JEANNE DE LA ROCHE-ERMEL
La marquise de Talyas, en lisant cette lettre, fronça le sourcil à plusieurs reprises
avec un air d'étonnement et d'ennui. Cette lettre, si elle n'était pas un chef-d'œuvre, lui paraissait cependant d'un tour un peu bien aisé pour être écrite par une Cendrillon de village telle qu'elle aimait à. se représenter mademoiselle de La Roche-Ermel. — Elle se rassura un peu en se disant que Philippe avait dû tenir la plume pour sauver l'honneur de sa cousine au point de vue de l'orthographe.
Elle passa ensuite à l'ouverture de la caisse qu'elle avait fait déposer dans son cabinet de toilette, -s- Quand elle eut enlevé les feuilles de papier de soie qui la recouvraient, elle se pencha sur les tiroirs, ses narines délicates s'enflèrent, et elle aspira deux ou trois fois avec force pour mieux saisir les légers parfums qui s'en exhalaient.
— Elle est soigneuse, cette fille, — murmura-t-elle. Qu'est-ce que c'est donc que cette odeur-là?... où prend-elle ça?*..
Elle tira lentement de la caisse les objets qu'elle contenait, les maniant et les flairant l'un après l'autre avec la curiosité attentive d'un fauve qui retourne sa proie. — Jeanne envoyait deux de ses robes, l'une montante et l'autre décolletée; madame de Talyas les suspendit, les dressa, les étala, en interrogea les moindres plis et les moindres flexions, et son front b' assombrit.
— La taille un peu courte, dit-elle, oui... mais bien faite!
Il y avait aussi quelques échantillons delingerie qui révélaient des habitudes personnelles d'une recherche élégante et même raffinée. Les gante -étroits et longs donnaient la mesure d'une belle main patri-
cienne. Les bottines enfin par lesquelles la marquise termina cet intéressant déballage, n'étaient pas neuves, et leur allure fine et cambrée était d'autant iplus significative qu'elles avaient été moulées et fatiguées sur le vif.
Son examen de détail achevé, madame de Talyas demeura quelques minutes encore dans une contemplation silencieuse devant les divers articles de toilette qui étaient épars sur le tapis; puis elle s'assit les mains croisées sur ses genoux, et dit d'une voix sourde :
— On me trompe... elle est belle!
Le commerce épistolaire qui s'était si heureusement engagé entre la marquise et Jeanne ne tarda pas à devenir assidu et presque quotidien. Madame de Talyas, ani-
mée d'un zèle passionné pour le service de sa nouvelle amie, lui écrivait à peu près tous les jours pour lui rendre compte de ses courses, de ses emplettes, de ses choix, pour lui demander ou lui donner des avis. Jeanne répondait avec un empressement égal, et leur correspondance prenait de plus en plus un caractère d'expansive intimité. M. de Boisvilliers et les La Roche- Ermel ne tarissaient pas d'éloges sur la complaisance extraordinaire de la bonne marquise. Philippe, comme on s'en doute, était le seul de la famille qui ne partageât point ces transports; dès le premier moment où il avait vu des relations directes s'établir entre la marquise et Jeanne, il en avait conçu le plus fâcheux augure. Il avait compris que la fortune tournait décidément contre lui, que la direction des événements
lui échappait, et que la porte était désormais ouverte à une catastrophe d'autant plus effrayante pour son imagination qu'il ne pouvait prévoir sous quelle forme elle se présenterait. — Il ne fut pas longtemps du reste sans être fixé à cet égard.
Il trouva un jour son père et les La Boche-Ermel délibérant en commun sur la question de savoir s'il ne serait pas d'une convenance impérieuse d'inviter au mariage de Jeanne une personne qui lui témoignait un si remarquable dévouement. La question fut posée à Philippe, qui crut sentir la terre se dérober sous ses pieds. Il chercha vainement des objections, il n'y en avait pas. Il dut se contenter d'insinuer timidement qu'une telle invitation pouvait embarrasser madame de Talyas ; qu'elle n'oserait peutêtre pas la refuser, mais qu'elle avait des
habitudes très-parisiennes, très-mondaines, qu'elle détestait la campagne, enfin que cela la gênerait infiniment. — Jeanne intervint alors, et déclara qu'il lui paraissait impossible de ne pas donner à madame de Talyas une marque de gratitude si naturellement indiquée, mais qu'elle se chargeait au reste de lui adresser l'invitation dans des termes qui lui laisseraient toute sa liberté.
En conséquence, elle écrivit le même jour à la marquise une lettre tendrement amicale que son pane apostilia : — ils osaient à peine lui offrir l'hospitalité modeste de leur vieux manoir, mais sa présence et celle de M . de Talyas au mariage de Jeanne mettraient le comble à toutes les grâces dont la famille leur était déjà redevable.
Philippe, au milieu de la détresse men-
taie où l'avait plongé ce déplorable incident, ne vivait plus que sur une espérance bien frêle : il se flattait encore que la marquise, satisfaite et mise hors de défiance par ce procédé, aurait le bon goût de répondre par un refus.
Sa réponse ne se fit pas attendre ; on la reçut dès le lendemain. — La voici :
« J'allais vous le demander, ma mignonne. — Je vais donc passer huit jours avec vous. J'arriverai lundi soir avec vos robes. — A bientôt, mon cœur.
