‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 17 sur 53 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

magicien, qui se fait tantôt dragon, tantôt loup, tantôt empoisonneur et incendiaire , mais toujours monstre. 11 me fascine les yeux , et me fait accroire que je suis dans un palais , servie jpar des nymphes, environnée de magnificence , que j’entends des musiques , que je vois des comédies ; et tcftit cela, songe : il n’y a rien de réel , sinon que je couche aux côtés d'un monstre ou de quelque magicieu ; l’un ne vaut pas mieux que l’autre.

Le désespoir de Psyché passa si avant , que ses sœurs eurent tout sujet d’en être contentes ; ce que ces misérables femmes se gardèrent bien de témoigner. Au contraire , elles firent les affligées ; elles prirentmême à tâche de consoler leur cadette , c’estrà-dire de l’attrister encore davantage , et lui faire voir que , puisqu’elle avoit besoin qu’on la ' consolât , elle étoit véritablement malheureuse.

Notre héroïne, ingénieuse à se tourmenter, fît ce qu’elle put pour les satisfaire. Mille pensées lui vinrent en l’esprit . et autant de résolutions différentesl, dont la moins funeste étoit d’avancer ses jours, sans essayer de voir son mari.^ Je m’en irai , disoit-elle, parmi les morts, avec cette satisfaction que de m’être fait violence pour lui complaire. La curiosité fut toutefois la plus forte , outre le dépit • d’avoir, servi aux plaisirs d’un monstre. Gomment se montrer après cela ? Il falloit sortir du monde : mais il en falloit sortir par ime voie honorable ; c’étoit de tuer celui qui se trouveroit

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avoir abusé de sa beauté , et se tuer clle-mêmç après. I .

Psjcbé ne se put rien imaginer de plus à propos, ni de plus expédient. Elle en demeura. donc là. Il ne restoit pkis que de trouver les moyens de l’exécuter; c’est où la difficulté eonsistoit: car, premièrement , de voir son mari , il ne se pouvoit ; on emportoit les flambeaux dès qu’elle étoit dans le lit : de le tuer , encore moins ; il n’y avoit en ce séjour bienheureux ni poison , ni poignard , ni autre instrument de vengeance et de désespoir. Nos envieuses y pourvurent , et promirent à la pauvre épouse de lui apporter au plutôt un* lampe et un poignard : elle caCheroit l’un et l’autre jusqu’à l’heure que le sommeil se rendoit maître de ce palais , et tenoit charmés le monstre et les nymphes ; car c’étoit un des plaisirs de ce beau séjour, que de bien dormir. Dans ce dessein les deux soeurs partirent.

Pendant leur absence Psyché eut grand soin de s’affliger , et encore plus grand soin de dissimuler son affliction. Tous les artifices dont les femmes ont coutume de se servir , quand elles veulent tromper leurs maris , furent employés par la belle: ce n’étoient qu’embrassements et caresses , complaisances perpétuelles , protestations et serments de ne point aller contre le vouloir 4e son cher époux. On n’y omit rien, non sertlement envers le mari , mais envers les nymphes ; les plus clairvoyautes y furent trompées. Que si.elle se trouvoit

seule l’inquictude la reprenoit. Tantôt elle avoit peine à s’imaginer qu’ub mari 'qu'à toutes sortes de marques elle avoit sujet de croite jeune et bien fait , qui avoit la peau et l’hunieur si douces , le ton de voix si agréable, Ja conversation si charmante; qu’un mari qui aimoit sa femme, et qui la traitoit comme une maîtresse ; qu’un 'mari, dis-je, qui étoit servi par des nymphes , et qui traînoit à sa suite tous les plaisirs , fiit quelque magicien ou quelque dragon i Ce que la' belle avoit trouvé 'si délicieux au toucher, et si digue de ses baisers, étoit donc la peau d’un serpent ! Jamais femme s’étoit-elle trompée de la sorte ? D’autres fois-, elle se -remettoit en mémoire la pompe fxmèbre qui avoit servi de cérémonie à son mariage, lès horribles hôtes de ce rocher, surtout le dragon qu’avoîent vu ses soeurs , et qui , étant soutenu par le Zéphyre, ne pouvoit être autre que sonmari. Cette dernière pensée i’emportoit toujours sur les autres, soit par une fatalité particulière , soit à cause que c’étoit la pire , et que notre esprit va naturellement là.

