquise.

— Eh !nnon jeune homme du clocher !

— Ah ! vraiment, dit madame de Talyas d'un ton fort calme. Mais contez donc l'histoire à ces dames, qui ne comprennent rien à ce qui se passe, et qui vous prennent pour un fou.

Tous les hôtes de la loge insistèrent pour

connaître l'histoire du jeune homme et du clocher, et, au moment où les nonnes coupables sortaient en cadence de leurs tombeaux, le marquis de Talyas commença son récit en ces termes :

— Vous savez que, pendant cette malheureuse guerre, je commandais les mobiles de mon département. Après les affaires d'Orléans, il y avait bien des vides dans mon bataillon ; je les remplis de mon mieux en recueillant les hommes isolés de toute arme qui venaient se jeter dans nos rangs, parce que j'avais d'assez bons cadres et que je passais pour maintenir un assez bon ordre au milieu de tout cela... Il m'arriva entre autres, un matin, un jeune homme qui s'était engagé dans les zouaves au début de la guerre ; son régiment était prisonnier en Allemagne; il s'était sauvé par la Belgique,

je ne sais comment, et il était venu nous rejoindre à l'armée de la Loire... C'était très-gentil. — Il me plut tout de suite par sa bonne mine et par sa vaillance : quand il était un peu échauffé, avec sa moustache en l'air, son képi en arrière et ses yeux de feu, il me faisait penser h ces brillants raffinés de la cour des Valois.., il ne lui manquait qu'une perle à l'oreille. — Il y eut encore une autre chose qui me le fit aimer :

il avait l'habitude, n'importe où, n'importe quand, dans la neige, sous le feu, de s'arranger proprement les ongles tous les matins. •• Gela me rappelait le mot de Daru à Beyle, — je crois, — pendant la retraite de Russie : r- « Vous vous êtes fait la barbe, monsieur, vous êtes un brave ! » — Ses camarades l'avaient nommé lieutenant.

— Pendant la retraite sur le Mans, mon

bataillon se trouva un jour dans une position assez difficile. Sans entrer dans des explications stratégiques qui effaroucheraient ces dames et que je suis d'ailleurs incapable de leur donner, je vous dirai en deux mots que j'étais posté avec mon bataillon dans un village où nous devions tenir le plus longtemps possible. J'avais mis une partie de mes hommes dans les maisons et dans les jardins, et je m'étais retranché avec le reste derrière une forte barricade dans la grande rue du village. En face de nous, à un kilomètre environ, il y avait un petit bois, et pas mal de Prussiens dedans. Ils tiraient sur nous, et nous leur répondions tant bien que mal avec nos fusils à tabatière et notre obusier; mais leur attaque était molle, et, comme nous entendions en même temps des feux très-nourris à notre droite et à notre

gauche dans la campagne, cela inquiétait mes hommes et moi aussi. La contrée était basse, boisée et coupée de haies, de sorte que nous ne pouvions voir ce qui se passait sur nos flancs... Je cherchai donc un observatoire d'où je pusse dominer un peu le pays. L'église du village, b. laquelle s'appuyait un des côtés de notre barricade, était par hasard en réparation, et on avait laissé une échelle de couvreur dressée contre le mur. Je m'en servis pour monter sur une petite galerie à balustrade qui entourait le clocher à la hauteur des cloches. A peine là, je reconnus que deux villages peu éloignés qui étaient à notre droite et à notre gauche venaient d'être enlevés, nous laissant seuls en vedette ; des deux côtés l'ennemi se rabattait sur nous, et en même temps la troupe que nous avions

en face sortait du bois et prononçait son mouvement en avant. Nous étions dans un filet. — Il ne restait qu'à s'en aller, si on pouvait. Je fis le signe convenu à un de mes officiers; le clairon sonna, le bataillon s'assembla un peu à la diable, et se mit en retraite au pas gymnastique vers les bois qui étaient derrière nous. Malgré la panique, ils emmenaient bravement leur canon ; mais, en le dégageant de la barricade, au milieu de tout ce branle-bas, ils avaient renversé mon échelle qui était tombée à plat dans la rue.

— Je veux espérer qu'ils me croyaient descendu ; mais je ne l'étais pas du tout.

Je m'étais piqué de demeurer sur ma galerie jusqu'à la dernière minute, pour rassurer mes hommes... et tout à coup, quand je veux descendre, — et il était temps , je vous assure, — plus d'échelle !... J'appelle,

je crie; mais la parole était au canon, et mes gaillards allaient bien ! Enfin me voila abandonné au haut de mon clocher !

— J'aurais voulu vous voir, dit madame de Talyas.

— Ma foi, continua le marquis, j'étais fort mal là ! — J'étais en grand danger, et, qui pis est, je me sentais ridicule. J'avais l'air de Guignol sur son estrade... Heureusement les Prussiens ne connaissaient pas ma situation. Ils me voyaient parfaitement, — je m'en apercevais, — mais justement parce qu'ils me voyaient là, ils croyaient le village encore occupé... Sans cela, ils n'auraient plus tiré... Ce n'était vraiment plus la peine... et ils tiraient à tout abattre, tout en avançant vivement.. . Je pensais à mettre mon mouchoir au bout de mon sabre, et. à parlementer... Ça m'ennuyait... mais, en*

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fin, j'y pensais, — quand tout à coup je m'entends appeler d'en bas.

» — Mon commandant !

» Je regarde, et je reconnais mon jeune seigneur du temps des Valois. .. Il s'était aperçu de mon absence, et il revenait me chercher... tout seul... C'était assez gentil!

» — Mon commandant!

» — Qu'est-ce que c'est, mon ami?

» — Vous ne pouvez pas rester là.

» — Pardié ! il faut bien que j'y reste!... l'échelle est par terre!

» Il poussa une exclamation assez peu parlementaire : ,

» — Est-ce que vous ne pouvez pas descendre en dedans de l'église, mon commandant?

» — Impossible ! à moins que je ne descende h cheval sur une cloche!... Allons,

merci, mon garçon!... va... sauve- toi!

» — Attendez un peu! cria-t-il.

» En même temps, je le vis sauter pardessus la barricade et se mettre en devoir de relever l'échelle tombée. — Mater une échelle de cette taille, c'est pour un homme seul, même en temps ordinaire, un travail fort difficile ; mais, quand il faut exécuter la chose au milieu d'une fusillade enragée, c'est un rude exercice, je vous jure, et, pour tout dire, une héroïque besogne.

» Cependant les Prussiens se présentaient déjà à l'entrée de la rue et envoyaient quelques coups de mitraille sur la barricade abandonnée devant laquelle travaillait mon jeune homme. Je n'y tins pas.

» — Va - t'en , mon brave garçon ! lui criai-je. Tu vas te faire tuer. Va-t'en vite! Je serai pris... voilà tout!

» — Mais, mon commandant, le feu est h l'église!

» C'était vrai. Un de leurs obus avait mis le feu à la charpente, et ça brûlait bien...

Ma parole, j'eus peur... Je laissai faire l'enfant... Eh bien, par Jupiter! il dressa l'échelle ! — Je ne fus pas longtemps à descendre. — En l'embrassant, je loi fis pousser un cri... Il avait une épaule à moitié brisée, pauvTe garçon i . . . Enfin il était énergique comme un lion, de sorte que ixou parvînmes h gagner les bois, l'un soutenant l'autre... Le lendemain, comme il était fort mal, je trouvai moyen de le caser à la hâte chez de braves paysans qui me promirent d'en avoir soin... Eh bien, je ne l'avais pas revu depuis... J'ignorais son nom, soit au'il ne me l'eût pas dit, soit que je l'eusse oublié... Les gens chez qui je l'avais mis

n'en savaient pas plus long... Enfin jugez de la surprise et du plaisir que j'ai éprouvés en le retrouvant là tout à l'heure en plein Opéra ! — Voici sa carte !

La marquise prit lu carte, et lut à demivoix : « Philippe de Boisvilliers de La Roche-Ermel. »

— Mon Dieu! que je voudrais le voir de près, dit madame de Libernay.

— Ma cousine, dit M. de Talyas, soyez heureuse... le voilà!

Après une telle préface, l'entrée de Philippe de Boisvilliers dans la loge fut naturellement un triomphe. Madame de Talyas elle-même, qui n'était pas démonstrative, se souleva légèrement et lui tendit sa main finement gantée jusqu'au coude :

— Bien heureuse de faire votre connaissance, dit-elle avec un vague sourire.

11 s'assit derrière elle, et elle se mit à l'interroger par-dessus l'épaule :

— Vous avez été longtemps malade de votre blessure?

— Assez longtemps, madame, oui. Je suis allé avec mon père passer trois mois à Cannes, pour achever de me rétablir.

— Mais vous êtes très-bien maintenant?

— Tout à fait bien, madame.

— Nous vous verrons souvent cet hiver, n'est-ce pas?

— Madame!...

— Vous êtes un peu de la famille maintenant... Quand on a été frères dans la bataille... c'est un lien.

— Madame!...

— Mon Dieu ! monsieur, dit à son tour madame de Libernay, qui était une fort jolie femme, brune, aux yeux ardents, moi

aussi, je suis de la famille ; je vous prierai de vous en souvenir... Nous avons demain soir quelques personnes, une sauterie, un rien... Si vous êtes assez bien remis pour danser... ou même sans danser, certainement. . . vous serez le très-bienvenu !

— Madame!...

L'entr'acte allait finir : M. de Talyas voulut le reconduire jusqu'à la porte de l'orchestre. Lorsqu'il rentra dans la loge, il en trouva tous les habitants occupés à chanter les louanges de son jeune ami, à l'exception de madame de Talyas, laquelle, ainsi que nous l'avons dit, n'était pas démonstrative.

Philippe de Boisvilliers, après son séjour à Cannes, était revenu s'installer à Paris, où le drame terrible des événements avait fait oublier sa petite mésaventure littéraire

et où il se sentait d'ailleurs réhabilité yeux de ses amis par sa belle conduite pendant la guerre. Son père avait hasardé, k la vérité, une timide tentative pour le ramener avec lui à. Boisvilliers; mais, Philippe lui ayant demandé en rougissant si sa cousine Jeanne était mariée, M. de Boisvilliers avait été forcé de convenir qu'elle ne Tétait pas, sur quoi le jecme homme avait persisté dans son dessein de rentrer à Paris pour s'y préparer aux examens du conseil d'État.

— Je vous assure, mon fils, dit en riant M. de Boisvilliers, gue votre horreur pour cette pauvre Jeanne est une pure manie, car véritablement elle plaît à tout le monde.

Mais cette insinuation Laissa Philippe très-incrédule et très-froid, son antipathie contre sa cousine se liant à ces profondes

impressions d'enfance dont on connaît la longue persistance* Cette petite escarmouche n'altéra du reste en rien sa parfaite réconciliation avec son père, qui dès- ce moment ne demeura guère plus de deux ou trois mois sans venir passer quelques jours avec son fils.

C'était la seconde fois depuis son retour que Philippe assistait à une représentation de l'Opéra, quand il fit la rencontre imprévue de son ancien commandant, et, chose étrange, il y avait été attiré ce soir-là par le désir de revoir madame de Talyas, dont il ignorait alors le nom, mais dont la beauté singulière l'avait frappé le lundi précédent Car les blessures qu'il avait reçues, tant en guerre qu'en amour, n'avaient point calmé son sang, et le jeune soldat héroïque conservait dans toute leur ardeur les dispoei-

tions romanesques qui avaient si éminemment distingué l'auteur de Frédégonde et l'amoureux de Mary Gérald. Malgré son naturel inflammable, on pense bien que son admiration pour une jolie femme qu'il avait entrevue une fois au spectacle ne pouvait avoir pris encore le caractère d'une passion sérieuse. Cependant au milieu des sensations flatteuses qu'il emporta de la loge de madame de Talyas, il ne laissait pas d'éprouver un peu d'ennui, comme s'il eût été fâché d'avoir reconnu dans cette attrayante personne la femme de l'homme k, qui il avait sauvé la vie et qui lui avait rendu à peu de chose près le même service.

Il se consola par la pensée qu'il serait désormais, comme elle le lui avait dit, de la famille, qu'elle serait par conséquent comme une sœur pour lui, et c'était encore quelque

chose que d'avoir une sœur si agréable.

Il reçut le lendemain dans la matinée la visite du marquis de Talyas, dont les belles façons loyales et la généreuse cordialité le touchèrent au vif. Quand il retrouva le soir madame de Talyas chez madame de Libernay, il essaya en conscience de la regarder à un point de vue exclusivement fraternel.

Mais elle n'avait pas l'air d'une sœur. Elle avait l'air d'une nymphe, d'une fée, d'une marquise, d'une maîtresse de roi, d'une Parisienne surtout, mais pas d'une sœur.

