LE DUEL A LA BOUSSOLE
Le comte do Rouzoff, se plaignant de n'avoir pas été reçu chez la cantatrice le jour de ,sa promenade de convalescence au bois de Boulogne, avait ajouté :
— Je ne me décourage pas facilement.
D'un autre côté, Gaston, qui se tenait sur un quivive perpétuel, avait soin de ne jamais prévenir sa maîtresse de l'heure à laquelle on pouvait l'attendre.
Il glissait discrètement sa clef dans la serrure de la petite porte de service qu'il refermait avec précaution ; puis il allait à pas de loups jusqu'à la chambre ù coucher de Marthe.
S'il n'entendait rien de ce côté-là, il revenait sur ses
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pas. traversait la salleàmanger et entr'ouvrait la porte du salon.
C'est ce qu'il appelait /aeVe sa douane. .
Quand Madeleine le surprenait, l'air inquiet et marchant sur la pointe du pied, elle haussait les épaules et lui riait au nez.
Un jour qu'il faisait sa douane, Madeleine entr'ouvrit la porte de sa chambre et lui dit d'un air moqueur :
— Au salon !
Gaston alla au salon et une voix bien connue, celle du comte de Rouzoff, vint frapper son oreille.
— Ma chère amie, disait le comte avec son accent traînard, vous ne me ferez jamais croire que vous êtes encore amoureuse de ce jeune homme. Donc, il y a si longtemps que cela dure... C'est impossible. On vous a changée en vovag-e. . .
— Je vous jure que je i^aime, répondait Martha.
— Vous aimiez aussi Norton, ajouta de Rouzoff, et de toutes vos forces... Donc, vous m'avez trompé avec lui.
Et il ajouta avec un profond soupir ;
— Quelle satisfaction ce serait pour moi de tromper quelqu'un à mon tour !
Gaston ouvrit brusquement la porto et il entra dans le salon .
— Comment ! ma chère, fit M. de Rouzoff d'un air étonné, il n'y a personne pour annoncer !
— Je m'annonce moi-môme, monsieur, dit Gaston. Le comte était assis sur un pouf à ■ franges bleues
et rouges; la Ferrani, placée à côté de lui sur une chauffeuse, avait, à l'entrée de Gaston, retiré vivemont sa main droite que le comte tenait complaisamment serrée dans les siennes.
Le Russe se leva.
— C'est un charmant garçon, dit-il à la Ferrani; il jouerait fort bien le&jewies 'premiers.
— Et vous les Jocrisses ! riposta Gaston avec insolence.
Le comte parut sentir vivement cette injure; son ne/, s'empourpra malgré la couche de blanc de perles dont il était revêtu.
— Je croyais, ajouta de Rouzoff, en continuant de s'adresser à la Ferrani, j^^'oyais que monsieur faisait quelque chose le jour. . .
Gaston prit le comte par les épaules et l'envoya d'un coup de pied bondir dans la salle à manger.
— Eh bien ! qu'est cela? quelles manières ! murmura le comte avec une hauteur plaintive.
Gaston le saisit au collet et le traîna jusqu'à la porte de l'escalier; là, il jeta le malheureux de Rouzoff sur les prcnnères marcher ; et, referuiautla jiorte
derrière lui, il se campa, les bras croisés, en face de sa maîtresse.
Celle-ci, quoique contrariée, ne pouvait s'empêcher de rire.
— Pauvre vieux, dit-elle, tu lui as fait du mal.
— Pourquoi l'as-tu reçu chez toi ?
— Je traversais l'antichambre quand il a sonné... Bêtement, j'ai ouvert moi-même.. . Je ne pensais pas que tu pusses être jaloux de cette momie.
— Cette momie est cravatée, peinte et i>antée; cette momie a un équipage à ta porte; cette momie a un portefeuille dans sa poche et des bijoutiers rue de la Paix. C'est un spectre de ton passé... Je ne puis supporter la vue des gens auxquels tu as appartenu.
La Ferrani eut un geste ignoble et plein d'une honteuse philosophie.
— Sans ces gens-là, mon cher, dit-elle avec impudence, je t'aimerais dans un grenier, et commeje n'ai plus yingt ans, je m'y trouverais sans doute fort mal à 1 aise.
— En sortant d'ici, fit Gaston, Rouzoff va raconter à qui voudra l'entendre qu'il vient de te faire une visite...
