‹ Les amours de théâtreChapitre 12 sur 12 · XLJ · texte numérisé non relu

XLJ

En laissant à gauche le parc d'A^nièrcs, on trouve sur la route de Gencvilliers un endroit isolé que nous indiquons aux amateurs.

T'ne allée magnifique, un terrain solide et un grand mur qui est un obstacle aux curieux.

C'est à cet endroit que se rencontrèrent le comte de Rouzoff et Gaston Dutliil.

On tira les places au sort.

Gaston eut le choix et tourna le dos au soleil.

Rouzoff parut affecté de cet incident.

— Je vais attraper un coup de soleil sur le nez, dit-il au marquis Labeco. iSi j'avais prévu ce qui

arrive, j'aurais apporté un petit flacon d'huile d'amendes douces...

Bradley mesura les épées.

Il était ganté, et passa à plusieurs reprises l'une des cpécs dans le gant qui recouvrait sa main droite.

^ Que faites-vous donc >. demanda Diitaillis,

Bradley ne répondit pas.

Il tendit cette épée à Gaston et offrit l'autre à M. de Rouzoff.

— Liez le fer, liez toujours ! répéta-t-il à l'amant de la Ferrani.

Les adversaires n'avaient gardé qu'un pantalon noir et une chemise de batiste.

Gaston était bien taillé, bien fendu, souple et leste.

Le comte, un peu lourd, tenait une garde allongée.

Le bras paraissait vigoureux et l'homme décidé.

C'est lui qui commença l'attaque, et, dès les premières passes, on put reconnaître en lui un habile tireur.

Gaston se tenait en tierce et fatiguait le fer de son adversaire par un frottement continu.

Le comte essaya deux ou trois dégagés , un battement, une grêle de coupés, mais sans pouvoir arriver au corps.

Essoufflé, il demanda du repos.

— C'est singulier, dit-il au marquis Labeco, j'é-

prouve dans le bras droit une sorte d'engourdissement, . .

— C'est singulier en effet, fit le marquis.

— Il semble que j'aie été magnétisé et que j'obéisse à une autre volonté que la mienne.

— Un peu de fatigue, peut-être?

De la main gauche, Rouzoff frotta son brus engourdi et se remit en garde.

— Allez, messieurs ! fit Bradley.

Gaston , presque fendu , le bras en avant , marcha lentement sur son adversaire.

— Je suis paralysé, murmurait celui-ci, l'épée va m'échapper.

Au même instant, Gaston lui enfonça deux pouces de fer dans la poitrine.

Le médecin déplia sa trousse et se mit en devoir de panser la blessure.

Gaston avait jeté son épée.

Comme Bradley s'approchait pour ramasser les armes , le marquis le devança et prit une épée par la poignée...

Il arriva alors un phénomène singulier.

L'autre épée se dressa sur la garde et le fer de la première resta collé au fer de la seconde.

Bradley arracha vivement les armes des mains du marquis stupéfait, et il passa de nouveau dans son

gant la lame de l'une des ôpées, mais cette fois dans le gant de la main gauche.

— Il y a traliison, s'écria le marquis, ce fer est aimanté !

— Allons donc ! dit Bradlcy, c'est une plaisanterie, voyez vous-même...

Le marquis Labeco approcha une clef de la lame des cpées, la clef tomba sur le gazon.

Il recommença plusieurs fois cette expérience, mais avec le même résultat.

11 balbutia :

— Je vous prie de recevoir mes excuses, milord,..

— Cela n'est rien, monsieur, dit Bradley ; vous vous êtes trompé, voilà tout. De l'aimant! quelle idée !

Et se tournant vers Gaston :

— En voiture, ajouta-t-il.

Robert Diitaillis resta auprès de M. de Rouzoff avec le docteur, et l'équipage de Bradley reprit la route de Paris.

Gaston demanda avec inquiétude :

— Que signifient ces soupçons, milord?

L'Anglais eut un sourire rempli d'amertume.

— Votre épce, avais-je dit, ira droit à la poitrine de votre adversaire comme cctt(> aiguille va vers le nord !

— C'était donc vrai? s'écria Gaston avec épouvante

— J'ai voulu égaliser les chances.

— Mais c'est une infamie ! J'ai joué avec des dés pipés...

— C'est un secret qui doit mourir avec nous deux.

Je suis seul coupable — et j'entends n'avoir d'autre juge que ma conscieuce.

Le poëte était atterré.

— Je n'ai qu'un regret, continua l'Anglais, c'est que vous n'avez pas tué ce vieux coquin.,,

Il Y eut un silence de quelques minutes. Bradley reprit la parole :

— Êtes-vous allé chez Marthe, hier matin ?

— Oui.

— Comment vous a-t-elle reçu.

— Froidement.

— Et cela, la veille du jour où vous alliez vous battre pour l'amour de sa personne !

— ^lilord ! interrompit Gaston, je veux savoir quel motif a pu porter un gentilhomme à commettre un acte de félonie, un acte dont je rougis bien que je n'en sois que l'innocent complice.

— J'ai voulu vous sauver.

— Pourquoi?

Bradley fixa sur le poëte un regard pénétrant.

— Parce que vous aimez Madeleine.

— Moi?