» P. S. — Quant à ML deTalyas, il est possible, fort possible qu'il vienne me joindre un peu plus tard. Dites-le à M . Philippe. »
Ce billet, bref comme un éclair, ne pouvait laisser aucune illusion à Philippe : la
marquise soupçonnait évidemment qu'elle était trahie, que Jeanne était une rivale aimée et digne de l'être; elle venait pour s'en assurer, et son post-scriptum menaçant était un avis au lecteur sur lequel il ne se méprit pas.
Ainsi le cauchemar se faisait réalité : la chimère prenait un corps, il ne la rêvait plus; il la voyait, il la touchait, il en sentait le souffle sur son visage. — Ce fut une heure affreuse, une heure de folie. — Que faire? — Confesser la vérité tout entière à son père, au comte de La Roche-Ermel, à Jeanne, — les prendre pour juges, et se jeter à leur miséricorde? — Il en fut violemment tenté. .. Alors, sans doute, lui tenant compte de sa sincérité, de ses souffrances, ils lui pardonneraient, ils le soutiendraient dans cette horrible épreuve; ils
ai
s'uniraient à lui pour écarter, pour combattre ce fantôme qui s'approchait. — Oui, c'était agir en homme habile et prudent; mais c'était aussi agir en lâche, c'était livrer l'honneur d'une femme qui s'était fiée à lui.
Il repoussa cette tentation, et, résolu à tout perdre plutôt que ce qui lui restait d'estime de lui-même, il attendit. — Ce qu'il lui en coûta pour conserver jusqu'à ce fatal lundi, en présence de sa famille et de sa fiancée, un air de tranquillité et d'enjouement, le lecteur le devine.
Mais, après tout, n'y avait-Il pas une dernière chance de salut ? N'était-il pas possible que le charme si particulier et si individuel dont Jeanne était revêtue à ses yeux échappât à ceux de madame de Talyas?
Habituée comme elle l'était aux types de la haute élégance parisienne, ne pouvait-on
28t LES AMOURS DE PHILIPPE
espérer qu'elle verrait en mademoiselle de La Roche-Ermel une personne effacée, nne laide plus ou moins agréable qui ne démentirait pas absolument la description qu'il lui en avait faite? — Sur ce point encore, il ne tarda pas à être édifié.
Madame de Talyas arriva, comme elle l'avait annoncé, dans la soirée du lundi suivant, vers cinq heures. — Il est de convenance en province que les jeunes filles à la veille de se marier ne se montrent pas en public. Le comte de La Roche-Ermel, qui était un formaliste sévère , décida que Jeanne se conformerait à l'usage et qu'elle attendrait la marquise dans l'avenue du château, pendant qu'il se rendrait lui-même à la gare, en compagnie de ses cousins de Boisvilliers, pour y recevoir madame de Talyas.
— Il parut un peu étonné quand la mai*
qui» descendant de wagon, lui apparut dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. — Après les premier» compliments échangés, il la fit monter dans la voiture qui les avait amçnés> et vingt minutes après il* franchissaient en triomphe les barrières blanches de l'avenue.
Jeanne se tenait à quelques pas de là entre son oncle le chevalier et mademoiselle Angélique. Au bruit des roues, elle s'avança le visage épanoui ; la voiture s'arrêta : madame de Talyas, s appuyant sur la main du comte, sauta lestement, le sourire aux lèvres, sur le milieu de la chaussée, et se trouva en face de Jeanne. — Elle l'enveloppa d'un regard rapide, lui prit les deux mains, la regarda encore, et dit avec grâce :
— C'est bien ce que je croyais ;«•»
voulez-vous m'embrasser, chère ?
Jeanne resta quelques secondes comme interdite, — dans une attitude d'hésitation qui pouvait être attribuée à la timidité :
ses yeux s'étaient démesurément ouverts, comme si quelque spectacle étrange et inattendu l'eût stupéfiée; son cœur soulevait fortement son corsage. — Puis, se remettant :
— Madame, murmura-t-elle d'un accent à peine distinct, que vous êtes bonne... et belle !
Et leurs joues se touchèrent. -
— Chère enfant ! reprit madame de Talyas en lui frappant doucement sur la main.
Et, se tournant vers Philippe, qui était fort attentif aux détails de cette scène :
— Venez un peu là, vous, lui dit-elle en souriant.
Elle fit quelques pas en avant du groupe
de la famille, et, passant son bras sous celui du jeune homme, elle lui dit en baissant la voix :
— Vous la trouvez ordinaire, vous, cette fille-là?
— Mais... sans doute.
— Oui, c'est très-bien;-, seulement, mon ami, mettez-vous bien une chose dans l'esprit, c'est que ce mariage n'aura pas lieu.
— Mais ce mariage... c'est vous qui me.
l'avez commandé !
— Je le décommande.
— 11 est trop tard.
— Je vous répète qu'il n'aura pas lieu.
— Ah !... et que ferez- vous pour l'empêcher?
— Tout !
Elle le quitta sur ce mot, et, revenant à Jeanne :
— Ne soyez pas jalouse, ma mignonne, dit-elle avec son plas doux sourire et en traînant la voix, — je lui disais que vous ttes vraiment trop charmante ?
On gagna ensuite le château en causant agréablement de choses et d'autres. Puis mademoiselle Angélique se joignit & sa nièce pour installer la marquise dans l'appartement qui lui était destiné. On l'y laissa avec sa femme de chambre, en la prévenant que le son de la cloche annoncerait bientôt l'heure du dîner.
