‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 15 sur 39 · ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR · texte numérisé non relu

ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR

août 18...

Mon cher Victor,

J'ai été flère et bien heureuse de tes succès, et j'y ai applaudi du cœur plus encore que des mains. Tu me diras à cela que sous ce rapport je n'avais qu'à laisser faire ma voisine Charistie.

A propos d'elle, oh ! tu as bien raison, mon frère, tu es déjà presque un homme, car tu es déjà méchant et injuste. Cette pauvre Charistie, elle était si heureuse de te voir couronné qu'elle en perdait toute retenue ; et pour cela tu la blâmes, tu te moques d'elle. Ce n'est pas bien.

Mais tu me surprends beaucoup en me demandant qui elle est. Comment ! papa ni maman ne t'en ont donc point parlé ? Tu ne les as donc point interrogés à ce sujet !

11 faut te dire...

Non, je ne dois rien te dire ; car s'ils ne t'ont rien appris, c'est qu'ils ne veulent pas que tu le saches.

LES AMOURS DE VICTOB BONSENNE* 125

Et puis, toi qui n^accuses d'être bavarde, tu es si bavard, monsieur l'homme, que tu ne manquerais pas de dire tout ce que je t'apprendrais ; et alors on finirait par . savoir que tu m'as écrit, que je t'ai écrit, et nous serions bien sévèrement grondés ; car je fais une faute en te répondant, et, par-dessus le marché, je néglige mes devoirs, car il faut que je travaille à ma composition d'histoire, et je perds mon temps à te répondre.

Ta me dis que tu as beaucoup de choses à me dire, et toute ta lettre consiste à me faire des observations malignes sur ma bonne et chère Charistie. Eh bien, veux- tu que je te dise quelque chose à son sujet? Tu le veux.

Apprends donc qu'il faut que tu l'aimes comme une sœur, comme moi, et que, si tu la vois, tu ne dois jamais l'interroger. Papa me l'a bien défendu, et j'ai été bien obéissante ; d'ailleurs elle ne répond pas.

Les autres ne sont pas aussi discrètes que moi; elles sout à lui demander toute la journée où elle était avant d'être au pensionnat ; on lui demande qui est son père, et que fait sa maman. Gomme je suis toujours avec elle, je l'entendrais répondre et je le saurais ; mais à toutes ces questions elle se contente de dire :

« Je dois me taire là-dessus, ne m'interrogez pas. » Il y a aussi quelque chose de bien extraordinaire, c'est qu'elle parle très-bien l'italien, et encore mieux, à ce qu'il paraît, l'allemand; et, d'un autre côté, si tu savais!...

Mais en voilà déjà trop, je t'en dis plus que je ne devrais t'en dire, et si j'étais sage, je ne t'enverrais pas ma lettre. Mais tu m'accuserais de ne plus t'aimer, de ne plus penser à toi, de n'aimer que ma blonde, comme tu l'appelles; et je t'aime malgré ta mauvaise opinion des femmes et ta haine pour ma pauvre Charistie. Je ne serai pas aimable

pour toi comme tu prétends l'avoir été pour moi, je ne te dirai pas que Charistie m'a dit que..#

Elle m'a dit cela bien drôlement, avec sa façon sans façon :

— Tiens, c'est là ton frère? m'a-t-elle dit, il est tout plein gentil.

Ça ne te fait rien, je pense; un homme bien fait comme toi, qui dans deux ans portera des bottes et un pantalon collant. Je suis plus juste que toi : ton camarade M. Deslaurières a l'air bien gai et bien bon, mais ce ne doit pas être un bon élève, on ne l'a pas nommé une seule fois.

Adieu, monsieur le triomphateur-, prie un peu le bon Dieu que j'aie des succès comme toi, papa et maman seront bien contents, et voilà surtout à quoi il faut penser. Ta toute dévouée sœur.

LISE BONSENNE.

P. S, Charistie qui entre, et qui va remettre ma lettre à Marguerite qui l'attend, vient de me dire, en apprenant que je t'écrivais :

« Dites-lui que je l'embrasse de bon cœur. »

Une demoiselle ! mais si tu savais comme elle est drôle, elle ne voit de mal à rien.

Adieu.

VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISON

août 18...

Ma chère Alison,

Mon Dieu ! que les petites filles sont pédantes !

Hier, après la revue, nous sommes allés déjeuner avec papa chez le colonel Deslaurières, le père de Léopold.

En voilà un brave et fameux militaire ! 11 jure et sacrée à tout propos, et rudoie Léopold parce qu'il a l'air d'une Me.