— Parce que vous l'aimez — et que vous avez su la respecter.

Gaston resta muet.

Comment cet homme avait-il pu lire dans son cœur?

Dans quel intérêt se faisait-il ainsi l'ai^bitrc de sa destinée?...

On était arrivé au coin do la rue du Helder.

— Je descends ici, milord, dit Gaston, adieu!

— A bientôt, répondit Bradley.

XLIIÏ

I^nc fois chez lui, le poëtc se mit à marcher avec agitation .

Il ne savait à quoi se décider,

Révéler aux témoins de ÎM. de Rouzoff rinfàmc subterfuge auquel avait eu recours l'iiomuic qui l'avait assisté sur le terrain, c'était peut-être aggraver le mal.

Comment sortir de là'

Que faire !

Au milieu de ces hésitations, une lueur se lit dans son esprit.

— C'est cela, s'écria-t-il ; Bradley, j'en suis cer-

196 LKS AMOLIJS DE THKaTHE.

tain, va tous le> jours chez la Ferrani, et jamais je ne l'y ai rencontré.

Or, il n'y a chez Marthe qu'un endroit où je n'entre pas ; c'est la chambre de Madeleine. ^ '

C'est donc là qu'il est enfermé...

^lais à quel titre !

Gaston prit son chapeau et courut jusqu'à la rue du Cirque.

Il était trois heures.

Marthe n'était pas encore revenue de la répétition.

Les Italiens étaient ouverts depuis un mois, et on venait de mettre à l'étude un opéra nouveau de Gaëtano Braga, dans lequel la Ferrani remplissait le rôle important, à côté d'un ténor nouveau à Paris, Vincenti Ranucio.

Vincenti Ranucio était un homme de quarante ans, qui avait obtenu quelques succès à Turin et à Milan. La direction des Italiens s'efforçait, à grands coups de réclame, d'en faire Tèloile de la saison.

La femme de chambre dit à Gaston que Madame ne rentrerait pas avant quatre heures.

— Je vais l'attendre, répondit Gaston.

Il prit un livre et s'assit sur un tabouret — dans le boudoir.

Au bout d'un instant il jeta le livre et se prit à songer.

Le portrait de William Norton, fixé au-dessus du piano, semblait le regarder d'un air goguenard.

Gaston ouvrit la fenêtre et promena un regard attristé sur les jardins qu'il avait trouvés si riants et si joyeux — le premier mai !

Les arbres étaient dépouillés; à peine quelques feuilles rougeâtres tenaient-elles encore à la branche. . .

Chaque souffle du vent emportait un débris...

Il referma la fenêtre.

Le bureau de Marthe était ouvert.

Gaston laissa tomber les yeux sur un paquet de lettres.

— Qu'est cela? murmura-t-il.

Il prit une de ces lettres, et au milieu dune déclaration banale, il reconnut des vers d'Aminta .

Ma, chi lung'è d'Amor?

Chi terne et fugge.

E che giova fugge da lui ch'ha l'ali Amor nascente ha corte l'ali !

" Qui est loin de l'amour î " Celui qui craint et fuit.

" A quoi sert de fuir un dieu qui a des ailes ? " Quand l'amour vient de naître, ses ailes sont bien courtes. -

Gaston courut à la signature et il lut :

Ranucio.

Il pâlit et voulut aller jusqu'au bout. Mais comme il avançait la main dans le tiroir, il entendit des pas...

Madeleine entra d'un air indifférent.

— Tjen^s! dit-elle avec étonnement, qu'est-ce que vous faites donc là?

Gaston repoussa le tiroir et balbutia :

— Je cherchais une feuille de papier...

— C'est-à-dire, reprit ]Madeleine, que vous étiez occupé à lire ces Abeilles lettres. . . c'est joli !

Gaston tenta de détourner la conversation, mais ce ne fut pas sans un certain tremblement dans la voix qu'il put dire :

— 31. de Rouzoff a été blessé ce matin.

— Je sais, répondit Madeleine.

— Qui vous l'a dit?

— Monsieur Bradlcy.

— Quand l'avez-vous vu?

— Il sort d'ici.

— Vous le voyez donc tous les jours?

— Tous les jours.

— (^ost sin<>-ulier, dit Gaston; comment restez-

VOUS ainsi enfermée des heures entières avec lord Bradley ?

— Qu'est-ce que cela vous fait?

— Cela fait que je suis jaloux !

Madeleine partit d'un grand éclat de rire.

— Jaloux de moi? demanda-t-elle.

— Oui ! murmura Gaston.

— Je ne m'en serais pas doutée, dit Madeleine.

— Et vous ne répondez pas l

— A quoi?

— A ma question 1 iMadeleine haussa les épaules.

— Qu'est-ce c|ue vous avec donc imaginé ? demandat-elle.

— Je ne sais ([ue penser, mademoiselle, mais l'idée (|ue vous pouvez aimer quelqu'un me rend fou...

— Mais j'aime beaucoup Bradley, reprit ^ladeleine, et c'est pour cela que je puis rester enfermée avec lui. .

— Je ne comprends pas, murmura Gaston.

— Puisque c'est mon père ! dit Madeleine.

Dans cette usine de voluptés que l'on appelle Paris, il ne se passe pas de jour sans qu'on invente un moyen r.ouveau d'user la vie.

