‹ Les amours de PhilippeChapitre 7 sur 7 · TT · texte numérisé non relu

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apostrophe, éprouva Fétonnement mêlé de mépris que ressentirait un homme de cœur auquel son adversaire adresserait des injures sur le terrain. Elle laissa voir cette impression dans le pli dédaigneux de ses lèvres. Madame de Talyas la surprit, et le flot de haine et de colère amoncelé dans son âme déborda. Elle avait joué son amour, son honneur, sa vie,... et elle avait tout perdu... Elle sentit le vertige du désespoir et la tentation du crime.

En ce moment même, Jeanne, debout sur Pavant du canot, faisait le geste de poser le pied sur le premier degré de l'escalier ; la marquise, tendant brusquement la rame qu'elle avait saisie, en appuya la palette contre la paroi du rocher et imprima a la Darque un violent mouvement de reçu!.

Jeanne, comme suspendue entre la rive

abrupte et l'eau profonde, eut le vif sentiment du danger et prit un élan désespéré.

Son pied atteignit la première marche; mais il glissa sur la pierre humide : elle chancela, essaya de se retenir aux branches légères qui pendaient sur le talus, et trouva en effet dans ce frêle appui la force suffisante pour ne pas rebondir en arrière ; mais elle tomba le visage en avant, et sa tête porta sur l'angle d'une marche. Par un effort suprême, elle se releva aussitôt et gravit follement l'escalier ; — puis, se retournant, le front saignant, vers madame de Talyas qui était dressée dans la barque :

— Oh ! madame ! dit-elle : — madame f Et la pauvre fille, après avoir cherché d'un geste éperdu quelque soutien autour d'elle, s'affaissa lourdement sur le sol.

La marquise s'était rapprochée de la rive avec une précipitation fiévreuse; elle descendit de la barque et escalada les degrés.

Elle se trouva alors devant Jeanne, qui avait perdu connaissance ; son visage décoloré était renversé vers le ciel, et quelques gouttes de sang, s'échappant de son front blessé, coulaient lentement sur ses joues blanches. — Madame de Talyas, l'œil hagard, les cheveux dénoués, les narines palpitantes, belle encore, mais de la beauté farouche d'une Euménide, se courba sur elle, la regarda, puis regarda l'abîme ouvert à deux pas de ce corps inerte. — En cet instant, un bruit soudain de feuillages froissés se fit entendre derrière elle; elle se retourna. — C'était Philippe.

À cette brusque apparition, elle eut une minute de complet égarement : elle avança

les mains comme pour repousser Philippe et lui masquer le corps inanimé de Jeanne. — Le jeune homme attacha ses yeux sur elle avec une fixité terrible, ne dit pas un mot et l'écarta violemment; puis il se mit à genoux, prit la main de Jeanne, toucha l'artère, et respira avec force comme un homme délivré d'une mortelle appréhension.

— Jeanne, ... ma bien-aimée, . . . dit-il en approchant son visage de celui de sa fiancée,... Jeanne,. .. parlez-moi,... je vous en prie !

Il vit ses lèvres béantes se clore doucement, et ses yeux s'entr' ouvrir.

— Jeanne,... c'est moi, reprit-il.

Elle le regarda d'abord avec un vague étonnement, puis elle le reconnut et sourit.

— Où souffrez- vous, chère enfant ? Vous êtes blessée, dites?

— Non,... rien,... murmura-t-elle d'une voix faible comme un souffle,... presque rien, vraiment, . . • une égratignure au front. . . Rien de plus... Je vais me lever et marcher.

— - Non... pas encore. •• attendez... attendez. .. Mais, dites-moi, que s'est-il donc passé?

Et ses yeux se portèrent comme malgré lui sur la marquise.

— Comment cela est-il arrivé?

Les yeux de Jeanne avaient suivi la même direction que ceux de Philippe, et ils s'arrêtèrent avec insistance sur madame de Talyas, qui, debout, immobile, muette, effrayante de pâleur, rajustait d'une main machinale le désordre de ses cheveux.

— Eh bien, dit Jeanne après une pause,

j'ai été maladroite en débarquant,.-, j'ai manqué une marche. .. voilà!

Puis, s'adressant à madame de Talyas et lui souriant :

— Pardon, madame, de la peur que je vous ai faite... Soyez bonne... voyons...

donnez-moi la main pour m'aider.

Ces paroles généreuses, ces paroles inespérées, provoquèrent chez la marquise un de ces mouvements soudains, un de ces reflux violents, auxquels la passion est sujette. — Des femmes comme elle, on peut tout craindre, — et tout espérer, — Après une minute de surprise confuse, elle s'approcha de Jeanne à la hâte, et la soutint avec des soins attentifs, pendant qu'elle se relevait péniblement. — Quand elle la vit debout, elle lui prit les mains, et la regarda dans les yeux; puis elle l'attira sur son

sein, et l'y serra longuement en l'embrassant avec une exaltation passionnée.

Se tournant alors vers Philippe stupéfait:

— Elle ment ! dit-elle... — J'ai voulu la

tuer!

En même temps, elle s'assit à demi défaillante sur un des fragments de rocher qui étaient semés dans les broussailles, enveloppa sa tête dans ses mains, et on l'entendit sangloter.

Comme ils rentraient au château, on remit à madame de Talyas un télégramme qu'on venait d'apporter pour elle : c'était la réponse de son mari, qui lui promettait d'être à. La Roche-Ermel le lendemain soir.

Elle garda pour elle le contenu véritable de cette dépêche; mais elle affecta de s'en

montrer très-attristée, et dit que son mari la rappelait immédiatement à Paris auprès de leur fils malade. Elle fit aussitôt ses apprêts pour partir le soir même.

Jeanne, légèrement indisposée à la suite de son accident, avait dû prendre le lit.

Avant de se mettre en route pour la gare, la marquise pria qu'on la laissât un instant seule avec elle. Elle s'assit près du lit et garda longtemps sans parler la main de Jeanne dans la sienne. Puis, se levant d'un

mouvement subit :

— Je vais vous faire mon cadeau de

noces, ma chère, dit-elle.

Elle ouvrit un écrin de voyage qu'elle

avait posé sur la table en entrant et en tira

un paquet de lettres qu'elle lui montra avec

un triste sourire. — Les soirées étaient

déjà fraîches, et il y avait un assez grand

feu dans la chambre. Elle y jeta les lettres une à une. — Puis, revenant à Jeanne, elle se pencha sur elle et baisa doucement la plaie de son front.

— Adieu ! dit-elle.

Et elle partit.

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