Au bout de cinq on six jours , les deux sœurs * revinrent. Elles s’étoient abandonnées dans les airs , comme si elles eussent voulu se laisser tomber. Un souille agréable les avoit incontipent enlevées'^ et portées au sommet du roc. Psyché leur demanda dès l’abord où étoient la lampe et le poignard.

Les' voici, dit ce couple ; et nous vous assurons •

De la clarté que fait la lampe. . î . . . >

AMOURSDEPSYCHÈ.

Pour le poignard , il est des bons ,

Bien afi^, de bonne Uempe. ... ,

Comme nous vous aimons, et ne n^ligeons rien . . ■ Quand il s’agit de votre bien ,

Nous ayons eu le soin d’empoisonner la lame :

Tenez- vous sûre de ses coups ;

C’est fait du monstre votre époux , ^ .

Pour peu que ce poignard l’entame.

A ces mots , un trait de pitie Toucha le cœur de notre belle.

Je vous rends grâce , leur dii-èlle , ' ' '

iJe tant de mafrquës d’amitié.

Psyché leur dit ces paroles assez froidement; ce . qui leur fit craindre qu elle n’eût changé d’ayis : mais elles reconnurent bientôt que l'esprit de leur cadette étoit toujours dans la même assiette , et que ce sentiment de pitié dont elle n'avoit pas 'été la maîtresse étoit ordinaire à ceux qui sont sur le point de faire du mal à quelqu'un.

Quand nos deux furies eurent mis leur sœur en train de se perdre, elles . la .quittèrent , et. ne firent pas long séjour aux environs de cette montagne.

Le mari vint sur le soir , avec une mélancolie extraordinaire , et qui lui devoit être un pressentiment de ce qui se pi’éparoit contre lui : mais les caresses de sa femme le rassurèrent. 11 se coucha donc , et s'abandonna aussdtôt au sommeil.' : Voilà Psyché bien embarrassée ; cbmmcron^pe connoît l'importance d’une. action que quand ou

est près de l’exécuter, elle envisagea la sienne dans ce moment-là avec ses suites les plus fâcheuses, et se trouva combattue de je ne sais combien d«^ passions aussi contraires que violentes. L’appréhension , le dépit , la pitié , la colère et le désespoir , la curiosité principalement, touf ce qui porte à commettre quelque forfait , et tout cè qui en détourne, s’emparèrent du cœur de notre héroïne', et en firent la scène de cehf agitations differentes. Chaque passion la tiroit à soi. Il fallut pourtant se déterminer. Ce fiit en faveur de la curiosité que la belle se.^déclara : car pour la colère, il lui lut impossible de l'écouter, quand elle songea qu^elle alloit tuer son mari. On n'en yient jamais à une telle extrémité sans'de grands scrupules ,, et sans avoir beaucoup à combattre. Qu’on fasse --telle mine que l’on voudra , qu’on se querelle , qu’on se sépare , qu’on se proteste de se haïr , il reste toujours un levain d’amour entre deux personnes ' qui ont été unies si étroitement. ' ’ * ' ‘

Cfs difficultés arrêtèrent la pauvre épouse quelque peu de temps. Elle les franchit à la fin , se leva sans bruit, prit le poignard et la lampe qu elle avoit cachés , s^n alla le plus doucement q'u’il lui lut possible vers l’endroit du lit où le monstre s’étoit couché, avançant un pied, puis un autre, et prenant bien garde à les poser par mesure , comme si elle eût marché sur des pointes de diamants. Elle retenoit jusqu’à son haleine , et craignoit pi esque que ses pensées ne la décelassent^

.^2 A MOÜRS D.E.PSYC HÉ.

Il s'e» fallut peu quelle nç priât son ombre de ne point faire de bruit en l'accompagnant.

. ’ A pas tremblants et suspendus

Elle arrive enfin où repose Son époux aux bras ^ndus ,

Époux plus beau qu’aucune chose ;

C’étoit aussi l’Amour : son teint par sa fraîcbeiu* ,

Pai' son éclat, par sa blancheur,

Rendoit le lis jaloux , faisoit honte à la rose.

' Avant que de parler du teint.

