HOTEL MEUBLÉ
Je ne sais pourquoi, car je ne me doutais de rien encore, mon cœur se prit à battre violemment.
Ma mère me fit monter jusqu'au deuxième étage.
Elle poussa une porte entrebâillée et dit : C'est nous, monsieur.
Je reconnus l'homme qui causait avec elle, la veille au matin, sur notre palier.
— Laissez-nous, dit-il à ma mère.
Et elle nous laissa !
O l'horrible existence que celle qu'il me fallut mener à partir de ce moment !
Un jour ma mère me disait :
— Blanche, il faut deux cents francs demain.
Et, si je n'apportais pas les deux cents francs, j'étais rouée de coups.
Quelquefois j'étais obligée de rentrer sans argent à la maison ; il me prenait alors un tremblement nerveux dès que je tournais le coin de la rue. Je m'asseyais sur une marche de l'escalier, je n'osais pas monter... Enfin, je me décidais à tourner le loquet.
— Qu'est-ce que tu apportes l demandait-on.
134 LES AMOURS DE TIîIÉATRE.
— Rien, ce soir, répondais-jc en pleurant.
— Ah ! gueuse ! coquine ! misérable !
Mon père était toujours ivre. 11 m'assommait.
— Chante, pour, voir ! rao disait quelquefois ma mère,
Alors, de ma petite voix maigre et chevrotante, de ma voix d'enfant mal nourri , j'essayais un refrain. . .
— Pas de voix! s'écriait ma mère, elle nous a trompés ! '
Et c'étaient encore des coups !
J'entrai enfin au théâtre des Xouveautés. Là, le libertinage était pris gaiement, et j'appris à ra'amuser de ce qui m'avait fait pleurer jusqu'alors.
Ma mère ne me quittait pas d'une semelle.
— La petite n'aurait qu'à aime?' queJqu'xin, disaitelle, qu'est-ce que iious deviendrions mon Dieu !
Ce fut ma vengeance d'aimer quelqu'un de tenqis eu temps.
Enfin, il se trouva un jeune homme, le comte Ferwen, qui me donna un appartement, une voiture, des bijoux.
La vie s'ouvrait pour moi. . . -
Robert occupait, rue de Navarin, au rez-de-chausscc, un petit appartement composé de trois pièces — et d'un jardin. Le jardin devait faii'C excuser l'exiguïté de la chambre et du salon.
Dix mètres carrés, un gazon, une tonnelle, un tilleul et quelques lilas, c'était tout.
Ce jardin avait donné lieu à bien des lazzis.
— Qu'est-ce que ce tertre gazonné '. demanda un jour Ernest Reyer à Robert Dutaillis ; c'est pour enterrer ton cliien?
Une autre fois, Ferdinand C^ioffin déclara que le jardin de Robert était fait pour dégoûter de la campagne.'
— Vous ôtes bien difficiles, répondit Robert, un jardin à huit places !
— Il faut ouvrir la porte de la chambre pour donner de l'air au tilleul, dit Arnold Scheffer.
Un jour, il vint un papillon dans le jardin de Robert, qui appela les voisins pour leur montrer triomphalement l'insecte égaré.
Ce papillon fit beaucoup de bruit dans le quartier.
Blanche prit ce petit coin en affection. Elle n'en sortait plus.
— Ah ! ca, lui demanda un jour Robert, tu n avais donc jyersonne quand nous nous sommes rencontrés \
— J'avais M. Duhamel, répondit Blanche.
— Qu'est-ce que c'est que ]M. Duhamel \
— C'est un marchand de nouveautés qui me donnait 4,000 fr. par mois.
— L'aimais-tu l
— Non... mais j'aimais à lui faire porter des paquets. Il faut te dire qu'il était très-bon pour moi, et je m'amusais à le faire souffrir. Je ne voiilais rien prendre qu'il ne l'eût acheté lui-même : sucre, thé, café, fruit secs, macarons, biscuits, tout ! Quand il arrivait avec tous ces paquets, je le guettais de ma fenêtre et je riais comme une folle do lui voir un air vexé !
— • Et qu'est-il devenu, monsieur Duhamel {
— Jo ne sais pas. Il est allé souvent à la maison, mais j'étais ici. Alors il m'a écrit une lettre clans laquelle il me déclare que je ne le verrai plus... c'est ce que je voulais.
— Ma chère petite, dit Robert, j'ai, pour vivre, 15 à l ,800 fr. par mois, c'est tout ce que je puis t'offrir.