L'or est le grand-maître de la franc-maçonnerie ■le la débauche.

L'oisiveté des gens riches a voulu pour compagne l'oisiveté des filles pauvres ; mais pour arracher cellesci au travail, il a fallu les enrichir. — On les enrichit à condition.

Par une conséquence fatale de cet entraînement tout le monde excède ses forces.

202 LES AMOUHS DE THKATUE.

Une joûtc s'établit (lan>- le vice et dans la corruption.

C'est à (|m trouvera une nouvelle forme àl'oroie, et la femme qui a fait dix fois le tour des Champs-Elysées dans une calèche à deux chevaux — vient reprendre humblement le harnais dans le cabinet particulier de quelque restaurant célèbre.

Il faut voir les créatures qu'on s'arrache !

L'une a de petits yeux gris percés en trous do vrille, la taille déformée par un avortemeut, une voix rauque, usée, horrible.

L'autre, maigre, anguleuse, poitrinaire, les cheveux rouges, la peau marbrée, livide.

LTne troisième, les yeux trop grands, les cheveux retombant sur le front comme des oreilles de chien.

Et les autres ! les bras rouges avec de petites écailles au coude, une haleine fétide, la lèvre pendante.. .

La jeunesse ( la fraîcheur ( pourquoi taire? cela dure six mois !

Une fille qui ne se farde pas est fatiguée à deux heures du matin, tandis que le rouge végétal et le vermillon des princes sont à l'épreuve du gaz et du Champagne.

Combien de femmes trouvent à se vendre, a dit ('hamfort, (jui ne trouveraient pas à se donner

LES AMOURS DE THEATRE. i203

Les petites filles, les débutantes, n'ont qu'un médiocre succès.

On veut, à Paris, des femmes connues.

On les recherche comme on recherche à Londres les chevaux qui ont déjà couru et qui ont fait leurs preuves !

Marthe Ferrani était une Italienne de Paris. Fille d'une choriste et d'un régisseur, elle avait eu de la peine — dans les commencements.

Un jour, Sarah Volcan, qui avait déjà détroussé deux banquiers et un prince russe, la remarqua dans un bout de rôle.

Elle l'invita à dîner.

Il y avait à sa table, ce soir-là, quelques nobles étrangers.

Sarah Volcan fit étalage de ses diamants.

La petite Ferrani regardait avec une envieuse curiosité ces bracelets, ces colliers, ces bagues où la lumière scintillait.

— Comme c'est beau! dit-elle.

— Quand tu voudras, ma fille, tu en auras autant, répondit Sarah.

A une heure du matin, le comte Olivieri offrit une place dans sa voiture à la jeune chanteuse. Le lendemain, elle avait son premier bracelet. Le reste ne so fit pas longtemps attendre.

Les débuts de Marthe dans la galanterie firent un certain bruit.

Presque tout de suite elle se trouva en vue.

Li's petits journaux firent des plaisanteries de toutes sortes sur les amours du comte Olivieri.

Ce riche étranger avait fait peindre sur les panneaux de sa voiture un O surmonté d'une couronne de comte.

On prétendit que c'était un zéro couronné.

L'intimité la plus étroite s'établit entre Marthe et Sarah.

On les voyait toujours ensemble et Ion plaisanta beaucoup cette affection des deux femmes.

Elles ne cessèrent de se voir que lorsque la Ferrani devint mère...

liN'F FILLK ATX YEUX DOR.

(jaston était resté muet devant Madeleine souriante.

Il avait enfin pu comprendre l'obstination que mettait lord Bradley à suivre pas à pas l'existence de la Ferrani.

— Si vous êtes la fille de Bradley, dit-il à Madeleine, il faut fuir avec moi.

— Fuir? s'écria la jeune fille, et pourquoi i

— Parce que je vous aime comme vous ne serez jamais aimée — et qu'il nous séparerait!

Madeleine laissa écliapper deux larmes,

-206 LES a:\iours de théatue.

On ne peu/ pas uraimci", dit-olle avec douleur, je ne serai jamais la femme, encore moins la maîtresse (le qui que ce soit au monde...

— Madeleine! s'écria Gaston en prenant la jeune tille dans ses bras, -Madeleine, si tu m'aimes, viens! partons ce soir...

Madeleine repoussa brusquement le jeune liomme. Il y eut dans son regard comme un jet d'épouvante et de folio.

— Mcttcz-Yous là, dit-elle, et écoutez-moi. Gaston se laissa aller dans un fauteuil. ■Madeleine, s'asscyant sur ses genoux, le contempla

un instant sans dire un mot et appuya longuement ses lèvres sur le front du jeune bomme.

A ce moment, la Ferrani entra comme une furie, saisit un chandelier de bronze et tomba sur Madeleine à coups redoublés.

Celle-ci, poussant un cri de terreur, alla se blottir dans un coin...

^lartbe lui jetait à la tête tout ce qui se présentait à sa main.

Gaston, surpris un instant, s'était levé et se plaçant devant Madeleine :

— Laisse cette enfant , mallieureuse ! dit-il à la Ferrani.

