ALISON
No 6.
VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISO|N.
Ma chère Alison,
Papa me charge d'écrire à maman que nous ne pouvons pas aller à la campagne demain dimanche. Marguerite lui remettra ma lettre, et je profite de l'occasion pour t'écrire.
Enfin j'ai vu ta belle Gharistie, je l'ai vue de près. J'ai causé avec elle; j'ai mieux fait, j'ai vu l'adresse de la lettre qu'elle t'envoie. Ah! pauvre sœur, quels jambages! Mais je ne veux rien te dire à ce sujet : les passions sont libres.
11 faut pourtant que je te conte comment cela s'est passé.
Je te dirai que madame Lambert est arrivée. C'est bien la mère de sa fille ; elle tricote des bas et dit toujours :
« C'est une affaire conséquente, et c'est une femme pour lequel je m'ai mis en quatre. »
Si elle écrit, ce doit être dans le genre des jambages de sa fille. Je n'ai vu que récriture, je voudrais bien voir le style. Tu me montreras sa lettre, n'est-ce pas? tu me la montreras? Nous en rirons un peu ensemble.
Le lendemain de l'arrivée de madame Lambert, mon père est sorti avec elle une bonne partie de la journée; il m'a laissé seul à la maison, occupé à lui copier des actes de procédure.
Le jour d'après, il est ressorti avec madame Lambert, et je sais où il est allé ce jour-là, attendu que m'étant mis à la fenêtre au moment où il sortait en fiacre avec cette dame, j'ai entendu qu'il disait au cocber :
— Rue du Faubourg- Saint-Honoré, n0...
Us allaient voir Gharistie.
Quand mon père est rentré, il était fort mécontent, et je l'ai entendu qui querellait madame Lambert sur je ne sais quoi; mais je sais bien que lorsqu'il est rentré dans son cabinet, mon père, qui a l'habitude de se parler tout haut à lui-même, s'est écrié trois ou quatre fois :
— On n'est pas bête comme ça !
Voulait-il parler de la mère ou de la fille? je ne sais pas; mais tout à coup il s'est mis à son bureau et a écrit une longue lettre, puis il m'a chargé de l'aller porter -à madame Viane.
Lorsqu'on me fit entrer chez elle, Gharistie s'y trouvait, et elle avait été probablement bien grondée, car elle avait les yeux tout rouges.
Madame Viane a lu la lettre de mon père, ensuite elle m'a prié de l'attendre un moment, et elle est passée dans un petit cabinet attenant à sa chambre pour faire la réponse.
Je suis resté seul avec mademoiselle Lambert. Je voulais engager une conversation avec elle; mais ta chère amie avait l'air si sotte que j'ai été moi-même embarrassé.
Cependant je me suis approché d'elle et je lui ai dit:
— Mademoiselle, je suis le frère de mademoiselle Lise Bonsenne, votre amie.
— Oh ! je vous ai bien reconnu, monsieur, m'a-t-elle répondu.
Un moment après, elle a repris :
— La verrez-vous bientôt?
— Dans trois jours, lui ai-je dit ( je croyais que nous allions demain à Villemonble).
— Dites-lui que je l'aime bien, que le l'aime beaucoup; j'ai voulu lui écrire, mais c'est si difficile !
En parlant ainsi, la pauvre fille se mit à pleurer en disant tout bas :
— Mon Dieu, mon Dieu, il faut donc être toujours malheureuse !
— Comment ! lui ai-je dit, le jour de l'arrivée de votre mère, vous vous plaignez!
Elle m'a regardé en dessous : puis elle a baissé la tête, et notre conversation en est restée là.
Alors je me suis mis à la regarder pour voir si elle est jolie comme tu me l'as dit. Elle tenait un livre qu'elle faisait semblant de lire, ce qui ne l'empêchait pas de voir que je la regardais. Il paraît que mon attention lui a déplu, car elle m'a brusquement tourné le dos.
