VICTOR B0NSENNE A LEOPOLD DE SLA URI ÈRES
Que deviens-tu donc, mon cher Léopold? il est donc impossible de te trouver? Je suis passé trois fois chez toi hier.
En vérité, si Ton ne m'avait pas dit que tu étais rentré cette nuit, j'aurais cru à un malheur.
Tu es sorti de la maison avant-hier, très-fâché, très-furieux; je le conçois, l'accueil qu'on t'a fait a dû te blesser. Il faut que je t'en explique la raison.
11 paraît que la veille un certain M. Morinlaid est venu voir mon père, qui se trouvait dans le salon avec ma mère et ma sœur ; il lui a parlé d'argent qu'il t'avait prêté.
Ce monsieur t'en veut beaucoup ; car, malgré la présence de ma sœur, il s'est mis à déblatérer sur ton compte et en a dit assez pour que mon père ait été obligé de lui imposer silence. Alors, il s'est retiré sans vouloir en dire davantage.
Yoilà la cause de cette froideur qui t'a si fort blessé.
C'est Alison qui m'a raconté cela. Je l'ai si bien prêchée, qu'elle est toute prête à croire que ce sont autant de mensonges; mais pour cela, il faudrait que tu vinsses la voir.
Quand on aime, on ne demande pas mieux que de se laisser persuader, et quelques paroles de toi suffiront pour détruire l'effet des indiscrétions de ce monsieur, si toutefois ce ne sont pas des calomnies. Au reste, j'espère pouvoir mieux te défendre d'ici à quelques jours.
Gharistie part, elle quitte Paris, -et alors je pourrai retourner près de mon père, rentrer dans ma famille.
Ah! cela me spra une consolation dans l'affreux malheur où je suis.
Mais comment mon père, qui savait tout cela, ne m'a-t-il pas averti plus tôt, car il savait mon amour? Peut-être a-t-il cru qu'il lui suffirait d'un mot pour détruire la passion qu'il voyait en moi. 'Ce mot, je l'ai entendu... ce mot, il a brisé toutes mes espérances, éteint tous mes rêves de bonheur, mais il n'a pas tué mon amour !
Le crois-tu Léopold, il est des heures où je me demande si l'expiation de Charistie ne Ta pas purifiée, et si ce n'est pas une austérité plus cruelle que juste qui me fait repous- .ser jusqu'à l'idée de lui donner mon nom. Comprends-tu que je puisse avoir ces doutes, ces incertitudes?
Oui, c'est vrai, je l'aime encore comme un insensé! Heureusement la raison me revient, et lorsque je songe qu'il pourrait arriver qu'un misérable eût le droit de montrer du doigt la femme qui porterait mon nom et de dire : On l'a vue chantant dans les rues, peut-être à vendre, et peutêtre vendue à qui la voulait acheter!
Horreur !
Et qui sait s'il ne s'en trouverait pas un qui oserait raconter des aventures inventées... mais que personne ne pourrait démentir, et qui, dans l'embrasure d'une fenêtre de salon, ferait rire d'indignes auditeurs des détails de cette vie passée, tandis que je serais là...
Oh! non... non... non, c'est impossible. Si j'avais cette folie, j'en mourrais, ou, je ne sais, il arriverait peut-être une heure où je la tuerais... Cette pensée me rend fou.
Mais une pensée qui me dévore également, c'est l'inquiétude de ce qu'elle va devenir... Que décider? que faire?...
Oh! viens me voir, Léopold, viens me voir; j'ai besoin d'un ami qui me conseille, qui m'éclaire, qui m'encourage.
Céderas-tu à un sentiment de susceptibilité pour un moment de froideur dont je t'ai dit la cause, et nous laisseras-tu seuls au moment où un malheur pareil nous frappe tous? car ma sœur, sans savoir de quoi il s'agit, pleure de se voir ainsi séparée de Gharistie.
Reviens donc, je t'en prie; tu sais assez, et depuis assez longtemps, quels sont nos sentiments pour toi. Sois donc indulgent; c'est à ceux qui, comme toi, sont sans reproche de pardonner aisément à ceux qui n'ont pas été justes. Ton ami,
VICTOR BONSENNE.
Np 31.
LÉOPOLD DESLAURIÈRES A VICTOR.