— Va-t'en ! criait celle-ci ; je veux la. tuer, la misé-

rablc!... après ce que j'ai fait pour elle depuis dixsept ans. . . c'est infâme !

Les traits décomposés, les lèvres blanches, les cheveux épars, Marthe était horrible à voir.

Elle poussait des cris de bête sauvage, tandis que Madeleine sanglotait, la tête cachée dans ses mains.

La Ferrani avait bondi sur la jeune fille et la frappait à coups de poing, quand Gaston, prenant Marthe à bras le corps, la jeta sur un canapé, puis ouvrant la porte du boudoir, il poussa Madeleine dans la chambre à coucher.

■ — Cette enfant est innocente, dit-il alors à la Ferrani.

— Qu'est-ce que cela me fait ! répondit la cantatrice en haussant les épaules ; il y a entre nous des choses que tu ne peux coni|>rcndre.

— Elle est entrée ici, continua Gaston, au moment où je venais d'ouvrir ce tiroir...

Marthe se leva comme si un ressort l'eût poussée.

— Tu m'as trompé! dit Gaston. Tu n'as été que mensonge et trahison !

— Je te jure que je t'aime ! s'écria Marthe. Qu'astu lu? cjuas-tu trouvé? Fais voir, je t'expliquerai tout !

— Oh ! mon Dieu ! ajouta-t-cllc avec désespoir, estce que lui aussi, il va m'abandonner ?

— Adieu, dit ( wislon, eu se dirigeant vers la porto.

Marthe se cramponna à ses yôtements.

— Reste, je t'-en supplie, disait-elle, ne me laisse pas maintenant. . .

Gaston se clégao-ea — et sortit.

En rentrant chez lui, il trouva s^ir son bureau un petit paquet cacheté.

Sur le paquet étaient écrits ces mots :

De la jjart de lord Bradley.

Gaston déchira l'enveloppe et trouva des lettres de Marthe à Ranucio.

Première lettre indiquant un rendez-vous.

Deuxième lettre recommandant le mystère et la discrétion.

Troisième lettre menaçant d'une rupture impitoyable, si jamais M. Gaston Dutliilf<?naz7 à se douter de quelque chose.

Une quatrième ne contenait que ceci :

" Ne m'attends pas demain. Us ne se battent pas. »

Gaston comprit alors le; motif qui avait porte Bi-adley à remettre au second jour la ren'?ontre avec de Rouzotï.

— Igno1)le créature I murmura-t-il avec dégoût, l'idée que son amant était on face d'une épée nue devait être une épice de plus à ses transports amoureux ! Et voilà les femmes pour lesquelles nous perdons notre jeunesse et nos premières ardeurs!...

Gaston trouva un plaisir amer à lire les lettres de la Ferrani.

" Je m'échapperai demain matin de bonne heure.

disait-ollc à Ranucio, et j'irai me reposer chez toi do toutes mes tristesses.

•• Je t'aime comme une folle, il faut croire que tu m'as fait prendre quelque philtre . . .

■ Mais prends hien garde, mon hcau cavalier!

•• Il n'y a de vrai bonheur que celui que personne ne connaît...

•■ Cachons-nous bien, car au moindre bruit ton bel o/.smi/ i^/é'î/ s'envolerait... '•

— Le l)el oiseau bleu ! dit Gaston avec un rire nerveux, il n'y a qu'une vieille femme pour se donner à elle-même de ces jolis petits noms-là...

Le jeune homme rcpous?;a les lettres et se mit au lit.

- — C'était l)icu la peine de •se donner tant de mal, de s'infliger dos tortures si étranges ! Qu'est-ce donc que l'amour pour que les femmes les plus dépravées le cherchent encore, alors qu'elles devraient le nier? Fontainebleau, Courseullts, petit chapeau à plume verte, où êtcs-vous l

Tout amant trahi a vu passer cette fantasmagorie des beaux jours évanouis. C est la grande revue qui, de minuit à cinq heures du matin, vient animer la solitude des cœurs blessés !

Cette nuit-là, Gnston Dutliil prit une o-randc résolution.

Le matin, il se leva à huit heures.

Il fouilla dans un vieux tas do paperasses jetées j)êle-mêle au fond d'une armoire...

11 tînit par en retirer un papier plié en quatre qu'il ouvrit avec précipitation.

C'était une ordonnance de médecin.

Gaston la lut avec attention.

— C'est bien cela, nnirmura-t-il ; en entrant chez deu.\ ou trois pharmaciens, j'aurai la dose suffisante.

212 LES AM'OLiiS DK THÉATRi:.

A onze heures, il entrait chez le premier pharmacien.

Le soir, il trouva chez son concierge une lettre de îMarthe.

" Gaston, mon seul amour ! rien ne peut te donner . une idée de l'impression que j'ai éprouvée ce matin en ne te trouvant pas à mes côtés. Une heure de sommeil, — et quel sommeil ! peuplé de fantômes et de rêves horribles — une heure avait suffi à m' enlever la mémoire...

" Est-ce possible'?

" Tu m'as quittée, toi !

" Je me suis assise sur mon lit — et, en pleurant, je me suis souvenue.

" Qu'as-tu donc trouvé dans ce tiroir?

.• Des lettres?

" Mais des lettres qui ne 'disent rien, j'en suis sûre.