Pendant le dîner, auquel M. de Boisvil- Kers et son fils assistèrent, Philippe, n'ayant plus rien à apprendre du côté de la marquise, se préoccupa uniquement d'étudier la physionomie de Jeanne et d'en pénétrer Fexpression. Il n'avait pas manqué de remarquer l'espèce de stupeur qui l'avait sai*
sie au premier moment de sa rencontre avec madame de Talyas. Il ne doutait guère qu'une lumière terrible ne se fût faite en cette minute même dans son esprit. — Mais jusqu'à quel point était-elle instruite? que savait-elle? que soupçonnait-elle ? quelle interprétation donnait-elle à la conduite de Philippe, — à celle de la marquise? Ce fat en vain qu'il essaya de lire sur son visage le mot de ces énigmes. Jeanne avait, par habitude et par dignité, une grande maîtrise d'elle-même. Elle avait repris son air de calme, de douceur et de fierté : il crut ! voir seulement qu'elle était plus pensive que de coutume. Il lui parut aussi par instants que sa grave beauté s'éclairait de ce rayonnement étrange que l'approche du martyre mettait au front des jeunes chrétiennes... Jamais il ne l'avait tant aimée.
Pauvre chère fille! qu'allait-elle devenir? qu'allait-il se passer?... Par quelles angoisses, par quels scandales, par quelles douleurs inconnues allait-elle être traînée?
La marquise cependant semblait tout heureuse de se trouver au milieu d'une si aimable réunion d'honnêtes gens. Elle y jouait son rôle d'étoile parisienne avec l'aisance royale qui lui était propre, disant à l'un et à l'autre une parole gracieuse, rappelant à M. de Boisvilliers de communs souvenirs, parlant au comte Léopold du caractère noble et poétique de son habitation, au chevalier de sa flûte et de Beethoven, à mademoiselle Angélique d'aquarelle et de sépia. — Aussi, lorsqu'on prit le café dans le salon, elle put entendre courir discrètement entre tous les membres de la famille
un murmure flatteur où le mot « délicieuse » revenait comme un refrain.
Dans le cours de la soirée, madame de Talyas pria Jeanne de lui jouer quelque chose sur le piano, et Jeanne obéit. Elle lui demanda ensuite à voir une de ces assiettes qu'elle peignait si bien, et mademoiselle de La Roche-Ermel s'empressa de lui en présenter une, en lui donnant sur ce genre de travail quelques brèves explications qu'elle termina en disant tranquillement :
— Voilà, madame.
— Eh bien, mademoiselle, dit la marquise, je vais vous prendre en horreur, moi : car enfin vous avez tout... vous êtes parfaite... c'est ennuyeux !
Là-dessus, elle se leva, dissimula un bâillement derrière son éventail, et, s'excu-
sant sur la fatigue du voyage, prit congé de ses hôtes.
Avant de sortir, elle serra ta main de Philippe.
— A demain, mon ami, lui dit-elle.
Et elle ajouta plus bas, mais toujours souriante, comme si elle lui eût fait un compliment :
— Je vous donne deux jours pour prendre un parti; — ensuite j'aviserai. — Bonne nuit.
Les deux journées qui suivirent furent consacrées pour la plus grande partie h faire les honneurs du pays à la marquise de Talyas. On se promenait à pied te matin dans les bois de La Roche-Ermel et de Boisvilliers, et l'après-midi on parcourait en voiture les sites les plus remarquables des environs. Dans les intervalles, on s'occupait des apprêts du mariage et en particulier de l'examen et de l'essayage du trousseau.
Dans ces différentes circonstances, le drame dont le château de La Roche-Ermel était alors le théâtre restait en quelque sorte concentré entre les trois principaux acteurs qui seuls, à différents degrés, en avaient le secret. Il semblait qu'il y eût entre madame de Talyas, Philippe et Jeanne un accord tacite pour respecter aussi longtemps qu'ils le pourraient la sécurité de la famille, car madame de Talyas, si parfaitement indifférente qu'elle fût au repos de ses hôtes, avait un intérêt naturel h éviter tout éclat tant qu'elle gardait l'espoir d'un dénoûment amiable. Toutefois, malgré son étonnante puissance de dissimulation, elle se fatiguait d'un effort si continu, et, quand elle se trouvait seule entre Philippe et Jeanne, elle ôtait à demi son masque pour respirer. Elle se montrait alors distraite,
ironique, hautaine. Les deux autres, pâles comme elle, le cœur serré, le regard attentif, se demandaient et semblaient lui demander quand il lui plairait de rompre cette trêve et d'ouvrir les mortelles hostilités qu'ils pressentaient.
Car Philippe ne s'était pas trompé. Jeanne elle-même, depuis l'arrivée de la marquise, avait conscience d'un danger suspendu sur sa tête. Dès longtemps, on s'en souvient, elle avait compris qu'elle était appelée à jouer auprès de son fiancé un rôle d'ange gardien en le sauvant des remords et des obsessions d'une liaison coupable. La saisissante beauté de madame de Talyas et peut-être aussi la curiosité passionnée qu'elle avait surprise dans son premier regard avaient achevé de l'instruire. Nul doute pour elle dès ce moment que la mar-
2ftft LES AMOURS DE PHILIPPE
quise n'eût été l'objet de cet attachement qui semblait être devenu pour Philippe une insupportable chaîne ; mais toute ht clairvoyance et la sagacité de Jeanne us pouvaient aller au delà. . . Que venait faire cette femme à La Roche-Ermel? que pouvait-elle méditer? Jeanne sentait là un mystère redoutable : elle en était très-alarmée, mais non accablée, car, sans s'expliquer bien clairement la conduite de Philippe dans tous ses détails, elle croyait voir dans sa contenance et sur son visage de sûrs indices de sincérité; elle se rappelait d'ailleurs qu'il avait toujours, dans ces derniers temps, opposé de vives objections aux projets qui d'une façon ou de i 'autre pouvaient le rapprocher de madame de Taiyas : elle concluait de ces symptômes et de ces souvenirs que la présence de ta marquise était
pour san fiancé encore plus que pour elle un objet de répulsion et d'épouvante.