— La marquise de Talyas avait alors vingthuit ans. Ses épaules fines et rosées, son front pur, ses cheveux d'un blond légèrement châtain, ses dents lactées, son sourire presque ingénu, avaient seize ans; mais, par un contraste qui saisissait, ses yeux étaient bien de son âge et même d'un âge plus

fL

mur : le regard était pensif, hardi, dur, avec l'éclat bleuâtre et métallique de l'acier. Elle était faite admirablement; elle le savait, et elle portait toujours, au bal comme dans sa loge, son buste un peu en avant et comme en offrande. Du reste, nonchalante, affaissée et brisée sur son fauteuil ; mais, dès qu'elle se levait, on voyait que c'était un huit-ressorts. Et, en effet, elle avait la souplesse infatigable des espèces félines comme elle en avait la grâce ondoyante. Elle montait à cheval comme une écuyère de cirque, avec une intrépidité passionnée; elle pouvait suivre une chasse tout le jour et danser ensuite jusqu'à l'aurore du lendemain sans trahir la moindre apparence de lassitude, toujours souriante et les dents au vent, comme une enfant qui s'amuse. — Mais elle ne s'amusait nullement.

Philippe fit quelques tours de valse avec elle, en se demandant ce que pouvait être au dedans une femme de ce modèle; mais il devait se le demander plus d'une fois avant de le savoir. En attendant, il senttait parfaitement que ce n'était plus là une reine de théâtre, comme celle qu'il avait aimée autrefois , mais une reine véritable, avec du sang azuré dans les veines et de la race jusqu'au bout des ongles.

Madame de Talyas parlait peu, brièvement, le plus souvent d'un ton insouciant et en traînant la voix, quelquefois d'un accent impérieux et horriblement sec. Elle avait des insolences cruelles. — Gomme Philippe était allé la voir le jour suivant, elle voulut lui présenter son fils, qui avait sept ou huit ans. L'enfant, qui était fort

fi

beau, arriva accompagné de sa gouvernante anglaise.

— Jean, lui dit madame de Talyas, voilà M. de Boisvilliers, qui a sauvé la vie à ton père, embrasse-le !

— Oh ! je veux bien ! dit Jean , qui s'élança sur Philippe à plein cœur.

— N'est-ce pas qu'il est joli, mon fils?

reprit madame de Talyas en embrassant l'enfant à son tour. — Ah! mais, mon Dieu!

qu'est-ce qu'on te met donc sur la tête, mon pauvre Jean? comme tu sens mauvais!... — Mademoiselle Mortimer !

La gouvernante s'approcha toute rougissante.

— Quelle pommade mettez-vous donc à Jean ?

— Ma pommade, madame.

— Eh bien, votre pommade infecte,

mademoiselle, dit la marquise. — Tenez, voyez donc, monsieur, reprit-elle en s'adressant à Philippe et en étalant sa blanche main étincelante de diamants sur lés cheveux de son fils.

Philippe se pencha pour flairer la tête de Jean :

— Mais, dit-il, je ne trouve pas... je trouve même que cela sent assez bon. . .

— Je crois bien... vous sentez ma main !

dit la marquise.

Philippe, qui n'était plus dans sa première innocence, eut d'abord comme une vague idée que cette belle main constellée lui avait été servie avec un peu de complaisance; mais, en voyant le sourire candide qui avait aussitôt reparu sur les lèvres de la marquise , il se reprocha cette pensée sacrilège.

M. de Talyas le retint à dîner. Dans la soirée, la marquise, afin de lui prouver qu'il était bien réellement de la famille, lui donna à tenir un écheveau de soie qu'elle dévidait pour faire des houppes à un écran turc. Il était pendant ce temps-là assis presque à ses pieds sur un petit tabouret, et elle lui souriait avec son ingénuité ordinaire, tout en lui lançant par éclairs de ces regards aigus et froids qu'elle avait.

— Elle se mit ensuite au piano, s'informa s'il était musicien, et lui fit tourner les pages; puis, pour le distraire et le mettre à son aise, elle feuilleta avec lui quelques albums de photographie.

Toutes ces gracieuses familiarités étaient évidemment de la part de madame de Talyas des politesses insignifiantes qu'elle croyait devoir à l'ami de son mari. — Elle

les renouvelait volontiers toutes les fois que Philippe venait chez elle, mais en les accompagnant toujours d'une sorte de condescendance ennuyée et d'une indifférence dédaigneuse qui semblaient les contredire.

Pourtant ce mélange même, sans qu'elle s'en doutât bien certainement, avait quelque chose de piquant et de troublant, et le pauvre Philippe s'en apercevait. — Il y a des occasions où l'honneur est de fuir. Il eut ce difficile courage, il ralentit le cours de ses visites dans la maison, et refusa sous différents prétextes deux ou trois invitations. Cela finit par paraître singulier à M. de Talyas, qui en fit des reproches affectueux à Philippe, et qui en fit aussi à sa femme, l'accusant d'avoir mortifié et éloigné le jeune homme par ses hauteurs et ses glaces.

IbO LES AMOURS DR PHILIPPE

Ce fut chez madame de Libernay, où l'on dansait tous les mardis, que les choses s'arrangèrent. Madame de Talyas daigna inviter elle-même Philippe de Boisvilliers à valser avec elle ; après la valse, elle Tem^ mena dans un petit salon écarté, et, se jetant sur un divan à l'ombre d'un palmier :

— Vous me faites gronder, dit-elle.

— Comment, madame ?

— Voyons, mettez-vous là, n'ayez pas peur. — J'ai été maussade avec vous, me dit-on?

— Ah ! grand Dieu, madame!

— Cela vous étonne? et moi aussi, car me figurais avoir été fort aimable,

— Mais... toujours, madame.

— Car enfin vous ne vous attendiez pas j'allais vous sauter au cou, je suppose ?

— Madame, j'ai toujours eu à me louer extrêmement...

— Allons! taisez-vous!... C'est vrai...

j'ai été très-mal pour vous, j'en conviens,... et je l'ai été exprès. l

— Madame ! murmura Philippe, de plus en plus interdit.

— C'est que je ne vous croyais pas aussi sérieux et aussi raisonnable que vous l'êtes. Mon Dieu! je vais être très-franche avec vous, monsieur de Boisvilliers... trop peutêtre. .. Vous comprenez que je ne suis pas arrivée à mon âge sans avoir acquis une certaine expérience.. .bien pénible souvent!

Eh bien, monsieur, quand vous m'avez été présenté... après toutes ces circonstances.. . je me suis dit : « Voilà un jeune homme qui, par la force des choses, se trouve jeté dans ma plus étroite intimité... Il va me faire la

ét^

cour... Eh bien, ce serait très -m al... il a en quelque sorte sauvé la vie à mou mari. ..

Ce serait très -mal, très-indélicat! » — N'est-ce pas?

— Madame, je vous assure...

— «Eh bien , il ne faut pas lui donner la moindre tentation de tomber dans cet égarement-là» pas la moindre.. . il faut s'observer beaucoup*.» » Voilà ce que je me suis dit, monsieur de Boisvilliers, parce que je vous croyais un jeune homme au coeur bouillant, passionné, aventureux, comme il y en a; mais pas du tout, vous êtes un jeune homme sensé, tranquille» respectueux, honnête enfin... Oh bien, alors!... nous pouvons nous entendre L

Là-dessus, elle déploya lentement son bras dans sa nudité magnifique, et tendit la main à Philippe.

— Mon. expérience, poursuivit-elle alors avec son sourire de vierge, ma malheureuse expérience, monsieur de Boisvilliers, m'a appris à me défier beaucoup de l'amitié des hommes. Mon Dieu ! rien n'est plus ennuyeux que de se croire à l'abri sous ce pavillon neutre et de voir tout à coup votre ami prétendu changer de rôle et entrer en campagne... Cela ôte tout agrément à la vie... et c'est bien dommage, car, si on savait s'y tenir, rien ne serait plus doux que ces bonnes amitiés, surtout pour les femmes qui, par naturel comme par devoir, sont incapables de tout autre genre de sentiment. Quant à moi, j'y avais renoncé,...

mais enfin je veux bien... voilà une occasion qui se présente et qui semble véritablement propre à réaliser cette chimère, si die est réalisable.. . Votre liaison avec mon

mari, et avec moi par conséquent, est d'une nature si particulière, — votre caractère personnel parait d'ailleurs si exceptionnellement... honorable, que c'est peut-être...

qu'en pensez-vous?... une expérience à faire?

Philippe n'aurait jamais osé le lui demander; mais ce qu'elle lui proposait là était précisément ce qu'il désirait le plus au monde dans toute la sincérité de son âme.

C'était admirable en effet : établies sur ce pied amical, ses relations avec madame de Talyas continueraient de le charmer et cesseraient de l'inquiéter. Si par hasard un jour ses sentiments pour elle venaient à dépasser la mesure prescrite, il ne pourrait jamais s'égarer bien loin, soutenu et calmé au besoin par cette main si paisible, si franche et si loyale. — Il

remercia madame de Talyas avec émotion, et ils se séparèrent grands amis»

Dès ce moment, il crut pouvoir s'aban-»

donner en toute sûreté à l'enchantement de ses relations avec cette personne exquise.

Il était effectivement aussi en sûreté avec elle qu'il eût pu l'être au fond de quelque forêt vierge avec la patte d'une panthère sur la poitrine.

La vraie et pure Parisienne, dans son développement complet, est un être extraordinaire. Dans cette étrange serre chaude de Paris, l'enfant est déjà une jeune fille, la jeune fille est une femme, et la femme est un monstre, — un monstre charmant et redoutable. C'est un corps chaste souvent, mais un esprit profondément blasé et raffiné. Au milieu de ce grand mouvement parisien,

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flW LES AMOIXBS DE PHILIPPE

dans les salons, dans les théâtres, dans les expositions de toute nature, tous les pays et tous les siècles ont passé sous ses yeux et traversé son intelligence : die en connaît tes mœurs, les passions, tes vertus et les vices, — révélés et poétisés par l'art sous toutes ses formes, — et tout cela fermente h la fois jour et nuit dans son cerveau surchauffé. Elle a tout vu, tout deviné, tout imaginé, tout convoité : elle est en même temps lasse de tout et curieuse de tout. Elle se conduit quelquefois bien, quelquefois mal, sans grand goût pour le bien ni pour le mal, parce qu'elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que le ma!.

Cette innocente n'est souvent séparée de la débauche que par un caprice et çlu crime que par une occasion.

Telle était la marquise de Talyas. Son

mari, qui était d'ailleurs un hoir, me de beaucoup d'esprit, avait prétendu en faire une sorte de matrone romaine, et il se flattait d'y avoir réussi II avait en ces matières des idées profondes qu'il communiquait volontiers à ses amis.

— Nous dépravons nous-mêmes nos femmes, disait-il, en éveillant trop vivement leurs passions. Nous ne les respectons pas assez* Voyez les Romains,. .. mon Dieu! les Romains n'étaient pas des anges plus que nous; mais, quand ils avaient des fantaisies d'amours poétiques et dramatiques, ils n'y mêlaient pas leurs femmes, il y avait de belles esclaves grecques élevées pour cela; quant à leurs femmes, ils les traitaient comme des saintes, et il en résultait qu'elles étaient en effet des saintes.

Pour se conformer à ses théories, M. de Talyas avait toujours observé dans son intimité avec sa femme la gravité d'une étiquette espagnole, gardant ses principaux transports pour les esclaves grecques ; mais la marquise s'en doutait, et elle ne le trouvait pas bon.

Avait-elle eu des amants? Nous l'ignorons. Il est possible que le raffinement môme de son imagination et son mépris du médiocre l'eussent préservée des amours courants. On parlait, il est vrai, de deux malheureux jeunes gens qu'elle avait aimés pendant vingt-quatre heures et qu'elle avait fait reléguer ensuite dans des consulats lointains, ne pouvant les faire jeter à la Seine; mais c'était un propos qui pouvait être attribué à la malveillance, la marquise ayant pour ennemis tous les hommes qui

n'avaient pu lui plaire, sans compter toutes ses amies.

Quoi qu'il en soit, dès que le hasard eut introduit près d'elle lé jeune homme que les récits de M. de Talyas lui avaient dès longtemps présenté sous un jour particulièrement séduisant, elle eut la tentation perverse de faire tourner la tête à ce personnage chevaleresque. Cela lui parut d'abord simplement original et amusant; mais, rencontrant plus de réserve et de résistance qu'elle ne s'y était attendue, elle ne tarda pas à mettre de la passion dans son jeu, sans cesser pourtant de procéder avec une froide méthode, comme un tacticien qui sait unir la science à l'inspiration.

En vertu du pacte d'amitié qu'ils avaient

signé, elle s'imposa dès ce moment le devoir

de témoigner à. Philippe une absolue con-

fiance, qui consistait à se faire conter tous ses secrets et à ne lui dire aucun des siens. Ce fut ainsi qu'elle connut bientôt toute la vie passée du jeune homme, ses amours avec Mary Gérald, ses relations troublées avec sa famille, et — ce que nous voudrions taire pour la gloire de notre héros — l'histoire même de sa cousine Jeanne. C était assurément de sa part un tort grave que de divertir cette belle et railleuse Parisienne aux dépens de la pauvre fille, de sa gaucherie provinciale, de sa passion malheureuse pour son ingrat cousin. Non, ce n'était pas bien ; mais la marquise était si charmante en écoutant tout cela de son air naïf et curieux; elle avait une façon si adorable de lui arracher ses pi us intimes confessions en lui disant, les yeux dans les yeux ! — Et puis après?... et puis après?

