‹ Les amours de Victor BonsenneChapitre 26 sur 39 · MARIE · texte numérisé non relu

MARIE

P. S. Sans m'en apercevoir, je viens de reprendre mon nom d'autrefois. Faites, ô mon Dieu, que ce ne soit point un funeste présage pour ma vie !

No 27.

LEOPOLD DESLAURIERES A CHAR1STIE.

Mademoiselle,

Pardonnez- moi d'oser vous écrire ; mais peut-être m'excuserez-vous si vous consentez à lire ma lettre tout entière.

A peine me connaissez-vous, quoique M. Bonsenne m'ait chargé de m'occuper de quelques intérêts pécuniaires qui vous concernent.

Cependant cette confiance d'un homme si vénérable doit vous assurer que je ne suis pas tout à fait indigue d'être considéré par vous comme un ami. Ce titre, je vous le de-

mande, je veux le mériter, et alors même que vous me le refuseriez, je le prendrais.

Oui, mademoiselle, et pardonnez à mon audace, ce n'est pas vainement que j'ai appris à vous connaître, ce n'est pas sans vous admirer que j'ai été instruit et des malheurs de votre existence et de la sublime expiation par laquelle vous avez racheté un malheur dont vous êtes innocente.

Victor m'a lu votre lettre ; soyez honorée comme une sainte, et pour votre noble conduite et pour votre noble aveu.

Vous ne me connaissez pas , mais je vous connais, et je me mépriserais comme le' dernier des hommes si je ne me faisais un devoir de proclamer, partout et tout haut, le respect que vous m'inspirez.

C'est en cela du moins que, mon dévouement dût-il vous déplaire, je me ferai votre ami; oui, votre ami. Ne faut-il pas que quelqu'un le soit, lorsque les cœurs sur lesquels vous comptiez semblent prêts à vo^s manquer?

Oh! mon Dieu, comment se fait-il qu'il y ait un homme en qui vous avez eu foi, un homme que vous avez aimé, et que cet homme s'éloigne de vous au moment même où vous venez d'acquérir des droits plus saints à son amour , à son estime, à son respect !

Non, je ne l'accuse pas, et je ne veux pas l'accuser; si je vous écris, c'est que le silence de Victor peut être pour vous un coup mortel.

Je ne discute pas, je ne veux pas discuter la valeur des préjugés aveugles et étroits auxquels il obéit ; mais il me semble que je dois protester contre un pareil abandon, au nom de tous les cœurs qui ont l'intelligence des grands sacrifices.

Mais que serait donc ce monde et que deviendriez-vous,

si tous les cœurs étaient aussi égoïstes, si tous les esprits étaient aussi pauvrement étroits? Pardonnez-moi la sincérité de ces paroles contre des personnes que vous estimez, que vous aimez peut-être encore, malgré ieur froid abandon.

Mais je ne puis assez vous dire aussi mon indignation, elle m'emporte, elle me fait oublier à moi-même que je les ai nommés mes amis.

Mais peut-être ce langage vous déplaît-il; pour une âme comme la vôtre, la colère même la plus juste est un tort. Oui, vous avez raison, mademoiselle, il ne faut pas blâmer ceux qui vous méconnaissent ; il faut les plaindre.

Malheureux Victor! il n'a pas compris quelle âme s'était donnée à lui! il n'a pas senti qu'un amour comme le vôtre était une de ces faveurs du ciel qu'on ne peut mériter qu'en les acceptant à genoux et avec reconnaissance !

Et vous que le sort a déjà injustement partagée, comment se fait-il que votre cœur ait cherché celui à qui la nature avait refusé le sentiment de votre vertu et le pouvoir d'apprécier l'inexprimable sublimité de votre conduite envers lui? C'est trop de malheur !

Ah! le cœur a de cruelles erreurs! Mais puis-je, moi, vous accuser d'aveuglement, lorsque près de vous il se trouvait une âme sympathique à toutes les hautes pensées, pieusement dévouée à tous les nobles sacrifices, et qui vous a méconnue, et qui a cherché à côté de vous une compagne?

Sans doute Alison est bonne et mérite qu'on la respecte; mais elle est comme les autres : tout ce qui sort de la vulgarité des devoirs usuels est au-dessus d'elle, et je frémis en vous le disant, mais cela est trop vrai, vous n'avez plus de protecteur, vous n'avez plus d'amant, et du jour où elle

soupçonnerait ce qui vous fait si supérieure à mes yeux, vous n'auriez plus d'amie.

Pauvre Charistie!...

A mesure que je vous écris, je sens le courage me manquer.