— Oh ! je ne veux rien de toi, s'écria Blanche ; nous irons comme cela tant que nous pourrons,
— Et après ?
Blanche ne répondit pas.
— Il y a à Paris, reprit Robert, deux espèces de gens : les gens qui pensent et les gens qui dépensent. Si je t'avais rencontrée il y a deux ans, j'aurais pu te faire très-heureuse en t'associant à ma vie, mais aujourd'hui que tu as mis le pied dans le monde des cabinets particuliers, aujourd'hui que tu es classée parmi les filles à la mode, je ne puis te rendre qu'un service, c'est de t'embrasser sur les deux joues en te disant : Adieu !
— C'est impossible ! s'écria Blanche, tu m'as fait comprendre l'abjection de la vie que j'ai menée jusqu'à présent, je ne veux pas recommencer.
— Crois- tu donc, dit Robert, qu'on te saura quelque gré d'avoir pour amant un homme qui ne te paye pas ? Il n'y a pas de degrés dans l'honnêteté, ma pauvre enfant. C'est tout l'un ou tout l'autre. Tes
pareilles riront do toi, et tes anciens compagnons, ceux qui passent leur cravate dans des petits anneaux de forr-at, hausseront les épaules sur ton passage.
— Qu'est-ce que cela me fait i fit Blanche, je suis heureuse avec toi, ne me renvoie pas ! Ce soi-disant bonheur dura deux mois.
Robert apercevait de temps en temps , chez sa maîtresse, une feuille de papier timbré ou une reconnaissance du mont-de-piété.
La mère Perdue venait faire des scènes à sa fille qui s'enfuyait, les yeux rouges, vers la rue de Navarin. La triste prévision d'Anne Berthaut s'était réalisée : Blanche aimait quelqu'un.
Anne tremblait surtout pour sa pension : 200 fr. par mois qu'elle voulait toucher très-régulièrement. S'il y avait un &eul jour de retard, Anne Berthaut poussait des cris déchirants; elle se trouvait mal dans l'antichambre, puis elle descendait l'escalier en sanglotant et passait la journée chez le concierge, se tamponant les yeux avec son mouchoir, accusant la société en général et Robert en particulier.
Anne Berthaut faisait des raccommodages pour le portier, qui écrivit un soir à Blanche le billet suivant :
" 3/lademoiselle, veuillez me régler votre -note de 43 francs afin que je puisse payer votre mère. "
Et il fallait voir la population de créanciers qui se pressait chez la jeune actrice. Ce n'étaient point des créanciers ordinaires, c'étaient les usuriers du meuble, de la bijouterie et de la dentelle.
Ces fournisseurs du monde interlope arrivaient par deux, mari et femme, s'installaient dans la salle à manger, et, se regardant comme chez eux au milieu des objets qu'ils avaient fournis, ils ne démarraient plus.
A chaque visiteur qui demandait mademoiselle Blanche Perdue, tous les couples se levaient, facture en main, se demandant si c'était là le bienfaiteur attendu.
L'intérieur de la petite Blanche représentait — meubles, tapis et tentures — une valeur réelle de30,000 fr. et les factures montaient à plus de 100,000 fr.
Voilà ce que coûte le crédit dans ce monde-là.
Ces trognes de voleurs et de proxénètes se glissaient chez Bhincho à midi et n'eu, sortaient qu'à .six heures du soir.
La pauvre petite se démenait comme un beau diable, demandait du temps, menaçait de s'en aller en Russie si on ne la laissait pas tranquille.
La lingère, madame Cornenmlle, lui dit un jour :
— Hé ! madame ! quand ou a votre figure et qu'on ne paye pas ses dettes, c'est qu'on y met de la mauvaise volonté !
140 LES AMOCKS DR THK.VTRIi:
Une tireuse de cartes, la mère Saladin, jouait un rôle important dans la vie de Blanche Perdue.
Blanche se faisait tirer les cartes deux ou trois fois par jour.
" Un homme brun, une lettre, jalousie d'un homme blond, propos de femmes, grande brouille, argent, beaucoup d' argenté "
Si, par hasard, les cartes n'étaient pas brillantes, la mère Saladm recevait des injures et des coups de pied.
Elle s'enfuyait alors dans la cuisine, sachant bien qu'on la rappellerait avant une demi-heure.
En dehors de sa profession de sorcière, la mère Saladin se chargeait de faire les engagements au montde-piété.
Robert souffrait de voir cette adorable petite Blanche en butte aux injures de cette nuée, d'oiseaux de proie.
