‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 23 sur 39 · LISE BQNSENNE A SON FRÈRE VICTOR · texte numérisé non relu

LISE BQNSENNE A SON FRÈRE VICTOR

Mon cher Victor,

Je t'envoie la réponse de Gharistie.

Que dois-je penser, que dois-je croire?

Fai-je donc plus d'ami, et toi-même as-tu donc des secrets que je ne puisse savoir?

Du reste, il n'importe, j'ai fait une faute, j'en subis la peine, c'est justice.

Je t'ai eagagé à écrire à Gharistie, je lui ai remis ta lettre ouverte comme tu l'avais envoyée.

Après deux jours elle est venue m' apporter sa lettre soigneusement cachetée.

— Pardonne-moi, m'a-t-elle dit, il y a dans cette lettre des choses que tu dois ignorer; c'est pour cela que je te la remets ainsi scellée.

J'ai paru si blessée, qu'elle a ajouté :

— Une faut pas m'en vouloir, mais la destinée m'a marquée pour le malheur ; et peut-être le mystère que je te fais aujourd'hui me coùtera-t-il ton amitié. Hélas! a-t-elle ajouté, est-il donc écrit que rien de ce qui est pur devant Dieu ne me restera?

En disant ces paroles elle s'est enfuie.

Voici sa lettre que je t'envoie; que peut-elle renfermer? quel secret si odieux va-t-elie t'apprendre, que je ne doive pas le connaître? Oh! serait-ce donc vrai, tout à fait vrai?...

As-tu vu Léopold depuis quelques jours? Il est parti, nous a-t-il dit, pour un voyage de peu de durée.

Un voyage, est-ce vrai?... Mon Dieu! mon Dieu!... est-ce possible?

Gharistie, qui ne sort jamais, est sortie hier avec sa mère, hier et ce matin, depuis que Léopold se dit absent.

Mon Dieu, je suis folle, n'est-ce pas, je ne sais ce que je dis... Mais, Victor, il faut que je te le dise, je suis jalouse! oh! ne sois jamais jaloux ; c'est affreux! c'est pis... c'est honteux !

A. voir ce qu'on imagine des autres, il semble qu'on peut

être accusé de tous les crimes qu'on leur invente. Et pourtant, j'ai raison... oui, depuis le jour où mon père a fait briller aux yeux de Léopold cette fortune de la belle Charistie, il n'est plus le même... Il est distrait, il rêve,. il semble regretter quelque chose.

Et puis, je les ai mis en face l'un de l'autre, il ne lui a point parlé... Pourquoi ce silence, lorsqu'il y a quelque temps encore, il avait envers elle la familiarité d un sincère ami?

Elle a été moins prudente, elle lui a reproché son silence !...

Victor, je sens que je m'égare, mais ces soupçons que je repousse avec horreur me reviennent sans cesse, ils m'atteignent partout où je suis. Au milieu d'une préoccupation profonde, ils traversent mon esprit, comme un cri jeté dans le silence de mon âme, comme un éclair qui perce le bandeau que je veux en vain garder sur mes yeux,

Ose-t-elle donc dans cette lettre t'avoner des sentiments, te dire des projets qu'elle craint de me laisser connaître ?

Tu lui as demandé la vérité ; Victor, à mon tour je te la demande. Tu me la diras sans faiblesse, sans pitié. Tu as subi les tourments de l'incertitude, tu me les épargneras.

Tiens, je t'envoie cette lettre dont le volume me fait peur... elle me brûle, j'aurais peur de commettre le crime de briser le cachet de ce papier... Je ne le veux pas... je ne le ferai pas; mais je compte sur toi pour tout me dire,

Ta sœur bien malheureuse ,

LISE BONSENNE,

No 22.

CHARISTIE A VICTOR BONSENNE.

(Incluse dans la précédente.)

Monsieur et ami,

Je vous dois une justification de ma conduite, je vous la donnerai.

Cette lettre, je la confie à votre honneur. Lise ne l'a point lue, elle ne l'eût pas comprise ; elle ne doit pas même savoir qu'il peut exister des choses pareilles à celles que je vais vous dire.