Que devenait,, à travers toutes ces innocences, la bonne et simple amitié? On s'en doute assez» Philippe était amoureux fou de son amie, et ses sentiments d'honneur s'alarmaient plus que jamais. Il eut alors une idée bien bizarre et qui ne laissa pas de préoccuper sérieusement madame de Talyas au milieu de l'extrême plaisir que lui causait d'ailleurs une situation si tendue. Il se mit en tête de faire la cour à madame de Libernay, beauté tanne, très-vivante et qui ne semblait pas. mal disposée pour lui.

Il n'avait pas, Dieu merci, sauvé la vie à M. de Libernay, et il n'avait, de ce côté-là, aucun scrupule extraordinaire. Il n'aimait pas à la vérité madame de Libernay ; mais elle avait cependant pour lui cet attrait singulier que nous inspirent les intimes et les familiers de ceux que nous aimons. Elle

vivait près de la rose... elle avait les parfums, l'accent, les tours de phrase de madame de Talyas. Enfin elle était jolie. Il se persuada qu'avec un peu de courage cette diversion ne serait pas impossible et qu'elle serait salutaire. Il commença donc, dans cet esprit, à se montrer fort assidu auprès de madame de Liber nay. Gela ne parut pas lui déplaire, ni à M. de Libernay non plus.

Mais, en revanche, et ce qui étonna beaucoup Philippe, cela parut déplaire infiniment à.

M. de Talyas. Il est vrai que madame de Libernay était sa cousine ; mais enfin Philippe pensa qu'il étendait un peu loin son contrôle et sa surveillance de bon parent, et ne trouva pas juste le refroidissement sensible qu'il remarquait alors dans les procédés du marquis h son égard. Il en fut Affligé ; mais, fort de sa conscience, il n'en

poursuivait pas moins ses desseins, quand un jour la marquise de Talyas lui dit :

— Monsieur et ami, vous n'êtes pas sage.

— Pourquoi cela?

— Vous avez commis une belle action dans votre vie et vous êtes en train de la gâter, d'en perdre tout le bénéfice.

— Vraiment, je ne comprends pas.

— Voyons, vous auriez sauvé la vie h un homme, vous ne songeriez pas à lui prendre sa femme, n'est-ce pas? Eh bien... ce que vous méditez depuis quelque temps ne vaut pas mieux. .. car ça lui serait tout aussi désagréable.

Cette révélation inattendue, surtout dans la bouche qui la faisait, détourna aussitôt Phi' pe de ses amours artificielles et le replongea tout entier dans sa passion véritable, avec quelque expérience de plus et

quelques scrupules de moins, car dès cet instant madame de Talyas n'était plus seulement pour lui une femme ravissante entre toutes, elle était une femme malheureuse, qu'il serait doux et presque légitime de éonsoler.

M. de Talyas ne tarda pas à constater que sou jeune sauveur avait abandonné toutes prétentions aux bonnes grâces de madame de Libernay. Il lui en sut gré et redoubla pour lui d'attentions amicales. Il le présenta à son cercle et l'invita advenir passer une quinzaine de jours en famille dans une propriété nommée La Ruette qu'il avait auprès de Rambouillet, à une heure de Paris. La marquise avait la campagne en horreur; mais, par complaisance pour son ma'i. elle avait coutume de faire chaque année, pendant la saison des chasses.

une installation au château de La Ruette et d'y mourir d'ennui pendant un mois ou six semaines. Elle ne devait pas s'y ennuyer cette année-là.

M. et madame de Talyas partirent pour La Ruette au commencement de novembre.

Peu de jours après, ils y furent rejoints par quelques amis au nombre desquels se trouvait Philippe de Boisvilliers. Dans Viatir mité continuelle de la vie de château, 1* marquise put poursuivre à loisir la partie cruelle qu'elle avait engagée contre le cœur et contre l'honneur de son jeune ami. M. de Talyas et la plus grande partie de ses botes passaient leurs journées à la chasse; mais Philippe, que sa récente blessure obligeait encore à quelques ménagements, ne pouvait prendre qu'une part modérée à leurs fatigantes excursions. Il restait donc sou-

vent avec les dames, parmi lesquelles il s'indignait de voir madame de Libernay dont la présence au château lui semblait un outrage odieux pour madame de Talyas.

Celle-ci cependant, supportant cette injure avec une touchante résignation, attisait chaque jour de ses belles mains, sous le voile de sa perfide amitié, les feux dont elle avait enveloppé Philippe et dont elle commençait elle-même à se sentir atteinte.

Vingt fois, pendant leurs promenades en tête-à-tête dans les allées du parc, pendant leurs longues causeries ou leurs longs silences, à la tombée de la nuit, au coin d'un ardent foyer, il fut tenté de se jeter à ses pieds. Ce n'était plus même l'honneur qui l'arrêtait; la passion, quand on a le malheur de la laisser suivre son cours, finit par avoir de terribles compromis, et peu s'en

fallait que Philippe ne se crût appelé à venger madame de Talyas de la trahison de son mari, au moment où il avait lui-même la trahison dans le cœur. Ce qui l'arrêtait, c'était son respect pour celle qu'il aimait, c'était la crainte de l'offenser, c'était la foi profonde qu'il avait dans sa candeur et dans son inaltérable pureté.

Le 20 novembre était le jour anniversaire de la naissance de la marquise. M. de Talyas, qui, à part ses incartades galantes, était, comme on dit, parfait pour sa femme, avait coutume de célébrer cette journée par une petite fête. On invitait quelques voisins, on faisait danser les gens du village et on tirait même un feu d'artifice. Ce soir-là, comme d'usage, le feu d'artifice avait été dressé sur une pelouse du parc, en face des fenêtres du salon principal. Tous les invités

du château avaient, en quittant la table, revêtu leurs paletots et leurs fourrures, et s'étaient répandus dans le parc et sur la pelouse. Les hommes fumaient, les femmes examinaient curieusement les pièces d'artifice. Quand les premières fusées s'élevèrent en sifflant vers le ciel noir, madame de Talyas eut un peu froid et rentra dans le salon qui s'ouvrait de plain-pied sur le parc, disant qu'elle verrait le feu par les fenêtres. Gomme elle passait près de Philippe :

— Et vous aussi, dit-elle à haute voix, vous feriez bien de rentrer, à cause de votre épaule.

Il la suivit dans le salon, et ils se postèrent tous deux dans l'embrasure d'une des hautes fenêtres. Mais l'éclat des lampes allumées dans l'intérieur empêchait de voir

les feux du dehors. Madame de Talyas pria Philippe de porter les lampes dans la pièce voisine. Il obéit et vint ensuite reprendre sa place derrière la marquise.

Le feu d'artifice continuait avec ses courtes intermittences, et le salon s'éclairait par intervalles d*tme tamière fantastique, puis retombait dans les ténèbres. Il y avait en face de la fenêtre, au fond du salon, une large glace où les lueurs se répétaient. — La marquise se tenait debout, immobile et silencieuse; elle était en grande toilette de bal, les épaules nues, les bras croisés sur le sein . A chaque flamboiement, sa forme exquise se dessinait avec une grâce sombre sur un fond d'apothéose. Puis l'instant d'après Philippe la distinguait h peine ; il l'entendait seulement respirer avec une sorte de hâte et d'oppression Quand le

bouquet éclata, laissant retomber tout autour d'elle une pluie de diamants, de rubis et d'émeraudes embrasés, elle lui apparut un instant noyée dans une splendeur étrange et comme couronnée d'étoiles, puis tout s'éteignit. — <• Après une minute de silence, il sentit qu'elle se tournait vers lui :

— Je n'y vois pas, dit-elle tout bas.

Il avança une main pour la guider; elle la prit et, l'attirant doucement, elle lui prit aussi l'autre main :

— Eh bien, dit-elle avec un murmure étouffé, pendant que son souffle passait sur le visage du jeune homme.. . n'est-ce pas que c'est bon l'amitié... dites?...

Ce fut la dernière fois que ce mot fut

prononcé entre eux.

Un moraliste chagrin a dit que Tarn ou n'était que le désir plus ou moins perfectionné par la littérature. Il résulterait de cette maxime, si elle était bien établie, qu'une passion satisfaite est une passion amoindrie, en attendant qu'elle soit une passion éteinte. Cela donnerait à réfléchir aux dames. Mais il y a sans doute dans cette affirmation cruelle quelque chose de trop absolu. La preuve en est que Philippe

de Boisvilliers, plusieurs mois après la

scène du feu d'artifice, était encore étourdi, ébloui et fasciné par sa bonne fortune au point de n'en sentir que le plaisir et l'orgueil. Son aventure, il est vrai, réalisait avec une rare plénitude les rêves les plus ambitieux de son imagination romanesque, tétait bien l'amour tel qu'il l'avait conçu, l'amour poétisé au plus haut degré par la beauté et la. distinction extrêmes de celle qui en était l'objet, ravivé sans cesse par les difficultés,, les contrariétés, les entraves* charmé par le mystère, dramatisé par lq danger. — La marquise de Talyas avait en réserve un fonds de passion qui, longtemps comprimé, se répandait alors comme une lave. Elle aimait ardemment Philippe, et il y avait, entre les façons hautaines et glaciales qu'elle portait dans le monde et le brûlant abandon qu'elle avait aux pieds de

Bon amant, un contrasta plein des plus enivrantes flatteries* — Ayant pour principe, comme la duchesse de Longueville, que les* amours sans lettres, sont des amours de femme de chamhre, elle exigeait que Philippe lui écrivît les jours où ils ne pouvaient ae voir* Philippe, qui écrivait bien* se prêtait volontiers à ce caprice, sans se dissimuler que, à chaque lettre qu'il écrivait,, il jouait sa vie ; mais il avait quelque satisfaction à, .penser qu'il en. était ainsi,, parce qu'il lui semblait — bien k tort — qu'en risquant la vie il sauvait l'honneur* La marqpiae,. qui savait comme lui que son.

mari ne serait nullement plaisant en pareille matière, était forcée da lui recommander la prudence dans ses relations avec M. de Taiyas, qu'il avait alors beaucoup de peina à traiter avec la même cordialité qu'autre-

fois. Elle le prêchait même à ce sujet avec une liberté d'esprit et de langage qui ne laissait pas de le choquer un peu, car il n'aimait guère qu'elle mêlât le nom de son mari à leurs entretiens, et il évitait luimême avec soin de le prononcer. Mais les femmes, à cet égard, manquent de goût.

Il est à remarquer que ces impressions et ces scrupules, au lieu de s'affaiblir avec le temps chez Philippe, tendaient à s'aggraver, et qu'à mesure qu'il s'habituait mieux à ses amours, il s'habituait moins à, ses remords. Il est encore à remarquer que sa sensibilité sur ce point sembla redoubler à la suite d'un voyage d'un mois que M. de Talyas fit en Angleterre, et pendant lequel la marquise et Philippe avaient pu se rencontrer avec plus de suite et de loisir. Dès ce moment, il eut une répugnance plus

vive que jamais à serrer la main du galant homme qu'il trompait. — Par une fatalité singulière, M. de Talyas s'attachait à lui de plus en plus: il s'intéressait à ses études et à sa carrière; il entrait dans ses projets, et il usait sans cesse de sa haute situation personnelle pour lui rendre, dans le monde des salons, des théâtres et du sport, tous es petits services qui pouvaient contribuer à remplir agréablement sa vie.

Toutes ces bontés étaient amères à Philippe, dont elles soulevaient l'honnêteté naturelle, un moment stupéfiée par la fougue du sang. — Un incident inattendu vint mettre le comble à ce juste supplice.

— Il dînait un jour chez madame de Talyas tout à fait en famille. Il avait observé pendant le cours du repas que le marquis, sa femme et le petit Jean échan-

geaient entre eux des signes mystérieux et des sourires d'intelligence. Au dessert, Jean, sur tm coup d'oeil de son père, quitta sa chaise avec précipitation, et courut prendre dans le tiroir d'une console une grande lettre d'une apparence officielle, qu'il présenta h Philippe avec un air de triomphe. Philippe, tout surpris, l'ouvrit : il y trouva un brevet dç la Légion d'honneur, avec quelques fignes obligeantes qui le complimentaient sur sa vaillante conduite pendant la guerre. — En relevant les yeux, il vit que M . de Talyas était debout, et qu'il lui tendait les bras en souriant. Il se leva lui-même et l'embrassa en disant d'une voix étouffée :

— Je vous remercie... je vous remercie oien !... c'est à vous que je dois cela!

— Oh! mon Dieu! mon cher enfant, dit M. de Talyas, c'est vous-même d'abord

qu'il faut remercier, . . . ensuite ce serait ma femme,... car, moi, j'avais l'ingratitude de n'y pas penser... C'est elle qui m'en a donné l'idée,... je n'ai eu qu'à conter notre histoire à tous deux,... et cela a été fait... Eh bien, êtes-vous content?... Oh ! mais il en est tout pâle!... Voyez donc, ma chère.

Philippe, se retournant alors vers la marquise, lui baisa la main en murmurant quelques mots de reconnaissance. — Le petit Jean cependant était allé de nouveau fouiller dans le tiroir de la console, et en rapportait cette fois un bout de ruban rouge moiré.