Un huissier, un huissier patenté la traita de voleuse, la menaça de la faire mettre en prison.
Cet officier ministériel criait devant les domestiques :
— Ah bien! si j'étais tourné comme cette fillettelà, ça ne serait pas long de régler mes affaires !
Et Blanche pleurait
Ferdinand Goffin tenta d'arracher Robert à cette liaison.
— Nous n'avons pas le droit , lui dit-il, de nous mettre eu travers de ces existences comme un bouchon dans le goulot d'une bouteille. Il faut que la vie de ces filleslà suive son cours. Prendre leur temps sans aider à leur fortune, c'est presque un vol. Que vas-tu faire do Blanche? La prendre avec toi? Au bout de trois mois, elle aurait par-dessus la tctede tes soupers à la charcuterie.
Je l'ai vue, petite fille, àVaugiraixl. Elle passait les soirées à jouer au bezigue ou au piquet avec des
cabotins en casquette au café du Théâtre. Elle était déjà galvaudée. Ils en avaient tous un peu tâté. Le second comique, une espèce d'avorton — que je vois encore les deux mains dans ses poches et son brûleg-ueule à la bouche — le second comique a été son premier amour... Aux Nouveautés, il y avait comme un écriteau : Parlez à la mère ' A combien de gens qu'elle avait remarqués au bois a-t-elle écrit ces mots ; " Monsieur, pouvez- vous venir pr(?ndre ce soir une tasse de thé? Je vous attends à minuit! " Tu me diras que cette enfant, jetée à douze ans au cœur de la pourriture de Paris, ne peut avoir la responsabilité de ses actes. Soit! Mais, responsable ou non, tu en feras difficilement un ange.
Observe-la bien, cette souriante fille, si jeune, si éclatante, si vive. Elle a l'air d'une petite sainte avec ses grands yeux noirs pleins d'étonnements et de naïvetés, des yeux de douze ans, des yeux de première communion! jNIais elle a dans Ja prunelle je ne sais quoi de fou et d'hystérique.
Elle ne vit que par la chair et pour la chair.
Plaisir d'amour — à donner ou à recevoir — tout est là pour elle. On l'a élevée comme cela! Elle est vicieuse des pieds à la tête et de la tète au cœur. Quand un jeune homme lui plaît, elle le mange du regard. Il y a en elle un instinct de bestialité. .
LES AJfOURS DE THÉÂTRE. U3
Elle contemple l'homme comme un chien contcm})lc l'os d'une côtelette.
Le chien est en arrôt, l'œil fixe, les oreilles ramonées. Il est tout convoitise.
Telle est ta Vénus de dix-lmit ans. 11 n'y a que les appétits qui différent.
Je l'ai vue, un soir, dan-s une loge, à la Gaîté, une de CCS petites loges mystérieuses et recherchées des lorettes qui se partagent entre les comédiens et le public de l'orchestre, une de ces loges où ces dames se cachent pour être en vue.
Blanche était là en compagnie de je ne sais quel Prussien, un homme à millions, laid, petit, chauve, ressemblant assez à un recors habillé en homme du monde.
Eh bien ! Blanche avait pour lui les sourires ineffables qu'elle te prodigue, les mêmes, entends-tu? Elle appuyait son coude sur le genou du monsieur, elle lui parlait à l'oreille avec un abandon plein de grâce. On aurait cru voir deux fiancés en pleine lune de miel...
Et, de mon fauteuil, je contemplais ce manège. Elle avait dit le matin au petit Georges de Béryls : " Je t'adore, je n'aimerai jamais que toi ! ■■ et elle disait au Prussien : " 'Si. de Béryls, qu'ost-cc que c'est que ça, M. de Béryls^ connais pas ! ••
Si le Prussien avait demandé sa note, voici le détail qu'on lui aurait remis ce soir-là :
Un sourire 100 fr.
Un idem très-gracieux . . . 150 Un petit coup de coude sur le
genou 75
Un mot derrière l'éventail. . . 80
Le bras passé un instant autour
de la taille 300
Et coetera, et cœtera ! . . .
Vois ce que peut donner en huit jours une note dece genre et suis le conseil do ton ami :
Pars ! pars — et ne mets pas de larmes dans ta malle !
— Que tu connais peu ma petite Blanche ! dit Robert, il a suffi de quelques jours pour ouvrir un nouvel horizon à cette nature intelligente et créée pour le bien.
