‹ Les amours de théâtreChapitre 8 sur 12 · LA VIE A CREDIT · texte numérisé non relu

LA VIE A CREDIT

Nous devons profiter de ce répit pour raconter brièvement au lecteur les amours de deux personnages qui ne lui sont pas tout à fait inconnus : nous avons nommé Robert Dutaillis et Blanche Perdue, dont l'histoire, comme on le verra bientôt, se relie intimement à celle de la Ferrani.

Tout Paris a connu Robert Dutaillis , — l'insouciance et la gaieté , l'abandon et le laisser-aller — faits homme.

Robert avait trente ans.

Au physique, c'était xme têlc ; au moral, c'était une âme.

Robert avait vécu. Deux cent mille francs jetés, en quatre années, par toutes les fenêtres de la vie, avaient fait do lui une statuette parisienne.

Deux cent mille francs, c'est la différence d'une nuit pour les habitués de certains cercles; mais deux cent mille francs dhpenHè^ avec art peuvent encore ne pas passer inaperçus dans cet entonnoir à richesses qu'on appelle Paris.

A peu près abandonné par sa famille, qu'il avait lassée, Robert trouva des ressources innombrables dans la complaisance des fournisseurs parisiens.

D'un autre côté, servi par une intelligence pleine d'industrie, il -inonda les journaux d'articles et de nouvelles publiés sous des pseudonymes.

Il lança deux ou trois affaires et trouva toujours des truffes dans ce champ de pommes de terre qu'on appelle le travail.

Grand, vigoureux, élégant, montant bien, tirant admirablement l'épée et le pistolet, îlobert était accepté avec une certaine faveur dans le vrai monde et recherché dans le monde intermédiaire.

Robert avait été élevé à Tours, avec le duc de Longpont, par un précepteur commun, l'abbé Saint- Lézin.

Robert avait retrouvé le duc à Paris, et cette amitié d'enfance lui avait valu de hautes relations.

LES AMOURS DE THEATRE. W'ô

Une scène originale se passait, un matin, chez Robert Dutaillis.

Deux hommes attendaient qu'il fût levé pour les recevoir.

L'un, irréprochablement vêtu, avait déposé sur une chaise, dans l'antichambre , un pa(|uet renfermant deux costumes d'été.

L'autre, lourd, la moustache épaisse et taillée en brosse, vêtu d'un paletot marron boutonné jusqu'au col, tenait à la main une paire de bottes.

11 était dix heures.

Robert s'habillait.

Le bottier, fatigué d'un silence prolongé, adressa le premier la parole au tailleur avec un accent germanique prononcé.

— Il est long , monsieur Robert ! dit-il.

— C'est que nous sommes venus de bonne heure, répondit le tailleur.

— Vous lui apportez un costume ? demanda le bottier.

— Un costume de ville et un costume de voyage, dit le tailleur.

— Est-ce qu'il va partir ( fit le bottier avec inquiétude.

— Mais oui, ce soir ou demain matin.

Le bottier fit quelques pas en ayant l'air de méditer.

— Est-ce qu'il vous a payé? dcmanda-t-il enfin. Le tailleur prit un air hautain.

— Que vous importe, monsieur?

— Il m'importe beaucoup, fit le bottier.

— Monsieur , continua le tailleur, je ne fais jamais d'affaires au comptant, cela me répugne...

— Gotl ! murmura le marchand de cuir.

— Nous sommes habitués à d'autres façons. Ce que nous recherchons chez un client, c'est l'élégance native bien plus que l'exactitude dans le payement. Un pantalon porté avec esprit nous dédommage de ti-ois pantalons impayés.

Le bottier grommela d'un ton larmoyant :

— Monsieur Robert me doit beaucoup d'argent ! Le tailleur haussa les épaules.

— Monsieur Robert, dit-il, appartient à une famille riche; il est distingué, il a de belles connaissances ; que voulez-vous de plus ? Quand un client a du chic, nous sommes payés.