Un moment après, madame Viane est rentrée avec sa
lettre; et comme mademoiselle Charistie Lambert s'était posée comme un perroquet les pieds sur les bâtons de sa chaise, madame Viane lui dit :
— Pourquoi vous tenez-vous comme cela?
— Pourquoi que le frère de Lise me regardait dans le blanc des yeux? Est-ce que je lui ai pris quelque chose? (Je cite textuellement.)
Madame Viane lui a imposé silence, et m'a prié de l'excuser, en me disant que c'était une petite mal apprise. Voilà, ma chère Alison, le résultat de mon entrevue avec ta charmante amie.
Maintenant, dis-moi par quel engouement tu l'as choisie parmi tant de jeunes personnes qui seraient plus dignes de toi?
Ne vois-tu pas que c'est quelque fille de pauvres gens que papa et maman auront prise sous leur protection, et avec laquelle ils veulent que tu te montres indulgente, mais dont je suis sûr qu'ils seraient tachés de te voir faire une amie intime ? Je parle sérieusement.
J'ai revu ta madame Lambert, et quoiqu'elle ne dise pas une parole en quatre heures, j'ai bien compris que c'étaient des gens tout à fait communs. C'est fâcheux, attendu que Charistie est véritablement plus jolie que je ne pensais ; et je t'avouerai même que lorsqu'elle m'a dit qu'elle t'aimait bien et qu'elle était malheureuse, je me suis senti touché, tant il y avait de douleur dans l'accent de sa voix.
Mais, en vérité, il n'y a pas de bonne volonté qui puisse résister à un : « Pourquoi qu'il me regarde dans le blanc des yeux ? »
Marguerite, qui vient d'arriver de la pension, m'a dit qu'elle l'avait trouvée encore tout en larmes. C'est elle qui m'a montré la lettre que lui avait remise Charistie.
Au reste, l'écriture est digne du langage, et le style doit être digne de l'écriture.
N'oublie pas que je t'ai priée de me la montrer. Il faut bien nous amuser un peu.
Ton frère,
VICTOR BONSENNE, No 7.
CHARISTIE A LISE BONSENNE (1).
Septembre 181...
Mademozel Lizon,
Depuit que tu niet plus isi ge sui bien malheureùxe que ge pleur toujour. Va set bien triste d'être seulle, ilien a bien d'otes isi mes cest pas toi. Ele rit quan ge parle et me taquine et quan ge pleure, queue ge la batret de bon cueur, met tu ma dit quine fallait battre pairsonne, alors ge me tes et ge me mes à étudié. Gé beau fère et me tapé sula taite ge sanbien que jen suis qun âne et que jnaprandrai rien. Ci jetai à ta plasse ge me trouver? i bien heu reuxe de pouvoir aller et vnir dans un gran parque omoin ge ne santirès pas toujour quelqun qui me regarde. Ge pourait me caché dans un quoin et ge pourait pleuré les larme de mon cœur. Gi ge pouvait te dir ce qui an ait de moi tu en orait pittié. À dam ge n# pas u toujour dupin à mangé, cet bien dure met cet bien plus dur dête seul. Toi tu ais bond toi tu veu bien que jtaime, olieu que les otre el rit...
(4) Cette lettre est reproduite avec toutes les fautes qu'elle contenait.
(Deux jours après.)
Genvoulais plus t'écrir ces si mal di ce que je t'écris que j'en é onte mes ojourd'hui jsuis encor plu triste quier et qules otes jour. Pourquoi donc quil ma regardé comme ca dan le blan des ieus, ca ma fait pleurer. Jlai demendé à madame qui ma fait tere en disant a ton frer que jaitais une sote. E bien oui, jsuis une sote; mes esque ces ma fote, jné pas étudié comme vous otes, jsuis une ignorente baite, ge Je set bien; mes quent il m'a fallu gagner mon pin et celui de ma métresse, je lé gagné ; ge ne devrait pas te dir ton ca mes jsuis si maleheureuxe que ge voudrait que quequun me fit du maie pour que ge puce crier. É iffaut que je reste issi si semenne sans te revoire. Eceque tu ne viendra pas. Vien ge ten pri. A propos de ca je dois te dir que ton père m'a amené ma mère. Ge ne la connaissais pas et ge croi que ge ne lémeré pas. Ge t'attant, adieu. Ton amie ,
CHARISTIE.