Le soir, alors que dans certains cafés du boulevard des tables sont servies de truffes et de champagnt;, et que les convives la demandent et la regrettent, elle remonte a mon bras le faubourg I\lontmartre et elle vient souper avec moi d'un pâté de gibier et d'un panier de fraises.
Elle est rieuse, elle danse, elle me saute au cou. Elle m'appelle ■' Madame <• comme si j'étais une de
ses amies. Sa grande distraction est de faire un piquet. C'est elle qui, en rentrant, prend un cigare dans la coupe et me l'offre tout allumé...
Si je pense aux tracas qui l'attendent le lendemain chez elle et que cette idée m'assombrisse, elle se met à quatre pattes, elle fait semblant de grogner ; et, de sa petite roix claire et pure, elle se met à aboyer pour me faire rire. Elle prend le pan de ma redingote avec ses quenottes blanches, et elle me tire à elle comme fait un king-charles ou un petit chien loup avec la robe de sa maîtresse. Alors, je la relove, je la prends dans mes bras et je l'embrasse avec effusion !
— - Si tu l'aimes, va-t'en — dans son intérêt, reprit Goffin, mais va-t'en. Quittez-vous sur un bon souvenir ! Tu vas atteindre la série des trahisons forcées et des mensonges intéressés. Tu lui feras injustement des scènes de portefaix, elle te haïra — et je ne te plaindrai pas. Qu'a-t-elle fait, après tout, qui puisse motiver ton attendrissement? Au lieu de payer comptant, elle achète à crédit, mais elle ne se prive de rien. Elle sait bien qu'à un moment donné, ce Messie viendra que madame Cornemulle attend avec tant d'impatience. Justement, il arrive à Paris, ces jours-ci, un convoi de vingt-sept princes de la frontière de Yolhynie. Nous allons voir un bol assaut au cour do ta belle I
Robert rentra chez lui, prit, dans la commode et dans le porte-manteau, le linge et les effets néces- .saii'cs et se mit à emballer le tout dans sa valise.
11 bouclait les courroies quand Blaiiclie entra comme une petite folle.
— Bonjour, monsieur, dit-elle à Robert. Je suis tranquille pour huit jours. Figure-toi que les chevaux n'avaient pas mange depuis hier, j'ai vendu mon cachemire et les pauvres dadas auront du bon foin et de la bonne avoine !
Elle se mit à sauter, en chantant
Je suis la fille du printemps, Je suis l'enfant de la nature.
— Chère petite ! murmura Robert le cœur serré et se tenant tout confus devant la valise qu'il essayait de pousser derrière un fauteuil.
— Qu'est-ce que c'est que ça, tu vas partir? s'écria Blanche.
— Je vais partir, répondit Robert avec fermeté. Ne m'oublie pas complètement, c'est tout ce que je te demande. Tu peux donner un but à ta vie, tu peux avoir du talent... Que le nouvel amant ne soit pour toi que la moitié de l'avenir... Le jour où la réputation d'une comédienne applaudie aura fait oublier les folies de ta jeunesse, ce jour là, je serai heureux.
— Et à quelle heure part le train l demanda Blanche.
— A huit heures.
— Attends-moi, je vais faire ma malle et je reviens. C'est ainsi que tous deux partirent ensemble —
pour se réparer !
Blanche n avait jamais vu la mer.
Robert la conduisit à Arcachon.
Les grandes forêts de pins, les dunes et les déserts de bruyères parurent ne la frapper que d'une médiocre admiration.
En revanche, la pèche aux coquillages l'absorba complètement.
Elle piétinait dans le sable mouillé, et dès qu'elle apercevait un petit trou, elle y fourrait le doigt et ramenait triomphalement un clovis ou une palourde.
Elle avait toujours une provision de crabes dans son mouchoir de poche qu'elle tenait par Ic^ quatre
150 LES AMOUnS DE THEATRE.
coins, et elle poussait des cris de terreur quand l'un d'eux tentait une ascension vers les doigts.
Une des afféteries les plus charmantes de cette délicieuse fille était la prononciation enfantine de quelques mots. Elle disait d'un ton piteux, en tenant ses deux bras écartés du corps : Je suis toute movgnée !
Et il fallait prendre un mouchoir et l'essuyer.
On avait un gros baiser pour la peine.
Un petit coup qu'elle se donnait contre un meuble, un faux pas, mille autres détails devenaient pour elle une source comique de singeries et de grimaces à dérider un président de cour d'assises.
Un jour, elle courut avec un fusil après une guêpe qui avait failli' la piquer. . .