— Voyons, monsieur, mettez-vous à genoux là, dit la marquise en poussant un coussin qu'elle avait sous les pieds. — Donne-moi, mon Jean!

Elle prit le ruban, le passa dans la boutonnière de Philippe agenouillé devant elle,

et, en le nouant fortement avec ses deux mains :

— La! dit-elle avec son innocent sourire, — la ! mon chevalier !

En même temps, comme leurs visages étaient rapprochés, ses yeux lui versaient à flots leurs flammes adultères.

Cette scène fut horriblement pénible à Philippe. Les femmes, qui poussent trèsloin leurs vices comme leurs vertus, sont à l'aise dans la perfidie comme le serpent dans les broussailles, et elles s'y meuvent avec une souplesse tranquille que l'homme n'atteint jamais. La supériorité de la marquise dans cet art de la dissimulation, qui est l'instrument de règne de son sexe, avait souvent provoqué l'étonnement et même l'admiration de Philippe : en ce moment, ce ne fut pas de l'admiration qu'il ressen-

tit. Il fut même heureux pour lui de pouvoir expliquer par l'étourdissement d'une nouvelle et d'un honneur inespérés le trouble profond auquel il fut visiblement en proie toute la soirée.

Rentré chez lui, il eut un accès de véritable désespoir. Cette distinction qui lui était accordée, toujours si flatteuse et si bienvenue, surtout à son âge, elle lui arrivait par des mains qui la lui rendaient presque odieuse. Il se sentait presque avili par une récompense, bien méritée sans doute, mais sollicitée pour lui par le mari de sa maltresse. Les derniers voiles dont la passion avait couvert ses yeux tombaient et lui laissaient voir dans toute son indignité sa conduite envers M. de Talyas. Cet homme-là n'était-il pas entre tous celui dont

le repos et l'honneur eussent dû lui être

sacrés? Ils avaient été frères dans le combat, dans le danger, devant la mort; il lui avau .sauvé la vie, il en avait reçu un ser- • vice égal, et maintenant il le déshonorait! Il y avait là quelque chose qui dépassait la mesure commune des trahisons de ce genre, quelque chose qui violait la bonne foi, la loyauté, l'honneur, dans leurs plus intimes, dans leurs plus saintes délicatesses. Il le comprenait enfin! mais que faire? quelle réparation possible ? — Pas une au monde. — Pouvait-il du moins cesser l'outrage et se soustraire lui-même au supplice de sa duplicité? Il ne le pouvait pas : il avait contracté des devoirs envers sa complice, et de plus il connaissait assez bien alors madame de Talyas pour se douter quelle était de ces femmes qu'il est encore plus difficile et plus périlleux de quitter que de prendre.

LES AMOURS DÉ PHILIPPE* fti

Nous .n'avons pas la prétention de nous attendrir ni d'attendrir le lecteur sur ces sortes de souffrances expiatoires. 11 n'y a pas grand mérite à se repentir d'une faute épuisée et d'un amour assouvi. C'est pourtant quelque chose que de rester encore sensible à cet honneur tardif qui se réveille après la faute, de n'en pas repousser les sévères réprimandes, de ne pas s'habituer à vivre hors de ses lois ; si cela ne répare point le passé, cela préserve quelquefois l'avenir.

Malheureusement pour Philippe, l'avenir désormais ne lui appartenait pas plus que le présent. II. ne s' appartenait plus à luimême; il était dans une de ces mains qui, de même que l'avare Actiéron, lâchent rarement leur proie. — Il eut, quelques jours plus tard, l'occasion de reconnaître à quel

point son indépendance était devenue précaire. Il reçut un matin du médecin de sa famille une lettre qui lui apportait une douloureuse nouvelle : M. de Boisvilliers avait été frappé d'une congestion au cerveau, et, quoique toute inquiétude sérieuse eût disparu, il désirait voir son fils. Le malade avait ajouté deux lignes de sa main au bas de la lettre : — a . Il était beaucoup mieux ; cependant il serait heureux en effet de voir Philippe, qui, par la même occasion, ferait son compliment à sa cousine Jeanne de La Roche-Ermel, dont on annonçait le prochain mariage avec un voisin. » — Ces derniers mots, Philippe le comprit, avaient pour objet de lui enlever tout scrupule et toute hésitation au sujet de son voyage ; il s'attrista de penser que son père avait pu croire cette précaution nécessaire.

Il s'apprêta à partir par le premier traip de Normandie, dans l'après-midi. Ne voulant pas toutefois quitter Paris sans avoir informé les Talyas des motifs de son brusque départ, il courut à leur hôtel avant de se rendre à la gare. La marquise parut étonnée et même un peu plus qu'étonnée de sa communication : avait-elle flairé dans l'air quelques signes précurseurs de refroidissement? s'imagina-t-elle que ce voyage était une première tentative d'émancipation ? Quoi qu'il en soit, l'arc délicat de ses sourcils se tendit à un angle aigu ; elle regarda Philippe bien en face et lui demanda avec intérêt à voir la lettre de son père. Philippe rougit, pâlit et alla chercher la lettre. Grâce à. ce retard, il ne put se mettre en route que par le train du soir.

Pendant le voyage, son esprit fut absorbé

tout entier par les inquiétudes que lui causait la santé de son père. Il arriva à Boisvil liers le lendemain dans la matinée, et il eut la très-douce surprise de trouver son père déjà debout, et ne conservant d'autres traces de son accident qu'un peu de faiblesse et de pâleur. M. de Boisvilliers s'excusa affectueusement d'avoiç fait venir son fils pour si peu de chose.

— Cependant, dit-il, je ne puis m'en repentir, mon enfant, puisque c'est une occasion toute naturelle de mettre fin à nos petites misères de famille. Voilà votre cousine Jeanne dont le mariage avec le jeune de Chaville, votre ancien camarade de collège, paraît arrêté. Il n'y a plus aucune raison de bienséance qui puisse vous tenir éloigné d'elle et de nous tous.

Grâce au temps écoulé, aux circonstances

actuelles, vous pouvez dès à présent, Dieu merci, voir sans aucune gêne les La Roche-Ermel, et j'espère ainsi vous voir moi-même plus souvent et plus commodément, car ces voyages à Paris commencent à me fatiguer beaucoup.

Après avoir félicité son fils de sa nomination dans la Légion d'honneur et du succès de ses examens, — car Philippe était alors auditeur au conseil d'État, — M. de Boisvilliers l'engagea à ne pas différer sa visite aux La Roche-Ermel, qui serait d'autant mieux venue qu'elle serait plus prompte, et après laquelle d'ailleurs ils seraient tous deux plus tranquilles ; — jcar c'était, il fallait en convenir, une démarche assez ennuyeuse, quoique indispensable. Il regrettait vivement que son état de faiblesse ne lui permît pas d'ac-

compagner et de sootenir son fils en cette première rencontre.

Philippe, ayant déjeoné pour se donner du coeur, se mit en marche vers le château de La Roche-Ermel, lequel, si /on vent bien s'en souvenir, n'était qu'à une faible distance du manoir de Bois vil liers, qu'il joignait même par l'embranchement de leurs avenues. Chemin faisant, il ne laissait pas de se préoccuper, avec une certaine agitation, de l'accueil qu'il allait y recevoir ; — il se demandait en même temps, non sans une vivo curiosité, quelle espèce de personne il allait trouver dans sa cousine Jeanne. Il y avait alors plus de quatre ans qu'il ne l'avait vue, et ces années avaient été remplies par des événements si nombreux et si graves, qu'ils semblaient en avoir doublé la durée. C'était donc dans un

lointain déjà un peu effacé qu'il apercevait cette cousine, triste objet de ses rancunes et de sa répulsion depuis qu'elle était née.

Tantôt elle apparaissait à son imagination telle qu'il l'avait laissée la dernière fois qu'il l'avait visitée dans le parloir de son couvent, pensionnaire adolescente aux longues mains, aux longues jambes, à la taille épaisse, au tablier sali de taches d'encre ; tantôt il lui prêtait, — tant elle avait vieilli dans sa pensée, — les traits fanés et le bonnet tuyauté de sa tante Angélique- Paule. Au milieu de tout cela, il était un peu choqué de son prochain mariage :

quoiqu'il n'eût jamais songé à l'épouser, — bien au contraire, — il s'était habitué à l'idée qu'elle continuait à mourir d'amour pour lui, et l'amour-propre est chose si subtile, que le jeune homme ne renonçait

pas à cette illusion sans un peu de dépit.

De plus, ce Chavîlle qu'elle épousait, il le connaissait : c'était un garçon lourd et commun, un fat campagnard...

— Joli mariage!... joli couple!... Enfin!

On était alors aux premiers jours de juin, et la matinée était radieuse. Les ormes des avenues, aux troncs argentés, offraient au soleil de midi leurs hautes cimes parées de verdure nouvelle. Les haies et les revers des fossés étalaient, au milieu des mous- Ses et des fougères, une mosaïque de fraîches couleurs, où les primevères jaunes, les jacinthes indigo et les violettes d'un bleu clair se mêlaient aux arums sauvages a demi cachés dans leurs capuchons pales.

Des prairies et des bois voisins s'élevaient, avec des bruits d'insectes et des craquements d'ajoncs, de vagues effluves aro-

ÏJb£L

màtiques. Philippe s'arrêtait de temps en temps pour écouter, pour respirer, pour se souvenir. — A droite et à gauche de l'avenue qu'il suivait, des barrières coupant les clôtures par intervalles s'ouvraient sur des champs et sur des herbages. En passant devant une de ces barrières, Philippe ne put s'empêcher d'admirer une prairie qui s'étendait alors devant lui, et dont tous les pommiers étaient en fleur; Entre les pommiers clair-semés une herbe épaisse poussait, constellée çà et là de boutons d'or et de *mar guérites blanches.

Quelques vaches ruminaient et rêvaient dans ce gras pacage avec une évidente béatitude.

En s' approchant davantage, il vit qu'il y avait aussi une femme au milieu du pré i il crut d'abord que c'était une servante de

ferme qui venait traire les bêtes. En y regardant mieux, il reconnut qu'elle n'avait ni le costume ni la tournure d'une servante.

Elle paraissait être en contemplation devant une vache noire et blanche, d'un poil et d'un aspect particulièrement distingués, et on eût même dit qu'elle lui parlait; puis elle alla à quelques pas cueillir dans la haie des plantes vertes et de jeunes pousses d'arbre, revint à la vache et lui présenta les friandises qu'elle avait récoltées pour elle. Quand l'animal eut terminé ce repas délicat auquel elle avait assisté avec un grand sérieux, elle lui frappa doucement sur le mufle, caressa sa fine robe lustrée, et lui dit adieu. — Elle se dirigea alors en droite ligne vers la barrière derrière laquelle Philippe s'était arrêté. Tout en marchant, elle se baissait de temps à autre, et

plongeait dans l'herbe, encore pleine de rosée, ses deux mains, qu'elle avait sans doute un peu salies en faisant sa moisson dans la haie ; elle les frottait ensuite l'une contre l'autre, puis les levait en l'air en les agitant au soleil comme deux éventails. — Quand elle ne fut plus qu'à une faible distance de la barrière, elle vit tout à coup l'étranger qui se tenait là et qui l'examinait curieusement. Elle cessa d'agiter ses mains, les essuya avec son mouchoir et poursuivit sa marche.

Philippe eut tout de suite l'idée qu'il se trouvait à quelques pas de sa cousine Jeanne, quoiqu'il eût peine à concilier avec ses souvenirs l'apparence extérieure de la jeune femme qui s'avançait vers lui. Il ne pouvait encore distinguer nettement ses traits; mais son attitude, sa mise, son

allure surtout, l'étonnaient. Elle portait tête remarquablement droite, et elle marchait avec cette espèce de dignité qui caractérise les races pures, avec l'élégance grave des jeunes Grecques ou des belles filles bretonnes. Elle avait pour coiffure un voile de blonde à grands fleurons qu'elle avait jeté et serré, sur la. masse superbe de ses cheveux,, et qui lui composait une sorte de tiare à la mode russe. Quand elle fut tout près de lui, il reconnut subitement son visage, qu'éclairaient deux grands yeux bleus, et calmes. Ces yeux étaient apparemment un peu myopes, car, à* mesure qu'elle approchait, elle les clignait, légèrement en regardant avec un air de surprise et de fierté mécontente le personnage qui s'obstinait à la considérer si attentivement. — Philippe, très-troublé, la salua et s'inclina sans

pxrler. — Elle s'était arrêtée soudain, et une faible teinte rosée avait couvert ses joues brunes et pâles. Elle se recueillit quelques secondes ; puis, d'un accent un peu bas et sur le ton d'une demi-interrogation :

— Mon cousin de Boisvilliers? dit-elle.

— C'est vous, Jeanne ? murmura le jeune homme.

— Oui, mon cousin, reprit-elle en lui tendant une main par-dessus, la barrière.

Je suis heureuse de vous revoir. Comment va votre père, ce matin?

— Beaucoup mieux» jq vous, remercie* J'allais chez vous.

— Ah ! dit-elle. Eh biçn, je vais vous, conduire.

Elle passa de la prairie dans l'avenue, et prit, côte à côte avec son cousin, le chemin du château paternel.