J'ai lu ta lettre, mon cher Victor, elle m'a touché jusqu'aux larmes, mais elle ne m'a pas consolé; j'ai trop compris quelle est la valeur des sentiments que ta sœur et ton père m'ont fait voir pour que tu puisses me tromper à ce sujet.
Non, Victor, ton père n'a pas pour moi la moindre estime, Alison le moindre amour.
Quoi! à la première parole d'une indigne accusation, on me condamne! car c'est m'avoir condamné que de m'avoir accueilli -comme un coupable. Nulle voix ne s'est élevée pour me défendre, car tu n'y étais pas, Victor.
220 LES AMOURS DE VICTOH BONSENNE.
Oui, je suis blessé, et d'une façon plus cruelle que tu ne penses. C'est un mal irréparable qu'on m'a fait.
Le doute qu'on a si aisément accepté contre moi, on me Fa inspiré volontairement. Ce n'est pas ma faute, je ne l'ai pas voulu ; je n'ai pas été au-devant de ces sentiments ; je n'ai pas écouté les sots propos, les mensonges, les calomnies d'un étranger, non, ce sont ceux que j'aimais qui ont eux-mêmes pris soin de me dire :
« De longs jours de probité, d'honneur, de dévouement, des preuves irrécusables de tendresse et d'affection constante; l'estime de tous ceux qui vous connaissent, tout cela n'est rien pour nous. Un inconnu, un misérable, un ennemi vous accuse, c'est assez pour nous. Vous devenez immédiatement suspect. »
C'est affreux, Victor, et Ton s'arrête incertain et épouvanté au moment d'entrer dans une famille chez laquelle on est sûr de rencontrer de pareilles dispositions. Non, Victor, un homme d'honneur ne peut accepter une semblable opinion de lui-même.
Quel avenir me préparerais-je si je ne ressentais pas profondément, je ne dirai pas une telle insulte, mais un tel manque d'estime et d'affection?
Il n'est presque aucun lien dans le monde qui n'exige de la confiance, si on ne veut pas le voir bientôt brisé. Les plus vulgaires, ceux qui lient le maître au valet, seraient insupportables si le maître pensait avoir atfaire à un fripon, si le serviteur se sentait sans cesse soupçonné ; ils se quitteraient au bout de vingt-quatre heures.
Que serait-ce donc, mon Dieu, lorsque la confiance manquerait entre un père et son gendre, entre une femme et son mari? Ce serait se précipiter en aveugle dans une vie impossible, aussi fatale, aussi déplorable, aussi torturée
pour celui qui soupçonne que pour celui qui est soupçonné.
Le mariage est une chose sainte et grave, mon cher Victor; on peut se tromper sur le choix qu'on fait, mais du moins faut-il avoir l'excuse d'une erreur entière.
Celui à qui une femme donne sa vie, celle à qui un homme apporte l'honneur de son nom, doivent tous deux être l'un pour l'autre purs et intacts. Aucune appréhension ne doit troubler la femme qui entre dans la maison de son mari; de même qu'il doit pouvoir regarder, la tête haute et le regard assuré, dans le passé de sa femme.
Moi, je l'avoue, j'ai cette foi, cette assurance ; ta sœur est pour moi la vierge au voile sans tache. Mais ce que j'éprouve, je ne l'inspire pas.
C'est un malheur, un malheur affreux; j'en ressens le désespoir le plus violent, mais je ne puis méconnaître cette vérité.
Qu'ai-je de mieux à faire que de m'y soumettre?
Hélas! Victor, mon ami, toi que j'espérais appeler mon frère, il le faut, tu dois me comprendre, toi dont le cœur est infiniment susceptible; tu es le meilleur juge que je puisse choisir.
Que veux-tu que je fasse, si ce n'est de me résigner ? Je le ferai avec courage. J'en ai besoin, car on ne souffre pas plus que moi.
0 Victor, Victor, est-ce ainsi qu'on aime?...
Adieu, adieu...
Ton ami,
LÉOP0LD DESLAURIÈRES.
222 LES-ÀMOUHS DE VICTOR BONSENNE.
LÉOPOLD A MORINLAID.
Plan ra ta ta ta plan, plan ran plan ra ta ta ta plan, ran ran ran, allons, bats aux champs à ton maître, grand nez nocturne et invisible.
Je trône dans la blague...
Je suis le Chateaubriand ie'YEpistole sentimentale et grugeuse; je viens d'en écrire une à Victor. Je la tiens là, je la relis...