Il fallait l'entendre dire en 23leurnichant : Je m'a assis de côté et j'a tombé par terre.
Ou bien : Il est midi, il faut shahigner.
Ou bien encore :
— Allons, xognom, embrasse-moi, ou je pleure !
Tout cela peut paraître niais au lecteur, mais s'il avait pu voir cette amusante poupée, s'il avait pu entendre la petite voix si fraîche et si gracieuse dans ses inflexions, il aurait compris les extases de Robert.
En déjeunant sur la dune, au bord du golfe de Gascogne, Robert contemplait les sables arides et déserts.
Après avoir dévoré un ^v\té de tourterelles, Blanche plongeait des mongnetles dans un pot de gelée d'arhousos. De temps en temps, Robert lui tenait le verre et la faisait boire.
Le phare disparaissait complètement derrière les montagnes de sable ; et la vague succédant à la vague dans un roulis monotone, traçait sur le rivage une longue ligne d'écume.
Une mouette, un goéland frisaient de l'aile la crête des flots.
Robert laissa tomber les yeux sur sa maîtresse...
— Ne vaudrait- il pas mieux, pensa-t-il, creuser une fosse dans ces sables mouvants et y laisser cette enfant plutôt que de la ramener à Paris?
Il me semble que je vais la livrer à toutes les fourches de la luxure... Les immortelles jaunes et rouges poussent naturellement sur la dune, j'en jetterai quelques pieds sur la tombe où elle dormira et je l'aurai sauvée des Sodomes et des Gomorrhes?
Blanche se mit à chanter la sérénade de Gil Blas :
Gusman a dit vrai, madame, Vous pouvez faire mon bonheur.
Nous n'avons à nous deux qu'une âme, Nous n'avons à nous deux qu'un cœur!
— Aimes-tu l'Océan? demanda Robert.
— Non, répondit Blanche, je n'aime que toi.
Et elle lui sauta au cou, ce qui éloigna de l'esprit de Robert toute idée d'ensevelissement prématuré.
Il mit la barque à flot (une petite yole peinte en blanc), et, livrant la voile à la brise, il mit le cap sur Arcachon.
A peine débarqué, le son d'un orgue de Barbarie vint frapper l'oreille du couple amoureux.
Le joueur d'orgue s'était installé devant le chalet d'une famille anglaise et jouait une espèce de potpourri... C'était d'abord : Ohê ! les pfits agneaux! puis le quadrille des Lanciers, et enfin le Sire de Franc- Boisy.
Blanche redressa la tête; son visage s'épanouit... Les bals de Brésiliens chez les Frères-Provençaux, les nuits de l'Opéra, les galas de lorettes lui revinrent tout d'un coup à l'esprit.
Et quand l'orgue entama le Sire de Franc-Boisy, ma foi ! elle n'y put tenir davantage, et relevant ses jupes, elle se mit à danser un cancan échcvolé devant les pins maritimes étonnés.
— Un sourire plein d'amertume passa ï<ur la figure de Robert comme une rafale sur un lac.
— Ma petite, dit-il à Blanche, nous repartirons ce soir.
Tandis que Robert Dutaillis et Blanche Perdue quittaient leur petite chambre d'Arcachon, Gaston et la Ferrani s'installaient à l'hôtel de la préfecture, à Pau.
Les passions déclassées cherchent le mouvement et l'aventure. La vie nomade est un besoin pour l'homme qui a appris à fouiller les sourires du boulevard et qui lit, dans les plis de la lèvre du passant, une page de la vie de sa maîtresse I
Le voyage — de Paris à Pau — n'avait pas été sans charme.
A Tours, où Mai'tlic voulut s'arrêter une demijournée, son amant lui demanda, en se promenant sur les bords delà Loire, si elle n'était jamais venue dans ce pays.
— Jamais, répondit Marthe.
Gaston serra plus fortement sous son bras le bras de sa maîtresse.
A Dax, un orage retarda le départ de la diligence.
Marthe avait peur.
Elle était pâle et se pendait au cou de Gaston, qui se sentit tout fier de cette protection imaginaire.
L'hôtel des messageries donnait sur l'Adour.
— Je comprends, dit Gaston, la manie qu'avait M. de Chateaubriand de mettre les fleuves en bouteille. Moi aussi, j'emporterai à Paris une bouteille de l'Adour et une bouteille de la Loire.
— Il faudra aussi, ajouta Marthe, emporter une fiole du Gave pour donner à la rue de Provence une idée de la rapidité des torrents !