" Je t'expliquerai tout,

" Il me semble que si tu revenais, je te ferais vite oublier les chagrins c|ue j'ai pu te causer involontairement...

.' Tu me trouverais si humble et si soumise !

'• Gaston, je t'en supplie !...

Le matin, nouvelle lettre :

" Deux fois il m'a semblé entendre le bruit de ta clef dans la serrure de la petite porte...

" Deux fois j'ai couru. Rien 1

" Tu dois bien comprendre que je ne puis aller chez toi.

" ici, les baisers t'attendent.

- Mais moi s dans ton nid qui m'a vue si heureuse, quel accueil? Je n ose pas!

" Viens me battre, si tu veux, mais viens !

" Marthe. »

Le soir du second jour :

-' C'est un parti pris, rien n'y fera. Tu m'auras laissée comme un chien.

• Insomnies affreuses, sanglots de toute la nuit, regrets cuisants... Si je t'ai jamais fait du mal, — tu es bien vengé !

» Il n'y a que ton silence que je ne m'explique pas.

" Tu aimes une autre femme, sans doute, et comme tu es un cœur loyal, tu ne veux môme pas m'envoyer un mot d'adieu, sinon de souvenir.

■ Tu es cruel, Gaston! Tu m'as aimée un an, et si

nous no devons plus nous revoir, siielle est fa volonté, fais-le moi savoir, je quitterai Paris, je partirai à l'instant même.

" Si tu pouvais me voir depuis que je suis sans rioiivelles de toi, je te ferais pitié et tu ne dotiterais plus jamais de ton esclave.

" Marthe Ferram. ••

Le troisième jour, au matin .

" Ecoute, Gaston, c'est impossible, il faut que je te voie. ..

" On ne rompt pas ainsi une liaison qui a traversé tout une année.

" Cette conduite est indigne de toi.-

•• Que peux-tu craindre en venant franchement me dire :

•• Je ne t'aime pas, je m'en vais?

" Que je me jette à tes pieds?

" Tu me repousseras.

'• Si je ne puis te convaincre que je n'ai même pas songé à te trahir, eh hien ! nous A'errons, nous trouverons peut-être (piehpie chose...

■ (()uand on pense <|ue voih'i mon dernier esjioir !

•• Tiens ' j'ai lo ('d'ur hris(\.. Tu em])ort('s uick der-

LES AMOLRS DE THÉATUE. 215

nières illusions. Tu ne m'auras laissé que doute et déscucbantcment .

" .Mais il y a certaines choses que je veux te dire avant de quitter Paris. . .

>' Je ne puis pas t'écrire cela, cependant!

" Oh! que ne ferais-je pas pour pouvoir te baiser la main !

• Je te souhaite tout le Iionhcur possil)le. inu'rat! Une autre aura beau faire, elle ne t'aimera jamais comme t'a aimé la pauvre Marthe...

" Que vas-tu faire? Ce que font tous les jeunes gens, prendre la première venue, aujourd'hui celle-ci, demain celle-là...

» Eh bien ! veux-tu convenir d'une chose?

" Si tu crois que j'aie pu être infidèle, si ton amourpropre est blessé de cette idée, si ton orgueil ne peut même pas supporter un doute, — nous dirons à tout le monde que nous avons rompu, que c'est Uni... Dans la rue, tu ne me salueras même pas ! . . .

• Mais tu me prendras comme tu prendrais un moment n'importe quel jouet de hasard. . .

" Le lundi, je m'habillerai en blanchisseuse...

" A la campagne, je me ('ostumerai en servante d'auberge.

•• Si tu veux, j'irai un soir à Mabille. Tu me diras : — Voulez-vous une place d;uis ma voiture l

" Et tu m'amèneras souper à vingt francs. - Enfin, je ne sais que te dire, moi! " Il faut que je te voie une fois encore, voilà tout ce que je sais...

'• Si tu n'es pas mort, tu viendras !

" Marthe. -

Gaston, qui était allé chez le troisième pharmacien, écrivit ces mots sur un bout de papier :

>' Demain soir, à dix heures et demie, je serai dans ta loge, aux Italiens. >•

Ce billet fut porté chez la Ferrani.

XLvni

Robert Dutaillis traversait, de son côté, une phase douloureuse.

Au retour à Paris, Blanche renoua ses relations avec quelques femmes entretenues qu'elle avait cessé de voir au temps de ses belles résolutions. Robert alla moins souvent chez elle. Il avait remarqué un apaisement significatif dans les colères des créanciers.

" Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent; mais elle ne pouvait être tranquille un moment avec la crainte d'en manquer. C'était du plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans

qu'il en coûte... Mais c'était une chose si nécessaire pour elle d'être ainsi occupée par le plaisir, qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire sans cela sur son humeur et sur ses inclinations. "

Un dimanche, Robert, en compagnie de Ferdinand Goffin, se rendit aux courses du bois de Boulogne.

D'un côté sont les tribunes, et de l'autre les voitures.

Il chercha Blanche dans la foule.

Blanche était assise dans une calèche avec une autre femme. Quelques jeunes gens les entouraient, riant et causant sur le ton de la mauvaise compagnie.

Robert s'approcha.

— Bonjour, dit-il à Blanche.