— Eh bien 1
— Il y aura des commentaires à n'en plus finir... Je serai mis encore une fois sur la sellette. On pourra
LES AMOURS Dlî THÉATIŒ. 173
croire que je te laisse libre de recevoir des amants, et alors...
— Alors quoi ? demanda Marthe avec une feinte naïveté.
— Alors, je te jetterai par la fenêtre !
— Cela va bien, dit Marthe, il faudra que je fasse mettre de la paille de tous les côtés ; dans la cour pour moi, et pour Rouzoff dans l'escalier. Tl a dû se faire un mal affreux. . . Au moins, s'il était tombé sur une botte de paille...
— Ça aurait fait du fumier, dit Gaston.
Marthe fit la moue, et s'avançant avec des mines d'enfant gâté, elle prit Gaston par les deux mains :
— ^ O le méchant ! s'écria-t-elle, il fait toujours peur à sa pauvre femme qui l'aime tant... Allons, un gros baiser, bien vite ! . . .
Duthil effleura rapidement de ses lèvres le front de la cantatrice.
— Mieux que cela ! dit celle-ci; je vais vous apprendre à embrasser, moi... Tenez, tenez !
Gaston repoussait faiblement sa maîtresse , qui ajouta ;
— Bon ! je l'ai dépeigné... Venez par ici qu'on répare ses torts ! . . .
Elle entraîna le pauvre jeune homme dans sa chambre, le fit asseoir sur une chaise et se mit en
iHi LES AMOURS DE THEATRE.
devoir de le peigner avec une aimable sollicitude.
— Là 1 s'écria-t-elle enfin, vous êtes joli comme un cœur, maintenant...
Gaston promit à Marthe de revenir la chercher pour dîner dans un restaurant des Champs-Elysées, et il revint chez lui par le faubourg Saint-Honoré, la rue Rovale et le boulevard.
Au coin du boulevard des Capucines, il aperçut lord Bradley, qui vint à sa rencontre.
— Vous allez recevoir, lui dit-il, les témoins de M. de Rouzoff.
— Bien, fit Gaston, surpris de trouver l'Anglais au courant de son aventure.
— Je serai l'un de vos témoins, ajouta Bradley.
— ]Merci.
— Quel sera l'autre?
— Robert Dutaillis .
— Prévenez-le. Je serai chez vous avant une heure.
XXXVIlï
Gaston écrivit à la hâte, sur une table de café, un billet qu'il fit porter chez Dutaillis, et il rentra rue (le Provence.
A peine avait-il jeté son chapeau sur une chaise que lord Bradley frappa discrètement deux petits coups à la porte.
— Je vous suis reconnaissant, milord, lui dit Gaston, de la bonne grâce avec laquelle vous m'avez offert de me servir de témoin. Mais il me paraît impossible do L-aclier à madame ÎU'rrani que vous me prête/, votre
assistance dans cette affaire. Elle saura donc que vous méconnaissez.
— Peu importe, maintenani , répondit Bradley.
— Qu"y-a-t-il-dunc de nou^eau ?
— Vous le saurez dans quelques jours En attendant, ficz-TOus â moi.
Il V avait cliez l'Ano-lais une m-âce noble et une froide élégance qui n'étaient point sans autorité sur ceux qu'il approchait.
Gaston s'inclina en signe d'acquiescement.
— Savez-vous tirer? demanda Bradley.
— Peu.
— Vous êtcs-vous liattu?
— Oui.
— Combien de fois ?
— Deux.
— Vous avez été blessé ?
— Quatre!
— C'est votre tour d'arriver premier, dit Bradley, je m'en charge. Rouzoff va demander le pistolet. Il tire comme un ange et vous abattrait net. ]\Iais j obtiendrai facilement l'épée en déclarant que vous ne savez pas vous en servir. Rouzoff est un vieil habitué de salles d'armes, il acceptera.
L'Anglais se mit à ricaner. Sa physionomie, ordi-
nairement calme, avait je ne sais quoi de particulièrement féroce.
— Sur les deux épées, continua-t-il, il y en a une mauvaise ; la bonne est celle qui touche. C'est celle-là que je vous donnerai.
Gaston écoutait l'Anglais avec étonnement.
— Qu'avez-vous là, sur cette console? demanda Bradley .