Le séjour à Pau fut marqué par quelques incidents qui méritent d'être rapportés.
Gaston avait remarqué, à Caen et à Cherbourg, que Marthe envoyait, chaque matin, deux lettres à la poste.
Le garçon de l'hôtel, subventionné d'un louis par Duthil, lui montra ces lettres.
LES AMOURS DE THÉÂTRE. 1 iio
L'une était adressée à 31adelcine, l'autre à lord Bradley.
— Que peut-elle avoir à écrire tous les jour à Bradley? pensa Gaston.
Et il se promit de le savoir.
Il est un détail important que nous avons laissé de côté jusqu'à présent.
C'est l'influence grave que cette liaison journalière avec une femme passionnée avait eue sur la santé de Gaston Duthil.
Fatigué par l'excès, brisé par une lutte morale qui ne lui laissait aucun relâche, monté par la jalousie, surexcité enfin par la conscience de la fausse situation où il se trouvait, Gaston était singulièrement changé. Il avait maigri, ses joues s'étaient creusées; ses cheveux tombaient rapidement. A de certains moments, il était pris de battements de cœur, d'oppressions qui l'obligeaient de s'asseoir. Ses yeux s'éraillaient, et la peau du visage, ternie, sans couleur, se couvrait d'une peluche blanchâtre qui disait l'appauvrissement du sang.
D'autre part, le système nerveux s'était développé chez lui au point qu'il avait quelquefois de véritables accès de rage.
L'amour de certaines femmes ne s'arrête qu'au cimetière.
Ce sont des goules à qui il faut des morts.
L'état maladif où se trouvait Gaston expliquera cei*tains faits qui, dans l'état ordinaire des choses, paraîtraient monstrueux.
Un matin, Marthe tendit à son amant une lettre tout ouverte de Madeleine.
La jeune fille parlait de Paris, où elle était restée sous la surveillance dune vieille cousine. Elle racontait ce qui pouvait intéresser sa mère dans l'économie de la maison de la rue du Cirque.
•' On avait cassé une cuvette et une carafe: il était mort un bengali... "
Suivait le détail des obsèques du bengali dan.s un pot de fleurs.
La lettre se terminait ainsi ;
" Adieu, chère petite mère, je t'embrasse à tort et à travers...
» jNIadeletne. >'
— Est-elle drôle, cette petite ! s'écria Marthe. Gaston ne vit qu'une chose, c'est que Madeleine
n'avait pas eu un mot pour lui.
Il descendit pour demander des chevaux, et comme il attendait devant la porte de l'écurie, le garçon descendit avec deux lettres.
— Je vais les jeter moi-même à la poste, dit Gaston.
Il mouilla l'enveloppe de la lettre adressée à lord Bradley et l'ouvrit facilement.
" Mon cher Brad, disait 3Iarthe, — qui employait souvent ce diminutif familier, — je t'ai déjà dit que le séjour de Pau me paraît assommant.
" Je ne comprends rien à certaine phrase à douhle sens de ta dernière lettre. Je suis ici toute seule et bien seule.
" A Bao'nères ou aux Eaux-Bonnes, je rencontrerai probablement des figures de connaissance.
" Dieu! que je m'ennuie ici! Que cette ville est triste et monotone !
" Si je n'étais pas si souffrante, j'aurais déjà quitté la ville de Henri IV.
'. Tu me dis que lord Lowendal est à Baréges. Je n'irai certes point l'y trouver.
" Ah ça ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard!
" Je croyais que nous avions renoncé tous deux, et depuis longtemps, à ces niaiseries de pensionnat.
'• Tu m'as fait rire en me demandant " quelle raison j'aurais de ne pas te tromper? "
" Le fait est que si je n'étais pas une pauvre vieille femme de trente-six ans (ce chiffre est pour toi seul, c'est trente-trois pour les autres!), tu me ferais la partie belle, ingrat! qui, depuis trois ans, ne m'a pas fait même un doigt de cour. . .
" Je te dis, moi : — Pourquoi te tromperai s-je ?
" Je suis bien lasse, va! et je trouverais fort ridicule de recommencer des roucoulades dont je suis rebattue... (Je te les jouerai sur le piano quand tu voudras!)
" L'intérêt^
" Te mentir par intérêt?
» C'est moi qui ne me donnerais pas cette peine !
" Ne m'as-tu pas dit toi-même que ce n'est plus pour moi, mais pour Madeleine que tu continues la rente 1 .. .. Eh bien!
