LIVRAI
tu es heureuse , Psyché ! Ah I divin époux , pourquoi m'as-tu reiusé si long-temps la connoissaiiçe de ce bonheur? Craignois-tu que je n’en mourusse de joie ? Étoit-ce pour plaire à ta mère , ou à quelqu’une de tes maîtresses ? car tu es trop beau .pour ne faire le personnage que de, mari. Quoi! je ■t’ai voulu tuer! quoi! cette pensée m’est venue! O • dieux! je frémis d’horreur à ce souvenir. Suffisoitilpas, cruelle Psyché , d’exercer ta rage contre toi seule? l’univers n’y eût rien perdu; et sans ton époux que deviendroit-il ? Folle que je suis! mon mari est immortel : il n’a pas tenu, à moi qu’il ne le fût point. •
Après ces réflexions , il lui piût envie de regarder .. de plus près celui qu'elle n’avoit déjà que trop vu. *.Elle pencha quelque peu l’instrument .fatal' qui d’avoit jusque-là servie si utilement. Il en tomba ' sur la cuisse de son époux une goutte d’huilcr ;enflanuuée. La douleur éveilla le dieu. Il vit. la pauvre Psychéqui, toute conhise, tenoit.sa lampe;' et ce qui fut de plus malheureux, il vit aussi le poignard. tombé près de lui. . .. ^
Dispensez-moi de vous raconter le reste : vous seriez touches de trop de jiitié au récit que je vous ferois. '
Là finit de Psyché le bouhemr et la gloire i , ; ^ ■
; Et là votre .plabir- pouiToit cesser aussi. , ^ ,
Ce n’est pas mon talent d’achever une histoire Qui se termine ainsi. ' . .
’ Ne laissez pas de continuer, dit Acante, puisque "tous nous l'avez promis : peut-être aurez -voua 'mieux réussi que vous ne croyez. Quand cela seroit , reprit Polyphile , quelle satisfaction auréz- ’vOus? Vous verrez souflFrir une belle , et en pleiirerez, pour peu que j’y contribue. Ehbieh, repartit Acante, nous pleurerons. Voilà un grand mal pour nous ! les héros de l’antiquité pleuroient bien. Que cela ne vous empêche pas de continuer. La compassion a aussi, ses charmes , qui ne sont pas moindi’es que ceux dü rire. Je tiens même qu’ils ■'sont plus grands, et crois qu’Ariste est de mon avis. Soyez si tendre et si émouvant que vous Voudrez, nous ne vous en écouterons- tous deux ljue plus volontiers..
Et moi , dit Gelaste , que deviendrai-je ? Dieu m’a fait la grâce de me donner des oreilles aussi-bien qu’àvous: quand Polyphile les consulteroit, et qu’il ne feroit pas tant le pathéti€|ue , la chose n en iroit que mieux, vu la manière d’écrire qu’il a choisie.
Le sentiment de Gelaste ' fut approuvé. Et Ariste , qui s’étoit tu jusque-là , dit en s§ tournant ,vers Polyphile : Je voudrois que vous me pussiez attendrir le çœur par le récit des aventures de votre belle -, je lui donnerois des larmes avec le plus grand plaisir du monde. La pitié est celui des mouvements du discours qui me plaît le plus : je le préfère de bien loin aux autres. 'Mais ne vous contraignez point pour cela : il est bon de s'accommoder à son sujet ; mais il 'est encor»
meilleur de s’accommoder à son gétaie. C’est pour quoi suivez le conseil que vous a donné Gelaste.
Il faut bien que je le suive, continua Poljphile : comment ferois-je autrement ? J’ai déjà mêlé ,
■ nialgrémoi , de la gaieté parmi les endroits les plus ,
' sérieux de cette' histoire ; je nc^ vous assure pas que tantôt je n’en mêle aussi parmi, les plus tristes. C’est un défaut dont je ne me saurois corriger, quelque peine que j’y apporte. ■ • ■ ■ i ■
Défaut pour défaut , dit Gelaste , j’aime beau- t coup mieux qu’on me fasse rire quand je dois pleul'cr, que si l’on me faisoit pleurer lorsque je dois rire. C’est pourquoi, encore une fois, continuez • comme vous avez commencé. ' ’
Laissons-lui reprendre haleine auparavant , dit Acante : le grand chaud étant passé , rien ne nous empêche de sortir d’ici , et de voir en' nous promenant les endroits les plus agréables de ce jardin. Bien que nous les ayons vus ^plusieurs fois, je ne laisse pas d’en être touché ; et crois qu’Ariste et Polyphile le sont aussi. Quant à Gelaste , il aimeroit mieux employer son temps autour de quelque Psyché, que de converser avec des arbres et des fontaines. On pourra tantôt le satisfaire : nous nous asseoirons sur l’herbe menue pOur écouter Polyphile, et plaindrons les peines etles infortunes de son héroïne avec une tendresse d'autant plus grande , que la présence de ces objets nous remplira l’amc d’une douce .mélancolie. Quand le Soleil nous verra pleurer, ce ne sera pas un grand '
mal : il en voit bien d’autres par. l’ùnivers. qui en font autant, non pour le malheur d’autrui , mais pour le leur propre. Acante lut cru , et on se leva.^
Au sortir de cet endroit, ils firent cinq ou six cents pas sans rien dire. Gelaste , ennuyé de ce long silence , l’interrompit ; et fi:’onçant un peu son sourcil : Je' vous ai, dit-il , tantôt laisse mettre le plaisir de rire après celui de pleurer; trouverezvous bon que je vous guérisse de cette errettr,? Vous savez que le rire est ami de l’homme , et le mien particulier; m’avez- vous cru capable d’abandonner sa défense , sans vous contredire le moins du monde ? Hélas ! non , repartit Acante ; car quand il n’y auroit que le plaisir de contredire , vous le trouvez assez grand pour nous engager en une très longue et très opiniâtre dispute..
Ces paroles^ àquoi Gelaste ne s’attendoit point,
. et qui firent faire un petit éclat de risée , l’inter- . dirent un peu. Il en revint aussitôt. Vous croyez , dit-il, vous sauver par-là; c’est l’ordinaire de ceux qui ont tort, -et 'qui conupissent.leur foible , de chercher des fiiites ; mais évitez tant que vous voudrez le combat , si faut-il que vous m’avouïez que votre proposition est absurde , et qu’il vaut mieux rire que pleurer.
A le prendre en général , comme vous -faites , poursuivit Ariste , cela est vrai ; mais vous falsifiez notre -texte. Nous vous disons seulement que la pitié est celui des mouvements du discours que nous tenons le plus noble, le plus excellent' si