Note de 1829. — Plus de quatre ans s'étaient écoulés entre la date de la dernière de ces lettres rangée sous le no 7, et celle qui portait le no 8.
No 8.
VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISON
Bruxelles, 181 5.
Ma chère Alisbn, Tu dois savoir les funestes événements de notre campa-
gne, la défaite de Mont-Saint-Jean, qu'on appelle ici la bataille de Waterloo, Le désastre a été si terrible, que la plupart des familles atteintes ignorent encore les pertes qu'elles ont faites, et que toutes doivent craindre d'avoir été frappées dans cette fatale journée.
Qu'avez-vous dû croire, qu'avez-vous dû penser en ne recevant pas de mes nouvelles le lendemain de cette funeste bataille? Vous avez dû me croire mort, d'autant plus que notre régiment a été écharpé.
J'avais été assez grièvement blessé à la jambe pour ne pouvoir fuir ; car, c'est vrai, ma pauvre sœur, il y a eu une heure où la fuife s'est mise dans l'armée française*, mais cependant on ne s'est jamais battu avec un pareil courage, jamais avec une plus puissante résolution de mourir.
Mais quand le bruit de trahison a couru dans tous les rangs de l'armée, tout cet héroïsme s'est éteint devant ce nouvel ennemi que nous n'attendions pas, et auquel le Français n'est pas accoutumé. Mieux eût valu crier que cent mille ennemis de plus venaient d'arriver sur le champ de bataille ; nous aurions trouvé du courage contre eux.
Mais à quoi bon rappeler ce malheur? tu dois en savoir plus que nous qui sommes ici au milieu de nos ennemis, car je t'écris pour te dire que je vis, et que je suis en voie de guérison, bien que très-souffrant encore de ma blessure.
Quoique la colère de mon père, qui ne voulait pas que je me fisse militaire, ne se soit pas laissé fléchir un seul instant, je suppose qu'il n'apprendra pas sans quelque plaisir que j'ai échappé au désastre de Mont Saint-Jean ; je suis sûr du moins que ma mère accueillera cette nouvelle avec joie, et peut-être aussi une autre personne se souviendra qu'elle m'a dit :
« Revenez avec un grade, et vous me retrouverez capable de plaider votre cause, »
A-t-elle persévéré dans sa bonne résolution? Est-elle autre chose que la plus belle jeune lille de Paris?
Rt toi, ma pauvre sœur, toi que j'oublie pour te parler des secrets de mon cœur, où es-tu? Léopold se conduit-il bien dans la place que%son père lui a fait obtenir au ministère de la guerre? Mon père approuve-t-il toujours les projets d'union formés parle colonel Deslaurières ? Je l'espère pour toi qui aimes Léopold, et surtout pour Léopold qui t'aime.
Heureux celui qui t'aura pour femme, Alison, car tu es bonne, et douce, et belle, et tu aimes si bien!
Je le sais, moi qui hésiterais entre ma mère et toi, s'il me fallait demander seulement à l'une de vous deux sa bénédiction pour me porter bonheur dans la vie.
Et cependant, ma pauvre enfant, j'ai une fâcheuse nouvelle à t'armoncer : le colonel Deslaurières, blessé comme moi, prisonnier comme moi, vient de mourir à l'hôpital provisoire où on nous avait transportés ensemble.