— Cette belle vache noire et blanche est votre favorite? dit Philippe, pour dire quelque chose.

— Oui, c'est moi qui Pai élevée..., et naturellement je l'aime.

Sa voix était un peu émue; mais, habituée dès longtemps à maîtriser ses impressions les plus violentes, elle se remit bientôt. Elle parla à Philippe de l'indisposition de son père, de la guerre, de sa blessure, et peu à peu le mit à Taise. — Il continuait cependant de la regarder à la dérobée avec une véritable stupeur. La métamorphose qu'un petit nombre d'années avait opérée chez elle était pourtant trèssimple. Elle avait un peu grandi : comme il arrive souvent aux adolescentes, sa taille s'était élancée tout à coup ; elle n'en gardait pas moins le buste court et les

hanches un peu hautes, comme les statues de Diane. — Ce jour-là, pour traverser l'herbe humide, elle avait retroussé sa robe avec une agrafe et mis une paire de petits sabots qui claquaient légèrement à chaque pas qu'elle faisait dans l'avenue, ce qui semblait relever encore la grâce étrange de sa démarche. — Ses traits avaient de même très -peu changé; leur ovale s'était seulement un peu allongé et affiné. On ne pouvait dire qu'elle fût belle . elle avait les sourcils trop rapprochés, la bouche trop grande, les ailes du nez un peu larges; mais elle avait le charme :

c'était quelque chose de sain et de robuste qui se dégageait de toute sa personne, c'était surtout une douceur exquise mêlée de force et de fierté. Un faible cercle bleuâtre qui estompait le dessous des yeux,

et dont le sillon semblait accuser des larmes secrètes, était le seul mystère de ce jeune et franc visage.

La glace une fois rompue, leur conversation s'était animée: par degrés* et était devenue^ presque enjouée*. — Gomme ils approchaient du château, mademoiselle de La. Roche-Ermel & arrêta, subitement et leva uni doigt ea souriant pour recommander l'attention à Philippe. Ils étaient alors devant uae des toiurellsa aiguës, qui flanquaient les angles du pavillon central; il en sortait, de faibles sons de musique.

— Reconnaissez-vous la flûte de mon oncle! dit-elle.,

— Parfaitement,, dit Philippe; il en joue donc toujours, avec U même passion solitaire?

— Toujours* pauvre ouclal II y avait

renoncé pendant un temps; mais il s'y est remis, Dieu merci.

L'instant d'après, elle s'arrêta encore devant une des fenêtres ouvertes du rez-dechaussée, et, levant de nouveau son doigt.:

— La chanson de ma tante, maintenant,... vous souvenez-vous?.,. La bergère et Lucas...

Lucas, Lucas, réprimez votre ardeur...

L'ombrage et Tonde pure et la brise légère, Tout vous dit avec moi: réprimez votre ardeur!

En récitant avec un peu d'emphase cette poésie de l'Almanach des Muses, mademoiselle de La Roche-Ermel en faisait peut-être secrètement l'application ironique à son cousin, dont l'ardeur, comme on sait, n'avait pas eu besoin d'être réprimée à son égard : elle eut du moins au

coin des lèvres un pli railleur qui prouvait que cette grave jeune fille n'était pas incapable de malice.

Au même moment, le comte Léopold de La Roche-Ermel parut sur le seuil de son perron : il en descendit les trois marches et s'avança vers eux.

— Mon père, dit Jeanne, voilà notre cousin Philippe.

Et, tout en parlant, elle fixait sur son père ses grands yeux avec une expression qui signifiait clairement : « Je lui ai pardonné, et vous allez en faire autant, bien entendu. »

Le comte Léopold, qui était à l'âge où l'on subit volontiers l'empire d'une fille aimable et bien-aimée, tendit franchement sa main à Philippe. Il s'informa de M. de Boisvilliers, et ils marchèrent ensuite quelque temps dans la cour en s'entretenant de

choses indifférentes, le jeune homme avec un embarras visible, le comte avec une politesse cordiale, quoique réservée. — Jeanne cependant était rentrée au château.

Philippe n'eut pas de peine à remarquer qu'on évitait avec soin de donner à sa visite le caractère d'un événement et surtout d'une fête de famille. Quand il alla, un instant plus tard, présenter ses devoirs au chevalier de la Roche-Ermel et à mademoiselle Angélique, il en fut accueilli sans empressement comme sans froideur, et il admira à part lui le bon goût exquis que ces honnêtes gens empruntaient, non à Tusage raffiné du monde, mais à l'élévation naturelle de leurs sentiments.

Il retrouva dans la cour le comte Léopold, qui lui dit en riant :

— Vous n'échapperez pas, mon jeune

fie LES AMOURS DE PHILIPPE

cousin, à la fatale promenade du propriétaire... Voyons, suivez-moi!

M. de La Roche-Ermel, comme son voisin M. de Boisvilliers et comme beaucoup de propriétaires qui vivent à la campagne, louait à bail la plus grande partie de ses terres : il s'en réservait seulement une portion, — pour s'amuser, disait-il ^ — mais, en s'amusant, il rendait de très-importaats services à ses fermiers et à toute la contrée environnante, car il expérimentait sur sa réserve tous les nouveaux procédés appliqués de nos jours à l'agriculture et à, l'élevage, assolements, outillages, croisements et perfectionnements de races. Ces sortes d'expériences, quelquefois onéreuses, profitaient au voisinage, à qui elles ne coûtaient rien, et qui en recueillait les enseignements. C'était une espèce de maison

rustique en action qui formait dans le paya comme un foyer d'heureuses innovations et de sages progrès.

M., de La Roche-Ermel, tout en promenant Philippe dans les alentours du château, lui donnait sur toutes ces choses de brefs renseignements, et la vie agricole, expliquée ainsi sur le vif de la nature, dans la campagne fleurie et sous Je soleil de Tété, prenait aux yeux du jeune homme de l'intérêt et presque du charme, peut-être parce que l'image grave et gracieuse de mademoiselle de La Roche-Ermel en traversait

les perspectives.

Le comte le ramena ensuite dans les communs du château, qu'il avait améliorés et agrandis depuis quelques années.

— Vous aimez les chevaux, je crois? lui dit-il.

— Oui, mon cousin,

— Eh bien, regardez-moi cela!

Il ouvrit en même temps la porte d'une écurie lambrissée de chêne et ornée de ramures de cerf, où deux paires de chevaux magnifiques piaffaient dans leurs stalles et encensaient de la tête comme des cygnes.

— Mes élèves! — dit le comte. — Vous avez vu mesdames leurs mères dans l'herbage là-bas.. . avec deux poulains qui vaudront un jour ces bêtes-ci, ou je me trompe fort.

Il y avait à la suite de l'écurie une étable, une laiterie, une buanderie, une lingerie. Gomme ils parcouraient tour à tour ces diverses installations, ils rencontrèrent deux ou trois fois mademoiselle de La Roche- Ermel, qui paraissait faire sa tournée d'in-

spection régulière, et qui distribuait de son accent doux et bref ses ordres aux servantes. Elle saluait son père et son cousin d'un sourire en passant, et continuait de circuler à travers les jattes pleines de lait, les baquets pleins de lessive, et les piles odorantes de linge blanc, de ce grand air sérieux et un peu sacerdotal qui lui était particulier. Très-simple, mais très-soignée dans tous les détails de sa toilette et de sa personne, elle avait évidemment le goût d'une propreté minutieuse, et elle le faisait régner dans les plus humbles régions de son domaine.

Comme il prenait congé du comte, Philippe vit entrer dans la cour un grand jeune homme à moustaches rousses qu'il reconnut aussitôt pour son ancien camarade Gaston de Ghaville, le fiancé de Jeanne. Lui aussi,

il le trouva embelli, et il n'en fut pas bien aise. Ils échangèrent une poignée de main, et il se retira.

En rendant compte à son père des incidents de sa visite, il lui dit avec une sorte de timidité :

— Jeanne est étonnante !

— Etonnante en quoi? demanda froidement M. de Boisvilliers.

— C'est une belle personne maintenant.

— C'est une excellente fille du moins...

J'espère du fond du cœur qu'elle sera heureuse... Ce Chaville qu'elle épouse n'est pas un aigle; mais on le dit brave homme.

— Il y a longtemps que cela est décidé, mon père ?

— Mais... il y a cinq ou six jours, je suppose... C'est mardi dernier que Léopold est venu m'apprendre cette nouvelle.

C'était aussi le mardi précédent que M. de Boisvilliers avait été frappé subitement de son alarmante indisposition. Ce rapprochement de dates fit naître dans Pesprit de Philippe une prensée douloureuse. H ne parte plus de Jeanne à son père, et i! n'en parla pas davantage à madame de Talyas, à qui il écrivît ce jour-là, comme il le Fui avait promis.

II passa une semaine à Boisvilliers, occu r pant la plus grande partie de son temps h renouveler connaissance avec les vieux amis de sa famille qui habitaient les campagnes environnantes ou la petite ville voisine. Il observait avec intérêt chez la plupart d'enflre eux les habitudes de vie régulière, tranquille et digne dont sa famille eHe-n^ne' était te modèle et dont sa cousine semblait être la poésie. Ces existences provinciales,

dans leur espèce de fixité traditionnelle, avaient autrefois révolté sa jeune imagination, avide d'action et d'aventures. I) avait secrètement qualifié de nécropoles et de bottes à momies ces vieilles demeures patrimoniales où Ton voit les fils s'asseoir successivement dans le fauteuil du père et de l'aïeul, au coin du même fljyer l'hiver, au coin de la même fenêtre l'été. Parce qu'ils n'étaient pas agités, il les croyait immobiles, car il y a un âge où la fièvre fait l'illusion de la force, et la piaffe l'illusion du mouvement. Il avait maintenant d'autres points de vue; la vie, sans le vieillir encore, l'avait déjà mûri. Il commençait à soupçonner qu'en retranchant de la brillante activité parisienne tout l'inutile et le byzantin, il n'en restait pas grand' chose d'essentiel qu'on ne trouvât à un

degré égal dans ce sage petit monde provincial : il y trouvait même les intelligences plus saines et plus droites, l'esprit plus naturel, et la sottise elle-même plus franche. Enfin, après avoir vu la province trop en noir, il la voyait peut-être trop en rose :

apparemment c'était la faute de mademoiselle Jeanne.

Philippe, pendant la durée de son séjour, ne retourna qu'une ou deux fois au château de La Roche-Ermel, comprenant qu'il avait perdu le droit de s'y montrer assidu et familier. Cette discrétion lui coûta, car sa cousine lui inspirait tout au moins un vif sentiment de curiosité. Il en fut réduit, pour la satisfaire, aux hasards de voisinage.

Jeanne vint assez fréquemment avec son père prendre des nouvelles de M . de Bois villiers. Il la voyait passer quelquefois &

chevaF entre son père et son fiancé. Elle avait même une amazone de drap bleu qui lui seyait fort bien. Enfin, un dimanche, il fut invité h prendre place à l'église dans Fe banc de la famflfe, et 3 eut ensuite le plaisir d'escorter sa cousine jusqu'au château...

Mais toujours ce Chavilïe ! c'était ennuyeux. Il fut plus heureux le soir où il alla faire ses adieux aux La Roche-Ermel. — Il partait le lendemain. Il sembla qu'à la veille de ce départ Jeanne ne se sentît pius tenue k l'extrême réserve qu'elle avait gardée jusque-là avec son cousin. Son père ayant été appelé à l'improviste chez un de ses fermiers, elle demeura assez longtemps

seule avec Philippe. Sur le désir qu'il lui j \\ en témoigna, elle se mit au piano et joua

y deux ou trois vaïses avec une verve passionnée, sans perdre un instant la dignité

LES AMOURS DE PHILIPPE 2i&

calme de sa physionomie et de son attitude Cette jeune ménagère était une artiste. Elle lui révéla même d'autres talents qu'il ne lui connaissait pas. Elle avait appris de sa tante à peindre sur vélin et sur porcelaine.

Elle s'occupait alors de décorer un service de table dont toutes les pièces étaient d'une ornementation différente; c'était un grand travail et une œuvre vraiment belle. Elle en empruntait les dessins et les couleurs quelquefois h des fleurs et à des feuillages naturels, plus souvent à des manuscrits et ii des missels anciens dont la bibliothèque du château possédait une précieuse collection. Elle y conduisit Philippe, et lui montra ces richesses en les feuilletant d'un air de respect religieux. Elle lui expliquait la provenance présumée des manuscrits, précisait l'époque à laquelle ils se rapportaient,

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citait les personnages historiques auxquels un certain nombre avaient appartenu, — tout cela h sa manière brève et nette, d'un mot, sans ombre de prétention, laissant deviner toutefois une instruction très-étendue et très-variée.

Cependant le comte Léopold ne rentrait pas; le soir tombait; leur tête-à-tête se prolongeait, et elle commençait à paraître embarrassée.

— Si nous allions au-devant de mon père? dit-elle tout h coup.

Elle passa sur sa tête son voile de blonde, et prit avec Philippe le chemin de la ferme où le comte s'était rendu. Presqu'au sortir du château s'ouvrait un sentier qui descendait par une pente rapide en côtoyant la berge d'un étang; car La Roche-Ermel, comme Boisvilliers et comme la plupart

des vieux manoirs du pays, avait son étang. C'était une pièce d'eau assez vaste et profondément encaissée au bas du coteau.