Victor, j'ai bien hésité, j'ai bien pleuré avant de me décider à vous écrire cette lettre; mais je me suis dit que si c'était là le plus pénible effort de la tache que j'ai entreprise, c'est aussi le seul moyen que j'avais de témoigner ma reconnaissance à votre père.

Je commence avec courage, j'espère qu'il ne me faillira pas pour aller jusqu'au bout.

Je vous écris à deux genoux devant l'image de Dieu, je lui demande si je fais bien, il me semble qu'il me répond que j'accomplis mon devoir, et j'obéis.

Écoutez, Victor, écoutez, vous ne pouvez pas être mon mari; ou plutôt, je ne puis pas, moi, être votre femme, porter votre nom, qui est honorable.

Il le faut, Victor, il le faut; mais mieux vaut cent fois que ce soit moi-même qui arrache de mon front le masque

qui le couvre, que de voir un jour, quand je serais votre femme, une main ennemie déchirer mon voile et ma couronne d'honneur, et une voix cruelle vous crier :

« Voilà ce qu'est et ce qu'a été la femme qui porte votre nom. »

Et pourtant, mon Dieu! vous savez si je suis coupable, vous savez si à l'heure où une main protectrice s'est tendue vers moi, vous savez si je l'ai repoussée, si je rie l'ai pas saisie avec transport; car, je le dis avec sincérité, non, je ne suis pas coupable, et cependant... oh! c'est horrible... horrible! horrible!

Mais il vaut mieux tout vous raconter. Hélas! vous ne pouvez me comprendre...

On m'a fait une nouvelle âme, une autre pensée, un langage que j'aime; mais tout cela posé sur un passé où le vice était la morale accoutumée, où l'esprit ne rêvait que basses tromperies, où le langage était hideux comme les actions.

Je sais, moi la jeune fille que vous appelez un ange, je sais les mots abjects dont on flétrit les femmes de la plus vile espèce... je sais...

0 mon Dieu! soutenez-moi dans cet ignoble récit! mais je vous aime trop pour ne pas vous le faire. Victor, je vous aime comme on aime un cœur grand et noble.

Ah! je vous plains de ce qu'il ne m'est pas permis de vous aimer...

Ah! vous eussiez trouvé le bonheur dans tant d'amour ;« mais cela ne se peut pas, cela ne doit pas être.

Hélas ! est-ce un bienfait que de m'avoir arrachée à la vie qu'on m'avait faite d'abord? Je ne sais; mais je souffre tant que je doute du bien, que je doute de la volonté de Dieu !

Écoutez, Victor, écoutez !

Je ne sais où je suis née ni de qui je suis née.

Mes premiers souvenirs remontent à une époque où je voyageais dans le Tyrol avec une troupe de bohémiens dont je faisais partie.

J'étais si mièvre et si petite, qu'on me montrait sur les places publiques où je faisais la culbute sur le tapis, avec mes autres frères et mon père. 11 faut vous dire que parmi ces troupes de bohèmes, peuplées d'enfants volés, on se dit tous de la même famille, pour attendrir les assistants.

On se servait de moi pour faire la quête, et un vieux. Hongrois, notre maître, me portait assise sut sa main tout autour du cercle où nous faisions nos exercices.

Dans cette chambre blanche où je vous écris, près de ces nobles livres qu'on m'a appris à lire, à côté de votre famille si calme, si sainte, après ces doux entretiens où parle un esprit si délicat, au milieu de moi-même qu'on a transformée et qui me plais aux chastes pensées, aux chastes vêtements, aux pures espérances, mes souvenirs, quand je veux les reprendre, me montrent enfant, couverte d'une guenille brodée, plutôt nue que vêtue, et souriant, de peur d'être battue, à qui me jetait une pièce de monnaie.

Quel âge pouvais-je avoir? je ne sais.

Je vivais comme on voulait me faire vivre.

La journée finie, je rentrais au centre commun de notre bande, où revenaient de leur côté les faux aveugles, les boiteux, les infirmes qui exploitaient la charité publique. Alors chacun rapportait son gain et contait ses exploits.