KiO I.KS AMOURS DE THÉATKE.
" Rassure-toi, moucher Brad, je n'aime personne, pas môme toi... C'est fini.
" Adieu, ie f embrasse à lorl et à fravers,
• Ton éternelle
" Marthe. -■
— Comment! s'écria Gaston furieux, elle vole des phrases à sa fille, à présent? C'est ignoble.
Il rétablit l'enveloppe, jeta les deux lettres dans la boîte et revint à l'hôtel en parlant tout haut dans la rue.
— Ah ! elle s ennuie ici ! cette ville est monotone. . . Comme ce Bradley doit se moquer de moi ! Et elle l'embrasse à tort et à travers ! quelle coquine ! Je vais la secouer drôlement... Nous verrons si elle continue à s 'ennuyer...
Marthe l'attendait dans la cour de l'hôtel.
— Allons ! à cheval ! lui cria-t-elle en souriant. Gaston sauta en selle.
— Où allons-nous aujourd'hui! demanda Marthe.
— Prenons la route du Jurançon, dit Duthil.
Au fond de la place Henri IV se trouve une terrasse au pied de laquelle le Gave galope bruyamment sur un lit de cailloux.
La cime des plus hauts peupliers atteint à peine la galerie. Un sentier rapide conduit au bord du torrent.
— Nous allons descendre par là, dit Gaston, c'est plus court. Nous irons prendre la grande route à droite.
— Mais c'est impossible ! s'écria Marthe, nous allons nous tuer...
— Heup ! fit Gaston pn appliquant un violent coup de cravache moitié sur la croupe du cheval, moitié sur la robe de la Ferrani.
Les chevaux descendirent glissant et° hennissant...
Marthe était pâle comme une morte.
Arrivé au bord du Gave, son cheval se cabra.
Elle s'accrocha à la bride et parvint à se maintenir.
Le Gave, c|ui inonde en hiver les campagnes environnantes, n'a guère à cette époque de l'année qu'un demi-pied d'eau; mais la rapidité du courant entraîne et roule une multitude de cailloux qui produit un bruit effroyable.
Gaston voulut traverser le torrent.
Il fallut ensuite prendre le galop à travers champs.
— Qu'as-tu donc! criait la Ferrani, furieuse et tremblante, tu es devenu fou !...
— En avant ! criait Gaston qui ne cessait de frapper et dexciter le cheval de sa maîtresse.
162 LES AjMOURS DE THÉATHE.
Des paysans irrités lui jetèrent des pierres. Une pierre atteignit Marthe à l'épaule.
— Arrête ! cria-t-elle.
— Jamais ! dit Gaston.
Cette course désordonnée dura une demi-heure.
— Voici la route, fit Marthe respirant plus à l'aise.
— Continuons, reprit Gaston, nous reviendrons au pas.
Les cotaux du Jurançon s'étageaient devant eux, couverts de verdure et souriant au soleil.
A. gauche, les Pyrénées s'étendaient comme un immense rideau , festonnant l'horizon de leurs crêtes blanchâtres.
Au flanc de la montagne, quelque village apparaissait de loin en loin : une maisonnette, une cabane, des bois, une vigne, puis des entassements de rochers, et la neige et les nuages qui semblaient se reposer un instant sur ces sommets.
Le pic du Midi se détachait, sec et maigre, au milieu des lourdes montagnes qui ressemblent à des monstres enfouis jusqu'à la ceinture et dont le ventre énorme déborderait la fosse.
— Je veux revenir à l'hôtel, dit la Ferrani, il y a des moments où tu me fais peur. Dix fois , j'ai failli être tuée dans cette course frénétique. On n'est pas butor à ce point.
— Ma chère amie, répondit Gaston avec ironie, j'ai voulu te faire connaître des émotions nouvelles. Je crains toujours de te voir t'ennuyeravec moi, et cette crainte paralyse ma bonne humeur. Je mettrai tous mes soins désormais à trouver chaque jour quelque chose de nouveau. Il faudra s'jngénier, mais que ne ferait-on pas pour te plaire 1
— Tu as l'air de te moquer de moi ! s'écria ÎNIarthe tout éplorée; de quoi peux-tu te plaindre^ que t'ai-je fait encore? A Paris, c'est mon entourage qui te choquait; à Courseulles, c'est un rapprochement bien innocent qui t'a irrité ; mais ici? Je ne vois, je ne connais personne. C'est à peine si le maître d'hôtel a lu ton nom et le mien sur le registre des voyageurs. Tu ne me quittes pas. Que vcux-tu de plus ? Que faut-il pour que tu sois calme, sinon heureux?