Pourquoi vous dire toul cela? pourquoi vous porter des coups si sensibles, ou rouvrir des blessures si récentes ? N'est-ce pas un crime? Non, mademoiselle, non... car j'ai à vous offrir, à côté de tous ces amis qui vous trahissent, un cœur qui se donne à vous.

Que voulez- vous dun ami, qu'attendez vous d'un frère? dites-le, et je suis prêt à tout.

Oh ! pauvre Victor, âme étroite et faible,., il hésite à vous donner son nom... son nom ! Un nom honnête sans doute, mais obscur.

Ah î que je voudrais que le mien fût encore plus honoré qu'il ne Test! que je voudrais qu'il eût, outre l'éclat des belles actions de mon père, l'éclat de la fortune et celui de la noblesse?... Avec quel orgueil je le mettrais à vos pieds et je vous l'offrirais.,, mais que dis- je? daigneriez- vous descendre jusqu'à moi?. . et d'ailleurs, suis-je libre encore?

Oui, je le suis, heureusement. Et ne fussic-z-vous pour moi qu'une inconnue, je dis encore : Heureusement je suis libre î

Non, jamais je ne consentirai à entrer dans une famille qui vous méconnaît à ce point, dans une famille qui n a pas un idée généreuse. Et je le sens assez tôt pour moi, je serais mal à l'aise au milieu de ces cœurs froids et égoïstes. J'y souffrirais, j'y mourrais.

Ne vous ont-ils pas déjà frappée d'un coup terrible, vous, ange racheté, martyre et sainte?

Oh ! que c'eut été une félicité incomparable que de pou-

voir vous aimer, que d'oser vous le dire et que d'entendre votre voix céleste répondre :

— J'accepte votre amitié, votre dévouement, et je crois à votre amour!...

Pardonnez-moi... pardonnez -moi... mais ma tête brûle, mon cœur bout, ma main tremble...

0 Charistie, je vous aime!... je vous aime!...

LÉOPOLD DESLAURIÈRES.

LEOPOLD DESLAURIÈRES A M0R1NLAID.

Cher careassine, intrépide tire-botte, tu as donc une chaumière et un cœur à toi, que je ne t'ai pas trouvé hier lundi h la chaumière du Mont-Parnasse, et parmi nos danseuses de ce lieu délectable?

J'avais une grande nouvelle à t'annoncer.

Ami sur, Au cœur pur, 0 très-laid Morinlaid !

Mon poulet est parti, et la belle des belles l'a reçu.

J'ai joué le tout pour le tout. La blague est bien faite... là... parole d'honneur, c'est du vaporeux forcené. 11 y a, dans ia lettre, du Benjamin Constant et du Staél en fricassée.

Viens donc me voir; depuis deux jours que mon épître est partie, je n'ai rien vu qui m'annonce qu'elle a reçu ma lettre.

La crois-tu capable de la montrer à Victor? Il est brutal et je compte sur toi pour mon affaire, s'il se fâchait; car j'ai mis les pieds dans le plat, j'ai abîmé toute la sainte famille.

Après tout, ce sera un coup d'épée , et là-dessus je ne le crains pas plus qu'un autre. Après tout, quatre cent mille francs de dot, ça vaut bien quelques risques...

Dans tous les cas, tu es mon témoin, c'est une affaire au premier sang... J'ai ma petite botte de bas-ventre... c'est entendu. Mais tout ça ne fait pas les affaires.

11 faut que tu fasses suspendre toute espèce de poursuite pour nos charmants billets à ordre. La petite n'y comprendrait rien, je le sais ; mais pater Bonsenne, ce vieillard vénérable, serait capable de me mettre à la porte s'il soupçonnait le mauvais état de mes affaires.

Mais le terrible Durand, cet indigne coupe-jarret en papier timbré, consentira-t-il à me laisser un peu tranquille? C'est ton affaire, à toi qui sers à la fois les Muses et Thémis.

J'en reviens à ma lettre... C'est superbe... Vrai, il y [a de quoi monter la tête à Charistie, à la rendre folle de moi.

Comprends-tu cet imbécile de Victor qui fait de la susceptibilité parce qu'elle a été mendiante, bohème?... voilà tout... oui, tout... Mais on peut croire, on peut dire beaucoup d'autres choses, et, vérité ou mensonge, tout ce qu'on croira sera dit, tout ce qu'on dira sera cru.

Victor n'a-t-il pas eu la sottise de me répondre : « La femme de César ne doit pas être même soupçonnée. » Imbécile.