La première récompense que j'ai reçue a été un verre d'eau-de-vie, pour avoir détaché de la chemise d'un monsieur, qui m'avait prise dans ses bras pour m'embrasse^ l'épingle d'or qu'il y portait.

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Le reste de mes premières aimées se perd dans le même et perpétuel souvenir des mêmes scènes, si ce n'est que je me rappelle comme un chagrin constant de ma position qu'on me refusait à manger pour que je restasse l'enfant chétive qui intéressait la foule. Je me rappelle aussi que je commençais à être renommée par ma souplesse.

Nous parcourûmes ainsi toute l'Italie et le royaume de Naples; mais, à l'exception de quelques-uns de nos compagnons que nous avions recrutés à Bergame, nous étions tous Allemands ; c'est du moins la langue que nous parlions le plus usuellement.

Je vous parle là de ma première enfance. Quand je compare ce que j'étais alors avec ce que je vois des enfants de quatre à cinq ans, je juge aujourd'hui que je pouvais avoir cet âge.

Je suffoque, Victor, et il me semble que je vous en ai assez dit.

Ne voyez-vous pas ce que j'ai été, et faut-il aller plus loin?...

Oui, il le faut, je le veux.

Ces misères de l'enfance vous paraîtraient un malheur et non pas un crime... Oh ! c'est pourtant plus qu'un malheur... la vie qu'on apprend là est si épouvantable!

Je ne veux point vous en dire tous les instants; mais voici de ces choses dont vous n'avez point d'idée et parmi lesquelles je vivais chaque jour. Ce trait, je le choisis entre mille autres, non parce qu'il est le plus hideux, mais parce que j'y ai joué un rôle.

Gomme je vous l'ai dit, j'étais de la bande qui faisait des tours sur la place publique, mais je voyais tous les soirs une femme qui nous appartenait et qui jouait de la guitare. Elle chantait dans les rues avec un Italien qui l'accompa-

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gnait sur son violon et qui faisait des grimaces et chantait des chansons grotesques.

Cet Italien s'appelait Bufîali.

La Zachetta était la maîtresse d'un nommé Zabuloni, un Hongrois hideux et difforme comme un nain.

Victor, n'êtes -vous pas confondu? N'avez- vous pas déjà rejeté ma lettre avec horreur et dégoût?

Oui, Victor, c'est vrai, j'avais à peine six ans, et dans la boue humaine où je vivais, je savais cela ; je savais ce qu'étaient de pareils liens, comme vous saviez, vous, ceux qui vous attachaient à votre père et à votre mère.

Mais moi je n'ai ni père ni mère, et je savais cela, non point parce qu'on me l'apprenait, mais parce que je vivais ainsi au milieu du vice.

Oh! je continuerai, mon Dieu! je continuerai.., j'achèverai ce fatal récit jusqu'au bout.

Peut-être suffira-t-il seul à vous montrer ce que je suis... Non, voyez -vous, c'est une abominable chose que ce qu'on a fait de moi.

Oh! il fallait me laisser pourrir où je pourrissais. On donne la richesse aux pauvres, et ils en vivent; on donne la clarté aux aveugles, et ils s'en enivrent; mais on ne rend pas la chasteté à l'àme. On m'a appris à détester le vice, mais je le connais,, je l'ai vu... je ne puis pas l'oublier.,.

Oh ! qu'est heureuse la blanche fiancée ignorante et calme qui tend la main à son époux et lui dit :

« Devant Dieu, je vous donne mon âme comme je l'ai reçue de lui... »

Mais moi! voiles blancs, couronne virginale, vous vous saliriez sur mon front. Tendres respects de mon fiancé, amour pur de mon époux, vous vous saliriez à mon souvenir.

Non, non, "Victor... je mourrai repentante de l'enfance qu'on m'a faite; mais Dieu m'a refusé de mourir innocente. Mais que dis-je, et pourquoi donc ai-je tant de honte de vous écrire ce qui fut pour moi le sujet d'une conversation habituelle ?

N'est-ce pas pour vous guérir d'un fol amour? n'est-ce pas pour racheter, par un sacrifice qui m'arrache l'âme, la honte de ma misère?