B'est 6do, très-6dd, comme dit M. Lafont de la Comédie- Française.
Mais où es-tu donc, héron chéri emmanché d'un long cou? j'ai besoin de toi, j'ai mille millions de choses à te dire.
Mon génie m'épouvante, j'ai peur d'aller trop vite... Du reste, ma lettre à Charistie est restée sans réponse, mais je suis certain de l'effet qu'elle a produit.
J'ai appris par madame Lambert qu'après un horrible désespoir, sa fille avait reçu un papier qu'elle lisait et relisait sans cesse. Ce ne peut être que ma lettre; c'est elle, j'en suis sûr.
La pauvre âme se débat comme une timide colombe sous le vol circulaire du milan ; elle est domptée, dominée ; elle chancelle, et je vais me meure au pied de la branche pour la recevoir dans mes bras.
Mais je trouve que voilà déjà beaucoup de correspondance.
LES AMOURS DElVlCTOR BONSENNE. 223
Je me perds dans ces régions éthérées d'un style machiavélique; viens donc m'aider.
Attention an commandement 1 Demain 'soir aux Aveugles.
Trouve-toi là, sinon j'agis de mon chef, et puis nous verrons ce que tu deviendras sans l'ami qui t'a couvert jusqu'à ce jour de son aile protectrice.
A toi de tout ce que j'ai d'estomac.
LÉOPOLD
MONSIEUR BONSENNE A CHAR1STIE,|
Après la scène qui s'est gpassée hier, il est inutile que je vous parle encore. Je ne sais à qui vous avez voulu faire allusion lorsque dans votre colère vous m'avez dit :
« Heureusement tout ie monde n'a pas l'égoïsme et la sécheresse de cœur de votre famille ; il est des hommes qui apprécient mieux que vous les efforts que jnai faits, et peut-être est-il un nom aussi honorable que le vôtre que je pourrai porter .si je le veux. »
Vous vous trompez, Gharistie, personne plus que moi ne vous admire et ne vous respecte, personne ne met plus haut que moi l'admirable effort par lequel vous vous êtes racheté d'une vie dont, à vrai dire, vous n'êtes pas coupable. Mais croyez-moi, mon enfant, vous ne serez grande et véritablement forte, dans la voie où vous êtes entrée, que si vous allez jusqu'aux derniers efforts de la, résignation.
224 LES AMOURS DE VIGTOR BONSENNE.
Vous êtes courageuse et sensée, Charistie, et je crois pouvoir vous dire toute la vérité. Si vous voulez obtenir dans ce monde la .part de bonheur qui vous y est réservée, ce n'est qu'à la condition de renoncer à des liens qui ne peuvent arriver qu'à vous enchaîner à tout jamais dans une position fausse et malheureuse.
Certes, Victor vous aime; il est peu d'hommes plus capables que lui de sacrifier à la femme qu'il aime le respect qu'il doit à son père, les liens les plus sacrés, Tespôir de sa fortune, l'amour de sa famille. 11 vous l'a prouvé. Mais l'homme capable de pareils sacrifices ne l'est que parce qu'il en croit digne la femme qu'il aime.
Les femmes les plus coupables ont quelquefois trouvé des hommes qui ont tout oublié pour elles ; mais si vous aviez consulté ces malheureux, il n'en est pas un qui ne vons eût dit ce que lui coûtait ce sacrifice ; il n'est pas une de ces femmes qui ne vous fît reculer en vous disant à quelles tortures elles sont soumises.
Si c'eût été moi qui eusse révélé votre secret à mon fils, il m'eût accusé de mensonge, et je ne doute pas qu'il n'eût même discuté la valeur de votre propre aveu, s'il eût suivi ma confidence, Il l'eût attribué à mes menaces, aux complots les plus ténébreux. Il n'est point d'extravagantes suppositions qu'il n'eût faites pour vous justifier contre moi, contre sa mère contre le monde entier.
Mais cette confession spontanée que vous vous êtes décidée à faire vous-même, confession dont la noblesse atteste la vérité ; cetle confession, dis-je, il ne peut se refuser d'y croire ; il y croit, et, vous le voyez, il n'y a pas eu un moment de doute en lui.
Ce qu'il souffre est horrible. Je l'ai vu, il a pleuré dans mes bras, il s'est souhaité la mort.
Jl donnerait la moitié de sa vie pour pouvoir vous donner Bon nom honorablement, mais il ne le peut pas.