Ce fut cette persuasion qui lui inspira le courage de soutenir avec fermeté l'épreuve étrange qui lui était imposée et d'en attendre la fin avec confiance. Elle se disait qu'elle était aimée, et elle n'avait peur de rien. — Peut-être même y eut-il alors dans cette âme généreuse quelques mouvements de pitié pour cette belle rivale qui, à son tour, devait tant souffrir. Du moins, malgré son oppression secrète, elle était bonne et douce envers elle, soit qu'elle voulut la consoler ou l'apaiser.
Dans la matinée du troisième jour, comme on venait de déjeuner, la marquise de Talyas se rencontra sur le palier de l'escalier avec mademoiselle de La Roche-* Ermel, qui s'apprêtait à sortir.
— Voulez-vous me faire le plaisir du m'accompagner, madame? dit Jeanne. — Le temps est charmant, et je ne vais pas loin.
— Volontiers, dit la marquise, je mets mon chapeau et je vous suis.
Quelques minutes plus tard, elle la rejoignit dans la cour du château.
— Eh bien, où me menez- vous, ma chère ?
— Vous allez voir, dit Jeanne en riant.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je vais vous mener par les voies étroites...
Elles firent quelques pas dans l'avenue principale et s'engagèrent bientôt à leur gauche dans un sentier tortueux qui montait par une pente rapide entre deux haies aux talus élevés. Les branches entre-croisées des noisetiers, des troènes et des chè-
nés nains y maintenaient une demi-obscurité où le soleil projetait par éclaircies des rayures lumineuses. Les difficultés de ce chemin, qui était coupé de saillies rocheuses, les pierres roulant sous le pied, les ronces pendantes s' accrochant aux robes, fournirent aux deux jeunes femmes le texte d'un entretien naturel et presque enjoué qui consistait surtout en exclamations.
Jeanne écartait avec empressement devant madame de Talyas les branches rebelles et les broussailles épineuses : elle se hasardait même à lui offrir la main dans les passages les plus malaisés. La marquise acceptait ces petits services en remerciant d'un signe de tête nonchalant. Puis elle continuait à marcher derrière sa conductrice en levant sur elle un œil ironique qui
semblait dire :
— Vous perdez vos peines, ma mignonne !
Il y eut un moment oh Jeanne à son tour resta un peu es arrière. Bile, avait aperçu dans fa mousse du fossé une nichée de ces jolies fleurettes bleues, qui rappel lent le myosotis, quoiqu'elles soient d'un Wew plus vif, et qui sont dans ces campagnes les dernières fleurs de la saison. Elle en fit un menu bouquet, te lia avec un brin de jonc et le présenta h madame de Talyaa en la saluant d'une aimable révérence de bergère.
La marquise hésita, la regarda en face, et, ne voyant dans ses yeux qu'une expression de gracieuse bonté, elle rougit légèrement et prit le bouquet.
Au haut du sentier, elles se trouvèrent tout h coup devant l'entrée du petit cime-
tière au milieu duquel s'élevait l'église de la paroisse. C'était le sommet d'un plateau d'où la vue s'étendait au loin dans la vallée profonde où serpentait la rivière de l' Ormaie, et sur tes horizons boisés qui s'entre-croisaient tout autour en amphithéâtre»
Le soteiL de midi versait alors sa franche lumière sur ce gai et travaille paysage, y faisant étinceler ça et là au milieu des masses de verdure sombre la blancheur d'un mur de ferme, le sitton d'une route poudreuse, les ardoises et la flèche élancée d'un clocher.
— Très-joli ! dit madame de Talyas en s-'asseyant à l'ombre d'un if centenaire, sur une de ces tombes basses en forme (faute! qui sont les monuments aristocratiques des cimetières de campagne.
— N'est-ce pas? dît Jeanne, dont les
yeux s'animaient devant cette belle nature qu'elle aimait.
Puis, après l'avoir laissée quelque temps à sa vague contemplation, elle reprit :
— Je vais entrer un moment à l'église,...
vous n'y venez pas ?
— Non, dit froidement la marquise.
Et elle ajouta après une pause :
— Moi, je ne crois à rien.
— Vous me permettrez au moins de prier pour vous, madame? dit Jeanne en souriant.
— Oh ! mon Dieu! oui.. . je vous le permets... certainement.
— Eh .bien, vous aurez la bonté de m'attendre ici, n'est-ce pas? reprit Jeanne.
Elle la quitta et franchit le porche de la petite église.
Ce jour était celui où madame de Talyas
uvait assigné Philippe pour apprendre de lui ses résolutions ou lui faire connaître les siennes. Philippe ne l'avait pas oublié, et, dès le matin, déterminé à en finir le plus tôt possible avec l'horrible incertitude qui le torturait, il se rendit à LaRoche-Ermel.
On lui dit au château que la marquise était sortie avec Jeanne un quart d'heure auparavant ; on les avait vues entrer dans le chemin creux qui menait à l'église.
— Toutes deux seules? demanda-t-il.
— Toutes deux seules.