11 venait de faire une visite à une de ses nièces qui est chez madame Campan et qui a eu l'impertinence de lui dire qu'il ne fallait pas trop jurer devant les dames de la maison. Il est revenu furieux. C'est pour ça qu'il disait à tout propos :

ce Sacrebleu ! que les petites filles sont pédantes! »'

Eh bien, lorsque je suis rentré à la maison, et que j'ai trouvé ta lettre, j'ai été de l'avis du colonel et je me suis écrié : « Bon Dieu i que les petites filles sont pédantes ! »

Je t'écris une bonne petite lettre très-aimable, très-charmante pour toi; et voila que parce que je me suis permis de me moquer un peu de mademoiselle Gharistie (quel noml j, voilà que tu me fais de la morale et que tu prends des petits airs, que tu te mêles de me sermonner.

Oh bieu, je ne te parierai plus de ton adorée Gharistie. (Je ne puis pas souilïir ce nom-là !) Aime-la à ton aise tant que tu voudras, et a toi toute seule.

^Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais sur le cœur, il

faut que je te raconte ma journée,.. La revue était superbe. J'ai vu l'empereur: nous étions à une fenêtre du château où le colonel Deslaurières nous avait fait placer. D'abord les troupes...

Mais il y a une revue la semaine prochaine ; papa a promis de nous y conduire ensemble, et je ne veux pas te gâter ton plaisir en te faisant une description trop exacte de ce que tu verras. Je te dirai que pendant que nous étions dans le salon des Tuileries, une dame, une très-belle dame, est venue à passer; mon père a été au-devant d'elle en me disant :

— Victor, §alue madame la comtesse de Belnunce. Je l'ai saluée.

— C'est votre fils? lui a-t-elle dit... il est fort bien... très-bien...

C'est une dame, et une dame de la cour, et une comtesse, et une jolie comtesse qui l'a dit ; avec ça on peut se passer de l'approbation de mademoiselle Charistie (quel vilain nom ! ) ; et puis ton tour est venu, car il paraît qu'elle nous connaît beaucoup.

— Et mademoiselle votre fille ? a-t-elle dit à papa.

— Elle se porte très-bien; on est fort content d'elle et de sa jeune amie.

— Merci, monsieur Bonsenne, lui a-t-elle répondu avec un sourire charmant.

Et elle nous a quittés.

Ta jeune amie ! est-ce qu'il y a une demoiselle de Belnunce au pensionnat, et serait-ce là la jeune amie dont mon père a voulu parler? Je dois le croire, madame de Belnunce ne doit avoir aucun rapport avec une petite fille qui propose si lestement d'embrasser les jeunes gens.

LES AMOURS DE VICTOfc BONSÉNNE. t 29

Cependant il y a une chose qui m'a paru bien étonnante, c'est que madame de Belnunce est une blonde comme ta Charistie : ;des yeux bleus comme elle , une jolie bouche, moins rose... enfin une espèce de ressemblance ; mais ça ne prouve rien, toutes les blondes se ressemblent...

Au moment où je t'écrivais ma lettre, papa est entré dans ma chambre, et je l'ai cachée bien vite.

Ça m'a fait penser à lui demander quelle était la petite demoiselle que madame Viane avait amenée avec toi à la distribution des prix.

Eh bien, ma chère, il n'y a pas le moindre secret dans tout cela, et j'avais raison de le penser ; il n'y a absolument rien entre madame de Belnunce et mademoiselle Charistie. A la vérité, papa a eu l'air surpris de ma question, cependant il m'a répondu aussitôt :

— C'est la fille de madame Lambert, une dame de province qui va bientôt venir à Paris.

Et il ne m'a pas recommandé du tout le mystère, pas plus qu'il ne te l'a recommandé, j'en suis sûr; mais tu as voulu faire de l'effet avec ta Charistie. Je parie que si papa ne m'avait pas dit la vérité, tu en aurais fait une héroïne de roman, une enfant trouvée dans les ruines d'un vieux château.

Quant à moi, qui ne sais que dire les choses comme elles sont, je suppose qu'elle nous laissera le temps d'être ensemble.

Je ne t'en écris pas plus long, pour ne pas te faire perdre ton temps, et je ne te demande pas de réponse, pour la même cause.

Vous n'avez plus que trois jours, c'est le moment de piocher ferme.

Dis moi donc quelle est l'amie dont la comtesse de Belnunce a voulu parler à papa.

Ton frère ,

VICTOR BONSENNE.

ÀL1S0N BONSENNE ASON>RÈRE VICTOR.

Août 181. .g

Mon^cher Victor f

Si les petites filles sont bien pédantes, les petits garçons sont bien présomptueux. Parce que tu as rencontré une belle dame qui t'a trouvé gentil, parce que tu as déjeuné avec un colonel qui jure, voilà que tu prends des airs de matamore et que tu me donnes des leçons. Selon toi, je veux faire des romans : je n'en ai aucune envie.

