‹ Les amours de théâtreChapitre 7 sur 12 · UNE SOIREE CHEZ SAKAH VOLCAN · texte numérisé non relu

UNE SOIREE CHEZ SAKAH VOLCAN

Dès ;;on arrivée à Paris, Gaston se promena, triompliant, sur le boulevard.

Enfin, il pouvait metirc les mains dans ses poches, faire aller ses bras de droite et de <i;auc]ie, rentrer chez lui ou n'y pas rentrer.

Au coin de la Chaussée-d'Antin, Gaston aperçut Robert Dutaillis qui se promenait d'un air rêveur ; il lui raconta son voyage à Cherbourg.

— Chacun son tour, dit Robert, tu es libre et je suis pris.

— Qui aimes-tu (

— La petite Blanche.

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— Blanche Porcine?

— Oui.

— Ce n'est pas possible !

— Pourquoi? Elle a seize ans, elle est merveilleusement belle, et elle m'aime.

— Mais elle a aimé les trois clubs et les. dix-sept théâtres...

— Tu as bien aimé Martlio qui a trente-cinq ans...

— Mon ami, l'âge dune femme de cette espèce se calcule d'après le nombre de ses amants; et. à ce compte, Blanche est plus vieille que la Ferrani.

— Blanche a été calomniée ! dit Robert,

— La Ferrani bien davantage ! s'écria Gaston.

— N'en parlons plus, dit Robert, mettons qu'elles ont le même âge et causons d'autre chose.

— Que devient Ferdinand i

— Ferdinand est à la recherche d'une brochette. Il veut aller dans le monde... J'ai passé hier la soirée avec lui chez Sarah Yolcan, qui lui a promis le ruban de Saint-Olivier.

— Y avait-il beaucoup de monde?

— Quinze personnes , sept femmes : le duc de Longpout, qui fait la cour à Berthe Deverrier ; le prince Lamphoriski, le chevalier Kulmahn ; et comme journalistes, Albert de Labarrère. qui a pri.- la direc-

tion du Courrier libéral, et Goffin. Il y avait encore un Brésilien et deux Espagnols.

Bertlie a demandé au marquis Labeco " un peiil ruban, S. F. P. ! " pour son ami Ferdinand.

Labeco a pris une note sur son calepin. C'est une affaire faite.

— De quoi a-t-on parlé i

— De tout. Sarah a fait de l'opposition ; il va y avoir du grabuge par là-liaut. Le duc lui donne des nouvelles, et elle gagne à la Bourse. C'est une puissance que cette femme-là. Elle a trois journaux et deux ambassades. Elle a fait donner une recette à de Labarthe, le joueur, qui sort de Clicliy pour la troisième fois.

— O Paris ! nuuinura Gaston.

— C'est le cri de Rastignac , dit Robert : — et maintenant,. Paris, à nous deux! — Seulement, c'est Paris qui nous dévore, nous autres !

— A-t-on parlé de la Fcrrani. dans la soirée ?

— Parbleu !

— Dans quels termes t

— On ta blagué. On t'appelait Ducantal fils. Bertlie t'a défendu. Albert de Labarrère a déclaré qu'il était fâcheux de voir un homme de ta valeur engagé dans une liaison de ce genre. — Vous êtes incroyable;j ! s'est écrii'' Goffin, vous avez vécu, et vous

ne voulez pas que les autres vivent ! — Tous ceux qui ont passé chez la Ferrani, disait Sarah, en sont sortis avec une mauvaise réputation. — C'est qu'ils avaient cette réputation quand ils y sont entrés ! a répondu Labarrère.

Gaston souffrait vivement de ces commentaires et de ces brocards. Doué d'un amour-pi-opre excessif, il ne pouvait tolérer la pensée que Cjuelqu'un se fût permis de le tourner en ridicule ou de blâmer sa conduite.

— J'ai horreur de cette haute pègre! s'écria-t-il. Ducs ou marquis, ces gens qui partagent leur influence avec de vieilles courtisanes, les uns portant les autres, ne sont que des bohémiens de salon. I-a bohème littéraire produit encore quelque chose, un livre, un mot, c'est toujours cela; tandis que ces gentilshommes prétentieux et dégénérés ne sauraient tenir ni une plume ni une épée. Ils invoquent le nom de leurs pères, mais c'est pour le déshonorer. Ce nom est en vedette à la glace des filles galantes. Qu'on fasse le tour des boudoirs de Paris, et qu'on ramasse les cartes de visite armoriées qui s'y trouvent, on verra quel est le champ de bataille de ces drôles qui descendent de leurs aïeux par les escaliers de service.

— Nous n'avons cpi'à rester chez nous, dit Robert Dutaillis, et à les laisser chez eux. Leur nom est à la

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glace, parce qu'ils l'ont payée. N'est-co pas nous qui chassons sur leurs terres? Ils sont bien libres de vivre à leur guise, et ce n'est qu'un sentiment de jalousie qui te porte à des récriminations si violentes.

