‹ Les amours de Psyché et de Cupidon, avec le poëme d'AdonisChapitre 2 sur 53 · LA DUCHESSE DE BOUILLON · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE BOUILLON

M ADAME ,

C’est avec quelque sorte de confiance que ]<f ■" vous dédie cet ouviage ; non qu’il n’ait asBureJnenf des défauts , et que le présent que je vous fais soif d’un tel mérite qu’il ne donne sujet de craindre; mais comme votre altesse est équitable , elle agréera • du moins mon intention. Ce qui doit toucher lef grands , ce n’est pas le prix des dons qu’on leur fait , c’est le zèle qui accompagne cfes mêmes dons , et qui , pour en mieux parler , fait leur véritable prix auprès d’une ame comme la vôtre. Mais .

ji . É P I T U E.

madame , j’ai tort d’appeler présent ce qui n’est

qu'une simple réconnôissance.*

Il y a long-temps que monseigneur le duc de Bouillon me comble de grâces , d’autant plus grandes que je les mérite moins. Je ne suis pas né pour le suivre dans les dangers : cet honneur est réservé à des destinées plus illustres que la mienne. Ce que je puis est de faire des vœux pour sa gloire , et d’y prendre part en mon cabinet , pendant qu'il remplit les provinces les plus éloignées des témoignages de sa valeur , et qu’il suit les traces de son oncle et de ses ancêtres sur ce théâti'e où ils ont paru avec tant d’éclat , et qui retentira long-terarps de leur nom et de leurs 'exploits. Je me ligùrè l’héritier de tous ces héros cherchant les périls dans le même temps que je jouis d’une oisiveté que les seules muses interrompent. Certes c’est un b’onheur extraordinaire pour moi , qu’un prince qui a tant de passion pour la guerre , tellement ennemi du repos et de-la mo'Uesse, me voie d’un œil aussi favorable, et me donne autant de marques de bienveillance , que si j’avois exposé ma vie pour son service. J’aŸoue, madame, que je suis sensible à ces choses : héureux que sa majesté m’ait donné un maître qu’on ne sauroit trop aimer, malheureux de lui être si inutile ! J’ai cru entrer en société de louanges avec up époux qui lui est si cher. L’union

É P I ï R E. vix

vous rend vos avantages communs , et en multiplie la gloire , ^our ainsi dire. Pendant que vous écoutez avec transport le récit de ses belles actions , il n'a pas moins de ravissement d'entendre ce que toute la Fi'ance publie de la beauté de votre ame , de la vivacité de votre esprit, de votre humeur bienfaisan)« , de l’amitié que vous avez contractée avec les Grâces; elle est telle qu’on- ne croit pas que vous puissiez jamais vous séparer. Ce n’est là qu’une partie des louanges que l’on vous donne. Je voudrois avoir un amas de paroles assez précieuses pour achever cet éloge , et pour vous témoigner , plus parfaitement que je n’ai fait jusqu’ici , avec combien de passion et de zèle je suis ,

Madame,

de votre altesse

le très humble et très obéissant serviteur La Fontaine.

PRÉFACE

J’ax trouvé de plus grandes difficultés dans «et ouvrage ^qu en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra, sans doute ceux qui le liront : on ne s’imaginera jamais qu’une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisir ; car pour le. principal point, qui est la conduite, j’avois mon guide; il m’étoit impossible de m’égarer. Apulée me fournissoit la matière ; il ne restoit que la forme, c’est-à-dire les paroles : et d’amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort malaisée ; c’est la langue naturelle de tous les hommes. Avec cela , je confesse qu’elle me coûte autant que les vers. Que si jamais elle m'a coûté, c’est dans cet ouvrage. Je ne savois quel caractère choisir : ceint de l’histoire est trop simple ; celui du roman n’est pas encore assez orné ; et celui du poëme l’est plus . qu'il ne faut. Mes personnages me demandoient quelque chose de galant : leurs aventures, étant . pleines de merveilleux en beaucoup d'endroits, me demandoient quelque chose d’héroïque et de relevé. D’employer l’un en un endroit, et l’autre en un autre, il n’est pas permis : runiformîté de

% PRÉFACE

style est la règle la plus étroite que nous ayons. J’avoisdonc besoin d’un caractère nouveau, et qui fût mêlé de tous ceux-là : il me le fulloit réduire dans un juste tempérament. J’ai cherché ce tempérament avec un grand soin ; que je l’aie ou non rencontré, c’est ce que le public m'apprendra.

Mon principal but est toujours de plaire : pour en venir là, je considère le goût du siècle. Or, 'après plusieurs expériences , il m’a semblé que ce goût se porte au galant et à la plaisanterie. Non que l'on méprise les passions ; bien loin > de cela, quand on ne les trouve pas dans un roman , dans un poème , dans une pièce de théâtre, on se plaint de leur absence : mais dans un conte comme celuici ; qui est plein de merveilleux , à la vérité , mais d'un merveilleux accompagné de badineries, et propre à amuser des enfants, il a fallu badiner depuis le commencement jusqu’à la fin; il a^iàllu chercher du galant et de la plaisanterie. Quand il ne l’auroit pas fallu, mon inclination m’y portoit , et peut-être y suis-je tombé en beaucoup d'endroits contre la raison et la bienséance.

