LISE
No 18.
VICTOR BONSENNE A SA SŒUR ALISON
Ma chère Lise,
Ai-je bien compris ta lettre?... Quoi! tu pourrais supposer que Lèopold lut assez lâche envers toi pour avoir regretté un moment en lui-même cette fortune qui, m'as-tu dit, appartient à Gharistîe ?
Tu te trompes, Lise : l'homme qui t'aime doit te comprendre et savoir que tu es préférable à tous les trésors de ce monde; l'homme que tu aimes est assez bien partagé du ciel pour ne rien désirer au delà de ton amour.
Non, tu te trompes : c'est plutôt Charistie qui ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aimé, et qui cherche sans doute dans celui qu'elle épousera une fortune égale à la sienne.
Comme tu me l'as conseillé, je lui écris. Remets-lui ma lettre, tâche d'être présente quand elle la lira, tu verras bien mieux sa pensée que je ne pourrais l'apprendre par ce qu'elle me répondra,
Surtout, que si son amitié pour toi lui inspirait ces affreux ménagements avec lesquels on leurre et on brise le cœur d'un homme, dis-lui d'oser être vraie; c'est la seule preuve d'affection que je lui demande.
Je voudrais te voir ; n'y a-t-il aucun moyen d'y parvenir? En vérité, je n'ose plus me confier à Léopold.
Tu as raison, quand on souffre on se défie de tout, et tous les malheurs qu'on imagine se joignent dans le cœur au malheur réel qu'on subit. Pense à ce que je te demande, et tâche que nous puissions nous voir.
Voici ma lettre pour Charistie, lis-la. Tu vois si je t'aime.
No 19.
VICTOR BONSENNE A CHARISTIE.
(Incluse dans la précédente.)
Mademoiselle ,
Je dois croire que vous n'avez point reçu la lettre que je vous ai écrite; vous m'eussiez répondu. Celle que je vous écris vous sera remise par ma sœur, -et vous me répondrez, je l'espère.
Qu'est-ce donc que je vous demande ? Vous le savez, un mot qui décide de ma vie.
Le voulez-vous? voulez-vous que je vous consacre tout mon avenir ? m'aimeriez^vous assez, si vous m'aimez, pour attendre que je puisse vous offrir mon nom, pour attendre
que j'aie pu m'assurer une fortune égale à la vôtre? Vous n'avez pas ce courage ; ou plutôt, si vous ne m'aimez pas, osez me le dire, et je me résignerai à vous perdre.
Si l'espérance avec laquelle j'ai vécu jusqu'à ce jour doit m' être enlevée, n'hésitez pas à me le dire, il vaut mieux me i'arracher tout de suite que de me laisser ce lambeau d'illusion qui traîne après mon cœur et le déchire plus cruellement à chaque fois que je veux l'en séparer.
Et cependant, je le vois trop bien, non, vous ne voulez pas être à moi : ces fuites successives, ce silence absolu à mon égard, cette obéissance promise à mon père, tout ne me dit-il pas que votre indifférence, ou plutôt votre haine pour moi, ne cherche peut-être dans un autre mariage qu'un moyen d'échapper à la persécution de mon amour?
Pourquoi donc, convaincu comme je le suis que je ne dois plus espérer rien de vous , pourquoi vous écrire et vous importuner de l'expression d'une douleur et d'une passion qui vous paraît fatigante, sinon ridicule? Car vous êtes riche et belle, et la recherche d'un pauvre jeune homme qui n'a pour trésor que toutes les tendresses de son cœur et la volonté de vous faire heureuse, cette recherche vous blesse et vous importune.
Ah! oui, c'est vrai, pourquoi vous écrire?
C'est qu'on ne renonce pas sans désespoir à ce qu'on a rêvé comme sa part de bonheur; c'est que celui à qui l'on a dit : « Tu marcheras désormais dans la nuit, » se retourne longtemps vers le soleil, comme s'il pouvait emporter de ses rayons dans les ténèbres.
Enfin, si je reviens à vous pour vous dire encore : « Voulez-vous être ma femme? le voulez-vous? » c'est que vous êtes devant moi comme le juge suprême à qui l'esclave tremblant demande s'il faut vivre ou s'il faut mourir. Me com-
prenez-vous, Charistie? jugez-vous que je ne suis point fou parce que je vous tiens ce langage ?
Oh! je le crois, car si vous n'aimez pas, vous devez savoir que je vous aime. Oh! si vous m'aimiez, il me semble que j'éprouverais votre amour comme une joie céleste, je le sentirais en moi ! Ainsi le mien doit vous être arrivé au cœur...
Eh bien ! puisque vous savez que je vous aime, ayez pitié de moi; donnez-moi, avec l'espoir de vous plaire, le courage de tout faire pour vous mériter; ou bien dites-moi que je ne vous suis rien, et alors à quoi bon devenir quelque chose ? L'ambition est une vertu pour ceux qui aiment, ce n'est plus qu'un vice pour celui qui est seul. Je n'en veux pas...
Écrivez-moi. . . écrivez-moi. . ,
J'attends.
VICTOR BONSENNE.
No 20.