Je devdis vous avoir dépeint , ‘ •

Pour aller par ordre en l’afiaire ,

La posture du dieu. Son col étoit penché : ' " ■ '

C’est ainsi que le Somme en sa grotte est couché ; '

. Ce qu’il ne falloit pas vous taire.

Ses bras. à demi nus étaloient des appas,

, lïon d’un Hercule , ou d’un Atlas ,

D’un Pan , d’un Sylvain , ou d’un Faune ,

Ni même ceux d’une Amazone ;

Mais ceux d’une Vénus à l’âge de vingt ans.

Ses cheveux épars et flottants ,

Et que les mains de la Naïui'c Avoient fi-isés à l’aventure ,

Celles de Flore parfumés j Cachoient quelques attraits dignes d’être estimés :

Mais Psyché n’en étoit qu’à prendre plus facile ;

Car pour un qu’ils cachoient elle en soupçonuoit mille.

Leurs anneaux , leurs boucles , leurs nœuds ,

Tour à tour de Psyché reçurent tous des vœux :

Chacun eut à ptut son hommage.

tJue diose nuisit pom’tant à ces dieveuxj

Ce fut la beauté du visage. ^

Que vous en dirai-je? et comment En parler assez dignement ?

Suppléez à mou impuissance.

Je ne vous aurois d’aujourd’hui . . j

Dépeint les beautés de celui

Qui des beautés a l’intendance. '

Que dîrois-je des traits où les Ris sont logés ,

De ceux que les Amours ont entre eux partâgés , •

Des yeux aux brillantes merveilles Qui sont les portes du désir ,

Et surtout des lèvres vermeilles

Qui sont/lee sources du plaisir ? . 1

.. Psyché demeura cotnme, transportée à l’aspe,ct de . son époux. Dès l’abord elle jugea bien que c’étoit l’Amour; car .quel autre dieu lui auroît paru si agréable ? ^ ^

Ce que ,1a beauté , la jeunesse , le divin charmf qui communique à ces choses le don de plaire ; ce qu’une personne faite à, plaisir peut causer aux yeux de volupté,,, et de ravissement à l’esprit, Cupidon en ce mqment-là le (it seutir à notre héroïne. Il doi'moit à la manière d'un dieu , c’està-dire profondément , penché nonchalamment sur un oreiller , un bras sur sa tète , l'autre bras tombant sur les bords du lit , couvert à demi d’un voile de gaze , ainsi que sa mère en use , et les nymphes aussi , et quelquefois les bergères.

, La joie de Psyché ^t grande , si l’on doit appeler joie ce qui est proprement extase; encore;

Iià Fontaine.. Psyché. 'J

^4 AM ou RS'DE PSYCHÉ, ce mot est-il foible , et n’exprime pas la moindre partie du plaisir que reçut la belle. Elle bénit mille fois le défaut du sexe, se sut très bon gré d’être curieuse, bien fâchée de n’avoir pas'contrevenu dès le premier jour aux défenses qu’on, lui avoit faites, et à ses serments. Il n'j avoit paS d’apparence , selon son sens, qu’il en dût arriver du mal; au contraire cela étoit bien, et justiüoit les caresses que jusquelà elle avoit cru faire à un monstre. La pauvre femme se repentoit de ne lui en avoir pas fait davantage : elle étoit honteuse<dfe son peu d’amour , toute prête de réparer- cette faute si son mari le souhaitoit, quand même il ne le souhaiteroit pas.

•' Ce ne fut pas à elle peu de rëtenue de ne point jeter et lampe 'et poignard pour s’abandonner à son transport. Véritablement le poignard lui tomba des mains, mais la lampe non; elle en avoit trop affaire , et n’avoit pas encore vu tout ce qu’il j avoit à voir. Une telle commodité ne se rencontroit pas tous les jours : il s’en falluit donc servir. C’est ce qü’clle fit , sollicitée'de faire cesser son plaisir par son plaisir même.* tantôt la bouche de sou mari lui demandoit un baiser, et tantôt ses y^éiix : mais la crainte de l’éveiller l’arrêtoit tout court. Elle avoit de la peine à croire ce qu’elle voyoit, se passoit la mairl sur les yeux , craignant que ce ne hit que songe et illusion ; puis'recommençoit à considérer son mari. Dieux immortels! dit-elle en soimême, est-ce ainsi que sont faits’ les monstres ? comment donc est fait ce que l’on appelle Amour t Que

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