Une partie des rives était couverte de taillis et de bruyères, une autre formée par des masses rocheuses. La ferme était à peu de distance dans le vallon au fond duquel serpentait une petite rivière nommée TOrmaie. De la falaise escarpée qui dominait l'étang, la vue plongeait dans le vallon et s'étendait au delà, sur des horizons boisés dont les derniers plans s'estompaient déjà dans le crépuscule. — Ce fut là que mademoiselle de La Roche- Ermel s'arrêta pour attendre son père, en compagnie de celui qu'elle avait tant aimé. Ils s'assirent côte à côte sur la mousse sèche d'une roche et demeurèrent quelque temps silencieux, regardant les

petites fumées bleues qui montaient çà et là au-dessus des toits de chaume, écoutant les bruits du soir qui s'élevaient par intervalles dans la sonorité profonde des camoagnes, — les abois lointains d'un chien de garde, quelques mugissements sourds sortant du fond des prairies, un vague tintement de cloche, un chant d'oiseau attardé dans le taillis.

— Gela doit vous paraître un peu triste après Paris? dit Jeanne en souriant.

— Gela me parait infiniment doux, répondit le jeune homme d'une voix émue.

C'est la paix,... une paix charmante... que je regretterai maintenant toute ma vie.

— Je vous croyais d'autres goûts, reprit-elle après une pause.

— Oui,... murmura-t-il, vous devez me juger sévèrement, Jeanne*

— Pas du tout, dit-elle simplement. — Ah i voilà mon père- La, grande taille du courte apparaissait

au bas du sentier. Elle fit quelques pas au-devant de lui *

— Mon père, dit-dle, Philippe n'a pas voulu partir saos vous avoir serré la main*

— Je vous demande pardon, mon cher enfant, dit le comte. J'ai été retenu plus longtemps que je ne pensais.

Il leur conta alors qu'il avait été mandé à la ferme pour constater l'écroulement aub&td'un mur, et ce léger désastre servit de texte à l'entretien jusqu'à leur retour au château. Devant la porte, Philippe leur dit adieu, et les quitta.

Il s'éloigna Avec une sorte de nâle dans la direction de Boisvilliers; mais, à moitié route, il s'arrêta brusquement, s'accouda

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sur la bairière devant laquelle avait eu lieu sa première entrevue avec sa cousine, et resta là rotant jusqu'à ce que la nuit eût achevé de descendre sur la campagne. — Il reprit alors à pas lents le chemin de La Roche-Ermel ; quand il aperçut les lumières \ du château, il ralentit encore sa marche, parut hésiter, puis continua d'avancer avec précaution.

Les fenêtres du salon du rez-de-chaussée s'ouvraient d'un côté sur la cour, et de l'autre sur un parterre aux bordures de buis. Il entra dans ce jardin, et s'approcha d'une des fenêtres. — La famille était réunie dans le salon : le comte lisait, le front penché sur une table; en face de lui, le chevalier classait des plantes dans un herbier ; mademoiselle Angélique piquait une hande de tapisserie ; Jeanne, assise un peu

à. l'écart devant un guéridon, peignait une de ses magnifiques assiettes. Elle avait le visage tourné vers la fenêtre, et Philippe put contempler h son aise une dernière fois ces traits fiers et doux qui ne semblaient pas en ce moment empreints de leur sérénité habituelle. La jeune fille était pensive et distraite ; ses grands yeux erraient par instants dans le vide. — Soudain deux larmes s'en détachèrent comme deux perles, et glissèrent sur ses joues :

elle lès essuya doucement du bout de ses doigts, et jeta à. la dérobée un regard inquiet autour d'elle comme pour s'assurer que sa défaillance n'avait pas été remarquée. — Puis elle poursuivit son travail avec gravité, en fronçant ses noirs sourcils. Mademoiselle de La Roche-Ermel était mécontente d'elle-même.

Philippe de Boisvilliers n'était pas apparemment plus content de lui, car il s'assit tout & coup sur un banc du jardin, mit sa tête dans ses mains, et pleura.

Le lendemain soir, il rentrait à Paris.

— fît votre cousine, à propos, demanda madame de Talyas à Philippe la première fois qu'elle le revit, a-t-elle toujours ses grandes jambes ?

— Toujours.

— Et sa grande bouche?

— Parfaitement.

— Et de l'encre aux doigts ?

— Et de l'encre aux doigts.

— Et quel effet ça lui a-t-il fait de woa revoir?

— r Aucun effet... On lui avait persuadé autrefois qu'elle devait m'épouser, c'était tres-Dien... Maintenant on lui dit d'en épouser un autre,... très-bien encore ! C'est une personne comme cela.

— Et son mari, quoi homme est-ce ?

— Dans son genre, un bon villageois.

— Est-ce que vous irez à la noce? Quand cette noce, au fait ?

— Mais... dans six semaines ou deux mois, je pense... J'irai si mon père le désire... e* si vous le permettez.

— Moi, mon ami, ça m'est égal.

Phi/ippe, comme on le voit, avait profité

à Fécule de madame de Talyas, et il commençait à lui tenir tête dans le grand art où elle était passée maîtresse. — Il avait besoin, au reste, de veiller sans cesse sur lui-môme pour dissimuler le redoublement

de souffrance et même d'horreur que Jui causait sa vie de passion malsaine et de continuelle trahison au sortir de l'atmosphère plus haute qu'il venait de respirer.

Il semblait en même temps que madame de Talyas s'appliquât méchamment à rechercher les incidents qui pouvaient prêter à leur liaison une couleur plus odieuse. Ce fut ainsi qu'une nuit elle tint Philippe caché derrière un rideau de fenêtre pendant que son mari traversait sa chambre en revenant du cercle. Une autre nuit, elle eut l'invention de se rendre en grand mystère à un bal masqué que donnait une étrangère d'un monde un peu excentrique, et d'y souper sous le masque en face de son mari et à côté de son amant. — Philippe, qui ne trouvait pas à, beaucoup près autant de plaisir qu'elle dans ces sortes d'émotions,

se figurait parfois qu'elle avait secrètement résolu de le mettre aux prises avec M. de ♦Talyas ; mais la vérité est que cela amusait cette jeune femme, et rien de plus.

À mesure que s'aggravaient pour Philippe les dégoûts et le* angoisses de ce fatal amour, les impressions de son séjour à Boisvilliers prenaient dans son souvenir plus de vivacité et de charme. L'image de sa cousine Jeanne surtout lui apparaissait chaque jour plus attrayante et plus touchante.

En face de madame de Talyas, elle revêtait à ses yeux la pure splendeur d'un ange de lumière. Quand il songeait qu'elle s'était parée de tant de mérites? de grâces et de talents pour se rendre digne de lui et pour lui plaire,, qu'elle lui avait consacré depuis qu'elle existait tant d'efforts généreux, tant d'héroïque volonté, tant de larmes, — qu'il

aurait pu marcher toute sa vie appuyé sur cette énergique et douce créature, soutenu par elle dans le bien, dans le calme, dans l'honneur, — et que tout cela, il l'avait repoussé, dédaigné et perdu à jamais, — ces pensées lui faisaient saigner le cœur de tendresse et de regret.

Au milieu de ces douloureuses agitations il reçut de son père, quelque temps après son retour, une lettre qui n'était point faite pour les calmer. M* de Boisvilliers lui annonçait que le mariage projeté de mademoiselle de La Roche-Ermel avec M. de Ghaville était rompu. — Cette rupture, ajoutait-il pour toute explication, avait eu lieu sans éclat et dans des conditions également honorables pour les deux parties. — Philippe, aidé par ses récents souvenirs, s'expliqua aussitôt cet événement par des raisons qui,

comme il le sut plus tard, étaient exactement conformes à la vérité. Mademoiselle de La Roche-Ermel, en le revoyant, avait senti se réveiller son affection pour lui, et n'avait pas voulu se marier h un autre avec un mensonge sur les lèvres et dans le cœur.

Cette nouvelle troubla et préoccupa le jeune homme à un tel point, qu'il ne put s'en taire avec madame de Talyas.

— Ma pauvre cousine, lui dit-il, joue décidément de malheur... Voilà son mariage rompu.

— Bah ! à quel propos ?

— Je ne sais... Je suppose que le fiancé aura reculé au dernier moment.

— Ah ça ! elle est donc monstrueuse ?

dit la marquise.

— Pis que cela,... ordinaire !

— Un paquet î

— Une espèce de paquet, oui.

— Et comment monsieur votre père, qui est si bien, pouvait-il songer à vous faire épouser une horreur?

— Oh! vous savez, en famille, on s'habitue aux gens ; on ne les voit pas comme ils sont ; certaines convenances aveuglaient mon père sur le reste.

— Et puis, dit la marquise en riant, ce n'était pas lui qui épousait.

— Justement.

Ainsi Jeanne était libre ! Il n'avait, suivant toute vraisemblance, qu'à dire un mot pour que cette main fidèle et loyale tombât dans la sienne, pour que ce bonheur, qui était devenu le rêve et le regret de tous ses instants, lui appartînt... Quelle tentation de partir, aussitôt la nouvelle reçue, d'aller se ' jeter aux pieds de la noble fille, et de faire

UA LfiS AMOURS DE PHILIPPE

enfin couler de ses beaux yeux des larmes heureuses !

Pour se donner cette fête charmante, il &e lui manquait qu'une chose, malheureusement fort difficile à obtenir : c'était ia permission de la marquise. S'en passer n'était ni honnête — ni sûr; il n'y songea pas. La lui demander était inutile, et il n'y songea pas davantage. Il continuadonc, le désespoir dans l'âme, à traîner sa chaîne encore alourdie.

Presque en même temps une complication inattendue était venue ajouter aux angoisses de sa situation. — M, de Talyas avait oui d'un premier mariage avec une Anglaise une fille, Glotiide de Talyas, qui avait été élevée, jusqu'à sa seizième année, dans un grand pensionnat de Paris. Hi'avaiioonifiée ensuite aux soins d'une sœur de sa mère, sous le prétexte delà perfectionner dans ia

langue anglaise, mais en réalité pour éviter les froissements que la vie commune eût pu faire naître entre la jeune fille et sa jeune belle-mère* Clotilde était alors depuis deux ans en Angleterre : M. de Talyas, voyant que le moment de la marier était venu, alla la prendre à Londres et la ramena avec lui à Paris.

Clotilde de Talyas était une petite personne brune, bien faite, l'œil étonné et candide, au demeurant hardie comme un page et fine comme l'ambre. Elle avait un léger accent anglais qui n'était pas sans grâce.

Son père lui avait conté dès longtemps l'histoire de Philippe ; elle ne fut donc pas surprise de le trouver si avant dans l'intimité de la famille, et il parut bientôt qu'elle n'en était pas plus fâchée que surprise. Avaitelle conçu à l'avance une passion roma-

nesque pour le jeune sauveur de son père?

se prit-elle de goût pour lui à première vue? ou devina-t-elle par son intuition de femme que le moyen d'être particulièrement désagréable à sa belle-mère était d'être agréable à Philippe? — Quoi qu'il en soit, elle lui témoigna dès les premiers jours une prédilection marquée qui ne tarda pas à mettre la marquise en éveil. Si Glotilde n'était pas encore une rivale, elle était déjà tout au moins un étrange trouble-fête. Philippe n'était pas assis dans le boudoir de sa belle-mère, qu'elle y arrivait incontinent, souriante et sautillante comme une jolie bohémienne.

— Je ne vous dérange pas, matante? — disait-elle en s'installant entre eux, — car elle appelait madame de Talyas sa tante, par un aimable euphémisme que son père

lui avait imposé ; mais elle avait une manière perfide de prononcer : « ma tante », — qui prêtait à ce mot un air de vieillesse et de caducité extraordinaires.

Embarrassé des attentions de la jeune fille, torturé par les défiances ombrageuses de la marquise, plus torturé encore par son amour, qu'il ne partageait plus, Philippe entra alors dans une nouvelle phase qui, en fait de chagrins, de hontes et de périls, ne laissait vraiment rien à désirer.

Un jour, madame de Talyas, outrée des pointes audacieuses que mademoiselle Clotilde poussait sur* son terrain, crut devoir signaler à son mari l'inconvenance de la conduite de sa fille.

— Elle est, je vous assure, lui dit-elle, du dernier ridicule avec Philippe de Boisvilliers. Cela me gêne même.

— Et Philippe, demanda M. de Talyas, comment est-il?

— Oh ! très-bien, très-réservé.

— Et vous croyez réellement, reprît le marquis, que Clotilde l'aime un peu ?

— Je ne sais pas si elle l'aime, elle est élevée à l'anglaise, et ses façons familières avec les jeunes gens ne signifient pas grand'chose ; mais elles ne sont pas de mise chez nous.

— Eh bien, écoutez, ma chère, dit M . de Talyas, je suis enchanté de ce que vous m'apprenez, car depuis longtemps mon idée fixe est de marier ces deux enfants-là.

— Ah ! dit la marquise.

— Certainement, — poursuivit M. de Talyas, — au point de vue de la fortune, c'est un mariage inespéré pour Philippe.