— J'en tuerai un ! fit Gaston.

— Pourquoi '. parce qu'étant sans fortune , tu as été poussé par le hasard dans le bataillon des riches? Si chacun d'eux n'est pas le fils de ses œuvres, nous lui trouverons, en remontant les âges, un père qui a fait le nom et la fortune. Sois le père de ta race. Il n'y a pas de génie incompris. La politique, la science, les arts, tu n'as qu'à choisir. Et si tu n'es capable de rien de bon, de nouveau, de complet, ne te plains pas, tu es encore trop heureux.

Gaston laissa le bras de Robert et rentra chez lui.

11 referma brusquement la porte de son appartement.

— C'est fini ! s'écria-t-il en s'adressant aux meubles et aux murailles, vous ne la verrez plus ! Je vous reviens libre et insouciant. L'homme n'est fort que quand il est lui-même. La maîtresse est un boulet. Les forçats de l'amour sont des condamnés volontaires. Je vais dormir; je pourrai me lever sans consulter l'aiguille de la pendule poiu^ voir s'il est trop tôt ou s'il est temps. Cet encrier, vide aujourd'hui, sera rempli denuiin. Ivion cœur n'est-il pas dans, le même état que

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ce godet de porcelaine 1 L'encre, ce sang noir de la pensée, s'est desséchée sous l'action de l'air. Ces petites cristallisations ressemblent à des larmes congelées, et ces déchirures de la croûte endormie reflètent mon âme comme un sombre miroir. Il y a là des écailles brillantes ; la surface est polie, et si l'on y passe le doigt, tout s'envole en une infecte et noire poussière.

Gaston monta sur une chaise et décrocha le portrait de Marthe Ferrani.

— Va-t'en, menteuse! dit-il avec colère, va rejoindre, au fond de la vieille armoire, les vêtements que je ne porte plus et les bottines éculées. Va, jusqu'à ce que passe un marchand d'habits qui t'emportera, par-dessus le marché, avec toute la défroque !

La pendule sonna deux heures.

— Que fait-elle maintenant ? reprit Gaston ; elle est là-bas; elle a chanté ce soir. Peut-être un officier de marine, en quête de bonne fortune, lui a-t-il offert son bras pour la reconduire à l'hôtel? Elle est capable de l'avoir accepte. Marthe est femme à se donner au premier venu par vengeance... Comme c'est heureux pour moi de l'avoir accompagnée là-bas !

Il passa la main sur ses veux brûlants.

— Elle avait du bon, au fond, cette pauvre Marthe ! elle m'aimait. Seulement, je ne pouvais accepter cette

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situation douloureuse. Pressé entre les amants d'hier et les amoureux de demain, je devenais fou...

Elle est charmante encore... Elle a quatre ou cinq ans à briller... Oui, elle a bien cela... Un autre aura la clef de la petite porte de la rue du Cirque ; un autre ôtei'a ses souliers pour passer sans bruit devant la porte de Madeleine...

Chère petite Madeleine ! Si ce nouvel amant n'avait pas pour sa virginité ce respect qui lui est dû doublement, à elle, qui est restée pure dans ce bourbier?,.. Ce serait horrible ! je le tuerais !

Gaston resta plongé en d'amères réflexions ; puis, reprenant son monologue :

— Non, dit-il, Madeleine porte fièrement sa vertu déclassée. Personne n'osera s'y risquer !... L'homme passera devant sa porte ; il ira jusqu'au fond du corridor; là, tournant le bouton de cristal, il entrera dans la chambre de .Marthe...

Marthe, se soulevant à demi, dira :

— C'est toi ! comme tu viens tard ! Où donc es- tu allé, ce soir?

Gaston revit alors avec une himineuse exactitude la cliambi-e de sa maîtresse, les rideaux bleus et les dentelles, le prie-Dieu d'ébène et de velours, et les amours en porcelaine...

La veilleuse jetait un dou\ ra\ou dans la chevelure

dénouée... L'épaule se détachait sur l'oreiller de denteille...

Un parfum dambre et de A'erveine emplissait l'appartement...

Tout parlait aux sens, et Vénus Aphrodite aurait dit :

— C'est là!

Gaston se leva, les dents serrées.

Les traits de son visage exprimaient la douleur et le regret.

— Où es-tu! s'éeria-t-il,oii es-tu, INlîii'the, ma maîtresse 1 J'ai eu tort!

Il fallait te prendre comme tu es ! Pardon, Marthe ! reviens ! reviens !

— Me voici! cria une voix bien connue.

Gaston laissa échapper du fond de sa poitrine un cri de résurrection.

Il courut à la porte ...

Marthe, fondant en lartoes et riant comme une folle au milieiî de ses sanglots, lui sauta au cou, le pressant, le regardant, l'embrassant encore...