Courage donc, et si je mérite jamais d'être remerciée et bénie pour une action de ma vie, c'est pour celle que j'accomplis aujourdhui.

J'achève donc...

La ZacheLta était belle et gagnait beaucoup d'argent qu'elle devait rapporter fidèlement à la bande.

L'Italien Buiïah était, dit-on, à la merci d'un écu pour tous les services qu'on pouvait lui demander, et la Zachetta l'avait plus d'une lois accusé de ne pas rendre un compte exact de ce qu'il gagnait. Soit qu'il voulût se venger de la Zachetta, soit que la somme d argent qu'on lui oûrît eût tenté sa cupidité, il entraîna la chanteuse dans un rendezvous, où elle reçut trente sequins et une chaîne d'or; il eut pour sa part dix sequins.

Eh bien, Victor, est-ce là une femme que vous puissiez épouser, celle qui vous raconte de pareilles choses, et qui comprit la portée de l'entretien suivant? Lisez, si vous en avez le courage l je n'avais pas de coin assigné dans notre grange pour y dormir. Le soir venu, je restais à l'endroit où je me trouvais, le corps sur le plancher, la tète sur le pied d'un matelas, quelquefois rencpgnée à l'angle d'un mur, et là je dormais. Ceux qui voulaient passer me dérangeaient avec le

pied, et je dormais où on me poussait.

Or, un soir que je m'étais glissée du côté de la paille fraîche de la Zachetta, car on avait des attentions pour elle à cause de son succès, la nuit devait être longue et bonne, car le lendemain nous n'avions pas à travailler, nous étions à la veille delà Fête-Dieu des chrétiens, et il était défendu aux saltimbanques et aux chanteurs de paraître dans les rues.

L'espoir de bien dormir et la crainte que la Zachetta ne me chassât de près d'elle me tenaient éveillée; mais elle était si occupée de l'action qu'elle méditait, qu'elle ne me vit pas.

Buffali, l'Italien, se glissa bientôt auprès d'elle, et voici ce qu'ils se dirent :

Mais comment vous répéter ces explications?...

L'embarras que j'éprouve est étrange, Victor; je veux, et c'est ma volonté bien formelle, je veux vous enlever le pouvoir de croire à la possibilité d une union entre nous, et pour cela je n aurais qu'a vous parler la langue qu'on m'a apprise dans mon enfance, mais je n'ose pas; je me sens la force de me remettre en présence de pensées que je déteste, mais jamais je n'oserais écrire aucun de ces mots familiers à la mendicité débauchée de nos pareils.

Sachez donc que Buiïaii, après avoir interrogé la Zachetta sur le rendez-vous qu'il* lui avait procuré, reçut d'elle les dix sequins promis, et lui conseilla de quitter la bande, se faisant fort de lui trouver des occasions de gagner encore plus d'argent.

J'écoutais, non pas tant avec l'avide curiosité de l'ignorance inquiète, que pour pouvoir appuyer ma dénonciation de preuves; car j'avais déjà pris ma resolution à ce sujet,

Du reste, Victor, si vous cherchiez dans cette action la preuve d'un vice de plus, vous vous tromperiez beaucoup,

C'était un des devoirs sacrés de nous tous, entants et vieillards, de veiller à ce que personne n'abandonnât la société.

Nous devions partir le lendemain et nous réunir tous à quelque distance de Trieste, en sortant par petites bandes, les uns d'un côté, les autres d'un autre côté de la ville.

La Zachetta était de notre détachement et accompagnée par Zabuloni, le nain hongrois ; il n'y avait aucun moyen qu'elle pût demeurer dans la ville, où nous l'eussions retrouvée; elle convint avec Buffali qu'elle fuirait de notre première halte, et lorsqu'on se disperserait pour aller dans les hameaux voisins.

Déjà dissimulée et patiente, je gardai mon secret, et je me réservai de parler au moment favorable.

Deux jours après, nous partîmes.