Clotilde aura quinze cent mille francs en se

mariant, c'est très-joli. Mais les Boisvilliers sont d'une excellente famille; le jeune homme m'a rendu un service que je suis bien aise de reconnaître. En outre, j'ai pu l'apprécier depuis deux ans et je ne puis rien souhaiter de mieux pour ma fille.

Maintenant. .. je sais que Philippe est trèsdélicat, et il est évident qu'il n'osera jamais m'adresser sa demande.. . Ma foi, avec un garçon comme lui, on peut aller franchement. Je lui ferai ta mienne.

— Il y a un malheur, dit la marquise en tendant légèrement les sourcils, c'est qu'il refusera.

— Pourquoi? Ce serait absurde. Clotilde est très-agréable,... une dot magnifique...

Il serait fou de refuser... À moins qu'il n'ait ailleurs quelque attachement mystérieux, — et il n'en a pas, que je sache.

— C'est ce qui vous trompe, dit la marquise en souriant, il en a un.

— Où cela ? dans notre monde î

— Non, — en province,... une cousine,

— Une cousine? Il ne m'en a jamais parlé.

— A vous, non ; un homme n'attire pas ces sortes de confidences ; mais, moi, je connais ses secrets, lia une cousine... mademoiselle de La Roche-Ermel, qu'il aime depuis l'enfance... Ils sont comme fiancés depuis son dernier voyage ; je crois môme que l'époque du mariage est fixée.

— Ah ! c'est contrariant. Assurez-vous donc de cela, ma chère. Au surplus, je pense le voir ce soir au cercle... Je le plaisanterai sur son mariage,... et je saurai ce qui en est.

Le marquis murmura encore quelques

mots d'un ton de désappointement et sortit.

Une demi-heure plus tard, Philippe de Boisvilliers recevait un billet de madame de Talyas et y lisait avec stupeur ces mots :

« Vous épousez votre cousine. — Nécessité absolue. — Ne me démentez pas. »

A travers le désordre d'idées inexprimable où le jeta cette singulière injonction, il entrevit cependant la vérité, quoique confusément. — Il soupçonna du moins que la marquise, dans son irritation jalouse, avait recours à cet expédient désespéré pour l'éloigner de sa belle-fille... Peut-être cette âme passionnée préférait-elle renoncer ellemême h son amour que de le voir sans cesse disputé et menacé par une rivale qu'elle était forcée de subir? — A cette

pensée, le cœur du jeune homme s'inonda de joie. Quoi ! sans déloyauté, sans éclat, sans déchirement, il allait être délivré de ce joug maudit, il allait recouvrer son indépendance, sa paix, son avenir, redevenir maître de sa vie et pouvoir l'offrir à Jeanne?

Il attendit fiévreusement l'heure où M. de Talyas avait coutume d'aller à son cercle, et courut chez la marquise. En prévision de sa visite, elle avait envoyé Clotilde à l'Opéra avec madame de Libernay. Elle vint au-devant de Philippe, lui prit les mains, et, avec un accent de tendresse et de douceur féminines, qui ne lui était pas habituel :

— Que je vous demande pardon ! lui ditelle. J'exige de vous un sacrifice bien grand,... mais que faire?... En deux mots, M. de Talyas voulait vous marier avec Clo-

tilde... il a bien fallu dire, sous peine d'éveiller ses soupçons, que je sentais naître déjà, il a bien fallu dire que vous étiez engagé avec quelqu'un et nommer ce quelqu'un... Votre cousine s'est trouvée là... Je l'ai prise... Autant elle qu'une autre... ou plutôt, pour être franche, je l'aime mieux qu'une autre.. . du moins, je n'en serai pas jalouse... pauvre fille!

Philippe eut le pressentiment que les choses n'allaient pas tout à fait aussi bien qu'il l'avait espéré. Il eut froid dans les veines.

— Pardon, dit-il, mais comment entendez-vous donc cette affaire?

— Mon Dieu, tout naturellement. .. Aussitôt marié, vous reviendrez vous installer à Paris avec elle et vous me la présenterez.

Il se recueillit un moment les yeux baissés; puis, les relevant :

— Je ne ferai pas cela, dit-il.

— Vous ne ferez pas cela?

— Non. Je n'épouserai pas une femme, quelle qu'elle soit, avec cette indigne préméditation de duplicité.

— Et qu'est-ce donc que je fais pour vous, moi? dit la marquise. Est-ce que vous croyez que j'aime plus que vous à vivre dans la duplicité?... et cependant, j'y nage ! — Allons ! pas de ces raisons-là, mon ami... Dites-moi que votre cousine vous fait horreur, — que le sacrifice est audessus de vos forces. .. soit! Je comprendrai ;... mais alors, soyez sûr de ce que je vous dis, — je suis perdue;... si vous me désavouez, mon mari devine tout.

Philippe parut réfléchir pendant quelques

secondes, puis il reprit avec un peu d'hésitation, comme un homme qui foule un terrain dangereux :

— Mais,... quand il avait été question autrefois de ce mariage entre ma cousine et moi,... notre résidence en province en était une condition, ... et il est très-possible que la famille y tienne toujours.

— Cela, jamais ! dit la marquise. — Au reste, rien de plus improbable que cette exigence, surtout maintenant que vous avez une position à Paris.

Puis tout à coup, flairant le piège, et dardant sur Philippe sa prunelle étincelante :.

— Ah ça! mais... est-elle aussi laide que vous me le dites, votre cousine ?

— Hélas ! dit Philippe.

— Eh bien , mon ami, voyons... ne suis-je pas belle pour deux?

— Oui, sans doute; — mais tout cela est si nouveau, si imprévu... Laissez- moi y penser encore, je vous prie, avant de prendre un parti.

Rentré chez lui, Philippe passa le reste de la nuit à. méditer sur la conduite qu'il devait tenir dans une conjoncture si délicate. Il était malheureusement engagé dans une de ces aventures dont on ne sort jamais, quand on en sort, que par des voies obliques. La détermination à laquelle il s'arrêta n'était donc pas et ne pouvait pas être parfaitement droite et correcte. Elle était peut-être, après tout, la meilleure qu'il pût choisir. C'était en tout cas celle qui le séduisait le plus. — Bref, il résolut de saisir cette occasion

inespérée de reprendre sa liberté. Il épouserait sa cousine, mais il ne l'amènerait pas à Paris, et il romprait toutes relations avec madame de Talyas. Il alléguerait auprès d'elle, pour justifier sa résidence en province, la volonté de la famille et la santé de son père. Il se flattait que le temps préparerait peu à peu la marquise à ce dénoûment et qu'elle finirait par l'accepter avec résignation. — Le succès de ce plan n'était pas sans vraisemblance, & une condition toutefois, c'était que la marquise conservât éternellement, ou du moins jusqu'au mariage, l'idée qui lui représentait Jeanne de La Roche-Ërmel comme une personne disgraciée et une rivale méprisable. Mais Philippe ne tarda pas à reconnaître qu'il serait malaisé de la maintenir dans cette heureuse illusion.

Le lendemain en effet, quand il lui eut déclaré qu'il était prêt à accomplir l'acte de dévouement qu'elle lui imposait, et quand elle l'eut remercié avec une chaleur qui n'était pas bien nécessaire, elle lui soumit quelques articles de son programme, entre autres celui-ci : — il n'était pas douteux que mademoiselle de La Roche-Ermel ne vînt à. Paris dans quelque temps pour s'y occuper de son trousseau. Madame de Talyas, comme amie de la famille, se mettrait alors à sa disposition : elle l'accompagnerait dans les magasins, elle la conduirait chez ses fournisseurs, et poserait ainsi tout naturellement les bases de leur future intimité. — Philippe ne fit aucune objection à cette clause redoutable, se réservant de l'éluder par tous les moyens possibles.

Pressé d'échapper à cet enfer où il ne

pouvait plus ouvrir la bouche sans mentir, il écrivit le même jour à son père pour lui annoncer formellement ses dispositions, — qu'il lui confirmerait bientôt de vive voix.

Deux jours plus tard, après avoir confié ses projets de mariage à M. de Talyas et avoir reçu ses compliments, il quittait Paris en se promettant de n'y pas revenir de sitôt.

Quand il arriva le soir à Boisvil tiers, son père le tint longtemps embrassé, et lui dit avec une émotion qui le toucha jusqu'aux larmes :

— Tu me rends heureux, • • • bien heureux, mon enfant!

— Mais je l'aime... ainsi je n'en ai pas démérite! s'écria Philippe. Et le sait-elle?

ajouta- t-il avec un peu d'inquiétude.

— Non, pas encore ; je l'ai seulement fait pressentir à son père.

ttt LES AMOURS DE PHILIPPE

— C'est qu'elle est très-fière, trèsdigne... Si elle allait me garder rancune...

et me refuser ?

— Je ne crois pas, dit M. de Boisvilliers; mais, si vous le voulez, mon fils, nous allons nous en assurer immédiatement.

Ils partirent pour La Roche-Ermel au moment où les premières étoiles se montraient à travers la cime des arbres. — Un domestique qu'ils rencontrèrent dans la cour du château se chargea d'aller prévenir le comte Léopold, qui sortit aussitôt du salon et se présenta sur le seuil.

— Mon ami, lui dit M. de Boisvilliers, je viens vous demander d'exaucer le vœu de toute ma vie en accordant la main de votre fille à ce méchant garçon-là.

Le comte inclina la tête avec une courtoisie souriante :

— Vous savez, dit-il, mon ami, que, s'il eût dépendu de moi, ce méchant garçon serait mon fils depuis longtemps; mais nous n'aurons pas, Dieu merci, perdu pour attendre. Il nous revient éprouvé par le fer et par le feu ; il n'en sera que meilleur. — Je dois ajouter que ma fille ignore encore l'honneur que vous nous faites, et que je dois réserver son consentement. Permettezr-moi d'avoir avec elle quelques minutes d'entretien.

Il les fit entrer dans un boudoir qui attenait au salon. Peu d'instants après, il les y rejoignit. — Jeanne l'accompagnait. Elle était très-pâle, mais toujours calme.

— Philippe, dit-elle en s'avançant vers lui avec sa douce majesté, — voici ma main.

Il y a du bien et du mal à dire de la vie de province. Nous n'en dirons que le bien.

— Le bien, c'est avant tout la maison de famille, qui n'existe guère à Paris ; c'est le vieux nid héréditaire que les générations successives réparent, mais ne changent pas, où le parent principal, à défaut du père, se fait un devoir pieux de résider, et où les oiseaux envolés viennent se retremper de temps à autre dans les sensations salubres de leur enfance. Quand on rentre,

fatigué de la vie et désenchanté des passions, dans ces chers asiles, avec quel sentiment de paix et de bien-être on y respire les odeurs d'autrefois, avec quelle douce mélancolie on écoute les bruits familiers de la maison, ces voix mystérieuses, ces murmures, ces plaintes, qu'ont entendus nos ancêtres et que nos fils entendront après nous ! Il vous semble au milieu de ces traditions continuées que votre propre existence se prolonge dans le passé et dans l'avenir avec une sorte d'éternité.

Philippe, pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée à. Boisvilliers, éprouva ces émotions dans toute leur force, encore relevées par le charme d'un amour honnête et heureux. Il les éprouva d'abord sans mélange, comme le naufragé que le flot jette sur le rivage ne sent dans les pre-

mières heures que la joie de vivre et de respirer. — Mais il ne tarda pas à se souvenir que sa retraite enchantée n'était pas plus que l'île de Robinson à l'abri des interventions désagréables... S'il eût pu, d'un coup de baguette magique, creuser un abîme infranchissable entre Paris et La Roche -Ermel, quelle délivrance!..- quel calme!

Mais le sifflet aigu des locomotives, traversant les bois chaque matin et chaque soir, l'avertissait assez que cet abîme n'existait pas, et que madame de Talyas pouvait se dresser tout & coup entre sa fiancée et lui comme le spectre de sa mauvaise jeunesse. — Cette chimère le saisissait brusquement au milieu de ses promenades et de ses entretiens avec Jeanne ; elle le réveillait la nuit, et ce nom de Talyas,

qui avait sonné autrefois si doucement à son oreille, hantait maintenant sa pensée avec l'odieuse importante du cauchemar- Le secret qu'il oortait avec lui dans l'intimité pure de sa famille lui pesait comme un sacrilège. Vingt fois il fut sur le point de le confier à «on père, à Jeanne ellemême; mais ce secret n'était pas le sien seulement, et il ne pouvait le trahir sans se dégrader. -Comment d'ailleurs jeter le trouble d'une telle révélation dans ces âmes heureuses et tranquilles ! Il espéra pouvoir le leur épargner toujours, et il garda pour lui seul son fardeau.