Au milieu des imaginations sinistres qui, depuis l'apparition de madame de Talyas, hantaient le cerveau de Philippe, il y en avait une qu'il avait d'abord repoussée comme une chimère folle, mais qui peu à peu avait pris un empire irrésistible sur son esprit. La marquise, lorsqu'il lui avait de-
mandé ce qu'elle ferait pour empêcher son mariage, lui avait répondu par ce seul mot : « Tout! » Ce mot effrayant, dans sa vague concision, il se le répétait sa»»
cesse : » Tout ! » Oui, il la croyait en effet capable de tout. . * Telle qu'il la connaissait, dénuée de toute foi et de tout principe, romanesque et aventureuse à outrance, ivre de passion, de jalousie, de fierté outragée, elle devait porter alors dans rime; sous son enveloppe charmante et glacée, les fureurs sauvages d'une bacchante.
Sans pouvoir donner une forme préeise ni même vraisemblable à ses appréhensions, et tout en essayant d'en sourire, il ne pouvait se défendre d'un malaise singulier dès que madame de Talyas restait un instant seule avee Jeanne. En apprenant qu'elles étaient allées ensemble cou-
rir les champs cette sensation de trouble et d'inquiétude accéléra soudain les battements de son cœur. Il prit avec précipitation le chemin qu'elles- avaient suivi; il mit peu de temps, k le gravir, et arriva bientôt devant ta grille du petit cimetière.
— Il aperçut alors madame de Talyas, assise sur le marbre tombal où Jeanne l'avait laissée et mordillant les. fleurs bleues, de son bouquet. Elle s'était retournée au bruit de ses pas :
— Ah i vous vodlà ï ditrelle. C'est parfait,.. Mademoiselle Jeanne est Là* soyez* tranquille. Voyons, venez, itiu
Et, baissant un peu la voix :
— Expliquez-vou& nettement : qu'avec vous décidé? qa allez-vous faire?
— MLais enfin, que me demandez- vous?
dit Philippe du même ton.
— Je vous demande de rompre ce mariage.
— Rompre ce mariage?... à la dernière heure?... comment?... sous quel prétexte?...
Vous voulez donc que mon père, et tous les miens, et tout ce qu'il y a d'honnêtes gens au monde, me traitent de fou et de misérable?... Écoutez, Louise, je pourrais vous rappeler encore que vous m'avez imposé vous-même, pour vous sauver d'un danger imminent, cette union, à laquelle j'étais loin de songer alors; mais c'est inutile, je le sais, vous ne pardonnerez pas... vous ne pardonnerez pas à Jeanne d'être ce qu'elle est... Eh bien, soyez heureuse... Pour épargner à cette enfant, à sa famille, à la mienne les tristesses et les scandales dont vous nous menacez, je suis prêt à tous les sacrifices, même à celui que vous exigez, —mais pour-
tant k une condition, c'est qu'il y ait pour l'accomplir un moyen qui ne soit déshonorant ni pour Jeanne ni pour moi, et que, ce moyen, vous me l'indiquerez!... car, quant à moi, il m'échappe.
— C'est bien simple, dit madame de Talyas de son accent traînant. Que la rupture vienne d'elle. .. Est-ce qu'elle ne sait pas tout?
— Elle ne sait rien, dit Philippe avec une fermeté un peu hautaine, du moins par
moi.
— Elle se doute, allez.. . Au surplus,
dites-lui ce qui est.
— Vous m'y autorisez?
— Parfaitement. . . Alors, ce sera elle qui vous refusera. . . Ce sera très-correct.
— Soit ! Je lui parlerai dans la journée.
— Parlez-lui tout de suite.., et venez
aussitôt après me rendre compte de **.
réponse... Tenez, je l'entends,
La marquise se leva, et, sur un mouvement de Philippe :
— Non, non, ne vous dérangez pas, reprit-elle* Je sais le chemin* Au revoir, mon ami... à bientôt!
Elle sortit du cimetière et disparut ****** l'ombre du sentier.
Presque au même instant, mademoiselle de ta Roche-Ermel refermait la porte sonore de la vieille église et s'avançait vers Philippe.
— Vous ! dit-elle avec un peu d'étonnément. Et la marquise?
— Elte est retournée au château. .. Il faut que vous m'accordiez quelques minutesf d'entretien, Jeanne»
— Àh ! dit-elle en fixant un regard in-
quiet sur les yeux presque égarés du jeune homme. Eh bien, voyons...
Elle prit auprès de lui la place qu'avait occupée madame de Talyas :
— Qu'y ar-t-il, Philippe?
— Ma chère Jeanne, dit-il à demi-voix d'un accent profondément pénétré, il y a longtemps que tous sauriex le secret que je vais vous confier, s'il n'eût appartenu qu'à moi. Aujourd'hui, on m'autorise à vous le livrer... On veut nous séparer, ma pauvre Jeanne... On me défend de vous épouser...
Je n'ai pas besoin de vous nommer celle qui prétend en avoir le droit. Si elle Ta ou non, ce droit, je vais vous en faire juge.
Il lui conta alors avec les ménagements de forme qu'il lui devait, mais d'ailleurs avec une entière sincérité, le drame de sa fatale liaison, ses premiers scrupules, puis,
les emportements de la passion, puis les remords, puis l'horreur, puis la haine; il lui dit aussi par quelle suite bizarre d'événements la marquise en était venue à lui conseiller, presque à lui ordonner ce mariage, comment il avait saisi cette occasion inespérée de reprendre avec sa liberté la paix de sa conscience, et de donner sa vie li celle qui était devenue l'objet unique de sa tendresse, comment enfin les soupçons et la jalousie de madame de Talyas l'avaient poussée à cette extrémité désespérée de venir se jeter de sa personne en travers de leur union.