Celle-ci, toute saisie, lui tendit la main, et, tout le temps que Robert passa à côté do la voiture , elle regardait avec inquiétude de droite et de gauche comme pour observer quelqu'un.

Tout ce côté du champ de courses est absolument occupé par les lorettes. Elles sont là, parquées dans leurs voitures, les unes assises, les autres debout sur les coussins ou sur le siège.

Les hommes passent, les regardent et leur adressent la parole — le chapeau sur la tête.

Il y a je ne sais quoi de douloureux dans cette exposition volontaire de ces jeunes femmes.

On dirait un marché d'esclaves.

C'est le champ do foire de la prostitution élégante.

A mille francs la pleine voiture de chair vivante !

Il n'y avait pas là une seule femme honnête, pas même une actrice sérieuse, rien que des filles ou des drôlesscs payant trente francs par mois à un théâtre pour y montrer leurs jambes le soir.

Robert, le cœur serré, prit la résolution de quitter Paris — mais seul — cette fois !

Le soir, cependant, à l'heure accoutumée, il attendit Blanche — qui ne vint pas.

— Il faut faire une. croix là-dessus, se dit-il. Chère petite ! il me semblait qu'elle ne m'avait pas traité comme les autres. Je m'étais trompé... Cette époque de la vie n'est pas arrivée pour elle où le caprice peut devenir une passion, comme un ruisseau grossi qui se change en torrent. Adieu, les éclats de rire ' adieu, le bezigue et le damier! adieu, la joie de la chambrette !

Robert alluma un cigare, prit un livre et so tourna de droite et de gauche dans son lit. . .

Chaque voiture, chaque pas dans la rue lui faisaient battre le cœur. . .

Il regardait si sa porte ne s'ouvrait pas. . . Mais tout l'estait immobile et muet.

Il s'endormit enfin — d'un sommeil fiévreux, tourmenté.

Il rêva... Blanche arrivait et lui mettait un baiser au front. — A partir de ce moment, son sommeil devint calme ; et le matin, quand il se réveilla, il aperçut Blanche endormie à ses côtés.

— Tu es la maîtresse d'un autre ! s'écria Robert en la secouant.

— Je ne serais pas venue, dit Blanche, si c était fait ! Il faut bien que je te quitte, mais je ne puis pas me décider. . . Embrasse-moi, je t'aime !

— Allons ! fit Robert en la prenant dans ses bras, je t'aurai conduite jusqu'au cimetière !

Tous les jeunes gens, à Paris, ont connu cette situation d'être jaloux d'une femme qui ne peut leur appartenir entièrement. C'est bien la chose la plus douloureuse et la plus avilissante qu'il y ait au monde. La femme ne peut que mentir et l'homme ne peut que la croire — ou, du moins, en faire le semblant. L'amant s'accroche aloi;s à des riens. Il ne peut pas croire que ce soit pour Vautre la même chose que pour lui-même...

— Pourquoi n'es-tu pas venue hior^ demandait Robert à Blanche.

— J'étais malade.

— Il fallait m'écriro...

— Je n'avais personne pour porter la lettre. Blanche mentait avec beaucoup d'aplomb, mais

aussi avec une insigne maladresse. Elle se coupait, elle était bien vite au pied du mur. Sa dernière ressource était de donner sa joâro/e cV honneur, mais elle l'avait donnée si souvent !

— Je te jure qu'on ne me verra jamais avec un autre, disait-elle à Robert.

— On t'a vue.

— Quand ?

— Hier.

— Et qui donc ?"

— Moi.

— Eh bien ! reprenait Blanche avec résignation, c'est que je n'ai pas pu faire autrement.

— Tu paraissais t'amuser beaucoup?

— Je cachais mes larmes !

Et c'était ainsi à tout bout de champ.

Parfois Robert entrait dans de violentes colères.

Blanche prenait alors des mines piteuses et des airs à mourir de rire.

Le souvenir des mauvais traitements qu'elle avait subis dans son enfance lui avait donné je ne sais quoi de bassement craintif. Elle était humble et lâche . Elle avait peur d'être battue et couvrait sa tête avec la main, en disant : " Oh ! là, là ! >•

Il était impossible de résister à sa faiblesse.

Blanche arrivait rue de Navarin, tantôt à minuit, tantôt à deux heures, mais elle venait.

Dans les commencements, elle disait, en parlant de T autre : On m'a retenue } on m'a fait une scène. . . Puis, entrant ouvertement dans la situation, elle en arriva à dire : M. de Leyme. — C'était : " M. de Leyme veut m'emmener en Suisse, mais je n'irai pas, ou bien : "M. de Leyme me fait surveiller, je ne sais plus comment faire pour sortir. •

La troisième période arriva bientôt, Blanche disait " Monsietir le marquis. ••

Robert prit alors des informations, et il sut que le soi-disant marquis de Leyme n'était ni marquis, ni de Leyme.

Il y a, comme cela, un tas de gens qui ne sont titrés que chez leslorettes.

Telle sera la noblesse française dans cinquante ans .

Ce fut une humiliation pour Blanche Perdue de lire, dans un vieux numéro du Moniteur, l'histoire de son marquis.

Robert l'écrasait. Il n'appelaplus 1- autre que l\isurpateur.