Charistieje sui6 sévère et cruel; mais croyez-moi, déliez-vous de l'homme qui, sachant votre secret, consentira à devenir votre mari.
Que si vous vouliez tromper un honnête homme, je vous l'avoue en rougissant, il y a peut-être pour vous plus de chances d'être heureuse; dans un autre pays, dans une autre famille, votre alliance peut être considérée comme un bonheur, et, j'en suis certain, ce sera un bonheur tant que rien ne vous trahira. Mais le jour où la vérité éclatera, vous préférerez être restée sans affection, sans liens de famille, que de voir tomber sur vous les reproches mérités qui vous accableraient.
Aujourd'hui vous êtes une vraie sainte. Si vous trompez quelqu'un, vous descendez de toute la hauteur où vous ont placée votre admirable courage et votre noble franchise.
Si vous acceptez les offres d'un homme qui croit pouvoir oublier ce qui n'est pas votre crime, vous êtes plus imprudente que vous ne pensez. Je vous écris 'longuement à ce sujet, parce que j'ai peur de savoir en quelles mains vous êtes tombée.
Vous avez absolument refusé de me répondre à ce sujet, je ne puis ni ne veux vous y contraindre ; mais, au nom du ciel, prenez garde !
De même que j'ai pu découvrir en quelques instants que l'homme à qui j'avais donné jna confiance la plus illimitée n'est qu'un comédien dont les mensonges m'ont trompé jusqu'à ce jour, de même reconnaîtrez- vous, trop tôt pour votre bonheur, qu'il vous ment comme il m'a menti. Encore une fois, Gharistie, prenez, garde !
Je vous aime, vous le savez, vous devez le comprendre et
vous en avez eu des preuves sincères. Le conseil que je vous donne en ce moment n'est pas la moindre de ces preuves.
Réfléchissez et ne vous hâtez pas.
Je passe à un autre sujet.
Vous m'avez sommé de m'expliquer sur la nature du .pouvoir que je puis exercer sur vous, sur votre avenir probable. J'ai refusé de vous répondre ; je n'avais pas le droit de le faire.
Aujourd'hui voici ce que je suis autorisé a vous dire.
On m'a remis pour vous une somme de 400,000 francs.
Cette somme est placée en rentes sur l'État, achetées par moi en 181., au taux de 75 fr., ce qui vous donne 26,666 fr. 66 c. de rente.
C'est une fortune considérable, bien au delà de ce que j'ai jamais pu posséder, une fortune qui vous place au rang des partis les plus désirables du côté de l'argent; en un mot, vous êtes riche.
Cependant l'emploi de cette fortune m'est encore confié. Votre inexpérience entait une loi à vos bienfaiteurs.
Voilà la nature du pouvoir que j'ai sur vous.
Vous demandez aussi ce que vous êtes et à quelle famille vous appartenez. Ce secret n'est pas le mien, et il est probable que vous n'en serez jamais instruite.
Cependant je ne vous ai point menti lorsque je vous ai dit qu'un jour vous pourriez embrasser votre mère. Lorsque je vous donnai cet espoir, c'est qu'elle l'avait elle-même.
Des circonstances qui dominent sa volonté la forcent sans doute à se priver d'un bonheur qu'elle rêve depuis longtemps. Ainsi donc, n'espérez pas en apprendre davantage de ce côté.
Et maintenant, si vous voulez savoir ce que peut être votre avenir, je l'ignore moi-même.
Seulement, sachez que si vous voulez rester isolée, vous courez les plus grands dangers ;une surveillance active, continue, vous entoure. Une famille puissante peut être intéressée à votre perte.
Ce n'est donc qu'en demeurant près d'amis qui puissent vous protéger que vous serez à l'abri de cette persécution. Ayez donc le courage tout entier de votre position, renoncez à une espérance de bonheur qui ne peut être que coupable ou folle, et restez comme une fille parmi ceux qui vous ont ouvert leur cœur et leurs bras.
À ces conditions, je serai encore pour vous l'ami dévoué à qui vous donniez le nom de père. Sans cela, il faut nous séparer.
J'ai besoin de savoir votre décision, j'espère qu'elle sera conforme à mes désirs.
Le meilleur et le plus sincère de vos amis,
BONSENNE.
N 33 bis.
Billet attaché à cette lettre par une épingle, et qui était d'une écriture presque illisible.