— Pour moi, Jeanne, ajouta Philippe, je lui ai déjà répondu : jamais ni prières ni menaces n'arracheront de mes lèvres une parole qui puisse être un désaveu de mon amour, une parole qui puisse être un affront
pour vous... Maintenant, ma pauvre chère enfant, c'est à vous de prononcer: si vous êtes assez jalouse du passé, assez alarmée du présent ou de l'avenir pour repousser ma main, faites-le. Quelque raison que vous donniez à votre famille et au monde, de quelque prétexte que vous vous serviez pour me chasser, je ne dirai pas un mot pour ma défense, j'accepterai tout, je ne démentirai rien.
Jeanne l'avait écouté avec une attention profonde, la tête droite et un peu relevée suivant sa manière, l'œil perdu au loin sur l'horizon. Quand il cessa de parler, elle se tourna vers lui :
— Philippe, dit-elle, si mauvaise qu'elle soit, elle est malheureuse, et je la plains. .. Mais je ne connais pas la peur. Vous m'aimez, je vous aime,... je vous garde.
Voyant deux larmes jaillir des yeux de son amant, elle s'attendrit elle-même et cacha son front dans sa main. Pais, se levant vivement :
— Allons ! dit-elle, ne soyons pas enfants 1 II nous faudra peut-être tout notre courage... Voyons, pounsuivit-elle en souriant, cherchons un peu à nous deux ce qu'elle pourrait bien faire.
Elle s'appuya sur le bras de' Philippe, et ils reprirent par les avenues le chemin le plus long pour retourner au château, en s'appliquant de leur mieux à deviner ce qu'elle pourrait bien faire.
Une demi-heure plus tard, Philippe de Boisvilliers était introduit dans la chambre de madame de Talyas. Gomme sûre du
triomphe, elle l'interrogea avec un air d'insouciance :
— Eh bien? dit-elle.
— Eh bien ! . . . mademoiselle de La Roche- Ermel, à qui j'ai dit toute la vérité, n'en reste pas moins fidèle à ses sentiments et à ses projets.
Sur ces mots, les beaux traits délicats de la marquise se couvrirent d'une teinte livide, et ses lèvres se convulsèrent faiblement ; elle s'approcha d'une table, écrivit deux ou trois lignes sur une feuille de papier à lettres, et, allant droit à Philippe :
— Si votre mariage n'est pas brisé à l'instant même, dit-elle, — par elle ou par '.tous, peu m'importe, — j'envoie cette dépêche dans une heure.
Philippe parcourut d'un coup d'œil la dépêche, qui portait ces mots :
« Marquis de Talyas. — Paris.
» Affaire très-grave et urgente. Votre présence indispensable. Je vous attends demain soir. »
— Et demain, ajouta violemment la marquise, à son arrivée, je lui remettrai toutes vos lettres, — que j'ai ici !
— Il vous tuera, dit Philippe.
— Je ne lui donnerai pas cette peine, mon ami... J'ai tout ce qu'il me faut...
Quand je suis partie de Paris, je savais que cela pouvait en venir là. — Au moment où je lui mettrai vos lettres dans la main, — j'aurai déjà la mort là!
Et elle se frappa le sein d'un geste sinistre. Puis elle s'assit haletante et comme épuisée :
— Allons! voyez, dit-elle. Consultez-
vous là-dessus avec mademoiselle Jeanne • . . • et que cela finisse.
— Vous voulez que je dise cela à Jeanne,... que je lui fasse part de votre effroyable menace ? s'écria le jeune homme d'une voix sourde. — Vous voulez que je la supplie de renoncer et moi pour me sauver de l'épée de votre mari? — C'est très-bien :
vous me mettez à l'aise. — Je ne lui dirai pas un mot, entendez-vous ?... Envoyez votre dépêche.
La marquise sonna, un domestique se présenta aussitôt.
— Priez, dit-elle, qu'on ait la bonté de me faire atteler l'américaine, j'ai quelques emplettes à. faire à la ville.
Quand le domestique se fut retiré, Philippe salua gravement madame de Talyas et quitta la chambre.
Jeanne, comme elle en était convenue avec lui, se trouva sur son passage dans la cour du chàteaa. — Il lai sourit, et, lui pre- * nant la main :
— Toujours de vagues menaces, -dit-il • mais elle hésite, et je crois même qu'elle prépare un télégramme pour se faire rappeler à Paris.
— Vous êtes bien pâle, mon ami! dit Jeanne.
— Oui, l'entrevue a été pénible, naturellement; mais ce que je vous dis est vrai.
—Dieu soit loué, s'il en est ainsi... Vous partez, Philippe?
— Oui, nous avons rendez-vous avec le notaire, mon père et moi, cette après-midi.
— Mais vous viendrez dîner?
— Certainement.
Et il s'éloigna vers les avenues, en se retournant à, plusieurs reprises pour lui sourire encore.
Pendant que madame de Talyas, sous le prétexte qu'elle avait allégué, se rendait à. la ville d'A... pour y porter elle-même sa dépêche au bureau télégraphique, Philippe, retiré dans l'appartement qu'on avait préparé à Boisvilliers pour recevoir dans quelques jours sa jeune femme, y prenait ses dispositions suprêmes. — Décidé à ne pas ge défendre dans sa rencontre désormais Inévitable avec M. de Talyas, il avait fait l'abandon de sa vie. Ses angoisses, nous
n'en parlerons pas ; mais, quelles qu'eussent été ses fautes, elles furent expiées en ce moment.