A partir de ce moment, Blanche devint insupportable.

Il y eut tous les jours des scènes nouvelles, qui se

terminaient par une réconciliation, mais qui fatiguaient ces deux êtres si peu faits l'un pour l'autre.

Un soir, Blanche envoya un billet : " Je t'attends pour faire un bezigue. Viens vite. "

Il était minuit et demi.

Robert trouva Blanche installée devant cette célèbre théière qui avait abreuvé tant de personnes...

— Te voilà! dit-elle en battant des mains, que tu es gentil !

Mais Robert avait aperçu dans le boudoir une baignoire pleine.

Le bain était le grand moyen de séduction employé par la petite personne.

— Tu vas prendre ton bain^ demanda Robert.

— Non, répondit Blanche, je l'ai pris.

Il y avait sur la table deux tasses propres. Robert entra dans la salle à manger et n'eût pas de peine à y découvrir deux tasses sales. . .

— Je te donne ma parole d honneur que j'étais seule ! s'écria Blanche.

— Oui, ma fille ! dit Robert en se précipitant dans l'escalier.

Ce même soir, Gaston Diithil arrivait, à l'heure indiquée, dans la logo de la Ferrani.

Gaston avait traversé deux jours d'une véritable Iblie.

Il brandissait un poignard et frappait dans le vide une IMartlie imaginaire. . .

Il était partagé entre sa haine pour la Ferrani et son amour pour Madeleine.

La Ferrani était l'obstacle ; il avait résolu de le supprimer.

L'épuisement et l'excès avaient amené chez lui l'aliénation mentale.

226 LES AMOUfiS DE THEATRE.

Il entra pâle, mais calme, dans la loge.

Martha était en scène.

C'était le dernier acte de Poliuto...

A côté de la toilette où se confondaient les pots de cold-cream, les boîtes de rouge et de blanc et les pattes de lièvre qui sont Tes pinceaux de cette peinture d'une soirée, à côté de la toilette, sur une petite table, se trouvaient une carafe, un verre et un sucrier.

L'habilleuse mit du sucre dans le verre, le rempl|it d'eau et sortit, tenant à la main une pelisse qu'elle avait coutume de jeter, dans la coulisse, sur les épaules de la Ferrani.

Resté seul, Gaston s'approcha de la table et versa dans le verre le contenu d'une petite fiole qu'il avait retirée de sa poche.

Quand il se retourna, il aperçut, — droite et pâle devant lui, — Madeleine qui le regardait avec terreur.

Les applaudissements du public annonçaient que la pièce venait do finir.

Marthe entra précipitamment dans la loge, et, haletante, essoufflée, elle saisit le verre d'eau sucrée...

Madeleine poussa un cri, étendit la main, mais l'émotion lui coupant la parole, elle tomba évanouie.

— ]Ma fille I dit ]Marthe. qu'as-tu donc l Elle se trouve mal !

Et, avant que Gaston, épouvanté, eût pu faire un

pas OU proférer une parole, elle approcha le verre des lèvres de sa fille.

Madeleine le vida d'un trait, - — et. rouvrant les yeux, elle jeta sur Gaston Dutliil un dernier regard qui semblait dire :

— Je souffrais comme vous et je vous pardonne ! L'effet fut presque immédiat.

Un médecin que l'habilleuse était allée chercher ne prononça que ces mots :

— Elle est morte.

La Ferrani se jeta, en sanglotant, sur le corps de Madeleine. Elle le couvrait de baisers, elle le prenait et le retournait dans tous les sens.

Gaston se pencha alors à l'oreille de la Ferrani, et lui dit d'une voix vibrante :

— C'est vous qui avez tué votre fille. Ce verre d'eau était empoisonné et ce poison vous était destiné. Dieu nous a frappés tous les deux du même coup ! . . .

Que se passa-t-il entre Marthe Ferrani et lord Bradley ? Nul ne le sut. Il y a de ces mystères parisiens qui doivent rester dans l'ombre à jamais.

Le lendemain, à deux heures du matin, une scène étrange avait lieu dans le salon particulier d'un caférestaurant du boulevard des Italiens.

Le comte de Rouzoff offrait à quelques-uns de ses compagnons de débauche un banquet de convalescence.

Le prince Lamphoriski , le marquis Labeco , le chevalier Kulmahn et deux ou trois autres s'empressaient autour de quelques créatures décolletées parmi lesquelles se trouvait Blanche Perdue.

Blanche allait de l'un à l'autre, causant, riant, affectant l'impertinence et le cynisme.

Jamais, au temps de la domination des fées, un nuage entr'ouvert ou un char en feuilles de roses n'a pu offrir au regard de l'homme une si complète image de la céleste beauté ! . . .

— C'est un éblouissement que cette fille-là ! s'écriait le prince.

— J'ai aimé des pauvres, dit Blanche, et je n'en veux plus. Trêve aux compliments ! qui est-ce qui fait ma fortune ?

— Aux enchères, messieurs ! s'écria le marquis, partons de cent mille francs !

— Cent cinquante, dit de Rouzoff.

— Deux ceiit mille ! grommela le prince.

A ce moment, la porte s'ouvrit et lord Bradley parut.