— Il m'a fait revenir quinze fois, dit le bottier.

— Et vous osez vous présenter encore chez lui ?

— Parbleu !

Le tailleur parut indigné.

— A sa place, s'écria-t-il, je ne vous payerais jamais !.. . Votre insistance est d'un goût déplorable !

Le bottier se récria \ivement.

LES AMOURS DE THÉaTUE. 117

— Comment, déplorable? J'entends qu'on me paye !

— Monsieur! fit le tailleur avec dignité, je vous prie de vous taire. Vous insultez un do mes clients et je ne le souffrirai pas.

— Chacun son goût, dit le bottier, mon caractère est d'être payé...

Le tailleur se dressa de toute sa hauteur.

— Pas un mot de plus, monsieur, ou je prendrai la longueur de votre épée !

— Mon épée ? cria le bottier, mais je n'ai pas d'épée, c'est de l'argent que je veux, entendez-vous?

Le tailleur parut faire de violents efforts pour se contenir.

— Misérable ! dit-il, et, s' avançant vers le piteux Allemand :

— Qu'est-ce qu'on vous doit l domanda-t-il .

— Trois cent soixante et dix francs, répondit l'enfant de la Germanie.

Le tailleur ouvrit son porte-monnaie.

— Les voici, monsieur.

Le bottier, stupéfait, prit la somme qui lui était offerte.

— Et maintenant, sortez ! dit le tailleur avec dignité.

Le bottier laissa sa quittance et sortit en saluant jusqu'à terre.

Toute la philosophie du crédit parisien se trouve résumée dans la scène que nous venons de rapporter.

Un individu de bonne mine, "ayant un domicile sérieux et connaissant doux cents personnes sur le boulevard, vivra deux ou trois ans à Paris sur la confiance publicpie.

Robert Dutaillis était un peu cousin de celaPalférine, qui portait d'a;Y/r'?i/ à la croix fleurdelisée d'azur sommé d'une couronne de comle et deux paysans pour sujyjyorls, avec in hoc signo vincimus ! pour devise.

Quand on lui demandait : Que fais-tu 1 Robert répondait : J'attends les événements.

120 LES AMOL'HS DE THEATRE.

Observateur de naissance, journaliste, — faute de mieux, — propre à tout, à l'administration , à la politique, à la diplomatie, Robert gaspillait , en esprit de salon et en bons mots de café, les forces vives dont la nature l'avait doué.

Napoléon savait utiliser ces sublimes paresseux qui attendent , pour être de fanatiques ouvriers , une tâche digne de la valeur qu'ils se connaissent.

Mais, àVépoque dont nous parlons, on les éloignait avec soin des affaires.

Il leur fallait trouver, dans la pratique de la vie parisienne, les occasions de dépenser l'activité, l'énergie, les besoins de vivre qui fermentaient en eux.

Robert avait remarqué plusieurs fois dans un théâtre du boulevard — que nous appellerons le théâtre des Nouveautés — une toute petite fille qui remplissait des bouts de rôle avec beaucoup de grâce et d'intelligence.

Cette petite fille se nommait Blanche Perdue.

Jamais plus adorable créature ne fut jetée deminue devant la rampe d'une scène parisienne.

Tout en elle était éclatant : jeunesse, blancheur, regard, sourire; et, à cause de la perfection môtne de sa beauté, on la regardait avec plus d'admiration que de désir.

Robert, invité à une soirée d'intimes par une se])-

ticme danseuse de l'Opéra, se rendit de bonne heure dans la maison, sachant qu'il y trouverait Blanche. Avec cet instinct qui nous trompe rarement, Robert s'était dit, la première fois qu'il avait aperçu la jeune actrice :

— Voilà une petite fille qui viendra tomber dans ma vie.

L'occasion ne se fit pas attendre.