Nous nous rendîmes aux environs d'un petit bourg entouré d'un bois assez fourni, et nous nous arrêtâmes dans les ruines d'un couvent qui avait servi à loger des troupes républicaines qui l'avaient brûlé et pillé.

Nous étions dans une salle qui avait servi de réfectoire, et l'on parlait de se distribuer les travaux du lendemain. Buffali demanda pour lui et Zachetta un gros bourg situé à deux lieues de là, et dans lequel il y avait une foire considérable.

Le père proposa de nous y rendre tous; mais Bulfali et Zachetta ne voulurent point, sous prétexte, disaient-ils, que nous nous nuirions les uns aux autres ; et comme tout le monde était d'un avis contraire au leur, Zachetta déclara qu'elle n'irait pas si on y allait.

— Mais pourquoi, lui dit enlin Zabuloni, ne veux- tu pas que nous allions tous ensemble?

— Parce que, m'écriai-je, elle ne pourrait pas s'échapper avec Buffali.

Cette accusation, portée par une enfant de mon âge, appela l'attention de toute la bande aussi bien qu'eussent pu le faire les paroles d'une personne plus âgée. Zachetta en perdit contenance, l'Italien Buffali voulut me faire taire; mais Zabuloni lui eut bientôt imposé silence, et alors on me demanda comment j'avais appris ce secret.

Ce n'est point pour vous raconter ce projet de fuite et la part que je pris à sa punition que je me suis déterminée à vous dire toutes ces circonstances ; ceci n'est que la misère du pauvre vagabond qui manque à la solidarité des iatérêts communs.

Ce qu'il y a d'effroyable dans cette circonstance, c'est qu'indépendamment des projets de fuite, on m'en demanda les motifs; c'est qu'il me fallut dire non-seulement les projets à venir, mais encore la faute passée ; et puisque je tiens ce voile que j'ai tant de peine à déchirer tout à fait, tant j'ai de honte à vous montrer l'impudicité de ces premières années de ma vie, laissez-moi le faire retomber jusqu'à mes pieds, pour vous dire que rien ne m'embarrassa dans le récit de cette faute, et que je vis s'appliquer à la malheureuse Zachetta une loi qui la punissait cruellement, non . pas pour ce qu'elle avait fait, mais parce qu'elle en avait soustrait le salaire au trésor commun. Le soir même elle fut fouettée publiquement par toute la bande.

Quant à Buffali, qui n'était qu'un chanteur étranger à notre caste, qu'on avait loué à cause de son talent sur le violon, il fut simplement renvoyé.

Mais sa punition fut d'autant plus terrible, que le nain Zabuloni l'atteignit à une demi-lieue de notre halte, et je me souviens que quelques jours après nous entendîmes ra~

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conter, à un village peu distant de celui-là, qu'on avait trouvé dans un fossé de la roule le corps d'un vieux chanteur italien tenant encore dans ses mains son violon, le nez chargé de son énorme paire de lunettes, et la tête coiffée de son immense perruque d'étoupe.

Nous trouvâmes la chose fort plaisante, et ce fut pour nous un long sujet de rire.

Ainsi vous le voyez, le vice... le crime.,, la vénalité... le sang... le meurtre..... et tout cela accepté comme la vie usuelle, comme le devoir, comme la loi.

Ne m'en demandez donc pas davantage.; avez-vous besoin que je vous dise que j'ai vécu jusqu'à l'âge de quatorze ans dans cette société immonde, où les plus jeunes et les plus vieux ont le même langage et souveut les mêmes vices... Assez... assez... Oh! n'est-ce pas que vous ne voulez pas que je m'étreigne le cœur jusqu'à en faire tomber goutte à goutte la honte de cette horrible vie.

Déjà, n'est-ce pas, vous ne m'aimez plus ; déjà vous avez honte de m'avoir aimée un moment ! je n'ai pas besoin de vous dissuader davantage d'un projet dont vous rougissez déjà.

N'en parlons donc plus; j'ai rempli mon devoir, affreux devoir pour lequel votre père seul peut me remercier ; devoir honteux que j'ai accompli envers vous au iisque d'être punie par vos mépris pour l'avoir accompli.