Vers cinq heures de l'après-midi, la marquise de Talyas était de retour à La Roche-Ermel. En descendant de voiture dans la cour, elle vit Jeanne qui la saluait par une des fenêtres ouvertes du salon. Elle s'approcha :
— A mon tour, dit-elle, je vous enlève pour une promenade... Voulez-vous?
Jeanne la regarda avec un peu de surprise, remarqua à travers son sourire contraint l'extraordinaire altération de son visage, hésita une seconde ; puis, se levant :
■ — Oui, madame, dit-elle, de grand cœur.
Il y avait dans les environs immédiats du château un lieu de promenade pour lequel
la marquise avait, dès le premier jour, marqué une prédilection particulière. C'était un coin de bois suspendu sur la déclivité d'une colline : on y avait ménagé une sorte de parc anglais sillonné çà et là de frais vallonnements, mais dont le caractère général était plutôt sévère, et même sauvage. Un art très-discret en avait simplement mis en relief les beautés et les irrégularités naturelles. Les sentiers sinueux se glissaient à travers les taillis, côtoyaient de vieux chênes isolés, d'énormes roches tapissées d'une mousse grasse, des groupes de sapins sombres, et venaient enfin aboutir à l'une des rives de l'étang qui a déjà figuré dans ce récit à une heure plus heureuse. Cette rive très-ombragée formait, au-dessus de la pièce d'eau large et profonde qu'elle dominait, un bocage épais, ténébreux et un
peu humide, dont l'aspect romantique et presque théâtral contrastait fortement avec la monotonie agreste de la campagne normande.
C'était vers cette espèce de bois sacré que se dirigeait alors madame de Talyas en compagnie de mademoiselle de La Roche-Ermel. Sa démarche, habituellement si souple et si gracieuse, témoignait par sa raideur et sa brusquerie d'une extrême tension nerveuse. Bile se retournait de temps à autre dans les étroits sentiers pour adresser h Jeanne quelques mots indifférents, et Jeanne était frappée de l'accent saccadé de sa voix ; elle ne l'était pas moins de l'expression troublée de son regard, et surtout du mouvement presque convulsif qui abaissait et relevait sans cesse ses paupières et ses longs cils sur ses yeux. —
Encore sous l'impression des pardles rassurantes et pieusement mensongères dont Philippe avait cru devoir endormir ses inquiétudes, la jeune fille attribuait assez naturellement ces symptômes d'émotion et de souffrance aux angoisses d'un sacrifice douloureux, et elle sentait une compassion attendrie pour cette malheureuse femme.
— Mieux instruit qu'elle, nous pouvons, avec le lecteur, pénétrer la cause véritable des agitations de la marquise. — Sa première fougue de colère était jetée, sa fatale dépêche était lancée, et maintenant elle reculait devant le spectre qu'elle avait évoqué , devant l'épouvantable dénoûment que sa propre main venait de préparer. Elle avait résolu de tenter un effort suprême pour éloigner le calice de mort qui glaçait déjà ses lèvres. Elle méditait de
faire directement appel à la sensibilité de Jeanne. Si elle parvenait à la toucher — ou à la terrifier, rien n'était encore perdu :
elle trouverait quelque moyen d'expliquer le lendemain sa dépêche à son mari.
Elles étaient arrivées sur le bord sombre du petit lac; le bord opposé étant une sorte de chemin public, c'était par le parc que les habitants et les hôtes du château avaient coutume de passer, quand ils voulaient gagner l'étang pour respirer le frais ou prendre le divertissement du canotage. On avait à cet effet taillé dans le rocher à pic qui formait la berge de ce côté, un escalier de sept ou huit marches, au bas duquel stationnait sous les lianes pendantes une barque blanche qu'on appelait « la barque de mademoiselle ».
La marquise, qui depuis un instant con-
m LES AMOUR DE PHILIPPE
templait d'un air pensif la surface morne de l'étang, toucha tout à, coup le bras de Jeanne.
— Mademoiselle de La Roche-Ermel, lui dit-elle, j'ai à vous parler... Voulez-vous me promener sur l'eau?... nous causerons.
Jeanne fit de la tête un signe acquiescement : la marquise descendit avec précaution les degrés glissants de l'escalier, et entra dans la barque. Jeanne l'y suivit aussitôt, et prit les rames.
— Où voulez-vous aller? dit-elle.
— Où nous serons le plus sûres de n'être pas entendues, dit madame de Talyas. — Là-bas.
Et elle indiquait de la main une des extrémités de l'étang, à laquelle une muraille de roche très-élevée et surmontée
d'épaisses masses de verdure prêtait un aspect de profonde solitude.
La barque, adroitement gouvernée, coupa l'étang en ligne oblique, glissa doucement sous les saules, et s'arrêta contre le rocher. Jeanne ramena les rames dans le canot, regarda fixement madame de Talyas et attendit.
La marquise laissa pendre une de ses blanches mains par-dessus le plat-bord, et battit Peau pendant quelques secondes sans parler. Puis, brusquement :
— Mademoiselle de La Roche-Ermel, dit-elle, je ne vous aime pas ; mais je crois que vous êtes un esprit noble et délicat..
Comment pouvez-vous épouser un homme que vous savez être mon amant ?