Dès que Robert fut entré dans le salon de la danseuse, Blanche se leva et vint le regarder sous le nez; après quoi, elle fit deux fois le tour du jeune homme et s'en alla demander tout bas à l'une des femmes qu'il avait saluées :

— Qui est ce monsieur-ià 1

Il paraît que les renseignements qu'on lui donna ne furent pas défavorables, car Blanche revint se placer devant Rol)ert et lui dit d'un ton aimable :

— Bonsoir, monsieur !

— On vous a donc appris qui je suis? demanda Robert en souriant.

— Oh! fit Blanche, je vous connais bien maintenant... Vous n'auriez pas votre photographie sur vous l

— Ma foi, non.

— Je veux l'avoir. Il faudra me l'apporter demain, 45, i^ue Drouot.

— A quelle heure ?

— A midi. Nous déjeunerons.

— C'est convenu, mademoiselle.

Blanche fit une révérence, et, prenant le bras de Robert :

— Est-ce que vous me méprisez, vous^ demandat-clle.

— You>i mépriser ! pourquoi donc cela^

— Oh ! on a dit sur moi tant do choses qui ne sont pas vraies...

— Je n'ai jamais rien entendu dire, s'écria Robert, qui en savait plus long que Blanche elle-même

— Alors, vous viendrez ?

— Je A'ous le promets.

— C'est que, ajouta Blanche, si vous ne venez pas. je pleurerai.

— Vous faire pleurer ! Jamais !

Le lendemain, Robert alla doji'uuer cliez Blanche 11 eu sortit luiit jours après.

XXVH

Jcan-Antoino Perdue, ouvrier cantonnier, avait épousé une servante du château de Poyrade, à Bcaugency.

Cette servante se nommait Anne Berthaut.

On disait bien, dans les environs, qu'elle était enceinte des œuvres de M. de Peyrade, mais comme elle avait six cents francs de dot, Jean Perdue ne prit point garde aux mauvais propos.

Quand Anne Berthaut fut devenue mère, on lui chercha un nourrisson ; mais personne dans le pays ne voulut lui confier son enfant à nourrir parce qu'elle avait une détestable réputation.

'126 LES AMOURS DE THÉaTUE.

Elle (lut se décider à faire le voyage de Paris, ce qui, du reste, devait être plus lucratif pour elle, et, deux jours après son arrivée, elle entra comme nourrice chez madame Ferrani.

Anne Bcrthaut passa dix-huit mois dans la maison.

Pendant les huit premiers jours, le luxe de cet intérieur la frappa si vivement qu'elle n'osait pas remuer. Le château de !M. de Pevrade n'était plus qu'un grenier comparé aux appartements somptueux de la cantatrice.

La valetaille eut 1)icntôt appris à la femme de Jean Perdue l'origine de cette richesse.

— Est-il Dieu possible! s'écriait la jeune paysanne.

Et, regardant sa petite-fille avec anxiété, elle ajoutait :

— Si elle avait de la voix, tout de même, je lui ferais bien apprendre à chanter. . .

Madame Ferrani faisait de nombreux cadeaux à la nourrice : et quand Anne Berthaut revint à Beaugency, elle était entièrement transformée.

Plusieurs objets avaient été dérolîés chez la chanteuse; une montre émail avec chiffre de perles fines, un cachemire, deux bagues, une chaîne et beaucoup de lingerie.

La Ferrani. croyant les objets égarés, les avait ré-

clamés une fois, deux fois, et s'était occupée d'autre cliose.

Anne Bertbaut, à son i^ctour au pays, fit étalage d'un luxe insolent. Chemises de batiste, guimpes et manclics garnies do point d'Anglctcvrc, boucles d'oreilles en diamant, — elle était éblouissante.

Jean Perdue résolut de ne plus casser les pierres sur la grand'route. Sa femme lui parlait de Paris et toujours de Paris, — si bien (|u\lle le décida bientôt à quitter Beaugency.

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