— Ah! cela n'a pas été long ! lui dit-elle, je suis partie tout de suite après toi... Me voilà... Rien ne pourra nous séparer maintenant !

XXIIÎ

Marthe résolut de ne passer qu'une semaine à Paris.

Le docteur Duraay lui ordonna je ne sais quelles eaux des Pyrénées.

Il fut convenu que Gaston serait du voyage. Pas de théâtre, cette fois.

— Tu aimes la femme et non l'actrice, tu n'auras plus que la femme, dit Marthe.

La veille du départ, Gaston se rendit, dans la journée, chez sa maîtresse, un peu avant l'heure accoutumée.

11 ne sonnait jamais ; il avait, nous l'avons dit, une clef de l'appartement, et il y entrait comme chez lui.

En approchant de la chambre de Marthe , il entendit un dialogue assez animé.

Gaston s'arrêta, le cœur serré, et écouta...

— Je te dis que j'en ai assez ! disait Marthe ; c'est toujours à recommencer... tu me prends pour une poule aux œufs d'or I J'ai fait pour toi tout ce que je pouvais faire.

— Voyons, reprenait l'autre voix, une voix avinée, ignoble, laisse-toi aller encore une fois... l'argent vous coûte si peu, à vous autres. . .

— Je t'ai donné mille francs la première fois...

— Cinq cents la seconde, dit l'homme d'un ton de reproche, et une centaine de francs au mois de janvier.

■ — J'avais défendu qu'on te laissât entrer .

— jMoi '. un vieux camarade , un homme que tu as aimé ; car tu m'as aimé, j'en ai les preuves !

— Il v a quinze ans de cela ! dit Marthe ; tu as trop de mémoire ; j'ai oublié, moi !

• — J'étais ton petit Carraro, à cette époque , continua l'homme ; je t'appelais mon alouette, et tu ne me regardais pas avec cet air de mépris... Je n'ai ipvèsqneplu.'? de voix, mais je puis encore alhr, je puis

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faire T affaire en province, et si je ne trouve pas d'engagement , c'est à cause de mon zézaiement... je chante ~ez^ je dis : " Zardins de l'Alcac/iar >< ])a,rcc qu'il me man(|ue une dent de devant. Donne-moi seulement vingt francs pour me faire poser une dent, vingt autres francs pour l'essayer sur un bifteck, et je te tiens quitte, là !

— Tiens ! dit la Ferrani, et va-t'en !

(Taston , chancelant , suffoqué par le dégoût, s'enfuit dans la salle à manger , tandis que l'ex-haryton Carraro s'en allait en disant :

— Comme c'est meublé, chez toi ! . . . Tu ne veux pas m'embrasser t Allons, tant pis ! merci tout de même !

Dans la salle à ma,nger , debout auprès de la fenêtre, Madeleine, en robe grise, les, bras nus et le col à l'air, s'amusait à ranger symétriquement des fruits dans une corbeille.

Elle casait dans la mousse les mandarines et les cerises , réservant un ananas pour couronner son édifice.

— ]Maman est dans le boudoir, dit-elle à Gaston.

— Je sais, murmura le jeune homme.

— Eh bien ! allez-y, fit Madeleine.

— Qu'est-ce que cela vous fait (pie je reste ici, mademoiselle ?

— Restez si vous viiuhv,. . ^

Gaston contempla cette enfant, calme, douce et triste.

Il régnait sur sa physionomie une gravité simple et ineffable qui était comme le sentiment d'une tache originelle.

On devinait en elle une âme possédée d'un vague besoin de mélancolie. Sa beauté paraissait chastement voilée par une candide ignorance d'elle-même. A peine, de temps en temps, lui échappait-il une parole, un mot qui décelât en elle une certaine connaissance des hontes qu'elle avait coudoyées.

— Avez-vous acheté des fleurs, ce matin ? demanda Gaston.

— Oui, les voici, elles sont rangées.

— Voulez-vous m'en donner une ?

— Prenez -la.

— Non, fit Gaston d'une voix presque suppliante, donnez-La moi.

Madeleine prit une rose blanche et la lui offrit.

— Merci, dit Gaston, eu lui prenant la main.

Madeleine retira brusquement cette main tremblante et continua de disposer ses chapelets de cerises.

La Ferrani ne parla pas à (Jaston de Lx visite de Carraro .

Le soir, le jeune homme prétexta d'une forte mi-

graine pour se retircv de bonne lieure dans son nid do la rue de Provence.

Il plâtra la rose blanche à côté de son oreiller , et il s'endormit en songeant à Madeleine.

Ainsi, dans les chaudes soirées d'été, quand le soleil a disparu à l'horizon, le rêveur qui s'est couché dans l'herbe odorante retrouve encore la tiédeur des rayons évanouis. .. ^

Trois jours après, ^larthe et Gaston arrivèrent à Pau.

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