— Madame, dit Jeanne, pourquoi avezvous recherché un entretien si pénible ?...
un entretien où mes paroles les plus réservées, les plus innocentes, vous paraîtront une offense?... Eh bien, oui, vous avez été aimée tendrement, passionnément de celui que je dois épouser, je le sais;... aimée, vous Têtes encore peut-être,... vous le serez toujours dans son souvenir, et cette pensée sera le tourment éternel de ma vie.. • Mais, enfin, que pourriez-vous espérer encore de cet amour?... Vous n'en auriez plus, permeltez-moi de vous le dire, que les douleurs; car les sentiments de devoir et d'honneur, longtemps combattus par une passion... trop concevable, madame, quand on vous voit,... sont devenus enfin les plus forts dans l'âme de Philippe... Ils le ramènent à son père, à sa famille, à la fiancée de son enfance,... et vous voulez nous le reprendre?... Dans l'état de son cœur, que
feriez-vous de lui? quelle intimité, quel bonheur, seraient maintenant possibles entre vous?... Y avez- vous pensé, madame, dïxes?
— Mademoiselle Jeanne, répondit la marquise, vos raisonnements sont excellents, et je serais très-disposée à m'y rendre si j'avais une façon d'aimer aussi tranquille que paraît être la vôtre... Mais, quand j'aime, moi, quand je me donne, je ne connais plus ni raison, ni devoir, ni honneur; je ne connais que ma passion,... et je la suis jusqu'au bout, jusqu'à la honte... jusqu'à la mort, s'il le faut!... C'est mon crime, soit; mais c'est aussi mon excuse!...
Et vous, quelle excuse avez-vous? Froidement, sensément, pieusement, vous mettez la main sur un cœur qui m'appartient, que
j'ai payé de tout ce qu'une femme a de
cher... Vous me l'arrachez sans remords, vous me désespérez, vous me tuez sans pitié ! . .. Voilà la conduite que vous inspire votre religion. .. Eh bien, tant pis pour elle et pour vous !
— Ah ! madame , pardon , dit Jeanne J'essaye d'être calme, et c'est apparemment ce qui cause votre méprise... Mais, moi aussi, je m'en vante, je sais aimer... Moi aussi, j'ai eu ma passion,... et j'étais prête à la suivre, — je le suis encore, — non pas comme vous jusqu'à la honte, non!... mais, comme vous, jusqu'à la mort!... L'époux que vous prétendez m'enlever, je l'aime depuis que j'existe ; je l'aimais bien longtemps avant que vous l'eussiez rencontré dans la vie... Il m'avait déchiré le cœur avant de toucher le vôtre, et je i'aimais toujours. .. il m'a fait verser plus de larmes
que vous n'en verserez jamais, et je n'ai pas cessé de l'aimer... Il m'a abandonnée et trahie, et je n'ai jamais eu pour lui que des sentiments de fidèle affection, des vœux de bonheur, des prières et des pleurs de tendresse... Voilà ma façon d'aimer : je crois qu'elle vaut la vôtre !
— C'est la guerre, alors, dit la marquise, la guerre sans merci !
— Non... Oh! non! madame, s'écria Jeanne en se penchant vers elle et en lui prenant les mains. Je vous en supplie, que ce soit la paix plutôt,... la paix entre nous et sur nous ! Je voudrais me mettre à vos genoux pour mieux vous en supplier...
Ce bonheur qui vous échappe, que vous ne pouvez plus jamais — vous le sentez comme moi — retrouver dans cet amour perdu, demandez-le à des sentiments plus
hauts et plus purs... non pas au repentir, je ne me permets pas de vous juger, .. . mais à votre conscience plus heureuse, à la fierté d'un sacrifice dignement accompli, à la pensée généreuse d'avoir fait le bien quand vous pouviez faire le mal, d'avoir respecté le repos d'une famille d'honnêtes gens que vous pouviez plonger dans le deuil et dans le désespoir!... Oh! faites cela, madame, et je vous aimerai tant,... je vous bénirai, je vous adorerai !
La jeune fille s'était exprimée avec une effusion si brûlante et si pénétrante que la marquise en parut surprise et troublée.
Puis, tout à coup, repoussant les mains de Jeanne :
— Oui, dit-elle, je vous rends maintenant plus de justice, je crois que vous savez aimer, mademoiselle, et **. de BoisvMliers
est plu? heureux encore que je ne pensais... Seulement, — écoutez bien ceci — il ne sera jamais votre mari !
— Madame...
— Pas un mot de plus, c'est tout à fait inutile. Ma résolution est prise, et, puisque votre fiancé, comme il me paraît, ne vous l'a pas communiquée, je vais vous la dire :
Vous allez renoncer à ce mariage, et aujourd'hui même ; je vous laisse le choix du prétexte. Sinon... mon mari, que je viens de mander par dépêche, sera ici demain soir; je lui remettrai les lettres de M. Philippe. Ce qui arrivera de moi, peu importe ; mais ce qui suivra entre eux, vous le pressentez assez. — Maintenant, parlez !
— Madame, dit Jeanne en relevant fièrement son front pâle, cela est affreux !...Mais Philippe est un homme, il se défendra.
La marquise lui jeta un regard de haine mortelle, et, après une courte pause :
— Mademoiselle, dit-elle froidement, si nous retournions?.. . Il me semble qu'il en est temps.
Jeanne, sans répondre, laissa tomber les rames dans l'eau. — Leur brève traversée fut silencieuse, et peu de minutes après la barque accostait le rivage au pied de l'escalier taillé dans le roc.
Mademoiselle de La Roche-Ermel se leva de son banc et parut attendre que la marquise passât devant elle et débarquât la première. — Ah ! mon Dieu, dit madame de Talyas, qui s'était levée de son côté et qui jouait avec une rame, passez donc;...
nous n'en sommes pas à nous faire des politesses !
Jeanne, en entendant cette discourtoise