Eh mon Dieu! mon Dieu! j'ai tort de rire de ce que je

fais... c'est fort sérieux, et je crois au fond que j'ai pris le côté honorable de la question. Là, vrai, parole d'honneur, cette pauvre enfant ne peut pas être responsable de ce qu'on a fait d'elle dans son enfance.

Et on la plante là !

De la part de M. Bonsenne, c'est la dernière des bêtises; je sais mieux que personne qu'il n'est pas riche, et qu'il aurait eu grand besoin de la dot de Gharistie pour se rafistoler un peu.

Mais conçois-tu cet imbécile de Victor, qui me fait confidence de toute l'histoire de Charistie pour me détourner de penser à elle !

Alisonne s'y était pas trompée : elle avait jugé du premier coup d'œil que les quatre cent mille francs m'avaient touché au cœur. Alison est bien, en vérité, la plus raisonnable de la famille ; elle a compris que véritablement il y avait là une position très-capable de tenter l'ambition d'un brave garçon.

Aussi, quoique je m'attende à du dépit, à des larmes, je suis convaincu qu'elle se fera une raison. Dans tous les cas, elle doit être charmée d'être débarrassée du voisinage de Charistie; c'est un service que je lui rends, car tant que mademoiselle Lambert sera là, il est certain qu'elle n'aura pas une grande chance de se marier.

J'avoue cependant que je suis fort embarrassé de lui dire...

Morinlaid ! Morinlaid ! Morinlaid i . . .

11 me vient à l'instant même une idée sublime... là, tout de suite, pendant que je t'écris... Je la tiens, vois, c'est superbe !

Ecoute donc, mon Morinlaid, vertueux ami ; à bas les gibelottes de lapin, et trônons ce soir chez Beauvilliers, où

nous mangerons des rognons au vin de Madère en mon honneur...

Il y a une idée de vaudeville là dedans... nous en parlerons à Crétu... Non, je ne m'excuserai pas, non, je ne me retirerai pas. Je me ferai chasser.

Comprends-tu?...

Eh non! tu ne comprends pas, automate que tu es!

Voici le plan... plan admirable... Plan ran plan... plan - Tu es mon ami (ceci est vrai), tu m'as prêté de l'argent (l'invention commence), je ne te l'ai pas rendu ; ceci pourrait être vrai si tu m'en avais réellement prêté.

Tu m'as accordé du temps, je ne me suis pas acquitté davantage... Alors tu viens prier M. Bonsenne de me faire des remontrances... et de s'interposer pour te faire solder...

Tu m'abîmes, tu dis que je suis un tant soit peu coureur, que j'ai des maîtresses.

Dis tout ce que tu voudras, mais ne nomme personne... ni Sophie... ni...

Si tu pouvais venir un soir et lâcher tout cela devant Alison, ce serait un coup de maître.

Je surviens le lendemain... Mine atroce du père, bouderie désespérée de la fille, froideur, etc Je me pique, je

«m'emporte, je me retire, je ne reparais plus, et voilà l'affaire bâclée. Quant à Gharistie, je trouverai le moyen de la revoir ou de lui écrire.

Voyons, viens donc me voir, ou dis-moi où tu perches maintenant.

J'ai su à ton hôtel que tu ne rentrais plus de la journée.

Je suis allé au café des Variétés, madame D... m'a demandé ton adresse. J'ai compris la cause de ton absence à la façon dont elle s'en inquiétait.

Je me suis souvenu à temps que j'avais oublié où tu de-

meurais, et tu peux dormir en repos, de ce côté du moins. Puisque tu es panne à ce point, cher fiston, dépêchons-nous, trémoussons-nous.

Commence, sitôt ma lettre reçue, par me démolir dans l'esprit des Bonsenne. Dis donc, un titre comme celui-ci serait assez piquant : les Avantages de V inconduite... C'est drôle. Nous parlerons de ça.

Dans tous les cas, n'oublie pas qu'il y a fricot général des gais Enfants de la lyre, jeudi, chez Grignon. Il faut que je te voie d'ici là, et que notre première botte soit portée.

A bientôt, roi des chansonniers et des séducteurs... Eu fais-tu des farces! Potier n'est qu'un enfant auprès de toi. A bientôt. Ton ami,

LÉOPOLD DESLAURIÈRES.

No 29.

MONSIEUR BONSENNE A M0RINLA1D.

Monsieur,

Je me suis présenté plusieurs fois chez vous, sans pouvoir vous rencontrer.

J'ai cependant besoin d'avoir un entretien avec vous.

Veuillez m'indiquer un rendez- vous, je vous en serai infiniment obligé.

J'ai l'honneur, etc.

RONSENNE,

No 30.

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