Je ne sais pas ce que mon père a pu te dire à propos de Gharistie, mais moi je t'ai dit ce que maman m7a dit et ce que j'ai vu par moi-même.

D'aiileurs, pourquoi me parler toujours de cette pauvre Gharistie, que tu ne connais pas et qui a un bien grand tort de t'aimer comme elle le fait, parce que tu es mon frère ?

Ta lettre m'a rendue toute chagrine, je n'ai plus de courage à rien, et si ce n'était pas pour contenter maman, je ne sais si je n'abandonnerais pas tous mes travaux.

Je suis bien triste et bien malheureuse sans savoir pourquoi, et si je n'avais là mon amie Charistie, ma bonne

amie qui. lorsqu'elle me voit près de pleurer, me force à rire avec toutes les folies qu'elle me dit...

Du reste, je ne connais pas la prétendue amie dont a pu parler ta madame de Belnunce, je n'ai d'autre bonne amie que Charistie, et je l'aime non-seulement parce que le jour où mon père l'a amenée à la pension, il m'a recommandé de la prendre sous ma protection, mais parce qu'elle est bonne et qu'elle ne dit du mal de personne.

Je ne voulais pas te répondre ; mais je le fais pour que tu ne m'écrives plus.

Je crois que madame Viane s'est aperçue que Marguerite venait plus souvent qu'à l'ordinaire. Ainsi, finissonsen, et tâche de ne pas me faire gronder.

Ta sœur, qui t'aime malgré tous tes défauts.

AL1S0N BONSENNE.

N° 5< ALISON BONSENNE A CHARISTIE.

Ma chère Charistie,

En quittant le pensionnat, je t'ai promis te t'écrire pour t'apprendre ce que je ferais une fois que je serais chez maman.

Nous sommes parties le lendemain pour la campagne, où nous sommes depuis huit jours. Mon père a acheté une petite maison à Villemonble ; elle est située dans une petite rue qui conduit au parc du Raincy.

Le colonel Deslaurières, un ami de mon père, qui connaît le propriétaire de ce beau parc, nous en a fait donner

une clef, et nous avons la permission d'aller nous y promener.

Nous allons le matin là nous établir sous quelque bel ombrage avec maman et Victor. Maman et moi nous travaillons, et Victor dessine à côté de nous; ou le plus souvent il court à travers le parc; car, malgré sa prétention d'être déjà un homme, il s'ennuie de notre société, et préférerait de beaucoup avoir avec lui un de ses camarades de lycée pour jouer et grimper sur les arbres.

Du reste, il a eu ce plaisir-là avant-hier. C'était le premier dimanche que nous passions à la campagne, et nous avons eu la visite de M. Deslaurières et de son fds.

C'est un jeune homme aussi doux et aussi tranquille que mon frère est volontaire et tapageur. Il a été obligé de faire tout ce qu'a voulu Yictor.

En tout cas, ce jeune homme est très-complaisant, et après le dîner, il nous a chanté une jolie chanson. J'aurais bien voulu la lui demander; mais quand j'ai su que c'était lui qui l'avait faite, je n'ai plus osé.

Le soir, nous avons eu les visites de quelques voisins, et nous avons dansé.

M. Léopold joue très-bien du violon et ne s'est pas fait prier pour nous servir d'orchestre. Il n'a pu danser qu'une fois avec moi, et encore a- tril fallu supplier mon frère à genoux de vouloir bien le remplacer un moment.

Puis après la danse, il y a eu un souper très-gentil ; c'était une véritable fête, à laquelle il n'aurait rien manqué si tu avais été là, ma bonne Charistie.

Mais que fais-tu donc toute seule au pensionnat?

J'ai demandé à papa et à maman pourquoi on ne t'avait pas- fait sortir, lis m'ont répondu tout simplement que tu n'avais pas de temps à donner aux vacances, et qu'il fal-

lait réparer le temps perdu. Cependant j'espère bien qu'un de ces dimanches papa ira te chercher et t'amènera.

En attendant, écris-moi, écris-moi comme tu pourras; n'aie pas peur, je ne montrerai ta lettre à personne.

Tu vois que je t'écris avec ma plus grosse écriture pour que tu puisses me lire facilement. Réponds-moi donc, et d'ailleurs ça t'apprendra.

Entre nous, je ne m'amuse pas beaucoup ici. Voilà deux jours que nous sommes toutes seules. Victor est retourné à Paris avec mon père, et ils ne reviennent qu'à la fin de la semaine.

Donne-moi de tes nouvelles, je t'en prie; sans cela, je croirai que tu ne m'aimes plus.

Je t'embrasse: Ton amie,

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