Plus déterminé que jamais à briser sans retour ses relations avec la marquise, il avait alors la tâche difficile et horrihleme&t pénible de la tromper sur ses desseins et sur toutes choses jusqu'à ce que son ma-

liage fût accompli. Il se proposait de voyager ensuite avec Jeanne pendant quelques mois, et d'arriver ainsi, en gagnant du temps, èL une rupture sans secousse et sans scandale. En attendant, s'il ne voulait pas éveiller la défiance de madame de Talyas, il devait continuer de lui écrire assidûment, ainsi qu'il le lui avait promis. Chacune de ses lettres lui coûtait de terribles efforts de rédaction : ne pouvait-il arriver un jour où elles seraient mises sous les yeux de Jeanne? Il fallait qu'elles parussent à la marquise des gages suffisants de fidélité, et que mademoiselle de La Roche-Ermel cependant n'y pût jamais trouver le détestable démenti des paroles de tendresse qu'il lui prodiguait alors chaque jour.

Il ne faisait, du reste, aucun mystère à sa famille ni h Jeanne de sa correspondance

amicale avec la marquise. Son aventure avec M. de Talyas, la liaison étroite qui en était résultée entre eux, son intimité dans la maison, étaient dès longtemps des faits bien connus à La Roche-Ermel. M. de Boisvilliers, dans chacun de ses voyages à Paris, avait été reçu par le marquis et par sa femme avec une sympathie cordiale; .;* gardait de leurs bontés pour Philippe et pour lui-même le plus chaud souvenir, et professait en particulier pour madame de Talyas un culte de vieux gentilhomme, Jeanne, à qui il avait souvent parlé sur un ton enthousiaste de l'amie si distinguée de son fils, le plaisantait sur sa grande passion parisienne. L'idée que la passion du père pût être en même temps la passion du fils ne lui était jamais entrée dans l'esprit. Elle avait entendu dire que la marquise

avait une fille bonne à marier. Sur cet indice, et aussi par un penchant naturel h voir les choses humaines sous leur jour le plus pur et le plus correct, elle se représentait l'amie de Philippe comme une personne qui avait pu être belle, mais qui ne pouvait plus être que respectable. Cette ^lasion ne céda même pas à une circonstance qui se présenta quelques jours plus tard et qui était cependant bien faite pour la dissiper.

Le malaise continuel où vivait Philippe, ses anxiétés secrètes, ses accès de sombre rêverie, ne pouvaient échapper longtemps à une femme d'un esprit aussi ouvert et d'un cœur aussi aimant que Tétait mademoiselle de La Roche-Ermel. Elle s'inquiétait depuis quelque temps dte ces symptômes inexplicables, et se demandait si le

bonheur dont elle s'était enfin crue assurée n'était pas déjà près de. lui manquer, quand une singularité plus marqjiée dans l'attitude et dans la conduite de Philippe lui offrit l'occasion de s'expliquer avec lui,

La date de leur mariage était arrêtée : il devait avoir lieu dans six semaines,, vers Les premiers jours de septembre. Il restait à peine le temps de procéder aux emplettes de la corbeille et aux apprêts du trousseau» La tante de Jeanne, mademoiselle Angélique, annonça un matin, pendant le déjeuner de famille, qu'elle était disposée à se rendre à Paris avec sa nièce, en compagnie de MM. de.Boisvilliers, pour s'y occuper da ces importants détails. Le départ fut fixé au jeudi suivant. Pendant qu'on discutait sur cette question, Jeanne fut frappée du silence, da Philippe,, de sa mine embar-

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rassée et presque consternée* «■* j> firent après le déjeuner une promenade u cheval dans les bois : le comte Léepold , qui les accompagnait, se tenant discrètement, suivant sa coutume, à F arrière-garde, et les laissant tous deux côte à côte en vedette, Jeanne saisit le moment et touchant légèrement de sa cravache le bras de son fiancé :

— Qu'est-ce qui se passe, Philippe?

dit-elle en le regardant de son grand air sérieux. Dites-moi cela, je vous prie.

— Mais... il ne se passe rien, dit le jeune homme en essayant de sourire.

— Je vous demande pardon... Vous êtes triste, soucieux, malheureux depuis quel • que temps, et vous l'êtes de plus en plus.

— Eh bien, Philippe, si vous vous repentez déjà, si vous sentez que vous vous êtes

mépris, — je fais appel à votre honneur,...

dites-le-moi nettement. Vous êtes pardonné d'avance. J'ai beaucoup souffert dans ma vie, et je suis prête à souffrir encore;... cela m'étonnait d'être heureuse!... mais il

y a un genre de souffrance qui me serait intolérable, qui me serait mortel, — et que je ne vous pardonnerais pas de m'infliger :

ce serait la douleur d'être trompée, l'humiliation d'être aimée par contrainte et épousée par devoir... Tout, excepté cela!

— Jeanne, dit Philippe en fixant sur elle des yeux où elle put lire la sincérité la plus profonde et la plus émue, je vous aime,... je vous aime bien,... je vous aime uniquement ! . . . S'il me fallait renoncer à. vous maintenant, mon cœur se briserait. • .

Devant Dieu, c'est la vérité.

— Je vous crois, dit-elle.

•2ttî LES AMOURS M PHILIPPB

Elle respira longuement et reprit :

— Mais alors, mon ami, qu'est-ce que vous avez?... Voulez- vous me permettre de le deviner? — Puisque ce n'est pas moi qui vous fais peur...

— Peur! murmura le jeune homme d'un ton bas et passionné : je vous adore !

— C'est bien fait ! dit-elle en riant. — Mais, puisque ce n'est pas moi, c'est donc ta vie de province qui vous effraye,... n'estce pas? Quand on a parlé de ce voyage à Paris, j'ai vu que vous pâlissiez. Cette idée de revoir votre cher Paris pour le quitter ensuite à jamais vous a oppressé, n'est-il pas vrai?... Eh bien, voyons, il me serait bien pénible d'abandonner tout à fait mon père ; mais ne pourrions-nous faire deux parts de notre existence, en passer une moitié à Paris, l'autre icij je sup-

pose? Est-ce que cela vous contenterait?

— Ah ! mon Dieu ! ma pauvre chère enfant, dît Philippe,, comme vous êtes loin de la vérité ! Mais je me trouve en paradis dans ce coin du monde... le ne rêve que d'y vivre et. d'y mourir près de vous... J'ai Paris en horreur ; je n'y ai que des souvenirs mauvais et misérables, et la pensée d'y remettre les pieds même pour quelques jours m'est insupportable... C'est une folie; une superstition,, ce que vous voudrez, mais je vous supplie, ma chère âme, de renoncer à ce voyage !

Jeanne le regarda :.

— Vous avez, dit-elle, une raison que vous ne me dites pas.

— Oui, j'en ai une,répondit Philippe enaccentuant énergiquement ses paroles. — Aye* confiance en moi, et ne me la demandez pas*

Mademoiselle de La Roche-Ermel réfléchit quelques minutes en silence. — S'il lui fut impossible de pénétrer le secret de Philippe dans ses extraordinaires complications, elle en entrevit du moins nettement par un lueur soudaine le point essentiel.

Elle devina qu'il avait engagé sa jeunesse dans quelque faute dont le remords lui pesait, dans quelque attachement illégitime dont il était obsédé et dont elle était appelée h le délivrer. Elle ne songea pas un instant à identifier sa rivale mystérieuse avec madame de Talyas, précisément peut-être parce que le nom de la marquise lui était familier et qu'on le prononçait chaque jour sans mystère devant elle.

Cette découverte agita mademoiselle de La Roche-Ermel, mais elle ne lui déplut pas : elle lui expliquait tout ce qui lui avait

paru équivoque et suspect dans les allures de son cousin; en même temps, elle lui donnait à elle-même un rôle sauveur qui agréait à son imagination, qui charmait sa conscience et qui suscitait ce qu'il y avait en elle de vaillant et d'héroïque.

— Eh bien, reprit-elle doucement, c'est entendu, nous n'irons pas à Paris... Je n'y tenais pas du tout quant à moi... C'est vous, mon ami, qui en souffrirez dans votre amour- propre... Je serai habillée comme une mariée de village, je vous en préviens.

— Mais, Jeanne, je vous trouve admirablement mise... Où donc vous faisiezvous habiller jusqu'ici?

— Jusqu'ici, j'avais une petite couturière de la ville qui n'était pas sans génie, et nous nous en tirions passablement à nous

Mt LES AMOURS DB PHILIPPE

deux... Mais elle vient de se. marier ellemême et elle a quitté le paya.

— Ne serait-il pas possible, dit Philippe, d'envoyer quelques -unes de vos robes comme modèles ?

— Oh ! très-délicat ! dit Jeanne en riant.

Les couturières les plus habiles manquent souvent de goût quand on n'est pas là pour les guider. D'ailleurs, un trousseau ne se compose pas seulement de robes, mon pauvre cousin. •• Il faudrait au moins que j'eusse à Paris une correspondante trèsintelligente pour diriger les travaux, et je n'y connais personne... Voyons, est-ce que votre amie madame de Talyas serait femme à, me rendre ce service ?

— Madame de Talyas? dit Philippe, dont le cœur fut secoué d'une palpitation sour daine. Oh ! non, vraiment non. Ce n'est pas

qu'elle n'en fût très-capable; mais, si excellente femme qu'elle soit, elle est d'un caractère très-indolent.... très-indolent.. . et je craindrais. ...

— D'être indiscret? reprit Jeanne; Eh bien, n'en parlons plus ; vous me prendrez comme je serai, mon ami... voilà.!

Et elle se mit à rire de son beau rire franc, qui retroussait ses lèvres sur ses dents blanches et qui creusait deux plis charmante sur ses joues.

Philippe cependant, dans le dédale où. il se débattait, ne pouvait sortir d'un embar- • ras que pour tomber dans un autre. A. peine soulagé de l'appréhension que lui avait causée ce projet de voyage qui eût mi& Jeanne en face de madame de Talyas, il. s& demanda avec effroi comment celle-ci s'accommoderait d'une infraction si grava

au traité qu'elle lui avait imposé. Ce voyage, on s'en souvient, était entré dans leurs conventions, et il s'était engagé à en saisir

# l'occasion pour présenter sa fiancée à la marquise : quelque prétexte qu'il pût lui donner pour justifier son manque de parole, il était trop vraisemblable qu'elle en concevrait de violents soupçons dont les effets pouvaient être fort inquiétants. L'expédient que Jeanne lui avait suggéré, et qu'il avait repoussé d'abord par un mouvement de juste délicatesse, lui revint alors en tête

"avec persistance. Plus il y pensa, plus il se persuada que le meilleur, et peut-être l'unique moyen de prévenir les soupçons de la marquise, serait de lui proposer la mission de confiance dont mademoiselle de La Roche-Ermel s'était avisée de l'investir.

Après avoir averti Jeanne qu'il adoptait décidément son idée, il écrivit à la marquise une lettre longuement élaborée où il l'informait en substance que M. de La Roche- Ermel venait d'être atteint d'une sérieuse attaque de goutte ; que, sa fille ne pouvant le quitter, le voyage de Paris était forcément différé, et que Jeanne réclamait les bons offices de madame de Talyas pour veiller à l'achat et à la confection des différentes pièces de son trousseau.

Cette lettre eut une conséquence immédiate que Philippe eût dû prévoir, mais qu'il n'avait pas prévue et qui l'atterra. La marquise y répondit en fort bons termes; mais ce ne fut pas à Philippe qu'elle adressa sa réponse, ce fut a Jeanne. Voici cette réponse, qui fut généralement admirée dans la famille :

o Je sais bien touchée,, mademoiselle Jeanne, de la preuve d'amitié que vous me donnez. Vous allez au-devant de mes vœux en m 'offrant sans plus tarder le plaisir d'entrer en relations avec vous, et de vous être agréable. — Envoyez-moi donc le plus lot possible un paquet de toutes vos petites affaires, modèles, mesures, échantillons — et cœtera. Joignez-y quelques instructions et croyez au zèle affectueux avec lequel je vais me mettre en campagne pour vous faire belle. — Voulez-vous me permettre,, ma chère enfant, de vous embrasser ?

» LOUISE DE TALYAS.

» P. 5. — N'oubliez pas une paire de bottines et une paire de gants. »

Trois jours après, madame de Talyas

recevait dans la matinée une lettre de mademoiselle de La Roche-Ermel, et en t même temps une caisse d'assez grande dimension que la jeune fille lui. adressait. — La marquise ouvrit, d'abord la lettre, qui était ainsi conçue :

« Mes cousins de Boisvilliers, madame, étaient si fiers de votre amitié, que je n'aurais pas été tout à fait de la famille si je ne l'avais recherchée à mon tour. Puisque vous voulez bien la mettre dans ma corbeille, me voilà aussi heureuse que j'ai été indiscrète, — et c'est beaucoup dire* Mais vous avez eu la bonté de comprendre que la sympathie la plus vive et la plus respectueuse confiance pouvaient seules m'inspirer l'audace que j'ai montrée. Aussi votre lettre, si gracieuse qu'elle soit, ne m'a point sur-

prise : mon cœur l'attendait du vôtre.

» Je prends la liberté, chère madame, de vous envoyer mes petites affaires pour vous obéir. Vous les trouverez un peu campagnardes; mais vous les toucherez de votre baguette et vous en ferez des merveilles. J'y ai joint une petite liste de ce qui me parait nécessaire dans les circonstances solennelles où je suis. Je vous la soumets humblement, en vous suppliant de la rectifier suivant votre goût, qui est, je le sais, le plus parfait du monde.

» Je vous baise les mains, madame, avec une tendre reconnaissance.

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