Voilà asses raisonné sur genre d’écrire que j’ai choisi : venons aux inventions. Presque toutes sont d’Apulée, j’entends les principales et les meilleures. Il y a quelques épisodes de moi , comme l'aventure de la grotte, le vieillard et les deux

PRÉFACE

Iwivgcres, le temple de Vénus et son origine, la description des enfers , et tout ce qui arrive à Psjché pendant le voyage qu elle y fait , et à son retour jusqu'à la conclusion de l’ouvrage. La manière de conter est aussi de moi , et les circonstances , et ce que disent les personnages. Enlin ce que j'ai pris de mon auteur est la conduite et la fable; et c’est en effet le principal, le plus ingénieux, et le meilleur de beaucoup. Avec cela j’y ai changé quantité d'endroits , selon la liberté ordinaire que je me donne. Apulée fait servir Psyché par des voix dans un lieu où rien ne doit manquer à ses plaisirs, cjest-à-dire qu’il lui fait goûter ces plaisirs sans que personne paroisse. Premièrement cette solitude est ennuyeuse; outre cela elle est effroyable. Où est l’aventurier et le brave qui toucheroit à des viandes lesquelles viendroient d’elles-mèmes se présenter? Si un luth jouoit tout seul, il me feroit fuir, moi qui aime extrêmement la musique. Je fais donc servir Psyché par des nymphes qui ont soin de l’habiller, qui l’entretiennent de choses agréables, qui lui donnent des comédies et des divertissements de toutes les sortes.

Il seroit long , et même inutile , d’examiner les endroits où j’ai quitté mon original , et pourquoi je l’ai quitté. Ce n’est pas à force de raisonnement

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qu’on fait entrer le plaisir dans l’ame de cenx qui lisent : leur sentiment me justifiera , quelque téméraire que j’aie été; ou me rendra condamnable, quelque raison qui me justifie.^ Pour bien faire, il faut considérer mon ouvrage, sans i^Iation à ce qu’a fait Apulée, et ce qu’a fait Apulée, sans relation à mon livre, et là-dessus s’abandonner à son goût.

Au reste j’avoue qu’au lieu de rectifier l’oracle dont il se sert au commencement dés aventures de Psyché , et qui fait en partie le nœud de la fable ) j’en ai augmenté l’inconvénient , faute d’avoir rendu cet oracle ambigu et court, qui sont les deux qualités que les réponses des dieux doivent avoir , et qu’il m’a été impossible de bien observer. Je me suis assez mal tiré de la dernière , en disant que cet •racle contenoit aussi la glose des prêtres ; car les prêtres n’enterident pas ce que le dieu leur fait dire. Toutefois il peut leur avoir inspiré la paraphrase aussi-bien qu’il leur a inspiré le texte , et je me sauverai encore par-là. Mais sans que je cherche ces petites subtilités , quiconque fera réflexion sur la chose trouvera que ni Apulée ni moi nous n'avons failli.,

Je conviens qu’il faut tenir l’esprit en suspens dans ces sortes de narrations , comme dans les pièces de théâtre. On ne doit jamais découvrir

PRÉFACE. xiu

la fin des évènements ; ou doit bien les préparer, . mais on ne doit pas les prévenir. Je conviens encore qu’il faut que Psvché appréhende que son mari ne soit un monstre. Tout cela est apparemment contraire à l'oracle dont il s’agit , et ne l'est pas en effet : car premièrement la suspension des esprits et l'artifice de cette fable ne consistent pas à' empêcher que le lecteur ne s’aperçoive de la véritable qualité du mari qu’on donne à Psjché ; il suffit que Psyché ignore celui qu’elle a épousé, et que l’on soit en attente.de savoir si elle verra cet époux , par quel moyen elle le. verra, et quelles seront les agitations de son ame après qu’elle l’aura vu. En un mot, le pla,isir que doit donner cette fable A ceux qui la lisent, ce n’est pas leur incertitude à l’égard de la qualité de ce mari, c’est l’incertitude de Psyché seule : il ne faut pas que l’on croie un seul moment qu’une si aimable personne ait été livrée à la passion d’un moustre , ni même qu’elle s’en tienne assurée ; ce seroituntrop grand sujet d’indignation au lecteur. Cette belle doit trouver de la douceur dans la conversation et dans les caresses de son mari , et de fois à autres appréhender que ce ne soit un démon on un enchanteur; mais le moins de temps que cette pensée lui peut durer jusqu’à ce qu’il soit besoin de préparer la catastrophe , c’est

assurément le plus à piopos. Qu’on ne dise point que l’oracle l’empêche bien de* l’avoir. Je Confesse que c’ét oracle est très clair pour nous ; mais il pouvoit në l’être pas pour Psjché : elle vivbit dans un siècle si innocent , que les gens d’alors pouvoient ne paâ connoître l’Amour sous toutes les formes que l’on lui donne. C’est à quoi on doit prendre garde; et par ce moyen il n’y aura plus d’objection à me faire pour ce point-là.

Assez d'autres fautes me seront reprochées sans doute ; j’en demeurerai d’accord , et ne prétends pas que mon ouvrage soit accompli : j’ai tâché seulement de faire en sorte qu’il plût , et que même on y trouvât du solide aussi-bien que de l’agréable.

C’est pour cela que j’y ai enchâssé des vers en beaucoup d’endroits , et 'quelques autres enrichissements , comme le voyage des quatre amis , leur dialogue touchant la compassion et le rire, la description des enfei’s, celle d’une partie de Versailles. Cette dernière n’est pas tout-à-fait conforme à l’état présent des lieux^ je les ai décrits en celui où dans deux ans on les pourra voir. 11 se peut faire que mon ouvrage ne vivra pas si longtemps ; mais , quelque peu d’assurance qu’ait un auteur qu’il entretiendra un jour la postérité , il doit toujours se la proposer autant qu’il lui est posr sible f et essayer de faire les choses pour son usage*

ET

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