— 3Ie sera-t-il permis, mon cher comte, demandat-il à de Rouzoff, de prendre part à la lutte ?

M. de Rouzoff, quoique vivement contrarié, reçut Bradley avec la politesse la plus exquise.

— Comment donc, milord ! s'écria-t-il, nous serons toujours flattés d'être vaincus par vous.

— On a dit deux cent mille francs? demanda Bradley, tandis que Blanche fixait sur lui des yeux étonnés. C'est peu ! Je ne me permettrais pas d'offrir moins de

cinquante mille francs de rentes à une si admirable personne.

Tout le monde se taisait.

On n'entendait que ce bruit sec et monotone du gaz emprisonne dans les globes à fleurs mates.

— J'ai dit onze cent mille ! ajouta de Rouzoff d'une voix étranglée.

— Il est inutile d'aller plus loin, dit Bradley en jetant sur la table un pli cacheté de noir ; ceci est mon testament, j'ai trois millions de rentes et je laisse ma fortune à cette enfant.

Puis, s'adressant à Blanche stupéfaite.

— Je ne vous demanderai rien en échange, lui dit-il, qu'une heure de conversation. J'ai beaucoup de choses à vous dire. Quand vous m'aurez entendu, vous serez libre de rester à Paris ou de venir avec moi en Angleterre. Veuillez prendre mon bras, mademoiselle, c'est celui d'un homme qui vous aime comme nul autre ne vous a aimée. Il vous aime pour vous et non pour lui.

La petite Blanche appuya son bras sur le bras de lord Bradlev et tous deux sortirent.

Deux mois après les cvcncments que nous venons de rapporter, quelques intimes de Sarah Volcan faisaient cercle devant le foyer de la célèbre courtisane.

On avait causé de la Ferrani.

— A l'heure qu'il est, dit Goffin, Gaston est installé à New-York. Bradley l'a fait partir malgré lui. Il l'a emballé dans sa voiture de voyage, puis il a fait hisser la voiture sur les quatre roues d'un Avagon. A Calais, Gaston a passé pour un domestique , faute de passeport, et une fois à Folkstone, il a pris le packet pour les États. Bradley l'a bourré de lettres de recommandation. Malgré cela, c'est un homme à la mer — sans calembour. Voilà où nous mènent les femmes.

J'ai aimé une fois dans ma vie, et je vais de temps

en temps revoir la fenêtre de la belle comme un voyageur qui a échappé à un accident de chemin de fer et qui retourne visiter l'endroit où il a failli être tué !

— C'est bien notre faute ! murmura le prince Lamphoriski , nous demandons toujours des sentiments qu'on ne peut nous donner.

— Ces femmes-là! s'écria Goffin; heureusement qu'il y en a d'autres ! Robert s'en est mieux tiré que Gaston ; mais tous ces sauveurs de courtisanes, ces rétameurs de virginité ont des prétentions si singulières ! Robert me disait un jour, en parlant de sa petite Blanche : " Elle ne peut pas avoir pour un autre les mêmes sourires, les mêmes caresses que pour moi ! -

Pourquoi donc cela ? lui ai-je dit. Prends le baiser qu'elle te donne et celui qu'elle donne au monsieur, porte les tous deux chez un bijoutier ; je veux bien que le diable m'emporte s'il peut distinguer le faux d'avec le vrai !

— Blanche est en Ecosse? demanda le marquis.

— Tout au fond ! Elle est enfermée dans un vieux château à la Walter-Scott. Bradley à un neveu, sir Robert EUies. Le neveu héritera de la fortune et de la pairie à la condition d'épouser Blanche ' ,

* Lady Ellies est revenue àParis en 1861. Nous écrirons un jour son histoire.

— N'est-ce pas une des pages les plus horribles de la galanterie parisienne, reprit le prince, que l'histoire de ce père achetant sa fille aux enchères dans un cabinet particulier?

— Oui , fit Goffin. Anne Berthaut avait gardé la fille de la Fcrrani pour la faire chanter ' Elle est coffrée pour cinq ans.

— Martha. dit Berthe , paraissait adorer Madeleine... Elle savait bien que ce n'était pas sa fille...

— Le cœur de la femme est un abîme , murmura Sarah avec un sourire diabolique.

— Pauvre Ferrani ! dit le prince, elle se traîne dans les petites villes en compagnie de Vincenti Ranucio qui la roue de coups... Elle est bien finie.

— Oh! celle-là ne finira jamais , reprit vivement Goffin.

— Croyez-vous, demanda Berthe en souriant, que la petite Perdue puisse jamais être une femme honnête?

— Voilà la question, répondit Ferdinand ; jusqu'à présent ce qu'on peut appeler l'honneur est resté pour elle quelque chose de vague et de douteux comme le mouchoir de Robinson. . .

Les tisons s'étaient couverts d'une cendre blanchâtre...

La mèche charbonnée des lampes ne donnait plus qu'une faible lumière. . .

— Deux heures et demie ' ditSarah.

Le prince se leva et s'écria en prenant son chapeau :

— A quoi servent les femmes !

— A quoi elles servent? dit Goffin en guise de conclusion, je vais vous le dire ; et il ajouta les dents serrées : elles nous apprennent à nous faire les ongles !

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