— Une boussole, milord.
— Prêtez-la moi.
— La voici.
Bradley lit tourner la boîte de la boussole dans tous les sens et parut contempler l'aiguille avec un vif intérêt.
— Tenez, dit-il à Gaston, votre épce ira fatalement au cœur de Rouzoff comme cette aiguille va vers le nord !
Il se leva et fit trois pas dans le petit salon où Dutliil l'avait reçu.
— Retenez bien, continua-t-il, ce que je vais vous dire.
Gaston prêta toute son attention.
— Liez le fer, liez toujours! Pas de coupé, pas de froissé, pas de dégagé ! liez, liez toujours.. . etfondczvous !
On sonna.
C'était Robert Dutaillis.
Gaston présenta Robert à lord Bradley et lui expliqua l'affaire.
[;n instant après, le marquis Labeco et le prince Laniphoriski se présentèrent de la part de M. le comte de Rouzoff.
XXXTX
Gaston alla faire un tour de boulevard pendant que ces messieurs ordonnaient la rencontre .
Lord Bradlcy vint le retrouver chez Tortoni.
— Vous ne vous battez pas demain, lui dit-il. Rouzoff a demandé vingt-quatre heures pour régler certaines affaires. Ces messieurs ont accepté l'épée. La rencontre aura lieu derrière le parc d'Asnières.
— J'aurai l'honneur de vous prendre chez vous, milord, dit Gaston.
— Non, reprit l'Anglais, je vous enverrai ma voi-
ture. ]\I. Dutaillis partira en même temps que vous et vous me trouverez avec un médecin devant le parc de Monceaux.
— Comme il xons plaira.
— Encore un mot ! Vous direz à madame Ferrani que vous vous battez demain.
— Pourquoi?
— Je vous le dirai plus tard.
— Est-ce tout?
— Vous lui cacherez jusqu'au dernier moment que j'ai l'honneur de vous assister dans cette affaire. ..
— Soit.
— Et, au moment où elle vous croira sur le terrain...
— Eh bien ?
— Vous irez chez elle.
— Mais cependant. . .
■ — Il le faut, et je vous prie de suivre mes instructions à la lettre. Quand le moment en sera venu, je vous donnerai le mot de cette énigme.
— Je serai obligé de forger une explication...
— Oh ! vous pouvez lui dire dès demain que l'affaire est remise, que de Rouzoff a demandé un sursis, ce que vous voudrez enfin... ^lais il est indispensable que Marthe croie tout aujourd'hui que vous vous bat^-, tez demain.
LES AMOURS DE THÉâTUE. 183
— MilorcI, j'aiuic ù coniprcudrc ce (|Ue je lais et à savoir pourquoi je le lais:
— Je vous donne ma parole, dit Bradley on accentuant les mots, que je vous l'appreiulrai l)i('ntot...
Marthe eut connaissance de l'affaire.
Elle parut peu inquiète.
— C'est pour demain^ demanda-t-elle.
— Oui, répondit Gaston.
Le soir seulement, il lui apprit que la rencontre était remise.
Marthe parut vivement contrariée.
Elle fut de mauvaise humeur tout le reste de la soirée, et Gaston la vit remettre un pli cacheté à sa femme de chambre. A qui donc pouvait- elle écrire à cette heure avancée ?
Avait-elle à prévenir quelqu'un que le duel était renvové t
Dans quel but?
Et qui?
Martlic demanda à Gaston le nom de ses témoins. Il répondit •. • •
Dutaillis et probablement Goffin.
— Qu'est-ce que c'est que cela , Dutaillis % dit ^Marthe.
— Un charmant gardon de mes amis.
— X'est-ce pas un monsieur qui cherche une place dans Valmanach pour je ne sais quelle drùlesse?-..
— Blanche Perdue? dit Gaston.
Marthe pâlit, et, fixant sur Gaston un regard inquiet, elle lui demanda s il connaissait cette fille.
— Je l'ai vue deux ou trois fois, répondit le poëte; elle est d'une grande beauté.
— Quelque chose de propre ! grommela la Ferrani, à seize ans, ça s'était déjà traîné dans le ruisseau
— Pauvre petite! fit Gaston, on dirait que tu la hais?
— jMoi ! cria la Ferrani avec affectation, est-ce que je connais ces torchons-là!