Gaston saisit par la bride le cheval de sa maîtresse et l'arrêta court.
— Pourquoi, demanda-t-il avec colère, écris-tu tous les jours à Bradley?
Marthe balbutia :
— C'est un ami de quinze ans. Je lui dois ma furtune; c'est bien le moins que je lui témoigne des égards. . . Il a l'iiabitude de recevoir chaque matin une lettre de moi...
— Où tu l'ciubrasses à lorl d à traters? s'écria
Gaston, les yeux allumés et les dents contractées. Marthe devint livide.
— Vous avez ouvert ma lettre ! dit-elle avec indignation.
— Je ne veux pas qu'on se moque de moi, répondit le jeune homme. Il y a un secret entre toi et Bradley ; ce secret , je veux le savoir. J'ouvrirai toutes tes lettres, et si je crois que tu caches quelque chose dans un tiroir ou dans une armoire, je défoncerai le meuble à coups de talons de bottes. Si tu as des serrures à secret, j'en trouverai le mot avec mes ongles !
Ce serait trop bête de me laisser rouler par un scrupule déplacé. Tu vas me dire encore, avec tes airs prétentieux, que cefi choses-là ne se font pas f Eh bien' je les ferai!
Est-ce moi qui suis allé te chercher!
Est-ce que je voulais de ton amour ?
J'ai été conduit chez toi comme on est conduit au poste.
Maintenant que tu crois me tenir, tu voudrais reprendre insensiblement ton existence d'autrefois et renouer tes galanteries. Libre à toi ! fais ce que tu voudras, mais, au moins, dis-le franchement et laissemoi tranquille.
— Je ne pourrais plus me passer de toi, dit Marthe, et tu le sais bien. Suis-je assez malheureuse de t'ai-
mer! Il n'y a pas de secret entre moi et Bradley, il y a une habitude, voilà tout.- Ne me sépare pas complètement du dernier ami qui me reste. Tu devrai.^ être bien sur de moi . . (Ici Marthe devint presque arrogante.) Car enfin ! — ce n'est pas I'intérkt qui me retient. . . .
— C'est cela '! répondit Gaston en riant, quand vous avez dit " l'intérêt " vous croyez avoir tout dit.
Ce n'est pas l'intérêt d'argent qui te retient , soit ! mais il y a plusieurs espèces d'intérêt. Tu passes pour avoir inspiré une o-rande passion — à l'époque où d'autres femmes y renoncent — et tu es flattée de cette particularité. Deux ou trois fois je t'ai surprise à baisser les yeux parce qu'on disait devant toi une chose un peu leste, et cette pudeur en retard paraissait égayer la galerie.
Tu m'a pris pour amant dans l'espoir de te faire pardonner les autres ; là est l'intérêt.
Tu as afliché le repentir, il faut que tu le joues jusqu'au bout '
Le jour où tu trouveras un moyen de te tirer de là, nous verrons bien si tu m'aimeras encore. . .
Après chaque querelle, après chaque lutte, ]\Iarthe revenait à son amant plus soumise et plus tendre.
La violence était une des grandes coquetteries de Gaston Dutliil. Il avait dans la voix des cordes chaudes qui arrivaient, par moments , à une sonorité particulière. L'injure, chez lui, était sympathique.
Marthe ne pouvait lutter contre un accès de colère de son amant.
Elle le regardait s'emporter, elle suivait avec une attention charmée ses gestes incohérents, et, enfin, elle lui sautait au cou, en disant :
— Tu es charmant quand tu te fâches.
Aussi Gaston avait-il soin de se fâcher tous les deux jours.
Cependant la scène équestre que nous venons de rapporter fut suivie d'un calme plat qui se prolongea jusqu'au retour à Paris.
Marthe n'écrivit que deux ou trois fois à Bradley, et elle eut soin de jeter elle-même les lettres k la poste.
Gaston s'était promis de savoir quel lien pouvait rattacher si fortement l'Anglais à la cantatrice.
Il y avait, dans la contradiction apparente de sa conduite, un mystère singulier.
Bradley, qui affichait un profond mépris pour la Ferrani, ne pouvait se passer delà voir tous les jours, à Pai'is, et de lui écrire quand elle était en voyage.
L'événement qui rapprocha l'Anglais et Gaston Duthil ne fut pas l'un des moins importants de ce récit.
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