C'est un grand malheur pour toi, ma pauvre Alison. Le colonel était rude et brutal; parti soldat, il avait fait son chemin de champ de bataille en champ de bataille. 11 n'avait pas, à la vérité, dépouillé toutes les habitudes grossières que lui avait laissées son manque d'éducation, mais il avait une rigidité de principes, des sentiments d'un honneur si élevé, qu'il eût maintenu son tîls dans une voie de probité et de bonne conduite.
C'est à toi surtout qu'il faut que je répète les dernières paroles qu'il m'a dites en mourant.
« Léopold, m'a-t-il dit, n'a ni vices ni vertus, c'est un être faible qui sera ce qu'on le fera. Je t'e&time «lieux pour
avoir résisté à ton père et t'être fait soldat, que je île lui sais gré de m'avoir obéi le jour où je lui ai proposé de se faire gratte-papier dans les bureaux de la guerre.
» Puisque avec un père qui allait se faire tuer au service de l'empereur, il n'a pas bondi d'indignation à ma proposition, c'est qu'il n'était pas capable d'autre chose.
» Mais enfin, si tout le monde ne peut pas être militaire, tout le monde doit être honnête homme, et si Léopoldne doit rien ajouter à l'honneur du nom que je lui laisse, j'espère au moins qu'il ne lui ôtera rien.
» Pour ça, je me fie à ta sœur, Victor ; la seule vertu de Léopold, c'est de l'aimer. Dis-lui que je le lui recommande comme ta mère t'a recommandé à moi.
» C'est une honnête fille, ta sœur, ça sera une brave femme, ça sera une bonne mère. G'est de ces femmes dont on devrait faire des saintes. »
Cet éloge de toi dans la bouche de mon vieux colonel mourant m'a fait pleurer comme un enfant ; alors il a ajouté:
« Je ne te recommande pas Léopold à toi, tu auras assez à veiller sur toi-même; tu as des qualités, beaucoup, mais prends garde qu'elles ne tournent d'un mauvais côté. Ce ne sera pas les autres qui te feront faire mal, ce sera toi-même, tant que tu te laisseras aller aux violences de ton caractère. »
Là-dessus il m'a donné quelques instructions relativement à sa fortune, qui, je crois, est bien loin d'être aussi considérable que mon père se l'imagine ; puis il a fermé les yeux en me disant : .
« .Maintenant, laisse-moi penser à mourir. »
Deux heures après, c'était fini.
Tu apprendras cette nouvelle à mon père et à ma mère,
Dis-la à Léopold ; elle lui sera moins cruelle dans ta bouche que dans une lettre que je lui aurais écrite.
Il est possible que je reçoive une réponse de toi avant qu'on dirige la colonne de prisonniers dont je fais partie vers le centre de l'Allemagne, car je ne puis croire à ce qu'on dit ici, que l'empereur a abdiqué une seeonde fois et qu'une seconde fois il va retourner en exil.
S'il en était ainsi, la cause de mes*dissentiments avec mon père aurait bientôt disparu ; car je t'assure que je n'hésiterais pas, sous le nouveau régime qui nous attend, à quitter la carrière que j'ai suivie malgré la volonté paternelle.
Je ne sais quand cette lettre t'arrivera ; je la confie à un officier autrichien qui se rend à Paris, et qui se trouve, par un bien singulier hasard, de notre connaissance. C'est le . prince de Morden, frère de la comtesse de Belnunce, dont mon père fait les affaires. 11 m'a promis d-e t'apporter ma lettre aussitôt son arrivée à Paris.
Adieu, ma chère Alison ; ma blessure est à peu près guérie, mais je ne m'en vante pas trop, de peur qu'on ne me trouve assez bien portant pour me faire partir.
Embrasse ma mère pour moi, tu sais qu'il ne m'est pas permis de rien dire à mon père. Si tu peux voir Charistie, dis-lui que si j'étais mort, elle, toi et ma mère, vous eussiez été les trois anges que j'eusse invoqués pour obtenir de Dieu que mon père eût pardonné à ma mémoire.
Adieu. Ton frère,
VICTOR BONSENNE.
No 9.