ALISON BONSENNE A SON FRÈRE VICTOR
As-tu donc raison, le bonheur reud-il égoïste et les malheureux seuls ont-ils de la pitié?
T'aurais-je écrit hier? Je ne sais. Pourquoi donc suis-je si empressée de te répondre aujourd'hui?
Est-ce donc parce que j'ai peur d'un terrible malheur ?
Mais non, je me trompe, et ce n'est pas possible, je suis folle, la jalousie m'égare. Non, je ne sais ce qui m'a passé devant le cœur, c'est comme un fantôme qui m'a glacée. Non, c'est une folie. ... parlons de toi.
Oui, c'est vrai (du moins Léopold me l'a conté); oui, mon père veut marier Charistie; mais tu te trompes si tu crois que c'est à l'appât d'une grande fortune et d'un grand
nom qu'elle cède : c'est (du moins Léopold me l'a dit aussi), c'est elle qui apporte à celui qu'elle épouse une fortune considérable : il ne s'agit pas de moins de quatre cent mille francs de dot.
Oh ! c'est bien quatre cent mille francs, Léopold me l'a assez répété ; il me l'a trop répété.
Ce n'est pas tout, elle offre à celui qui l'épousera une protection telle, que s'il est attaché à l'administration, il peut arriver aux emplois les plus élevés, grâce à son mariage.
J^ous sommes pauvres, nous, et ma dot atteindra à peine en capital le revenu de la dot de Gharistie. Cela ne t'étonnet-il pas que je sache faire un pareil calcul? c'est que Léopold me l'a fait.
Victor, Victor, suis-je donc envieuse, et cette fortune que je n'ai pas me blesse-t-elle ? Oh! non, non... Et cependant je ne sais, mais je souffre... je suis triste, et tu dois l'être aussi, car Gharistie ne t'aime pas ; Charistie a dit à mon père qu'elle obéirait...
Mais j'ai tort, ce n'est pas sa faute ; moi-même, écoutant les ordres de mon père , n'ai-je pas tout fait pour la détourner de son amour, ne lui ai-je pas dit que tu étais jajoux, emporté, léger?...
Mon père le voulait, il m'avait tant juré que c'était pour son bonheur et pour le tien ! Oh ! je suis bien coupable, va... j'ai fait plus que te calomnier, j'ai calomnié ton amour; parce qu'elle s'est plainte à moi, que tu ne lui écrivais pas, je lui ai dit que tu l'oubliais peut-être. Ah! je suis punie, cruellement punie.
Tu es malheureux, et je suis plus malheureuse encore que toi. Mon frère, il faut^que tu voies Gharistie, il faut que tu la rassures, il faut que cette fortune soit ton partage . Mais, mon Dieu! est-ce possible?
Que m'importe maintenant? le coup est porté. Mais je me trompe sans cloute, je me trompe; dis-moi que je suis folle, que la jalousie, que la crainte m'égarent... car ce serait trop affreux! Il faut que je te voie; en attendant que j'en trouve l'occasion, écris-moi, écris à Charistie, je lui donnerai ta lettre... je te le promets. J'attends.
Ta sœur,