« L'homme qui a écrit cette lettre est une brute ou un bourreau. »
Au-dessous de cette note était une seconde note qui me sembla de la main d'Alison :
« L'homme qui a écrit cette lettre avait un esprit supérieur et un cœur parfait... Il voyait juste et de haut. »
Enfin, il se trouvait un troisième commentaire à cette lettre, d'une écriture de femme que je n'avais pas encore vue :
« Les deux observations qui précèdent sont justes, quelque contradictoires qu'elles soient.
» L'homme qui a pensé cela avait raison ; l'homme qui a écrit cela à une pauvre fille désespérée a été véritablement un bourreau.
» Qu'il ne la blâme point du mal qu'il a fait. »
N. B. Ce papier ne semblait tenir en rien à l'ordre de cette correspondance. C'était un jugement jeté là au hasard et qui ne pouvait me servir qu'à me prouver que ces lettres avaient été communiquées à plusieurs personnes.
Du reste, la lettre qui suivait était de la même écriture que la dernière observation.
Cette lettre, ou plutôt ce billet de quelques lignes , n'avait point de signature.
La voici :
No 34.
« Il faut en finir... il faut que son état soit fixé par un mariage. Produisez l'acte de naissance en question.
» Une fois sous la protection d'un mari, et sûre d'un nom légalement porté, elle n'aura plus rien à craindre.
» S'il faut encore de l'argent pour aplanir de nouvelles difficultés, tout ce qui vous sera nécessaire sera mis à votre disposition. Au nom du ciel, hâtez-vous. »
N.B. Cette lettre ne portait point d'adresse, mais une main étrangère y avait ajouté cette indication :
Madame de... à monsieur Bonsenne .
Du reste, il paraît que la classification de ces lettres avait embarrassé celui qui l'avait faite. En effet, trois ou quatre portaient des numéros qui avaient été effacés et remplacés par d'autres. Je compris pourquoi il en était ainsi quand je les eus lues.
Elles portaient presque toutes la môme date et ne se répondaient d'aucune façon.
Les voici, telles qu'elles avaient été définitivement numérotées.
No 35.
CHAR1STIE A MONSIEUR DESLAURIÈRES.
Monsieur,
J'ai longtemps hésité à vous répondre; si je le fais aujourd'hui, ce n'est pas que je veuille abuser des paroles de consolation que vous m'avez adressées; je veux seulement vous prévenir du danger auquel vous exposerait la pitié que vous éprouveriez pour moi. Je vous envoie la copie d'une lettre que je viens de recevoir de M. Bonsenne
Que ses soupçons aient rencontré juste, ou qu'ils s'égarent sur des personnes que je ne connais pas, vous pouvez voir quels jugements il en porte, vous pouvez voir corn-
ment il traduirait les sentiments que vous m'avez exprimés..
Abandonnez-moi donc aussi, monsieur, et ne vous exposez pas à perdre l'estime d'un galant homme pour défendre une femme à qui (vous devez le voir) il est interdit d'espérer une affection honnête et sincère.
Adieu, monsieur; je ne puis vous dire combien j'aurais voulu être reconnaissante de l'espoir consolant que votre lettre avait offert à mes douleurs. Mais celui qui se dit mon bienfaiteur et mon ami a si bien fait, que je n'ose plus croire même à la pitié.
Encore une fois, adieu.
CHARISTIE.
No 36.
MONSIEUR BONSENNE A VICTOR.
J'ai lu avec la plus vive indignation, mon cher Victor, le billet de Léopolcl que tu m'as envoyé comme l'explication de son absence depuis quelques jours. Tu t'es laissé prendre à des sentiments alambiqués avec une habileté dont je ne croyais pas Léopoîd capable.
Non, ce n'est pas là l'indignation d'un homme injustement soupçonné ; c'est une défaite maladroite, grossière,^et quine résiste pas devant un moment d'examen sérieux. Je crois avoir deviné la cause de cette défaite; il est inutile que je te la dise, car je ne veux pas ajouter une accusation, que je ne pourrais prouver, aux accusations déjà por-
tées contre Léopold, et que tu t'obstines à considérer comme fausses.
Du reste, il m'a été impossible de retrouver ce M. Morinlaid, dont la visite a amené les susceptibilités de Léopold. Décidément je crois que Charistie partira sous peu de jours, et alors tu pourras revenir auprès de moi. Ton père,
BONSENNE.
No 37.