Oh! que vous êtes heureux et injustes, vous autres qui vous plaiguez des tristesses de la vie !

Mais tout vous est compté à honneur : aimer votre père et votre mère, obéir à leur expérience, accepter la volonté de celui qui vous a donné la vie, celle du corps et celle de raine, et qui les a toutes deux nourries d'un pain libéral et d'une saine pensée ; ce sont là vos devoirs et on vous ea

fait des vertus; on vous fait une vertu d'être bon, d'être heureux, et vous trouvez cependant que cela est difficile.

Oh! mais que seriez-vous donc, s'il vous fallait faire ce que je fais aujourd'hui, puiser en vous-même le courage de vous dégrader devant celui que vous aimez, et de lui dite :

« Tu me crois belle ; non, regarde-moi mieux, je ne suis qu'un hideux squelette paré de couleurs plâtrées! »

Et je le fais, moi, cependant ; je le fais, parce que je vous aime, Victor, et j'espère qu'un jouf viendra, où vous me plaindrez pour ce que j'ai été, où vous m'estimerez pour ce que je me serai faite.

Maintenant, adieu, et véritablement adieu.

Je vous crois trop généreux pour que vous pensiez à me revoir après ce que je vous ai dit.

Ne me répondez pas, je vous en supplie, ne me regardez jamais : je ne sais si je n'en mourrais pas de honte.

Adieu, Victor, adieu. Oh! si un ange venait et s'il me disait :

« Tu seras la plus belle de toutes les femmes, tu seras la plus riche, tu seras mariée à un homme d'un nom illustre et d'un rang élevé, et cela dans peu de jours, et cela malgré ta vie passée, et avec «elui que tu aimes ; ou bien, si tu le préfères, tu seras une pauvre jeune fille qui aura vécu dans l'innocence et l'humilité, mais qui pourra, sans crainte, sans regret, tendre la main à un honnête homme ; choisis ! »

Oh! Victor, je le jure, cette fortune fût-elle celle d'un prince, ce rang fût-il celui d'une reine, et ma beauté dûtelle ne jamais se flétrir; beauté, couronne, trésor, je laisserais tout pour pouvoir, le front et le cœur calmes sous ma couronne virginale, l'âme blanche sous mon voile blanc, marcher avec vous au mariage que vous me proposez, et

cela dussé-je mourir au sortir de l'église, mais sûre d'être pleurée par vous.

Mais comprenez-moi, Victor ; vous sentez-vous le courage de donner fièrement la main à une femme de qui Ton peut dire, lorsque vous passerez entre la haie des curieux qui assisteront à votre mariage :

Mais j'ai vu cette fille tendre la main à l'aumône ! Mais je l'ai vue sur les places publiques réjouir pour quelques sous la curiosité des portefaix du coin !

Et qui sait si d'autres injures ne m'arriveront pas?...

Calomnies, je le jure, mais calomnies contre lesquelles personne ne peut me défendre, pas même moi, et vous moins que tout autre.., Vous y succomberiez et j'en mourrais...

Non... non... cela n'est pas possible !

Adieu, Victor, adieu...

Voilà un mot que je répète sans cesse et que je ne me sens pas le courage d'écrire pour la dernière fois.

C'est que, je le sais, une fois que cette lettre sera partie, une fois que ce mot suprême qui me lie encore à vous, en m'avertissant qu'il faut m'en séparer pour toujours, sera dit; c'est qu'une fois que je n'ajirais plus à vous dire : — — « Adieu, ne pensez plus à moi, ne m'aimez plus... » je n'aurai plus rien à vous dire dans ce monde... plus rien! plus rien, car vous ne m'aimerez plus, vous me mépriserez...

0 misère de ma vie, désespoir éternel, ineffaçable... oh ! qu'il valait mieux me laisser là où je vivais, dans la quiétude du vice, que de m'apprendre la vertu pour me dire après :

« Tu n'en auras point, tu n'en auras jamais la récompense! »

Adieu donc, Victor... adieu. Votre père doit être content, je lui ai bien largement payé ma dette de reconnaissance. Je signe du nom que je portais autrefois.

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